LETTRE L
Le 8 mai.
J'ai fait mon pèlerinage à mon pays natal avec toute la dévotion d'un pèlerin, et j'ai éprouvé mille sensations inattendues. Prés du grand tilleul, à un quart de lieue de la ville.
sur la route de S..., je fis arrêter, descendis de voiture et dis au postillon d'aller en avant, pour cheminer seul à pied, afin de jouir mieux de mes souvenirs. Je m'arrêtai sous ce tilleul, qui avait été dans mon enfance le but et le terme de mes promenades. Quel changement! Alors, dans une heureuse ignorance, je m'élançais par le désir vers ce monde inconnu où j'espérais trouver pour mon cœur tous ces trésors de jouissances dont je sentais si souvent la privation. Maintenant je revenais de ce monde tant désiré... 0 mon ami, que d'espérances déçues, que de plans renversés!.... J'avais devant les yeux cette chaîne de montagnes qui avaient été mille fois l'objet de mes désirs. Je pouvais alors rester là assis des heures entières à les contempler ; mon âme exaltée, franchissant l'espace, s'égarait à l'ombre de ces forêts, dans ces vallées dont l'aspect riant s'offrait à mes yeux dans un lointain vaporeux... Mais lorsqu'il me fallait me retirer a l'heure prescrite, avec quelle réouguance ne quittais-je pas cet endroit charmant! Je m'approchai davantage de la ville; je saluai les jardins et les petites maisons que je reconnaissais; les nouvelles constructions ne me plurent point, non plus que tous les changements qu'on avai! essayés pour les autres. J'arrivai à la porte, et je me retrouvai tout à fait à l'aisft. Mon ami, je ne puis te fatiguer de détails ; quelque charme qu'eussent pour moi mes réminiscences , le récit en serait monotone. J'avais résolu de me loger sur la place du Marché , tout à côté de notre ancienne maison. En m'y rendant, je remarquai
que récote où une honnête vieille nous rassemblait dans notre enfince était remplacée par une boutique d'épicier. Je me rappelai 1 mquietude, les larmes, la mélancolie et les angoisses qui m'avaient jadis accablé dans cette cage. Chaque pas que je faisais avait un mteret touchant pour moi. Un pèlerin de Terre-Sainte se retrace moins de religieux souvenirs dans sa mémoire , et son âme est moins remplie... Un exemple entre mille : Je descendis la rivière jusqu'à une certaine métairie où j'allais fort souvent autrefois, et qui était un petit endroit où nous nous exercions à faire des ricochets à qui mieux mieux. Je me rappelle si bien comme je m'arrêtais queiqueloisa regarder couler l'eau; avec queUes singulières conjectures j'en suivais le cours, les idées merveilleuses que je me faisais des régiona qu'elle allait parcourir, comme mon imagiiiafion se trouvait bientôt arrêtée, quoique je n'^ignorasse pas que cette eau devait aller plus loin, puis plus loin encore, jusqu'à ce quenhnjeme perdais dans la contemplatioû d un horizon inaccessible à la vue. Vois-tu mon ami, c'étaient là les limites où s'arrê^ taient nos smiples, heureux et vénérés ancêtres Quand Ulysse parle delà mer inanense, de la terre infinie, cela n'est-il pas plus vrai plus naturel à l'homme que quand un écolier se croît aujourd'hui un prodige de science lorsqu'il peut répéter après ses maîtres que la terre est ronde?
Je suis maintenant à la maison de chasse du prince. On peut facilement vivre avec cet bomme-ci : c'est la vérité, la simplicité même
Ce qui me fait de la peine quelquefois, c'est qu'il parle souvent de choses qu'il ne sait que par ouï-dire ou pour les avoir lues, et touiours sous le même point de vue qu'on les iui a présentées.
Je suis fâché aussi qu'il estime plus mon esprit et mes talents que ce cœur qui fait toujours mon orgueil et qui est seul la source de tout, de ma force, de mon bonheur et de mon infortune. Hélas ! ce que je sais, chacun peut le savoir.... Mon cœur n'appartient qu'à moil