TYPOGRAPHIE DU MONITEUR ACADIEN
Kenry Vadswortf Longfellow
Sa vie, ses œuvres littéraires. son poème Evangéline
Conférence donnée à Moncton, L 27 février 1907, à l'occuston de la célébration du centenaire de naissance de Longfellow, par le
RËV. PH. F. BOURGEOIS, CSC, de PUniversité du Collège Saint-Joseph.
Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs,
La pensée qui vous a tous réunis ici, ce soir, est une pensée d’admiration et de reconnaissance : elle vous fait honneur. Vous avez voulu raviver le souvenir d’un homme de lettres qui fut aussi un philanthrope, un homme de cœur.
Vous êtes venus ici rendre un tribut d'hommage bien
| mérité À la mémoire de Henry Wadsworth Longfellow,
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l'écrivain distingué qui a écrit des pagcs si touchantes sur notre triste épopée, le poëte aimable et gracieux dont tout un monde salue aujourd’hui le centenaire de naissance.
Actuellement les grandes revues mensuelles et les journaux quotidiens de la république américaine consacrent à l’illustre professeur-poète de Bowdoin et de Har-
: vard de longues pages, remplies d’appréciations et d’arti-
cles magnifiques. Nous, Acadiens, nous voulons aussi prendre notre place, mêler nos voix émues et reconnaissantes à ce concert de louanges qui s'élèvent, de tous les points de l’Amérique, en l'honneur du barde qui a chanté la sainte et inviolable fidélité de Gabriel Lajeunesse et d'Evangéline Bellefontaine.
Partout où la touchante idylle acadienne ÆEvangéline a été lue, dans la chaumière du pauvre ou dans les palais des grands, en Angleterre, au Danemark, en Italie, en France, en Espagne, en Allemagne-—car le poème £vange. line a été traduit dans la langue de tous ces peuples — partout des larmes de sympathie sont tombées des yeux à cause de nos grandes épreuves de 1755. Partout le poème de Longfeilow nous a fait connaître, aimer et respecter.
Ce soir, Mesdames et Messieurs, sous les auspices de l'intéressante et patriotique Société de L'Assomption, je vais essayer de vous indiquer les principales étapes de la vie de Henry Wadsworth Longfellow ; ensuite nous passerons brièvement en revue les meilleures productions littéraires sorties de sa plume. Dans la seconde et dernière partie de cette conférence, je résumerai le beau poème Evangéline, tiré de notre histoire, et j'introduirai ici et là quelques notes d'appréciation générale sur les œuvres littéraires du grand poète.
Henry Wadsworth Longfellow est né à Portland, Maine, le 27 février 1807. Il était encore jeune quand il fut envoyé aux écoles de sa ville natale. À quatorze ans, il commença ses études classiques à Bomdoin College, Brunswick, Maine, et il les termina avec grand succès en
Il a été dit que, de 1818 à 1825, Bowdoin College vit, dans ses murs, plus d'élèves distingués qu'il n’en a jamais vu ensemble depuis cette époque : Mentionnons, entre autres, l'historien J. S. C. Abbott, Franklin Pierce qui fut plus tard président des Etats-Unis, de 1853 à 1857, le romancier Nathanicl Hawthorne, etc.
Durant cette première partie du dix-neuvième siècle, il passait sur la Nouvelle-Angleterre, comme sur le monde entier d’ailleurs, un souffle de renaissance classique. Cette renaissance présageait des innovations importantes et nombreuses. L'enseignement secondaire et universitaire allait en ressentir, aux Etats-Unis, l'influence salutaire et puissante.
Ce fut alors que les directeurs des institutions américaines décidèrent d'élargir le cadre de leu-s études classiques et de modifier quelques-unes des traditions ancestrales de leur enseignement.
Harvard donna le branle à ce mouvement en fondant une chaire de langues modernes, laquelle comportait, dès
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le principe, l'enseignement du français et de l'espagnol seulement. George Ticknor, qui avait étudié ces deux langues en Europe, fut le premier professeur chargé d’enseigner le français et l'espagnol à Harvard. Quand Longfellow termina son cours classique à Bowdoin, en 1825, il y avait déjà sept ans que Ticknor enseignait les langues modernes à Harvard. Ses cours étaient si hautement appréciés par le public américain que Bowdoin College réso lut d'introduire cet enseignement des langues modernes étrangères dans son programme d'études.
Après avoir terminé son cours classique, Henry Wadsworth entra au bureau de son père, l'honorable Stephen Longfellow, avocat, avec l'intention d'étudier le droit, et plus par obéissance aux désirs de sa famille que par goût personnel pour les /nséitutes et les Pandectes. Il n’y passa que six mois.
D'abord il se sentait plutôt attiré vers l'étude des lettres et des langues modernes. De plus, les directeurs de Bowdoin College le poussaient vers ces dernières études et le pressaient de voyager dans ce but. Un jour, ils lui promirent la chaire des langues modernes dans leur établissement, s’il se livrait sérieusement, et durant quelques années, à l'étude pratique de ces langues.
L’honorable Stephen Longfellow favorisa les désirs de son fils et des directeurs de Bowdoin, et le jeune Henry Wadsworth entreprit son voyage d'Europe. Il y consacra quatre années, visitant les Iles-Britanniques, la France, l'Espagne, la Hollande, l'Allemagne et l'Italie. Il revint à Bowdoin Coliege dans l'automne de 1829, où il enseigna durant six ans.
En 1835, les directeurs de l’université de Harvard lui offrirent la chaire des langues modernes dans leur institution devenue déjà célèbre. Pour mieux s'acquitter des fonctions plus difficiles de ce nouveau poste, Longfellow repassa en Europe, où il séjourna quinze mois. Cette fois il visita le Danemark, la Suisse et l'Allemagne.
Il entra au professorat des langues modernes à Harvarden 1836, et y remplit cette charge d’une manière continue durant dix-huit ans.
Déjà en 1831, pendant qu'il enseignait à Bowdoin College, Longfellow avait épousé Mary Storer Potter, fille de l’honoraLle Barrett Potter, de Portland, Maine, — une femme distinguée, très versée dans les lettres et les sciences.
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En novembre 1836, l’année même où Longfellow entrait au professorat de Harvard, Madame Longfeilow mourut, au cours d'un voyage, à Rotterdam, en Hoilande. Le poète a rappelé son souvenir dans un morceau de poésie intitulé : Footsteps of Angels, dont vous me permettrez de détacher et de lire les stances suivantes, très belles, très touchantes :
When the hours of Day are numbered, And the voices of the N ight
Wake the better soul, that slumbered, To a holy, calm delight ;
Then the forms of the departed Enter at the open door !
The beloved, the true-hearted Come to visit me once more,
And with them the being beauteous
ho unto my youth was given, More than ail things else to love me, And is now a saint in heaven.
With a slow and noiseless footstep Comes that messenger divine, Takes the vacant chair beside me, Lays her gentle hand in mine.
And she sits and gazes at me
With these deep and tender cyes, Like the stars, so still and saint-like, Looking downward from the skies.
Les cinq autres strophes sont également charmantes, Dans chaque vers, on voit la bonté, la douceur d'âme, 4 tendresse et les affections pures de Longfellow.
Deux ans plus tard, le jeune poète américain demanda la main de Frances Elizabeth Appleton, fille de Nathan Appleton, de Boston, et sœur de Thomas Gold Appleton, "'iteur de livres bien connu. C'était une femme qui joignait à une rare beauté de nombreuses qualités de cœur et d’esprit.
Il essuya un refus,
Mais, sur les sommets de la pensée hnmaine où planent les aigles de la poésie et les génies de l’art, il y a des ressources sans nombre.
Longfellow écrivit un joli roman en prose, intitulé Æyperion. Les deux personnages principaux de cet ouvrage sont Paul Flemming et Mary Ashburton qui réprésentent, à ne pouvoir s’y tromper, Henry Wadsworth Longfeliow et Frances Elizabeth Appleton. Æyperion cut un grand succès. Le public en raffola et la jeune Apple-
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comme la neige, et ses amis intimes pouvaient à peine le reconnaître.
Cependant, il vécut encore au delà de vingt ans et mourut en 1882, à Cambridge, entouré de l'affection de ses enfants, de ses nombreux amis, et de l'admiration du monde des lettres.
Au physique, Longfellow était, dit-on, un homme de physionomie agréable. Il portait la tête haute et droite. Son air était plutôt rêveur et pensif. Il aimait plus l’obscurité qu’il ne recherchait la société. Cependant, une fois engagé en conversation avec des personnes qui le comprenaïent, il était d'humeur gaie, d’une genrillesse et d'une affabilité remarquables.
Il fut toujours content de son sort, très fidèle à ses amis et à ceux avec lesquels il eut des relations d’affaires. Son esprit de charité, de bienveillance le portait à voir dans toutes les créatures, le bon côté, les qualités et les bienfaits de l’œuvre de Dieu.
Sa vie a été bonne, douce et tranquille, malgré les épreuves dont elle à été abreuvée.
Honoré des hommes, il a .erminé une Carrière très pleine remplie de travaux difficiles, soignés, importants, lesquels témoignent non seulement de son activité, mais même et surtout de l'élévation, de la grâce et de la maturité de son esprit.
Examinons maintenant ses œuvres.
Longfellow n'avait que seize ans quand il commença à écrire des poésies. La plupart des poèmes ou odes qui, dans l'édition 7he Chandos Classics, par exemple, ont pour titre, £arly Poems, ont été écrits lorsqu'il était élève de Bozodoin College, d'où il sortit pourtant à l'âge de dixhuit ans. Ces jolis morceaux respirent la sève et la chaleur de la jeunesse.
Longfellow faisait publier ses odes ou petits poèmes dans le Literary Gasette ou l'Allantic Monthly. M fut peu encouragé au début. [lavait déjà publié les peries poétiques suivantes : April Day, Autumn, Woods in Winter, Surrise on the Hills, ÆHymns of the Moravian Nuns, and The Spirit of Poetry, lorsque, un jour, il alla porter une jolie ode à l'éditeur du Zi/erary Gasette.
Celui-ci l’accueillit froidement, refusa de publier le poème offert, et, lui remettant son manuscrit, lui dit séchement : “ Young man, you had rather buckle down to the law. “ Le poète n’en fit rien. Il continua de cares-
Le ton fut conquise. Ils furent unis en mariage en 1843.
De cette union il naquit cinq enfants, deux fils et trois fi!les.
Notre poète eut pour domicile, durant de longues an nées, l'historique manoir Craigie, à Cambridge, Boston.
A diverses époques de l’histoire, depuis la révolution américaine, plusieurs Américains distingués Ant habité cette maison. George Washington y vécut queique temps après la bataille de Bunker Hill ; plus tard, c’est le professeur Edward Everett, conférencier public de renom, homme d'Etat, etc. L'historien Yared Sparks y séjourna plusieurs années ; puis c'est le savant lexicographe Joseph Worcester, ainsi que d’autres hommes célèbres.
En 1854, Longfellow résolut de se retirer de l’ensei- &nement. Il ne fait pas un secret des motifs qui l’engagèrent à présenter sa démission aux directeurs de l’université Harvard. Il était fatigué des ennuyeuses fonctions de l’enseignement. Il admet qu'il incombe aux meilleurs hommes d’étude de se sacrifier pour soutenir les intérêts du haut enseignement ; mais, pour lui, il cède sa place, dit-il, 4 d'autres plus jeunes, plus habiles, plus courageux et plus dévoués. Il ajoute que c'est une carrière noble, de très haute utilité, d'importance souveraine, nationale ; par contre, elle est ingrate, très fatigante, incompatible, croit-il, avec des travaux littéraires suivis, même avec les exigences de la vie de famille et sociale. Et il termine en s'écriant : O #%e drudgery of teaching!
Retiré du professorat, Longfellow se livrait plus librement à ses travaux littéraires et jouissait des charmes intimes de la famille quand, dans la soirée du 4 juillet 1861, un terrible évènement vint le frapper dans ses affections les plus profondes. Madame Longfellow, revêtue d’un léger habit de mousseline à cause de l’excessive chaleur du jour, était occupée, seule, à de petits travaux du ménage lorsque, par le contact d’une bougie allumée, ses habits prirent en feu. Personne ne se trouvait là pour porter secours à la malheureuse femme : tous ses vêtements brûlèrent sur elle, et elle Succomba à ses terribles tortures trois jours plus tard.
Longfellow fut atterré par cet effroyable malheur et porta dans les traits de sa figure, durant tout la reste de sa vie, l'impression, le souvenir de cette navrante épreu- Ve. Six mois plus tard, ses cheveux étaient devenus blancs
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ser la muse, et il en tira, durant le reste de sa vie, des ‘iccents ct des mélodies qui ont charmé le monde.
De 1835 à 1835, le public accueillit avec un vif intérêt Outremer et Hyperion, deux ouvrages en prose, dont j'ai déjà mentionné le dernier.
En 1839, ses éditeurs publièrent Voices of the Night, une collection de poèmes charmants. Je remarque surtout dans cette collection À Psa/m of Life, petite ode de trentesix vers, émaillée de magnifiques pensées, d'idées touchantes et sublimes. Citons quelques vers :
Life is real! Life is earncst ; And the grave is not its goal ;
“Dust thou art, to dust returnest,“ Was not spoken of the soul.
Not enjoyment and not sorrow, 1s our destined end or Way ; But to act, that each to-morrow Find us farther than to-day.
Lives of great men ail remind us We can make our lives sublime, Aad, departing, leave behind us Footprints on the sands of time.
En 1841 et 1842, nous voyons apparaître Ba//ads and other Poems ; c'est un recueil de poésies toutes riches ct pittoresques, toutes de diction souple et mélodieuse. Il y a une de ces ballades que je veux signaler particulièrement. Elle a pour titre: 7he o/4 Clock on the Stairs.
Longfellow venait de lire quelques-uns de ces sermons du Père Jacques Bridaine, qui remuait les populations des campagnes de France et même de la capitale. Dans un de ces sermons, la phrase suivante l'avait frappé: “L'éternité est une pendule dont le balancier dit et redit sans cesse ces deux mots seulement, dans le silence des tombeaux : “Toujours ! Jamais ! Jamais ! Toujours !" {1 fit sur-le-champ le morceau de poésie dont je viens de vous donner le titre. L'allure de ces vers est ample, frappante et remue l'âme. Il y a neuf stances de huit vers chacune. J’en cite deux Strophes, au hasard, sans choix, car clles sont toutes belles.
Somewhat back from the village street Stands the oli-fashioned country-seat ; Across its antique portico Tall poplar trees their shadows throw, And from its station in the hall An ancient timepiece says to all,
For ever—never !
Never—for ever !
Through days of sorrows and of mirth, Through days of death and days of birth, Through every swift vicissitude Of changeful time, unchanged it has stood, And as if, like God, it all things saw, It calmly repeats those words of awe :
For ever—never !
Never—for ever !
En 1843, Henry Wadsworth publia Poems on Slavery et The Spanish Student, drame en trois actes. Sur cette question de l'esclavage, Longfellow désirait grandement l'émancipation des noirs.
Toutes ses sympathies furent toujours acquises au mouvement anti-esclavagiste.
Dès sa jeunesse, même sur les bancs du collège, Longfellow était abolitioniste, un disciple de l’école ou de la doctrine de William Lloyds Garrison qui fut, aux Etats- Unis, le grand agitateur contre ia traite des noirs.
Dans une courte période de temps, et à peu d’'intervalle les uns des autres, notre poète publia 7e Poets and Poetry vf Europe, The Belfry of Bruges, Evangéline, the Story of Kavanagh, ouvrage en prose, The Seaside and the Fireside, The Golden Legend. Ce dernier travail est la traduction d’un poème latin du moyen Âge, composé par le dominicain Jacobus de Voragine, et écrit au 13e siècle.
En 1855, le public accueillait avec enthousiasme son joli poème “The Song of Hiawatha.n Il s’en est vendu cinquante mille exemplaires dans les deux ans qui ont sui vi sa publication. En revanche, peu de livres, en Améri que, ont été aussi violemment critiqués. Les éditeurs en étaient exaspérés. M. Fields, directeur de la société qui avait acheté les droits de publication et de vente de ce poème, vint trouver un jour le poète et s’en plaignit amèrement.
—M. Longfellow, dit-il, les journaux, les revues ont toutes sortes d'attaques contre The Song of Hiawatha.n Prenez votre plume et défendez-vous. Il faut nécessaire ment que vous mettiez fin à ces écrits injurieux, libelleux.
—Comment se vend le livre? répondit doucement Longfellow.
—Le livre, le livre ?....dit l'éditeur qui ne s’attendait pas à cette question, nous ne pouvons suffire à l’expédier à ceux qui le demandent.
-—Eh bien, laissez hurler les envieux et les mécon-
tents. Ils font d'excellente réclame en votre faveur, repartit le poète.
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On peut dire de Longfellow ce qu'un critique fran-
çais éminent a dit Casimir Delavigne, dont la faculté du F7 RS
Beau, l’heureuse nature et même les productionslittéraires ressemblent beaucoup à celles de notre poète :méricain : "Sa vie était mieux que la vie d’un philosophe, c'était la "vie d'un sage. 11 avait, pour ainsi dire, tracé un cercle “autour de sa destinée, comme il en a tracé un autour de “son inspiration. Il vivait comme il pensait, abrité. HI “aimait son champ, son jardin, sa maison, sa retraite; le soleil d'avril sur ses roses, le soleil d'août sur ses treilles. "Il tenait sans cesse près de son cœur, comme pour le nréchauffer, sa famille, ses enfants, quelques amis. I! “avait ce goût charmant de l'obscurité qui est la soif de "ceux qui sont célèbres. J1 composait dans la solitude nces poèmes qui plus tard remuaient la foule...... Il nétait doux à toute chose, À la vie, au succès, à la soufnfrance ; doux à ses amis, doux à ses ennemis. En butnte à de violentes critiques, à un dénigrement amer et "passionné, il semblait ne pas s’en douter. Sa sérénité “n’en était pas altérée un instant. Il avait toujours le "même calme, la même expansion, la même bienveillance, "le même sourire. Le noble poëte avait cette candide “ignorance de la haine quiest propre aux âmes délicates net fières. Il savait d’ailleurs que tout ce qui est bon, "grand, fécond, élevé, utile, est necessairement attaqué ; “et il se souvenait du proverbe arabe: On ne jette de pier- “res qu'aux arbres chargés de fruits d'or.
Les critiques littéraires se sont demandé quel était le plus beau poème, le chef-d'œuvre de Longfe!llow, 7e song of Hiawatha où Evangéline, dont je vais vous entretenir tout à l’heure, et,là-dessus, les opinions sont restées partagées: grammatict certant. Longfellow préférait lui-même Ævangéline qu’il appelait son idylle de prédilection.
The song of Hiawatha est une légende indienne. L'action se déroule chez les Ojibwas, tribu indienne qui vivait au sud du Lac Supérieur. La mesure du poème est très entrafnante : c’est le vers anglais trochaïque de huit syllabes. Ily a de vigoureuses descriptions, des scènes très bien inspirées, pleines d'émotion, enfin tous les éléments d'un poème épique moderne de premier ordre. Ses répétitions de termes et d’épithètes donnent un cachet original à cette composition et beaucoup de couleur loca-
le aux Personnages qu’elle fait entrer en scène. Son chapitre 7he Famine où il raconte les souffrances qui se font sentir au milieu de ces indigènes, au cours d’un hiver ex-
eptionnellement sévère, est très impressionnant. Il renferme à peu près deux cents vers. Vous me permettrez de vous en lire les vingt-cinq premiers :
O the long and dreary Winter !
O the PA. Pur cruel Winter !
Ever thicker, thicker, thicker
Froze the ice on lake and river,
Ever deeper, deeper, deeper
Fell the snow o'er all the lan iscape, Fell the Covering snow, and drifted Through the forest, round the village,
Hardiy from his buried wigwam Could the hunter force a passage ; With his mittens and his snow-shoes Vainly walked he through the forest, Sought for bird and beast and found none, Saw no track of deer or rabbit, In the snow beheld no footprints, In the gha:tiy, gleaming forest
ell, and could not rise rom weakness, Perished there from cold and hunger,
O the famine and the fever !
O the wasting of the famine !
© the blasting of the fever !
© the wailing of the children !
O the anguish of the women !
All the earth was sick and famished, Hungry was the air around them, Hungry was the sky above them,
And the hungry stars in heaven
Like the eyes of wolves glared at them !
I y a bien d’autres poèmes intéressants sortis de la plume féconde de Longfellow : ce serait vous ennuyer, vous lire un catalogue que de vous donner les titres de tous ces ouvrages. Je choisis les principaux : 7he Courtship of Miles Standish, poème héroï-comique qui amusa beaucoup le public américain. 7%e Tales of « Wayside Inn, ce aui se traduit par 1 Les contes d’une auberge au bord ? :. route. n Ces contes forment une collection de légena. utéressantes. II y En a une qui s’est inspirée À notre histoire : c’est une ode de trois cents vers, intitulée : The Baron of St. Castine, où le poète raconte l’odyssée du baron de Saint-Castin, depuis son départ de la maison paternelle, dans les Pyrénées, France, jusqu’à son mariage avec l’abénakisse Mathilde Madockawando.
Nous ne pouvons non Plus passer sous silence son travail de géant, la traduction d'une grande partie des
œuvres de Dante. A propos de traduction, je veux ajouter que Longfellow a fait beaucoup de travaux de ce genre, et qu'il a remporté des succès marquants. J| à traduit en vers anglais très élégants de nombreuses poésies espagnoles, portugaises, italiennes, françaises, de vieilles poésies anglo-saxonnes, des poèmes suédois, danois, allemands,—ce qui prouve qu’il était un homme de grand travail, aussi bien que de vaste érudition.
Dans ses œuvres diverses, Longfellow a été ie poète de la liberté, de la philanthropie, de la charité fraternelle, de l'émancipation des opprimés,—le poète des affections simples et pures, le chantre des beautés de la nature, dont il reconnaît toujours Dieu Pour auteur et pour maître, le poète des sentiments que nous inspirent le Vrai, le Bien
et le Beau.
Non seulement Longfellow est un poète chrétien, mais c'est un éducateur du peuple, un apôtre de la liberté Chrétienne bien comprise. En outre, nature tendre, cœur aimant, il a été le poète des enfants.
compagnie, les amusements de la jeunesse, et Surtout des petits enfants, le charmèrent toujours.
Je n'ajouterai qu’un mot à cette courte appréciation, c'est que l'influence des œuvres de Longfellow a été immense pour le bien.
Sa largeur de vues, sa sympathie véritable pour ceux qui peinent au bas de l'échelle sociale, ont révolutionné les idées de ses compatriotes, il y a un demi-siècle, surtout des Puritains, qui, après avoir été les victimes de l'intolérance en Grande Bretagne, étaient devenus euxmêmes, à une certaine époque, les champions de la tyrannie et du despotisme, en Amérique.
Passons maintenant à son admirable poème acadien Ævangéline. Le poème Evangéline a été publiée 47 et renferme à peu près Quatorze cents vers. Derm ment, en analysant un nouveau livre anglais, intitulé 7e Rivu/ Forts, or The Velvet Siege of Beausejour, par Miss Amelia Fytche, le Cusket d’Antigonish disait incidemment du poëme Evangéline : 1 It remains the high-water mark of the romance of Acadie. u
C'est parce que je crois qu'un grand nombre de ceux qui m'entendent n’ont pas eu l'avantage de lire cette touchante idylle que j'en veux faire le résumé sur le texte
d'une traduction française presque littérale.
L'auteur commence par nous décrire le petit village de Grand-Pré —bourg isolé, paisible, situé sur les bords du Bassin des Mines. I! fait une peinture vive, réelle de la simplicité, de l’honnèteté de ses habitants, et du Père Félicien, leur pasteur aimé, respecté et vénérable.
Îl introduit en scène Benoit Bellefontaine, fermier inteiligent et le pius aisé du village—un vieillard de soixinte et dix hivers, robuste, d'une haute stature, aux cheveux blancs comme la neige, aux joues brunes comme les feuilles du chène, et la douce Evangéline, sa fille aux dixsept printemps, aux yeux noirs comme la baie qui croît sur l’épine au bord du chemin. Benoit Bellefontaine vit du produit de sa ferme ensoleillée ; Evangéline gouverne sa maison.
Plus d’un jeune £arçon, dit le poète, se présente chez Benoit Bellefontaine ; Mais, parmi tous, je jeuñe Gabriel
jeunesse est je préféré, le seul qui soit récllement le bienvenu.
Gabriel est fils de Basile Lajeunesse, le forgeron, — homme puissant, dans le village, et honoré de tous.
Depuis leur plus tendre enfance, Gabriel et Evangéline ont grandi ensemble, comme frère et sœur. Le Père Félicien, prêtre de la Paroisse et à la fois maître d'école du village, leur a appris leurs lettres dans le même livre, avec les hymnes de l'église et le plain-chant.
L'action du potme débute à l'automne de 1755 La saison des récoltes était arrivée : la plupart des moissons étaient sauvées. Après les durs travaux des champs, le règne du repos, du calme, des affections et des joies du foyer recommençait.
Un soir, le fermier Bellefontaine se reposait, tout en se chauffant paresseusement devant la large ouverture de sa “heminée, et, auprès de lui, était assise la gentille Evangéline, occupée à de petits travaux de couture, lorsque Basile, le forgeron, et son fils Gabriel apparurent à la porte. Ces veillées de Basile et de Gabriel Lajeunesse chez Bellefontaine étaient fréquentes : ce Soir-là, la visite avait un but tout Particulier. I] s'agissait d'inscrire, en due forme, les fiançailles d'Evangéline et de Gabriel.
Quelques instants plus tard, on voit arriver le notaire pubiic, Réné LeBlanc, vieillard à la stature courbée, mais non brisée par l’âge, père de vingt enfants et de plus d'une centaine d'enfants de ses enfauts qui chevau-
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chaient, dit le poète,sur ses genoux et écoutaient sa grande montre faire tic-tac.
Pendant quelques instants, les amis s'entretinrent du grand évènement de {a Semaine, à savoir, l’arrivée de vaisseaux anglais, mouillés à l'embouchure du Gaspereau, et de l’injonction faite aux Acadiens de se réunir, le lendemain, 10 septembre, dans l'église de Grand-Pré, pour y €ntendre la proclamation d'un décret de Sa Majesté.
Basile, le forgeron, ne cachait pas ses inquiétudes, ses appréhensions à ce sujet ; les autres ne semblaient rien craindre.
Mais voilà que le notaire LeBlanc tire ses papiers et son encrier de corne, et écrit d'une main ferme la date ct l’âge des parties, énumérant la dot de Ja fiancée, en troupeaux de moutons et de bétail. Chaque chose dûment et bien achevée, il appose le grand sceau de la loi sur ces écrits.
Le fermier Bellefontaine délie les cordons de sa bourse et remet au notaire, en bonnes pièces d’argent, trois fois la somme fixée Pour ces formalités légales. Le vieux notaire se lève, bénit le fiancé et la fiancée, boit un verre
d’ale au bonheur du jeune couple, fait un profond salut et se retire.
A cette époque, les Acadiens, nos pères, avaient de nombreuses fêtes de famille : les fiançailles ou la grand demande étaient de ce nombre. Comme aujourd’hui, cette grand’ demande se faisait le Soir ; mais d’après l’ancien usage français encore conservé à Grand-Pré, les formalités civiles seules avaient lieu le soir. Le lendemain, il y avait grand dîner et réjouissance tout le jour aux domiciles des fiancés.
Donc, le lendemain, le 10 Septembre 1755, devait être un jour de fête chez Benoit Beilefontaine et Basile Lajeunesse., Les repas de circonstance étaient préparés, les amis invités, lorsqu'un appel sonore retentit du haut du clocher ue l'église paroissiale, et, dans la rue et dans les prairies, le tambour de la troupe anglaise fit entendre ses battements répétés.
Les hommes se pressèrent dans l’église de Grand-Pré:
les f
emmes attendirent au dehors, dans le cimetière.
Du haut des degrés de l’autel, le commandant des troupes anglaises, tenant en main une commission royale,
lut ce qui suit : ,. Vous êtes convoqués, ce jour, par ordre de Sa Majesté, pour entendre une injonction qui, je le sais, vous sera pénible, à savoir : Que toutes vos terres, vos habitations, vos troupeaux de toutes sortes sont confisqués au profit de la Couronne, et que vous-mêmes vous serez transportés de cette province dans d’autres pays Maintenant, je vous déclare prisonniers, car tel est le son Plaisir de Sa Majesté."
L'émeute et la révolte grondent déjà dans l’église, quand le père Félicien paraît devant l'autel, apaise la colère des mécontents, et console ces malheureux par ses conseils de douceur, de résignation et de prudence.
Les hommes restent quatre jours et quatre nuits à l'église, est-il dit dans le poème. Le cinquième jour, les Portes du temple s'ouvrent et une lugubre procession d'honnêtes paysans acadiens condamnés à la déportation se dirige vers le rivage, au milieu des femmes et des enfants qui les accompagnent en pleurant.
L’embarquement se fait avec confusion et désordre. Evangéline n’a le temps que de dire un mot d'encouragement à son fiancé Gabriel, à lui promettre qu’elle lui sera toujours fidèle, qu'elle ne l’oubliera jamais.
Basile et Gabriel sont emportés sur un navire tandis qu'Evangéline désespérée, reste là sur le rivage, en attendant que le navire qui l'emportera au loin plus tard, avec son père et d’autres exilés, soit appareillé.
Il fait froid ; on fait ici et là des feux sur la grève. Autour de ces feux on voit des visages mornes, des formes sinistres, des proscrits presque désespérés qui se rassemblent, se groupent et parlent à voix basse—qui se demandent si véritablement leur condition et situation pressante est une réalité et non pas un rêve.
Benoit Bellefontaine est assis, non loin du rivage, les Yeux caves, hagards, voilés par une douleur intense, subite, profonde qui lui étreint et paralyse le cœur. Depuis sa sortie de l'église, il n’a pas proféré une seule parole.
Tout à Coup, au sud du rivage, il s'élève une lumière rouge et sanglante qui va s'élargissant et s'élargissant encore, et qui dore enfin le firmament de ses reflets bri!lants. Non seulement elle rayonne sur le ciel, mais encore . Sur les vaisseaux qui sont mouillés dans la rade de Grand Pré. Des colonnes de fumée entremêlées de jets de flamnes que le vent fait tournoyer dans les airs s'élèvent en
même temps. Sur le rivage, la foule angoissée contemple cette scène de désolation, et tous s'écrient, dans une douleur commune: “Hélas! ils brûlent nos maisons. Nous ne reéverrons plus jamais notre beau village de Grand- Pré.
Affigés, consternés à cette vue, le Père Félicien et la jeune Evangéline regardaient fixémemt cette scène de terreur quand, sc retournant à la fin pour parler à leur silencieux Compagnon, au fermier Bellefontaine, ils s'aperçoivent, horreur ! que le vieillard était étendu de son longs sur le rivage. Son Corps gisait sans mouvement. Sous l’intense pression de la douleur, l'âme s'était dégagée des liens du corps et était partie pour des sphères plus calmes ct plus sereines.—Le prêtre soulève lentement la main de l’infortuné sans vie. Evangéline, saisie d’épouvante, s'agenouille à côté de son père. Eile sanglote bruyamment, puis, s'évanouissant tout à coup, elle s'affaisse sur la poitrine de son père qui vient de rendre le dernier soupir.
Toute la nuit Evangéline demeure plongée dans une torpeur pleine d'oubli, et quand elle se réveille une grande foule l'entoure. Ce sont des visages amis qui la regardent avec compassion, les yeux remplis de larmes. Quelques minutes plus tard, elle entend une voix bien connue, celle du Père Félicien, qui dit au peuple : # Enterrons-le ici, près de la mer Quand des temps plus heureux nous ramèneront dans nos foyers, alors sa sainte poussière sera Pieusement déposée dans le cimetière. «
Sans glas, sans les cérémonies du rite de notre sainte Eglise, ayant le flamboiement du village en feu pour lumières et cierges funéraires, ces victimes, condamnées à demander un asile sur des terres étrangères, enterrent, près de la mer, leur patriarche vénérable, Benoit Bellefontaine, le principal fermier de Grand Pré.
Tel est le fond de la première scène du poème. La: deuxième scène nous montre Evangéline errant sur des plages étrangères, à la recherche de son fiancé, Gabriel Lajeunesse. un Elle était jeune et belle, dit le poète, mais, “hélas! devant elle s'étendait, sombre, vaste et silen- “ cieux, le désert de la vie, avec son sentier tracé par les “ tombes de ceux qui avaient gémi et souffert avant elle. «
Elle s'arrête dans les villes, va visiter les cimetières, regarde les croix et les pierres tumulaires, s’assied quelquefois près de quelques tombes sans nom, et songe que peut-être Gabriel est 1, déjà au repos.
panne
Et elle continue de voyager, toujours en détresse, chagrine, navrée.
Après bien des années, on la voit descendre la rivière Ohio, passer l'embouchure du Wabash, et voguer sur la rivière Mississipi, en compagnie de bateliers acadiens exilés comme elle et du père Félicien, désormais son protecteur et son guide. Ellé continue ses recherches jusqu'à la Louisiane, car elle a appris que Basile Lajeunesse s'est établi dans ces parages et que son fiancé Gabriel est avec lui.
Les bateliers acadiens qui guident le père Félicien et Evangéline sont déjà rendus dans les eaux paresseuses du bayou de la Plaquemine, entre Bâton-Rouge et Nouvelle- Orléans. Une nuit, ils avaient avironné sans relai, sans aucun repos. Le lendemain, lorsque déjà le soleil montait au firmament,dorant la surface des lacs de l'Atafalaya, que leur barque s’avançait tranquillement parmi les flots de la Wachita, que le lotus élevait sa couronue d'or audessus des têtes des bateliers et que l'air commençait dé. jà à s’alanguir sous la chaleur du midi, sous le souffle odorant des magnolias et des épaisses haies de rosiers en fleurs, les voyageurs, pris de sommeil, atterrèrent en un endroit un peu écarté. Ils amarrèrent leur canot sous les branches des saules qui bordaient la Wachita, et, éparpillés sur la pelouse verte, las de leur labeur nocturne, ils s'endormirent.
Pendant qu’ils reposaient ainsi—sur la même rivière, parmi les innombrables flots—s'élançait un léger canot qui fuyait rapidement vers les horizons nouveaux, un canot poussé de l’avant par les bras nerveux de chasseurs ct de trappeurs hardis.
La proue de l’embarcation était tournée vers le nord, vers les régions du bison et du castor. Au gouvernail, dans une attitude pensive et soucieuse, se tenait un jeune homme dont les cheveux noirs en désordre ombrageaient le front, et dont les traits étaient visiblement empreints d’une grande tristesse, C'était Gabriel Lajeunesse qui, ce matin-là même, fatigué d'attendre, malheureux, inquiet, allait chercher dans les solitudes du l'Ouest, l’oubli de ses peines et de son amour malheureux.
Près de la rive opposée de l’ilot où Evangéline et les bateliers étrangers se reposaient, derrière un rideau de palmettas, l'embarcation de Gabriel se glissa rapidement, sous le vent de l’île.
Aucun ange de Dieu n'était là pour réveiller la jeune fille ou un batelier quelconque de l'équipage, afin de hôler les trappeurs et le fiancé fugitif.
Peu de temps après, les bateliers d'Evanygéline s'éveillent, et continuent leur voyage lorsque, vers le soir, ils entrent dans le bayou de la Têche, qu'on a appelé l'Eden de la Louisiane. A travers les Opelousas, au-dessus de la crête des monts boisés, ils voient une colonne de fumée qui montait d’une habitation voisine. En même temps, ils entendent le beuglement lointain des bestiaux.
Près du bord de la rivière, à l'ombre des chênes, ils aperçoivent enfin, isolée et silencieuse, une maison faite en bois de cyprès, au toit grand et bas, supportée par de sveltes colonnes, enguirlandée de roses, entourée de vignes et d’une large et spacieuse véranda.
Ils s’y dirigent pour y obtenir des renseignements, sans savoir que le propriétaire de ce manoir était le vieux Basile La’ unesse, l’ancien forgeron de Grand Pré devenu
ici, en .ouisiane, le riche propriétaire d'innombrables troupea ,x.
En avant de sa maison, montés un cheval, et portant le sombrero espagnol, Basile Lajeunesse vit ces canotiers étrangers s’avancer vers sa demeure.
Tout à coup il reconnaît le Père Félicien et la jeune Evangéline. Il saute à bas de son cheval, et, les bras étendus, avec des exclamations de joie et de surprise, se précipite vers ses visiteurs qu’il embrasse et accueille chez lui avec la plus grande hospitalité.
Il apprend à Evangéline que son fiancé Gabriel, pour se distraire, vient de partir, ce jour-là même, pour un long voyage dans le Nord, afin de faire le commerce des mules avec les Espagnols, et de là se lancer vers des régions lointaines pour chasser les bêtes À fourrures, dans les forêts, et trapper le castor, sur les rivières. u Mais, dit le “ vieux Basile Lajeunesse à Evangéline, sois tranquille. “ Demain, nous allons nous mettre en devoir de rejoindre “l'amant fugitif. Il n’est pas loin sur la route : les des- “tins d’ailleurs et les courants sont contre lui. Nous par- “ tirons dans la rosée rougeâtre du matin ; nous le pour- “ suivrons en grande diligence et nous ne laisserons pas de u le ramener à sa prison.
La soirée se passe bien vite. Les amis ont tant de choses à se dire, tant de souvenirs à évoquer! Le lendemain, l'expédition qui recherche Gabriel Lajeunesse se met en route.—Le Père Félicien reste à la m.:son du vieux Basile Lajeunesse, tandis que celui-ci s'offre à diriger l'expédition.
Les voyageurs partis, les uns en canot, par eau, les autr?s sur des chevaux, par terre, ne réussissent pas comme ils l'avaient espéré au départ. Chaque jour ils croient rejoindre le fugitif Gabriel, et chaque soir leur apporte une nouvelle déception. Ils se rendent donc bien loin dans l'Ouest, vers l'Orégon, dans la région du Walla- Walla.
Plusieurs fois dans leur marche, ils croient voir la fumée d'un feu de camp s'élever dans l'air du matin, au fond d'une plaine lointaine, en avant d':ux; mais, à la tombée de la nuit, quand ils ont atteint l'endroit, ils ne trouvent que des cendres déjà froides.
Un soir que nos voyageurs étaient rendus à la base des monts Ozark, et qu'ils se reposaient, assis autour d'un brillant feu de camp, une femme indienne, de la tribu des Shawnees, dont le mari, un Canadien, coureur de bois, a été assassiné, se réfugie dans leur camp.
Elle raconte son histoire aux voyageurs et leur dit que, sur le versant occidental des monts Ozark, demeure, dans un petit village, la Robe Noire, le chef de la mission.—Allons à ia Mission, disent les voyageurs ; là nous ayrons probablement de bonnes nouvelles.
Le lendemain soir, les voyageurs parviennent à la mission des Jésuites.
Le missionnaire leur dit que Gabriel Lajeunesse est passé là, il y a six jours. Il est allé bien loin au nord, ditil; mais il a promis de revenir à la mission à l'automne. Evangéline demande à rester dans la Mission des Jésuites Pour y attendre Gabriel Lajeunesse, tandis que ceux qui accompagnent la fiancée reviennent à la Louisiane.
L'automne arrive et se passe, ainsi que l’hiver ; mais Gabriel ne revient pas à la Mission des Jésuites. Le printemps suivant vient réveiller la nature : les notes du rouge-gorge et de l'oiseau bleu résonnent dans la plaine et dans les bois ; mais Gabriel n'arrive pas encore. Durant
ds | us
l'été, une rumeur flotte qu'il a sa demeure au Michigan, près de la rivière Saginaw.
On la retrouve plus tard à Philadelphie, Sa vie d'épreuves en a fait une personne résignée, dévouée pour le bien et le salut des autres : elle est Sœur de la Miséricorde.
Elle fréquente les toits solitaires et misérables où la détresse et le besoin se dérobent à la lumière du soleil, où la maladie et le chagrin languissent oubliés dans de pauvres galetas.
Un jour il arriva qu'une peste terrible vint sévir dens Philadelphie. Un grand nombre de riches et de pauvres périssaient sous le souffle de ce fléau inexorable.
Les pauvres qui n’avaient ni amis, ni serviteurs, se trainet à l'hôpital pour y mourir, Evangéline, la Sœur de la Mist corde, s’y rendait tous les jours et y faisait preuve du plus saint dévouement. Quand elle passait dans les salles, les mourants levaient leurs regards sur son visage et croyaient voir une auréole de céleste lumiére entourer son front de splendeur.
Un dimanche matin elle entra comme de coutume à l’h6pital et se dirigea vers la salle des malades. Elle portait dans sa main ur, petit bouquet de fleurs cueillies dans le jardin de l'établissement. Plusieurs figures familières avaient disparu dans le cours de la nuit. Leurs places étaient vacantes ou déjà remplies par des étrang:rs.
Soudain, comme si elle avait été saisie d’épouvante ou d’un sentiment de stupeur, elle s'arrêta, immobile, les lèvres b'êmes, entr’ouvertes : un frisson courut dans tout son corps, et, dans ses yeux ct sur ses joues s’évanouit l'éclat et l’épanouissement du matin. Le bouquet de fleurs tomba de ses doigts devenus inertes, 1l s’échappa de ses lèvres un cri ’une si terrib'e angoisse que les mourants l’entendirent et se oulevérent cn sursaut sur leurs couches. Sur un grabat, aevant elle, était étendu le corps d’un homme qui semblait un vieillard. Les boucles de cheveux qui estompaient ses tempes étaient longues, minces et grises. Mais comme il reposait dans la lumière du matin, son visage avait semblé reprendre,
encore une fois, les traits de son ancienne virilité, Il gisait là, sans mouvement, sans Connaissance, mourant. Son âme
-épuisfe s’enfonçait, de plus en plus dans les profondeurs de
l'insensibilité et de la mort. lorsque, dans cette région des ombres, en répercussions multipliées, il entendit le cri de douleur d'Evanzéline, et, dans le moment qui suivit, une voix douce Murmura à son oreille, avec des accents purs, tendres, comme ceux d’une sainte : ‘Gabriel ! Gabriel ! © mon bien-aimé |”?
Evangéline, Sœur de Miséricorde, était agenouillée au— près du lit de Gabriel Lajeunesse, son ancien fiancé, mourant, Dans un rêve, l’agonisant vit encore une fois le foyer de son enfance, les vertes prairies de Grand- Pré, avec leurs rivières boisées au milieu d’elles, le village, la montagne et les forêts ; et. Se promenant sous leur ombrage, comme au jour de sa jeunesse, Evangéline se montra dans cetle vision, Des larmes lui vinrent aux yeux, et, comme lentement il soulevait ses pau- Pières et ouvrit les yeux, la vision s’évanouit ; mais Evangéline était agenouillée auprès de son lit, —Evangéline, celle. là seule dont l'amour avait rempli son cœur durant toute sa vie. [l s’efforça vainement de murmurer son nom: lessons inarticulés expiraient sur ses lèvres, C’est en vain qu’il s’efforça de se soulever sur son lit d’agonie : il était trop faible, Une expression de douceur et d: Contentement vint passer sur son visage, déjà livide, et, sous le coup de cette vive émotion, l'âme prit son essor vers Dieu. Tout était fini : espoir, crainte, chagrins, souffrances du Cœur, mornes et profondes douleurs, attentes jamais réalisées.
Evangéline inclina humblement le front, et, pressant sur Son Cœur cette tête inanimée. elle mMurmura doucement : ‘Mon Dieu! Mon Père, je vous remercie !”’
Voilà, Mesdames et Messieurs, un pâle aperçu du beau poème Ævangéline, accueilli, il y à déjà soixante ans, avec grand enthousiasme Par la nation américaine, et qui nous a valu les sincères Sympathies de tout le nouveau monde, ji. +. Pamphile Lemay, poëte canadien, a fait, en vers fran- Gais. une belle traduction d’Evangéline. Quelques-uns préfèrent la traduction qui a été préparée À La Nouvelle Bibliothèjue Populaire publiée par Henri Gautier, Paris. Cette dernière est Presque littérale et nous fait mieux saisir les beautés du texte original.
État ét dsstpnense
On dit que, avant d’écrire ce poème, Longfellow n’a pas visité Grand Pré qu’il a Pourtant très bien décrit. Ce fut Nathaniel Hawthorne, le romancier américain, qui lui raconta le premier cette histoire ou légende, au coin du feu. Il la tenait d’un certain Connolly, Irlandais qui, à son tour, l’avait entendu raconter par un Acadien dont le nom, je crois, n’est pas resté à l’histoire.
Quand Hawthorne eut fini de relater les incidents de sa légende, Longfellow lui prit les deux mains, et les larmes aux yeux, la figure toute changée, supplia son ami de lui céder ce sujet: ‘Ah ! j’en ferais, s’écria-t-il, une si belle idylle !’’
Le poète tint parole, 11 avait trouvé là tout ce qu’il lui fallait pour faire résonner sa lyr et pour remuer les cœurs.
Afin de mieux connaître Jes usages et les coutumes des Acadiens, Longfellow étudia attentivement les œuvres de l’abbé Raynal et celles d’ Haliburton. C’est avec ces simples matériaux qu’il a préparé le joli poème que je viens de résumer.
Depuis cinquante ans, Mesdames et Messieurs, le portrait d’EÉvangéline a sa place dans nombre de grands salons des Etats Unis et de France. Il a une rlace d’honneur dans ces salons parce que ÆEvangéline symbeuse, dans notre poésie épique contemporaine, l’amour tendre, pur, chrétien, inaltérable d’une jeune fiancée Pour son amant infortuné. ÆEvangéline, c’est le prototype d’une âme belle, aimante, dont Je miroir n’a jamais été terni, souillé par le moindre souffle du mai. C'est, dans l’idée maîtresse de Longfellow, la personnification du dé. vouement, de l1 bonté, de la fidélité d’une jeune fille chrétienne, comme Desdemona, la fille du Vénitien Brabantio et l’épouse d’Othello,est, dans la pensée et le plan de Shakespeare, la personnification de la simplicité, de la modestie et de la fidélité d’une femme bien née, d’une épouse vertueuse.
La lecture du poème ÆEvangéline élève l'âme et fait du bien. Le poète y parle de Dieu, de notre divin Sauveur, de Ja religion catholique, de ses prêtres et de ses croyances avec confiance, respect et vénération.
Il tient ses lecteurs dans une atmosphère saine, et nous montre ses héros, son héroïne, non seulement fidèles à cuxmêmes, du commencement à la fin, mais surtout fidèles à la grande loi de Dieu. fidèles à l'honneur, à la vertu, à la parole donnée,
Cette idylle est écrite en hexamètres dactyliques angla —Thythme que Goëthe a illustré, dit-on, dans SON Zermann e Dorothée, et qui devient élégant sous Ja plume facile et has
Dans quelques parties de l’Empire Britannique, on 2 en bon d’exclure des écoles la lecture du poème Evangéline mais Longfellow et son œuvre n’en ont pas été moins goûté: et appréciés en Angleterre,
Deux ans après sa mort, le buste du chantre d’£rangeline était placé dans le partie réservée aux poëtes remarquaques, à Westminster Abbey.
Et vous n’ignorez Pas qu’une simple tablette en marbre, une inscription murale Ou un buste, dans l’intérieur de Westminster Abbey, c’est l'honneur posthume le plus grand que l’Angleterre accorde à ses enfants trés distingués et à très peu
’étrangers, même parmi les plus illustres.
Honneur donc, Mesdames et Messieurs, à Henry Wads worth Longfellow, Je Professeur émérite, Je poète philanth dont nous Célébrons aujourd’hui le centenaire de naissance.
Honneur et hommage à cet écrivain juste et bienveillant dont l’âme et les sentiments se sont élevés au dessus des que relles de race et de religion, à ce Tolstoi de l'Amérique du Nord dont Je peuple a acclamé les revendications, les appels à
Honneur, hommage, reconnaissance et louange à Henry Wadsworth Longfellow, une des gloires littéraires les plus pures du peuple américain, le défenseur et l’apologiste par excellence des proscrits de Grand-Pré,
Que son nom et sa mémoire restent toujours en honneur dans nos foyers.
fruits, et bientôt le monde entier se lèvera Pour affirmer que les Etats. Unis et le Canada, les deux grandes nations de l’Amérique du Nord, sont les nations les plus libres, Jes plus heureuses et les mieux gouvernées qui existent sur Ja surface du globe.