Hermann et Dorothée
Le poème dont je présente la traduction au public peut être considéré comme une épopée d'un genre nouveau ; l'auteur, sans recourir au merveilleux, ni prendre ses personnages dans les classes brillantes de la société, les rend intéressants par les situations où il les place, et par la peinture de leurs caractères.
La durée de l'action, très courte, est d'une demi-journée. L'intérêt, excité dès l'entrée, va toujours en croissant. Le poëte parle peu en son propre nom; son poëme est souvent dramatique, ainsi que ceux d'Homère. Il offre même une singularité en ce qu'il l'est dès le début; l'exposition du sujet est mise en action, et se fait par les personnages, "-omme dans un drame. II enchérit sur l'exemple mis en précepte par Horace : hi médias res, non secus ac notas, audilorem rapit. En générai, l'auteur a imité le poëte grec en ce qu'il ne prépare les événements qu'autant oue le su-
Jet l'exige; la surprise ajoute à l'intérêt de la situation.
Entre plosieurs autres traits de ressemblance avec Homère, il transporte ses lecteurs au lieu de la scène par le tableau fidèle des mœurs et des usages, ce qui contribue à nnusion. Ce tableau est souvent local, et doit l'être. Ceux qui veulent retrouver partout leurs habitudes, pourront en être blessés; il aura, au contraire, quelque intérêt pour un observateur et pour un ami de la nature.
A la simplicité du style, à la peinture naire des passions, on prendrait cet ouvrage pour un des monuments d'une antiquité reculée. Le sujet est très simple, mais le génie de l'auteur sait le féconder et l'agrandir; il y déploie quelquefois les plus grands mouvements de l'éloquence. Avec quelle énergie Il peint les beautés de la nature I son poème doit plaire aux âmes sensibles. On est touché de l'ingénuité des caractères de Dorothée, d'Hermann et de sa mère : ingénuité qui naît de la sagesse et de la simplicité de leurs mœurs, et dont on voit un exemple remarquable dans l'aveu que Dorothée fait de son amour en présence de la famille et des amis, au moment qu'une forte émotion l'a troublée. Ce poëme est moral ; la jeunesse, l'âge ayan-
cé y trouvent des leçons. Jamais on n'a mieux dépeint un amour vertueux et délicat, témoin plusieurs situations où les deux amants sont placés, et surtout la scène si intéressante du berceau, au &• chant.
L'auteur a l'art tour à tour d'attendrir ses lecteurs et de les égayer, sans qu'un de ces effets nuise à l'autre. 11 y a même, dans son ouvrage, plusieurs récits qui produisent ces deux effets presque en même temps, entr'autres celui du pharmacien au 1^' chant; récit qui est pathétique par le fond, et qui a une teinte de comique par le caractère et le ton du personnage. Pour me servir de l'expression d'Homère, ces endroits font naître un sourire entremêlé de larmes.
La contrée où se passe l'action est indiquée, au moins à peu près, dans le poème. Il est écrit en vers hexamètres.
On sait qu'il a la plus grande célébrité en Allemagne, où, depuis longtemps, GœiHE est mis au rang des plus beaux génies dont elle ■'honore. L'auteur d'Hermann et Dorothée & déjà reçu en France une adoption par plusieurs traductions de son ouvrage, intitulé &a allemand les Peines du jeune Werther, ouvrage universellement admiré.
Après avoir terminé l'entreprise longue et
difficile d'une traduction d'Homère, j'avais Dris la résolution de ne plus me livrer à ce genre de travaux. La lecture à'Hermann et Dorothée m'a fait rompre cette espèce de vœu ; j'ai cédé au désir de traduire quelques morceaux de ce poëme. Ces essais m'ont fait connaître toutes les difficultés de cette entreprise. Elles auraient pu m'en détourner; elles m'ont, au contraire, servi d'aiguillon, et je ;Vai poursuivie. Ceux qui ont lu ce poëme, et qui ont quelque idée de l'art de traduire, ne me contrediront pas sur ce que j'avance au sujet de ces difficultés. Elles sont telles, relativement à l'extrême différence du génie des deux langues, à la grande simplicité du style de cet ouvrage, à la peinture de mœurs très simples et souvent locales, et à d'autres considérations trop longues à détailler, que le mot, je n'ai pas cru que cela fût possible, a été dit par plusieurs de ceux qui ont appris qu'on allait donner une traduction française de ce poëme. Je n'indique pas ces difficultés pour faire valoir mon travail, mais pour lui servir d'apologie. Les astronomes, dans leurs calculs, sont quelquefois forcés de se contenter d'une approximation ; le traducteur est fréquemment dans un cas semblable ; le plus habile approchera le plus de son original...
Au 6« chant, Hermann, vivement touché du sort de Dorothée, dont la fuite, ainsi que celle de ses compatriotes, a été causée par les persécutions les plus injustes, veut rendre cette jeune personne plus intéressante aux yeux de son père, en l'assimilant à des fugitifs qui ont attiré les regards de l'Europe (1).
(4) Le savant Humboldt, qui a traduit avec snccès,en vers allemands, quelques odes de Pindare, a fait imprimer un examen détaillé du poème ù' Hermann et Dorothée (Humboldt's Msthetischc Versuche ûber Cœthe's Uermann und DoroChea; in-8o, Berlin, 177»), dans lequel il s'attache principalement à développer quelques idées générales sur les effets de la poésie et sur la nature du poëine épique.
Le jeune Schweiglucuser a publié, dans \e Slagasin encyclopédique, un extrait de ce poëme et la traduction du commencement du 6e chant. « Le bonheur social, dit il dans cet extrait, et la morale publique ne pourraient que gagner infiniment, si les relations ûe la vie privée étaient plus souvent présentées, ennoblies par l'imagination des poètes. »
HERMANN ET DOROTSÉË