DIEU DE LA GÉNÉRATION
11 s’est trouvé dans la collection Pourtales une remarquable statuette anti({UG de bronze, décrite par raideur du Catalogue de vente (n“ 071) dans les termes suivants : « Homme nu, debout, tenant un rlijdon et un autre objet dont la forme est peu reconnaissable : bauteur : 22 centimètres. » Cette statuette méritait une autre mention, puisqu'elle a été regardée comme un objet d’art assez important pour être reproduite dans l’album de Goupil f Souvenirs de la Galerie Pourtales). Mais raideur de cet album, comme le rédacteur du Catalogue Puiirtalès, a certainement méconnu le sujet, car il n’a point figuré dans sa reproduction ce qu'il y a de plus remarquable dans cette statuette, c’est-à-dire le contenu du prétendu rliyton. Do la collection Pourtalés, cette statuette est entrée dans la mienne et je regarde son acquisition comme une de mes bonnes fortunes archéologiques, puisqu’elle me permet de })ublier un monument antique qrd se rap[>orte à un des travaux d'Hercule et non des moindres. AMici donc mes a}»préciations sur cette statuette, dont je joins à ma notice un dessin très exact, tout en offi'ant de soumettre la statuette elle-même à l’examen des archéologues qui douteraient de son authenticité ou que mes appréciations ne satisferaient pas et n’auraient point convaincus.
La seule chose qui soit vraie, dans la description sommaire que donne de
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ma statue l’auteur du Catalogue Pourtalès, est la mesure de sa hauteur, qui est en réalité de 22 centimètres. Quant au reste, tout est erroné et de pure fantaisie. C’est bien en effet, pourtant, un homme nu qui est représenté là, mais le personnage est un Hercule, et je ne puis en donner de meilleure preuve que celle-ci : c'est que le prétendu ob jet à forme peu o-'econnaissable qu'il porte sur son bras gauche est la peau du lion, attribut exclusif de ce dieu. La figure est imberbe et ses traits annoncent la jeunesse; la tête, à cheveux courtset frisés, est ceinte d’un bandea\i, d’une sorte de diadème, aux parties antérieure et supérieure duquel on distinguo parfaitement le croissant de la lune ; et si j’insiste aussi minutieusement que je le fais sur ces détails, c’est parce que chacun d’eux pris isolément et tous ensemble ont leur signification et qu’ils se rapportent, à mon avis, au double exploit qu’Hercule venait d’accomplir pendant son séjour chez le roi des Thespieus, c’est-à-dire à la mort du lion du Cithéron et aux aventures amoureuses du demi-dieu avec les filles de Tliestius. En effet. Hercule avait dixdiuit ans à cette époque ; c’est pourquoi sa figure est celle de la jeunesse, et le croissant de la lune, qui se fait remarquer au sommet de la tète du dieu, indique qu’il s’agit ici de travaux nocturnes. Quant au prétendu rlijton, si c’en était véritablement un, il serait percé d’un trou à son extrémité inférieure, et il ne l’est pas ; le rhjton étant, comme on le sait, une corne à boire percée par le bout pour laisser échapper son contenu et le boire à la régalade. C’est donc autre chose, et c’est une corne d’abondance ; mais au lieu de fruits ou des autres objets qui se voient ordinairement dans les cornes d’abondance, ce sont ici des phallus qui s’j trouvent entassés pêle-mêle ; run d’eux, qui est très reconnaissable, déborde même de la corne d’al)ondance.
La main droite de la statuette se porte horizontalement en avant et elle tient évidemment quelque chose, mais do ce quelque chose, il ne reste qu’un tronçon ; ce tronçon doit être l’extrémité sa[»érieure delà massue, arme avec laquelle Hercule venait de tuer le lion du Cithéron. Le corps est incliné à droite, dans l’attitude du repos et il s'appuyait de sa main droite sur sa massue. Je m’abstiendrai de toute réllexion sur les objets contenus dans la corne d’abondance, et, pour leur donner leur véritable sens, je préféré citer ici un auteur grec dont le texte se rapporta si merveilleuseineiit à ma statuette qu’il me dispensera de tout commentaire.
« Hercule, qui avait appris d’Amphitryon à conduire un char et de Linus la musique, ayant été frappé par ce dernier, le tua d’un ::up de lyre, et Amphitryon, craignant qu’il ne fît encore quelque chosp de pareil, l’envoya vers ses troupeaux de boeufs, et là. Hercule devint bientôt d’une force et d’une grandeur extraordinaires ; il avait quatre coudées de haut. N’ayant encore que dix-huit ans et étant encore avec les troupeaux, il tua le lion du mont Cithéron. Ce lion sortait de la montagne pour ravager les troupeaux d’Amphitryon et ceux de Thestius. Ce Thestius était roi des Thespiens; Hercule alla chez lui pour tuer ce lion et y demeura cinquante jours. »
(( Thestius avait eu cinquante filles de Mégamède, fdle d’Arnœus, et il désirait beaucoup qu’elles eussent des enfants d’IIercule ; "c’est pourquoi, tant qu’il demeura dans sa maison, chaque soir au retour de la chasse il en mettait une à coucher avec lui. Hercule croyant que c’était toujours la même, eut affaire avec toutes. Étant venu à bout du lion, il se revètifde sa peau, etc. '' a
Ceci est le texte môme d’Apollodore; voici maintenant les commentaires qui se trouvent à la suite de la traduction Clavier.
« Le Scoliaste de Tliéocrite dit qu’IIercule tua trois lions dans sa vie, celui de l’Hélicon, celui deLesbos et celui de Némée. Celui dont Apollodore parle ici est sans doute le même que celui de l'IIélicon, car l’Hélicon et le Cithéron étant tous deux en Béotie, on les aura sans doute confondus. Pausanias, Tatien, le Scoliaste d’Hésiode et plusieurs autres disent qu’Hercule rendit toutes les cinquante fdles de Thestius mères dans une seule nuit ; et l’auteur d’une épigramme de V Anthologie dit avec raison que ce fut h; plus rude de tous ses travaux. Hérodore, cité j)ar Atliénée, dit qu’il y avait employé sept nuits, ce qui est encore assez fort'. Diodore en parle aussi, mais il n’entre dans aucun détail; Pausanias dit que, suivant les Thespiens, une
1 Apollodore, II, P. 5, et 10, 1; traduction de Clavier.
2 On lit dans l'édition latine d'Athénée, in-fol o. imprimée à Lyon chez Antoine de Harsy en 158.'^, page 413. Tratuction de Dalescliamiis le passage suivant, note 1 : Alii Thespium vacant et una nocte factum aiunt Tliestiem Liîæ patre'm memorat Pamanias qui et lib. 9, ab Hercule una nocte id factum scribit excepta unica. Il est évident alors que la croyance générale, la croyance populaire enfin, était qu’IIercule avait rendu mères les cinquante filles de Thestius, et en une seule nuit. C’était là enfin un miracle payen auquel le peuple croyait, et, c'est pour cette raison que la corne d'abondance de mon Hercule contient des phallus en nombre aussi graud et en est comble, pour faire allusion au miracle accompli par Hercule chez Thestius et le rappeler à la mémoire en le signalant.
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(les filles tle Tliestius se iN^fusa aux embrassements d’IIercule, qui, pour la punir, la condamna à rester tille et à servir de prêtresse dans un temple qu’il (deva à Tliespies. »
Après avoir lonp tenqis contesté b' contenu de la corne d’abondance, de très savants antiquaires, bien plus compétents que moi pour juger de ce contenu, ont été enfin complètement de mon avis et si bien même que MM. do Wite et Lenormant n’ont point hésité à publier mon mémoire dans la Gabelle archéolof/ique ‘ et lui ont ainsi donné droit de cité et place dans la science. Seulement, au lieu de voir dans la statuette un Hercule, ils croient que cè'st une figure panthée l'éunissant les attributs de trois ou quatre divinités-. Ils })ensent que l’olqet qu’elle tenait dans la main droite, et (|ui manque, était un caducée ; ils disent aussi que le croissant de la lune, qu'elle porte sur la tête, est le croissant de Diane ; que le corps, qui a do l'elégance, peut être celui d’Appollon ou de Mercure ; que, d’ailleurs, les Romains, dans le premier siècle de notre ère, faisaient des statuettes et fraïquoient des médailles où une seule figure re[)résentait jus(|u’ù cinq divinités. M. Fenardent croit (|uo ma statuette est gallo-romaine et de la fabrique de Lvon, du temps do César ou d'Auguste. Mais pourquoi cette ^tatuette ne serait-elle pas grecque ou juinique })eut-être et de la (qrovenco, au lieu d'être gallo-romaine?
Ouelqiie S(jit mon respect pour les auteurs de l’opinion (|ue la statuette en question ici représente une divinité panthée, je ne saurais l'admettre, à moins qu'elle ne me soit prouvée par des arguments irréfragables, et, jusque-là, je dirai: Quod demnnsirmuJv.m est.
L’attribution à la Ih’ovence est celle des savants rédacteurs de la Galette archéologique, MM. do AVitte et Lenormant, et je l'adopte. La tradition anti(|ue rapporte (pi'llercule naviguant sur la Aléditerranée, aborda sur la côte de Provence, et que là, après avoir vaincu Gérvun et exterminé les brigands des montagnes, il ouvrit un passage dans les Alpes, fonda une colonie à l’en droit où il avait }»ris terre et y créa d’abord un port nommé Portas Ilerculis et ensuite Portas Hercalis Moaæci à cause de la position isolée de la colonie
^ Voir Ga:ctle ai'chéoloijique, 3'“'^ amioe ISIT.
2 C'est ainsi que 1 apjirécie la direction de la Gazette ai ch,éotogique.
HERCULE PHAELOPHORE
sur un rocher, le rocher actuel de Monaco. Hercule fut donc rinitiateur delà civilisation en Provence, et on d(jit se demander alors pourquoi, dans des temps postérieurs aux siècles héroïques, le pays (pd avait profité des bienfaits de ce dieu ne lui aurait pas voué un culte, élevé des statues, et pourquoi aussi notre statuette, qui est bien plus dans le style oi-ec (pie dans le stylo romain, ne pourrait pas être attribuée à hi Pi'owmco aeam (pichpie apparence
de raison ; di Marseilhp par exemple, ou à quelque autre ville ou colonii^
grecque du littoral de la mer iMéditerranée.
Pour compléter ce travail, il me semble nécessaire d’y ajouter les (diservalions suivantes : plus j’examine avec attention la statue, qui fait l’objet d • cette iRjtice, moins je crois qu’elle puisse ligurer une divinité panthée, c’est à-dire représentant plusieurs dieux. Et en etfet, l’objet qu’elle porte sur le bras gauche est bien la peau du lion, attribut d’Ilercule; celui qu’elle tient de la main droite, et dont il ne reste que le tromjon, ne }>eut être qu’un fragment (la poignée) d’une massue ; car la main placée comme elle l’est avec l’avant bras qui s’avance dans la demi-tlexion, le corps décrivant à droite une courbe ({iii fait proéminer la hanche, annoncent qu’il ne doit s'appuyer que sur quelque chose do très solide, et ce ne peut pas être un caducée, car le caducée ne pouvait pas servir d’appui au corps. Ifailleurs, si c'était un caducée, il serait tenu verticalement ici ou légèrement incliné avec le sommet dirigé en haut. Or ceci eSt impossible, car le tronçon qu’entoure la main droite de la statue est lisse à son extrémité supérieure et ne s’est jamais continué là avec rien, tandis qu’à son extrémité inférieure il présente des traces do cassure et devait se continuer avec le coiqis de la massue (juand la statue était entière. I)è; lors il me semble (|ue Mercure n’a rien à faire ici et que nous sommes bien en face d’Ilercule. J’opposerais les mêmes arguments à ceux ({ui voudraient voir dans ce tronçon le fragment d’un arc, d'une hasto, ('U de tout autre objet.
(Juant il. ce (jui est du croissant de la lums qui (.me la tète de iiotri' statiu', sur le devant de laquelle il est fixé }iar un diadème, il est évident (pi’il doit faire allusion à la nuit et indiquer ({u'il s'agit ici de travaux nocturnes. 11 me semble alors qu’on ne peut pas l'apiiider le croiasanf de Diane; Diane étant la déesse de la chasteté a encore bien moins atfaii'e ici ({ue Mercure avec les cinquante tilles de Thostius aux lieu et place d’Ilercule, et il est facile
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de comprendre qu’il y aurait ici un véritable contre sens impliquant contradiction manifeste avec la signification de la statue. Ne sait-on pas en outre que c’est la nuit surtout que s’accomplit l’acte de la génération dans l’espèce humaine, et voici comment Gelse s’est exprimé à cet égard : « Goncubitus rarus corpus excitât, frequens solvit, interdiu pejor est, noctu tutior^ . ))
En résumé, je conclus de tout ce que j’ai dit que ma statue représente Hercule seul et Hercule jeune ', non point tant comme dieu de la force musculaire, ce qui était connu, que comme étant en outre le dieu de la génération^ ce qui avait été ignoré dans la science jusqu’à la découverte de cette statue et je pourrais peut-être bien le dire aussi, jusqu’à l’explication que i’ai donnée des princinaux attributs qui la caractérisent.
Pour en finir de mes observations critiques, j’ajouterai que je ne m’explique pas sur quelles raisons sérieuses on pourrait s’appuyer pour attribuer à Apollon la statue qui fait l’objet de cette notice.
1 Celse, De lie Medicâ. Lib. J. Cap. I.
2 Hercule avait di-ï-liuitans lor;qu'Uest allé chez Thesolus, et je ne crois pas pouvoir rien fairede mieux que rapporter ici le texte même d'.-^iJûllodore d'Atheues : 'Ev 5à -roi; [üo-jxoa'oi; OTiap'/wv ôxTtüzatOExaiTriç, tÙv KiOxipcüvscov avîtX: Xeovra. Oîxo; ôour.ôaEvo; Èx xoO KiOxipâ)vo; xà; ’Ajrçiixp iwvo; Ë^Onpî Pôaç xal xx Oetxîo'j. Et si j'insiste sur cette pardculanté d âge, c'est parce que l'artiste qui a dessiné mon Hercule, tout en rendant parfaitement la corne d abondance et son contenu, a négligé la tête de la statue, et au lieu de lui donner les formes juvéniles qui la caractérisent, lui a fait, contrairement au texte d'ApollO' dore, la figure d'un personnage d'au moins trente ans, au lieu de dix-huit, ce qui est ici une sorte d’anach ronisme.
b’’ Alexa’ndre GOLSON.