Henry Harrisse, 1830-1910
Henry Harrisse est mort à son domicile, 3o, rue Cambacérès, à Paris, le i3 mai dernier, et suivant ses dernières volontés, il fut incinéré : personne n'ayant été prévenu de sa fin, personne n'assistait à cette cérémonie. Et ce ne fut que quelques mois plus tard, par une annonce peu bienveillante sur la couverture extérieure du catalogue d'un libraire étranger établi a Paris, que le monde savant connut sans émotion la fin silencieuse d'un homme fort remuant en son vivant. Un certain mystère entoure les origines et la vie de Harrisse qui n'avait réussi à garder aucune amitié autour de lui. Il y a lieu de croire qu'il était d'origine juive et qu'il naquit à Paris vers i83o ; il dut partir de bonne heure pour les Etats-Unis, car s'il était né français, de bonne heure il était devenu citoyen américain. Il paraît s'être livré tout d'abord à l'étude de la littérature et de la philosophie, car ses premiers écrits sont consacrés à Taine et à Renan et, d'après un biographe, il traduisit en anglais et annota tous les ouvrages meta-
physiques de Descartes ! N'ayant pas trouvé d'éditeur en Amérique, ce qui n'est pas surprenant, Harrisse abandonna la philosophie.
Pour gagner sa vie, pendant qu'il préparait son droit, Harrisse enseignait les langues étrangères ; il passa ses examens au Collège de la Caroline du Sud, étudia le droit avec l'Hon. W. W. Boyce, et se prépara au barreau à l'Université de la Caroline du Nord. Conseillé par l'Hon. Stephen A. Douglas, Harrisse s'établit à Chicago où sa connaissance du français lui fut fort utile pour recueillir les déclarations des Indiens au sujet de revendications de territoire, les indigènes ayant conservé l'usage des vieux termes de notre langue qui leur avaient été enseignés par les missionnaires ; malgré son intelligence, Harrisse ne fit pas fortune dans l'Illinois, et il émigra à New-York pour entrer dans les bureaux d'un savant jurisconsulte, N. Dane Ellingwood. Fort heureusement pour le jeune avocat, il rencontra un bibliophile distingué, Samuel Barlow (i 864) qui lui indiqua la route qu'il devait suivre dorénavant. Peu de temps auparavant, Barlow avait acheté la bibliothèque du Colonel Aspinwall, malheureusement détruite dans l'incendie de l'établissement de Bangs, Merwin et Cie, 696 Broadway, New-York. Par bonheur, quelques jours auparavant, Barlow avait transporté chez lui quelques-uns des ouvrages les plus rares de la collection. Dès 1 864, Harrisse imprimait
un petit opuscule intitulé Bibliotheca Barlowiana et il recueillait dans la bibliothèque de son protecteur et ami, les éléments d'un travail sur Christophe Colomb, dont les notes parurent en deux articles dans le New- York Commercial Advertiser sous le titre de Columbus in a Nutshell, base de ses Notes on Columbus parues à New-York en 1866 (1)."
En 1860, était publiée la Bibliotheca Americana vetustissima, travail bibliographique, dédié à Samuel L. M. Barlow, comprenant la description des ouvrages relatifs à l'Amérique, imprimés entre 1/192 et i5oi. L'introduction est datée : New-York University Building, May i5, 1 866. Cet ouvrage eut un supplément publié à Paris, en 1872. Harrisse était tellement fier de ce livre qu'il signait fréquemment ses articles B. A. V., initiales des premiers mots du titre.
En 1870, Harrisse était à Séville, et il passa à Paris le temps du siège : il était alors absorbé par la personne de Fernand Colomb, fils naturel de Christophe, cherchant à prouver, malgré le témoignage irrécusable de Las Cases, l'inauthenticité des Historié, contre l'opinion de M. d'Avezac qui triompha de son adversaire.
(1) Nous donnons ces renseignements en grande partie d'après le petit mémoire suivant :
Henry Harrisse Biographical and Bibliographical Sketch by À. Growoll. New- York Printed for the Dibdin Club, 1899, pet. in-8, pp. i3, portrait.
En 1872, Harrisse publiait chez Tross, des Notes sur la Bibliographie de la Nouvelle France assez incomplètes, auxquelles en 1 885 un supplément considérable fut donné par Gabriel Marcel, qui s'attira ainsi la haine féroce du bibliographe américain.
Harrisse était désormais fixé à Paris ; il avait noué des relations avec Ernest Renan, auquel il avait consacré un essai biographique en 186/i ; avec George Sand dont il raconta les derniers moments et les obsèques ; avec la Princesse Mathilde à laquelle il dédia son livre sur Boilly. C'est chez cette dernière qu'il subit de la part de Flaubert un assaut que son amourpropre ressentit cruellement ; Flaubert raconte ainsi cette petite histoire dans une lettre adressée à George Sand de Karlsbad-Righi, le 3 juillet 187/i :
« L'Américain H... m'a soutenu l'autre jour que Saint- Simon écrivait mal. Là, j'ai éclaté et je l'ai traité d'une façon telle qu'il ne recommencera plus devant moi l'éructation de sa bêtise. C'était chez la princesse, à table ; ma violence a jeté un froid. » (i)
Flaubert écrivait déjà en 1871 : « J'ai rencontré l'inéluctable Harisse [sic], homme qui connaît tout le monde, et se connaît à tout, théâtre, romans, finances,
(1) Lettres de Gustave Flaubert à George Sand. Paris, p. 2D/4.
politique, etc. Quelle race que celle de l'homme éclairé !!! » (i)
Pendant trois mois, en 1873, Harrisse suivit le cours de Maspero à l'Ecole des Hautes Etudes ; cette promenade dans le domaine de l'égyptologie suffît à lui donner assez d'assurance pour qu'il annonçât un grand ouvrage sur les Rois hérétiques de la XVIIIe dynastie (2) qui, heureusement pour la science, ne vit jamais le jour ; ce n'est d'ailleurs pas le seul ouvrage mort-né de Harrisse.
Vers 1877 ou ^78, Harrisse parut aux dîners de la Revue Critique dont il devint dorénavant un des hôtes les plus assidus ; d'abord silencieux, il ne tarda pas à devenir fatigant par sa faconde doctorale ; c'est à ces réunions que je le connus ; j'ai publié dans le Recueil de Voyages et de Documents que j'avais entrepris de mettre au jour avec le regretté Charles Schefer, son Cabot, son Corte-Real et son Christophe Colomb, ce qui fut d'ailleurs la source d'ennuis sans nombre pour moi ainsi que pour l'éditeur Ernest Leroux. Il est revenu à maintes reprises sur Cabot et sur Ghris-
) Ibid., pp. i64-5.
[2) Les Mois hérétiques de la XVIIIe dynastie (AménothepIV, Aï et leurs successeurs.) Textes, traduction et commentaire historique et philologique.
Annoncé comme étant en préparation sur la couverture de son travail : Y Histoire de Christophe Colomb, i8y3.
fi
tophe Colomb, et il est juste de dire qu'il a donné à l'histoire du grand navigateur génois, enlisée dans la légende créée par le Comte Roselly de Lorgues, une précision qui préparait la voie aux beaux travaux critiques de Henry Vignaud.
En 1892, il publiait The Discovery oj North America et en 1900, Découverte et Evolution cartographique de Terre-Neuve, dont la vente ne répondit pas au travail et aux frais considérables qu'ils avaient coûtés.
La dispersion d'un grand nombre de pièces rarissimes appartenant à la « Biblioteca Colombina » de Se ville, créée par D. Fernand, permit à Harrisse d'exercer sa verve caustique contre les administrateurs de cet établissement dans des articles de la Revue critique et dans un volume Excerpta Colombiniana, et une médiocre bibliographie de Christophe Colomb, d'écrire contre les Membres de l'Académie d'Histoire de Madrid, auxquels il gardait rancune pour leur attitude dans sa mésaventure des Historié, un petit livre plein d'esprit et de méchanceté.
Dans un tout autre ordre d'idées, Harrisse a consacré une bibliographie à la Manon Lescaut de l'abbé Prévost, une histoire à la vie de ce dernier, des recherches aux de Thou parues d'abord dans le Bulletin du Bibliophile, enfin un ouvrage considérable au célèbre peintre et dessinateur Boilly ; une incursion dans le domaine de la typographie bâloise fut moins heureuse.
Malgré cet appareil formidable, l'érudition de Harrisse n'était rien moins que solide : sa culture générale était médiocre, et il ignorait le latin et l'allemand; il avait l'art de faire travailler les autres et de tirer de ses collaborateurs plus ou moins volontaires les renseignements dont il avait besoin : mais doué d'un rare esprit critique, et d'une grande sagacité, il maniait la plume avec une merveilleuse babileté, surtout en français qu'il écrivait mieux que l'anglais, apportant à la défense de ses théories toute l'ardeur d'un avocat défendant une cause. Affligé d'un orgueil incommensurable, Harrisse s'était brouillé avec tous les savants avec lesquels il s'était trouvé en relations, aussi n'a-t-il été regretté de personne.
Petit (i) et replet, le visage encadré de courts favoris, Harrisse avait le profil de Stendhal dans le médaillon de celui-ci par David d'Angers. Facilement congestionné, à plusieurs reprises il dut faire des saisons à Divonne-les-Bains, ce qui ne l'empêcha pas d'avoir une attaque, il y a quatre ou cinq ans : il ne s'en remit jamais complètement.
Il paraîtrait, que d'après ses volontés dernières, la Bibliothèque du Congrès à Washington entrerait en possession des collections géographiques de Harrisse ; notre Bibliothèque nationale recevrait en don ses au-
(i) Flaubert, /. c, p. 277, l'appelle: le gigantesque Harrisse, sans doute par antiphrase.
tographes renfermant des lettres de George Sand et d'Ernest Renan, correspondance fort insignifiante, dit-on, comprenant surtout des invitations à dîner : sa fortune personnelle irait aux filles de sa sœur ; ainsi s'évanouirait le rêve des trop nombreuses personnes et institutions auxquelles il avait promis un souvenir dans son testament.
Henri Gordier.