Û0 HENRY ESMOND
voulut à toute force non -seulement aller lui-même, mais emmener sa fille et son fils pour jouer avec les enfants. Béatrix et Frank ne demandoient pas mieux , car la maison étoit magnifique et l'accueil fort gracieux. Mais milady, avec raison assurément, pensa que les enfants d'une mère telle qu'avoit été cette fameuse lady Sark n'étoient pas une compagnie convenable pour les siens, et elle en dit son avis à son époux. Le ton qu'il prenoit lorsqu'il étoit contrecarré n'étoit pas des plus doux : bref, il y eut à ce sujet une querelle de famille, comme il y en avoit eu stfr maint autre point. La dame fut obligée de céder, car la volonté de milord faisoit loi, et elle ne pouvoit pas, à cause de leur âge tendre, expliquer à ses enfants pourquoi elle étoit.opposée à cette partie de plaisir, ni même leur dire qu'elle le fût ; mais , en outre , elle eut la secrète mortification de les voir revenir enchantés de leurs nouveaux amis, tout chargés de présents et brûlant qu'on leur permît de retourner dans un lieu de délices tel que le château de Sark. Elle se disoit que chaque année cette compagnie seroit plus dangereuse pour sa fille; car d'enfant Béatrix commençoit à devenir femme, et sa beauté se développoit de jour en jour, ainsi que plus d'un défaut de caractère. r
Harry Esmond se trouva être le témoin d'une des visites que la vieille dame de Sark fit à la dame du château de Gastlewood, où elle arriva en grand apparat , avec six chevaux alezans et des rubans bleus, et un page sur chaque marchepied du carrosse, un écuyer et des valets armés à cheval devant et derrière elle. Sans le déplaisir qu'on lisoit sur la figure de lady Castlewood, il eût été amusant d'observer la conduite des deux ennemies : la froide patience de la jeune, et l'inaltérable bonne humeur de la vieille, qui ne voulut jamais prendre à mal aucuue des intentions de sa rivale, et qui ne cessa de sourire et de rire, et de cajoler les enfants, et de faire des compliments aux hommes, aux femmes, aux enfants , même aux chiens, même aux chaises -et aux tables de Gastlewood , tant elle étoit déterminée à y admirer toutes choses. Elle fit l'éloge des enfants , et exprima le vœu, comme bien elle pouvoit , que sa propre famille eût été aussi bien élevée que ces chérubins. Elle n'avoit jamais vu de teint pareil à celui de la chère Béatrix, quoique assurément elle y eût bien droit de par son père et sa mère. Celui de lady Castlewood étoit vraiment une merveille de fraîcheur, et lady Sark soupira de n'être point née blonde ; et remarquant Harry Esmond, et le fascinant de son regard suranné, elle le complimenta sur son esprit, qu'elle dit pouvoir deviner à ses y©ux et à son front; et elle fit vœu de ne jamais l'inviter à Sark, tant qu'elle y auroit sa fille.