ACTE I
Le soi, dans le salon du docteur Mobilier simple, mais confortable. Dans le mur de droite, deux portes ; la première, conduit au cabinet du docteur, la seconde au vestibule. Dans le mur opposé, face à la porte du vestibule, une porte conduisant aux autres pièces de la maison. Contre le même mur au milieu, un poéle en Jaïence, et au premier plan, un canapé surmonté d’une glace. Devant le canapé, une table ovale avec un chemin de table et une lampe à abat-jour allumée. Au Jond, une porte ouverte communiquant avec la salle à manger, où la table est mise.
Billing est assis à la table de la salle à manger une serviette nouée autour du cou. À ses côtés, Mme Stockmann, debout, lui présente un plat avec un gros morceau de rôti. Les autres convives ont quitté la table, qui est en désordre.
MME STOCKMANN. — Puisque vous arrivez avec une heure de retard, monsieur Billing, vous serez contraint de manger froid.
BILLING, la bouche pleine. — C’est délicieux, tout à fait délicieux.
MME STOCKMANN. — Vous savez, Stockmann tient beaucoup à ce qu’on respecte les heures des repas —
BILLING. — Ça ne me dérange pas du tout. Je me régale presque mieux quand je peux manger tranquillement tout seul.
MME STOCKMANN. — Si ça vous plaît. (‘lendant l'oreille vers le vestibule.) Ça doit être Hovstad.
BILLING. Peut-être.
Le préfet, en pardessus, avec sa canne et sa casquette d’uniforme, entre par la porte du veshbule.
LE PRÉFET. — Mes respects, belle-sœur, et bonsoir.
MME STOCKMANN, allant à sa rencontre dans le salon. — Ah ! Bonsoir ; c’est vous ? Comme c’est gentil de venir nous voir.
LE PRÉFET. — Je passais par là, et — {Avec un regard vers la salle à manger.) Mais vous avez des invités, à ce que je vois.
MME STOCKMANN, génée. — Non, pas du tout ; c’est une simple coïncidence. (Vivement) Vous prendrez bien quelque chose ?
LE PRÉFET. — Moi ! Non, merci. Mon Dieu ; un repas chaud le soir ; mon estomac ne le supporterait pas.
MME STOCKMANN. — Oh, pour une fois —
LE PRÉFET. — NON, non ; que Dieu vous bénisse ; je m'en tiens à ma tisane et à mes tartines. C’est plus digeste à la longue, et plus économique.
MME STOCKMANN, avec un sourire. — Il ne faut pas vous imaginer que nous dépensons sans compter, Tomas et moi.
LE PRÉFET. — Pas vous, belle-sœur ; loin de moi cette idée. (Avec un geste vers le cabinet du docteur.) I] n’est peut-être pas à la maison ?
MME STOCKMANN. — Non, il est allé faire une petite promenade digestive, — avec les garçons.
LE PRÉFET. — Est-ce bien vrai ? (Zendant l’oreille.) Le voilà qui arrive.
MME STOCKMANN. — Non, ce n’est pas lui. (On frappe.) Entrez ! (Le rédacteur Hovstad entre par le vestibule.) Ah ! C’est vous, monsieur Hovstad —
Hovsrap. — Oui, j'ai été retenu à imprimerie. Bonsoir, monsieur le Préfet.
LE PRÉFET, le saluant d’un air froid. — Monsieur le Rédacteur. Vous
venez pour affaires, je présume ?
Hovsrap. — En partie. C’est pour un article qui devrait paraître dans le journal.
LE PRÉFET. — C’est bien ce que je pensais. Mon frère n’est pas avare de ses contributions au Messager du peuple, à ce qu’il paraît.
HovsTtap. — En effet ; il nous fait l'honneur d’y écrire lorsqu'il souhaite s'exprimer en toute liberté.
MME STOCKMANN, à Hovstad. — Vous ne voulez pas — ? Faisant un geste vers la salle à manger.
LE PRÉFET. — Mon Dieu, je ne lui reproche nullement de s’adresser à un public susceptible de réserver un accueil favorable à ses thèses. Et je n’ai personnellement aucune raison de nourrir des sentiments hostiles à l'égard de votre journal, monsieur Hovstad.
Hovsrab. — Non, c’est bien ce que je crois.
LE PRÉFET. — Il règne d’ailleurs un bel esprit de conciliation dans notre ville ; — un bel esprit civique. La raison en est que nous sommes unis pour une grande cause, — une cause qui concerne tout bon citoyen —
HovsTAD. — L'établissement de bains, oui.
LE PRÉFET. — Voilà. Nous avons notre grand, notre beau, notre nouvel établissement de bains. Les Bains seront la première source de revenus de la ville, monsieur Hovstad. Cela ne fait aucun doute !
MME STOCKMANN. — C’est bien ce que dit Tomas.
LE PRÉFET. — Quel remarquable essor en quelques années ! Il y a de lPargent, de l’animation. Le prix des maisons et des terrains augmente de jour en jour.
Hovsrab. — Et le chômage diminue.
LE PRÉFET. — Cest exact. L’indigence recule ; de ce fait, les classes possédantes ont fort heureusement vu leurs impôts baisser, et ils baisseront encore si seulement on nous accorde du beau temps cet été ; — et un grand nombre de visiteurs, — beaucoup de malades qui feront la renommée de l'établissement.
Hovsrap. — Les pronostics sont favorables, paraît-il.
LE PRÉFET. — Très favorables. ‘Tous les jours, nous recevons des demandes de locations.
HovsTAD. — Alors, l’article du docteur vient au bon moment.
LE PRÉFET. — Il a encore écrit un article ?
HovsrTap. — C’est quelque chose qu'il a écrit cet hiver, pour préconiser les bains ; un exposé sur nos excellentes conditions sanitaires. Mais je l'ai gardé sous le coude.
LE PRÉFET. — Il y avait donc un problème ?
HovsTAD. — Pas du tout. Mais il m’a semblé préférable d’attendre le printemps pour le publier ; c’est l’époque où les gens commencent à penser à la villégiature —
LE PRÉFET. — Vous avez bien fait, monsieur Hovstad ; vous avez très bien fait.
MME STOCKMANN. — Vraiment, ‘Tomas se dépense sans compter pour les Bains.
LE PRÉFET. — Après tout, il est employé par Pétablissement. HovsTap. — Et c’est lui qui l’a créé.
LE PRÉFET. — Ah ! C’est lui ? Tiens donc ! Il paraît en effet que certaines gens sont de cet avis. Je pensais pourtant très modestement y être pour quelque chose.
MME STOCKMANN. — C’est bien ce que dit Tomas.
HovsTAD. — Qui dirait le contraire, monsieur le Préfet ? Vous avez mis le projet en œuvre, vous lui avez en quelque sorte donné vie sur le plan matériel. Je voulais seulement dire que l’idée venait du docteur.
LE PRÉFET. — Les idées, ce n’est pas ce qui lui manque — hélas. Mais quand il s’agit de les réaliser, 1l faut des hommes d’une autre trempe, monsieur Hovstad. Et je pensais que dans cette maison, encore moins qu'ailleurs —
MME STOCKMANN. — Cher beau-frère —
HovsTAD. — Comment monsieur le Préfet peut-il —