CHAPITRE VII
Je visite encore une fois Castlewood.
Ainsi, pour la troisième fois, les espérances ambitieuses de Béatrix étoient déçues, et elle pouvoit bien croire qu'un destin malfaisant la poursuivait, lui arrachant de la main le prix qu'elle alloit saisir, et ne lui laissant que rage et douleur en partage ' Quels que fussent ses sentiments de colère ou d'affliction ( et je crains que la première de ces émotions n'ait été celle qui lui déchira surtout le cœur), elle ne voulut prendre aucun confident, comme eussent fait des gens d'une nature plus douce en présence d'une telle calamité; sa mère et son cousin savoient qu'elle dédaigneroit leur pitié, et que la lui offrir ne feroit qu'envenimer la cruelle blessure que la fortune lui avoit faite. Nous savions que son orgueil étoit terriblement humilié et puni par ce soudain et redoutable coup; elle n'avoit pas besoin de nos leçons pour lui exposer la triste morale de son histoire. Sa tendre mère ne pouvoit offrir que des prières, et son parent
?[u'amitië fidèle et patiente, à l'infortunée créature; et ce fut seuement par des allusions, et un ou deux mots prononcés des
Hebry Esmoiid. — n ^
mois après, <jue Béatrix montra qu'elle comprenoit leur silencieuse commisération, et que de son côté elle étoit secrètement nte de leur abstention. Les gens de la cour disoient qu'il y avoit dans ses manières quelque chose qui paralysait les railleries et les condoléances ; elle étoit au-dessus de leur triomphe et de leur pitié, et jouoit grandement et courageusement son rôle dans cette effroyable tragédie; en sorte que ceux qui l'aimoient le moins étoient pourtant forcés de l'admirer. Nous qui l'observions après son desastre, nous ne pouvions nous empêcher d'estimer le courage indomptable et le calme majestueux dont elle faisoit preuve. « J'aimerois mieux lui voir des larmes que cet orgueil, » dit sa mère, qui étoit accoutumée à supporter ses peines d'une façon tout autre, et à les recevoir comme un châtiment de Dieu, avec une soumission et une douceur respectueuses. Mais la nature de Béatrix étoit différente de celle de sa sensible mère ; elle sembloit accepter son chagrin et le braver; et elle ne voulut pas (pas môme en particulier, je crois, et dans sa propre chambre ) se laisser arracher par lui l'aveu même d'une larme d'humiliation ou d'un cri de souffrance. Amis et enfants de notre race, qui venez après moi, de quelle manière supporterez-vous vos épreuves? Je sais quelqu'un qui prie Dieu qu'il vous donne plutôt de l'amour que de l'orgueil, et que l'œil qui voit tout vous trouve à l'humble place. Non pas que nous devions juger les esprits orgueilleux autrement au'avec charité. C'est la nature qui a façonné les uns pour 1 ambition et la domination, comme elle a formé les autres pour l'obéissance et la douce soumission. Le léopard suit sa nature comme fait l'agneau, et agit d'après la loi du léopard : il ne peut supprimer ni sa beauté, ni son courage, ni sa cruauté, ni une seule tache sur sa robe brillante, ni l'ardeur de la victoire qui le pousse, ni le coup de feu qui l'abat.
Durant cette panique bien motivée qu'eurent les whigs , que la reine n'abandonnât leur prince hanovrien, toute liée qu'elle étoit à lui par des serments et des traités, et ne rappelât son frère, qui .lui étoit uni par les attaches encore plus fortes de la nature et du devoir, le prince de Savoie, et les plus hardis de ce parti des whigs , furent d'avis d'amener le jeune duc de Cambridge , en dépit de la reine et des clameurs de ses serviteurs torys , alléguant que le prince électoral, pair et prince du sang royal d'Angleterre, et dans la ligne -de succession à la couronne, avoit le droit de siéger au Parlement dont il étoit membre, et d'habiter le pays qu'il devoit un jour gouverner. Il ne fallut rien moins que la répugnance fortement exprimée de la reine et des gens autour d'elle, et les menaces du ressentiment royal, au cas qu'on persistât dans ce projet, pour l'empêcher d'être mis à exécution.
Les plus hardis de notre côté étoient également d'avis d'avoir le prince dans le pays. L'héritier incontesté du droit divin; les
IIENRY ESMOXD
sentiments de plus d'une moitié de la nation, de presque tout le clergé, de la gentry d' Angleterre et d'Ëcosse pour lui; entièrement innocent du crime dont a voit été puni son père, brave, jeune, beau, infortuné, qui oseroit en Angleterre molester ce pfince s'il venoit parmi nous se confier à la générosité, à l'hospitalité, à l'honneur de la Grande-Bretagne? Contre un envahisseur ayant derrière lui une armée de François, les Anglois de cœur résisteroient jusqu'à la mort, et le repousseroient aux rivages d'où il seroit venu; mais un prince, seul, armé seulement de son droit, et comptant sur la loyauté de son peuple, étoit sûr, à en croire beaucoup de ses amis, d'être le bienvenu, ou du moins d'être en sûreté parmi nous. Jamais la main de la reine, sa sœur, et de ses sujets ne pourroit se lever contre lui. Mais la reine étoit timide de sa nature, et ses ministres successifs avoient des causes particulières d'irrésolution. Les gens plus hardis et plus honnêtes, qui avoient à cœur la cause de l'illustre jeune exilé , n'a voient aucune vue d'intérêt personnel qui les empêchât de veiller à ce que» justice fût faite, et, pourvu seulement qu'il vînt comme Anglois, ils étoient prêts à tout risquer pour le recevoir et le défendre.
Saint-John et Harley avoient tous deux de bonnes paroles à profusion pour les partisans du prince, et ils lui faisoient des promesses sans fin d appui futur; mais des demi-mots et des promesses étoient tout ce qu'on pouvoit obtenir d'eux; et quelquesuns de ses amis étoient pour des mesures beaucoup plus hardies, plus efficaces et plus ouvertes. Avec une partie de ces\derniers, dont quelques-uns vivent encore, et dont quelques autres n'ont point autorisé M. Esmond à dire leurs noms , il se trouva engagé l'année après cette misérable mort du duc Hamilton, qui priva le prince de son plus courageux allié dans ce pays. Le doyen Atteroury étoit un aes amis qu'Esmond peut citer, vu que le brave évêque est maintenant à l'abri de l'exil et de la persécution; et à lui, et à un des deux autres , le colonel s'ouvrit d'un plan de sa façon, qui, appuyé d'un peu de résolution de la part au prince, ne pouvoit manquer de réaliser leurs vœux les plus chers.
Mon jeune lord vicomte de Castlewood n étoit point venu en Angleterre célébrer sa majorité, et étoit maintenant absent du pays depuis plusieurs années. Celle où sa sœur avoit dû se marier et où étoit mort le duo Hamilton, milord avoit été retenu à Bruxelles par les couches de sa femme. La douce Clotilde ne pouvoit supporter l'idée de perdre son mari de vue ; peut-être se méfioit-elle du jeune garnement , si jamais il échappoit à ses lisières; et elle le gardoit à côté d'elle à soigner l'enfant et à administrer du posset* aux commères- La pauvre Béatrix avoit ri souvent de voir Frank si bon mari : leur mère seroit allée auprès de Clotilde quand son temps fut venu, n'étoit que la belle-