‹ Henrik Ibsen - RosmersholmChapitre 3 sur 3 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

Un salon spacieux, meublé à l’ancienne, mais élégant et confortable. Au premier plan à droite, un poéle en faïence orné de branches de bouleau et de fleurs des champs. Plus loin, une porte. Dans le fond, une porte à deux battants donnant sur le vestibule. À gauche, une fenêtre, devant laquelle est placée une jardinière remplie de fleurs et de plantes. Près du poële, une table, un sofa et des fauteuils. Aux murs, des portraits anciens et modernes, représentant des pasteurs, des officiers et des fonctionnaires en uniforme. La fenétre est ouverte, ainsi que la porte du vestibule et celle de la maison. On aperçoit une allée de vieux arbres qui conduit à la ferme. Soirée d'été. Le soleil vient de se coucher

Rebekka West, assise dans un fauteuil près de la fenêtre, fait au crochet un châle blanc qui est presque terminé. Aux aguets, elle regarde de temps en temps au-dehors, entre les fleurs. Au bout d’un instant, Mme Helseth entre par la porte de droite.

MADAME HELSETH. — Mademoiselle, est-il temps de mettre le couvert pour le souper ?

REBEKKA. — Oui. Le pasteur ne va pas tarder à rentrer.

MADAME HELSETH. — Mademoiselle, vous êtes assise en plein courant d’air |

REBEKKA. — En effet. Si vous vouliez bien fermer. Mme Helseth ferme la porte du vestibule et s'approche de la fenêtre.

MADAME HELSETH, regardant au-dehors. — N'est-ce pas le pasteur qui vient ?

REBEKKA, vwement. — Où cela ? (Elle se lève.) Oui, c’est lui. (Elle se cache derrière le rideau.) Eloignez-vous. Il ne faut pas qu’il nous voie.

MADAME HELSETH, au milieu de la chambre. — Pensez donc, Mademoiselle, il recommence à prendre le chemin du moulin.

REBEKKA. — Il l'avait déjà pris avant-hier. (Elle écarte un peu le rideau.) Voyons ce qu'il va faire.

MADAME HELSETH. — Va-t-il traverser la passerelle ?

REBEKKA. — Cest justement ce que je veux voir. (Après un instant :) Non ; voici qu'il rebrousse chemin comme l’autre jour et remonte le long du torrent. (Elle s'éloigne de la fenétre.) Un long détour.

MADAME HELSETH. — Mon Dieu, oui. Je comprends qu'il lui soit . ? P 4 .

pénible de traverser cette passerelle où le malheur est arrivé...

REBEKKA, repliant son ouvrage. — À Rosmersholm, on ne se détache pas facilement des morts.

MADAME HELSETH. — Pour ça, Mademoiselle, je crois plutôt que ce sont les morts qui ne se détachent pas facilement de Rosmersholm.

REBEKKA, la regardant. — Les morts ?

MADAME HELSETH. — On dirait vraiment qu'ils ont du mal à se séparer complètement de ceux qu'ils laissent derrière eux.

REBEKKA. — Qu'est-ce qui vous fait croire ça ?

MADAME HELSETH. — Je pense que, sans ça, on ne verrait pas apparaître le cheval blanc.

REBEKKA. — Voyons, madame Helseth, qu’est-ce donc que ce cheval blanc ?

MADAME HELSETH. — N’en parlons pas. Vous ne croyez pas à ces choses-là, j'imagine.

REBEKKA. — Et vous ?

MADAME HELSETH, allant fermer la fenêtre. — Oh ! Je ne veux pas que Mademoiselle se moque de moi. (Elle regarde par la fenêtre.) Mais n'est-ce pas à nouveau le pasteur sur le chemin du moulin ?

REBEKKA. — Cet homme-là ? (Elle s'approche de la fenétre.) Non, c’est le recteur !

MADAME HELSETH. — Cest bien le recteur !

REBEKKA. — Vous allez voir qu’il vient chez nous. Ah ! j'en suis bien contente.

MADAME HELSETH. — Il ne craint pas de prendre la passerelle, lui, le frère. Enfin ; il faut aller mettre le couvert.

Elle sort par la porte de droite. Rebekka veste un moment à la fenêtre ; on la voit sourire, saluer et faire des signes de tête. Le jour baisse.

REBEKKA, entrouvrant la porte de droite. — Chère madame Helseth, préparez donc un bon petit plat pour le recteur, vous savez qu’il est gourmand...

MADAME HELSETH, dehors. — Bien, Mademoiselle. On fera au mieux.

REBEKKA, ouvrant la porte du vestibule. — Enfin ! Cher recteur, soyez le bienvenu.

KROLL, entrant après avoir déposé sa canne dans le vestibule. — Merci. Je ne vous dérange pas ?

REBEKKA. — Vous ? Vous devriez avoir honte.

KROLL. — ‘Toujours aussi aimable. (1! regarde autour de lui.) Rosmer est en haut ?

REBEKKA. — Non, il fait sa promenade. D’habitude il rentre plus tôt. Il ne va pas tarder ; en attendant, prenez place.

Elle lui indique le sofa.

KROLL, déposant son chapeau. — Merci. (Il s’assied et regarde à nouveau autour de lui.) Comme ce vieux salon est devenu élégant, comme c’est joli... Des fleurs partout !...

REBEKKA. — Rosmer adore les fleurs. Il en veut autour de lui. KROLL. — Et vous aussi, je crois.

REBEKKA. — Oui ; elles sont enivrantes, c’est délicieux... Autrefois, nous ne pouvions nous ofrir ce plaisir.

KROLL, hochant tristement la tête. — La pauvre Beate ne supportait pas le parfum des fleurs.

REBEKKA. — Ni leur éclat. Elle en était toute troublée.

KROLL. — Je m’en souviens bien. {Changeant de ton :) Eh bien ! Comment va-t-on ici ?

REBEKKA. — Oh ! Le train-train habituel. Les jours se suivent et se ressemblent. Et chez vous ? Votre femme ?.…

KROLL. — Chère mademoiselle West, ne parlons pas de moi, ni des miens. Toute famille a ses problèmes. Surtout à l’époque où nous vivons.

REBEKKA, après un moment de silence, s’asseyant dans un fauteuil près du sofa. — Pourquoi n’êtes-vous pas venu nous voir une seule fois pendant les vacances ?

KROLL. — Je n’aime pas forcer les portes.

REBEKKA. — Si vous saviez combien vous nous avez manqué... KROLL. — Et puis, j’ai été en voyage...

REBEKKA. — Oui, pendant deux semaines. Il paraît que vous avez assisté à des réunions publiques.

KROLL, faisant un signe d’assentiment. — Oui ; qu’en dites-vous ? Auriez-vous imaginé qu’en vieillissant, je m'engage en politique ? Dites !

REBEKKA, souriant. — Mon cher recteur, vous avez toujours été un agitateur.

KROLL. — Eh bien, oui ! Pour mon plaisir. Mais à avenir, ce sera

sérieux, je vous le jure. Vous arrive-t-il de lire les journaux radicaux ? REBEKKA. — Cher recteur, je ne puis nier que.

KROLL. — Ma chère mademoiselle, vous n’avez pas à vous en défendre. Pour vous, c’est sans conséquence.

REBEKKA. — N'est-ce pas ? J’ai bien le droit de m’informer, de me tenir au courant...

Page 1