Hermann Pidoux, Eugène Woillez, Jean-Baptiste Hillairet, discours prononcés à leurs obsèques au nom de la Société médicale des Hôpitaux de Paris
Appelé à l’honneur d’adresser, au nom de la Société médicale des hôpitaux, le dernier adieu à l’homme éminent qu’elle vient de perdre, je ne puis songer, au bord de cette tombe, à apprécier comme ils méritent de l’être la vie et les travaux de M. Pidoux. En d’autres circonstances et dans un autre lieu, j’essaierai de caractériser son œuvre, de montrer la voie lumineuse que, depuis plus de quarante ans, elle a ouverte dans la science et la pratique de la médecine et la trace profonde qui en restera. Je dois me borner à reproduire les traits les plus saillants de son existence scientifique, dans les points qui intéressent la pratique hospitalière et la profession médicale dont il fut un des plus dignes représentants. D’autres vous diront
ses titres de philosophe et d’historien médical.
Le rôle de clinicien est avant tout le rôle du médecin d’hôpital. La clinique qu il cultive réunit en un faisceau, pour les faire converger vers la guérison du malade ou l’amélioration de son sort, toutes les longues, laborieuses et attrayantes études du médecin. Comme but suprême de ses efforts, s’offrent la thérapeutique et la matière médicale, c’est-a-dire la science des indications curatives que fournissent les maladies et les moyens de les réaliser. Or, c’est surtout comme thérapeutiste de premier ordre que nous nous représentons M. Pidoux au milieu du Corps médical des hôpitaux. Ses droits au titre de therapeutiste de premier rang, à quoi bon vous les énumérer ? Vous les connaissez tous. Tous vous avez lu et relu cette œuvre magistrale : le Traité de thérapeutique et de matière médicale, monument que j’allais appeler impérissable, si le lieu qui nous rassemble ne nous faisait hésiter devant cette expression, qu’en compagnie d’un autre maître illustre, il éleva à l’art de guérir. Trousseau et Pidoux! Ces deux intelligences d’élite se complétèrent l’une l’autre pour accomplir ce chef-d’œuvre, dont les éditions nombreuses et la traduction dans la plupart des langues du monde civilisé suffiraient seules à affirmer la valeur. Mais, au milieu des parties complexes de cette production commune, quelques-unes paraissent devoir être plus spécialement attribuées au collègue qui vient de succomber. Elles se distinguent plus particulièrement par la hardiesse de la pensée, la vivacité des convictions et cette puissance de grand écrivain qui a pu faire appeler M. Pidoux le Victor Hugo de la médecine. Je viens de parler de la vivacité de ses convictions. Elles ne l’enlrainèrent pas au delà des limites d’une polémique loyale et courtoise. Il ne reconnaissait pour adversaires que des idées, jamais des hommes! Aussi eut-il des contradicteurs, mais pas d’ennemis.
Entre toutes les parties de la thérapeutique et de la matière médicale qu’il cultiva avec le plus d’ardeur, de succès et de personnelle originalité, il convient de rappeler l’application des eaux minérales à la cure des maladies. U a su imprimer à la science hydrologique et à
la pratique thermale une direction élevée et les porter à des hauteurs que peut-être avant lui elles avaient eu peine à atteindre. Son esprit ingénieux, généralisateur, se sentait à l’aise au milieu des conceptions qu’engendre l’étude des maladies chroniques, des affinités qui i es rapprochent, des antagonismes qui les séparent et dont la connaissance peut être journellement mise à profit par le thérapeutiste.
Les eaux minérales qui attaquent dans leur racine ces maladies chroniques primitives ou dérivées étaient dans leur mode d’action, dans l’évolution de leurs effets, l’objet des préoccupations incessantes de M. Pidoux. La Société d’hydrologie conserve le souvenir des mémorables discussions sur les origines et la curabilité de la phthisie, sur le rhumatisme et la goutte dans lesquelles il intervint avec tant d’éclat et d’autorité. S’il n’avait dû abandonner depuis un certain nombre d’années déjà la pratique des hôpitaux, notre regretté collègue eût vu avec bonheur la part, bien que trop restreinte encore, qu’on fait actuellement à la médecine thermale dans la pratique nosocomiale. Il eut été heureux de voir les effets favorables qu’en peuvent retirer au même titre que les malades favorisés par la fortune, les pauvres confiés à ses soins. Car, essentiellement homme de devoir et de charité, M. Pidoux accomplissait avec conscience, j’allais dire avec amour, ses fonctions de médecin d’hôpital. Aussi était-il adoré de ses malades pour l’intérêt qu’il leur portait, pour le bien qu’il leur faisait, et de ses élèves pour, son dévouement envers eux, pour l’instruction qu’ils puisaient dans son enseignement original et savant. Les qualités du cœur et de l’esprit qu’il montrait dans ses salles se retrouvaient dans ses rapports avec ses collègues qui l’aimaient pour son aménité, pour la bonté de son cœur, la loyauté de son caractère et la sûreté de ses relations. Aussi le corps des hôpitaux sentira-t-il longtemps le vide que lui laissera la disparition de cette grande figure d’homme et de médecin, dont il tenait la présence pour un grand honneur.
Recevez donc par ma bouche, cher et vénéré maître, les adieux et les suprêmes regrets de la Société médicale des hôpitaux et de celui qui s’enorgueillissait, dès longtemps, de votre bienveillante amitié.
Eugène WOILLEZ
La mort en ce moment, se montre cruelle à la Société médicale des hôpitaux. Elle moissonne incessamment dans ses rangs, en frappant aux têtes les plus élevées. Il y a un mois, c’était à Pidoux que le Secrétaire général adressait les suprêmes adieux de la Compagnie , aujourd’hui c’est encore à l’un des leprésentants les plus considérables de la medecme hospitalière qu’il a la douloureuse mission de rendre les derniers devoirs au nom de ses collègues.
Nombreux sont les titres scientifiques de M. Woillez.
Les tristesses de l’heure présente, la soudaineté du coup qui vient d’enlever si inopinément à l’affection de sa famille et de ses amis, un homme que nous voyions, il y a peu de temps encore, plein de vie et de santé, ne nous laissent pas la liberté d’esprit nécessaire pour les recueillir tous et en mesurer la portée. Il est, cependant, possible d’exprimer en peu de mots la caractéristique de ses travaux, en disant qu’ils avaient pour bases essentielles, une observation rigoureuse et sagace, l’amour de la vérité clinique, une saine critique et une érudition
de bon aloi.
Disciple particulièrement aimé de Louis, il pensa fort heureusement pour la science et la pratique médicale qu’il lui appartenait de continuer à cultiver l’étude des affections des voies respiratoires; et, devenu maître à son tour, il a magistralement tracé l’histoire des mala îes thoraciques, dans une série de mémoires originaux, dont les recherches sur la congestion pulmonaire et la mensuration de la poitrine représentent les premiers anneaux, et dont le Traité des maladies aiguës de poitrine est le couronnement.
Mais, pour avoir plus spécialement dirigé son attention vers les états morbides d un sy tème organique, notre regretté collègue était loin de négliger, comme il arrive par ois, autres côtés de la médecine que le vaste champ de la pratique nosocomiale livrait à son o servation. Ses connaissances encyclopédiques étaient très étendues. Son Dictionnaire du diagnos tic en est le vivant et puissant témoignage.
Une œuvre scientifique aussi importante, aussi honnête, désignait M. Woillez aux suffrages de l’Académie. Aussi, lui ouvrit-elle les portes de cette enceinte, dont l’entrée est 1 objet e tant de nobles ambitions et de légitimes compétitions. Toutefois, ses devoirs d’académicien ne lui firent pas négliger la Société médicale des hôpitaux. U aimait à la fréquenter, a lui donner la primeur de quelques-unes de ses études destinées à figurer plus taid dans un tra vail de plus longue haleine. Il prenait part à ses discussions avec une justesse de vue, avec une sûreté de jugement, une fermeté de caractère, et aussi avec une urbanité et une courtoisie qui nous faisaient regarder son intervention comme une bonne fortune. On a pu ire
que la modestie est l’apanage de la valeur véritable. Elle était une des qualités maîtresses de M. Woillez. Elle n’avait d’égale que sa profonde loyauté. Lorsqu’il croyait s’être trompé il n’hésitait pas à le déclarer. C’est ainsi que nous l’avons vu venir, à la tribune de la Société faire le procès à un instrument de mensuration de la poitrine inventé par lui, qui pouvait rendre de grands services entre des mains aussi habiles et aussi exercées que les siennes mais dont le maniement difficile apportait obstacle à sa vulgarisation; aussi et surtout à la vulgarisation de cette découverte précieuse des rapports de la capacité de la poitrine et du volume extérieur du thorax avec les mouvements congestifs qui s’opèrent vers le poumon.
M. Woillez vient d’être frappé dans la plénitude de ses facultés et de son talent comme en témoignaient la part qu’il a prise, à l’Académie, dans la discussion du traitement du rhumatisme cérébral , par les bains froids, et, à la Société médicale des hôpitaux, à laquelle on peut dire qu’il est resté fidèle jusqu’à sa dernière heure, son récent discours sur le tympanisme sous-claviculaire dans la pleurésie.
Que ce collègue aimé reçoive donc la vive expression de notre douleur et l’amer regret de ne plus entendre, au sein de notre Société, sa voix sympathique.
Jean-Baptiste HILLAIRET
Lorsque, la semaine dernière, j’accusais la mort d’être cruelle à la Société médicale des hôpitaux, eu frappant à coups précipités ses membres les plus éminents, j’étais loin de penser que, redoublant ses rigueurs, elle allait, après quelques jours à peine écoulés, m’appeler de nouveau au douloureux honneur de rendre les suprêmes hommages de la Société à un homme qui ne fut pas seulement un de mes collègues, mais un de mes maîtres aimés et vénérés.
En peu d’instants, en peu de minutes, un mal implacable a terrassé cette nature vigoureuse et l’a enlevée à notre affection.
Mais, si l’heure qui marque le terme de notre destinée en ce monde, a brusquement et, on peut le dire, prématurément mis fin à la carrière de M. Hillairet, au moins celle-ci a-t-elle été bien remplie. L’activité, le travail et la science en ont, pour ainsi dire, doublé l’étendue.
Déjà, et depuis plusieurs années, dans la presse médicale, dans des recueils scientifiques spéciaux ou encyclopédiques, près des corps savants, qui lui décernaient leurs prix, M. Hillairet avait accumulé des travaux qui avaient attiré sur lui l’attention du monde médical. II en trouvait la première récompense dans sa nomination de chef de clinique de la Faculté, et, au bout de peu d’années le concours lui donnait, dans le corps des médecins des hôpitaux, une place qu’il a toujours si dignement occupée.
Le champ de la médecine est tellement vaste qu’il n’est guère possible à l’intelligence humaine, si bien douée qu’elle soit, d’en cultiver avec le même soin, le même succès, toutes les parties. Chacun de nous possède en soi des goûts, des aptitudes particulières, qui le portent plus spécialement vers l’étude de tels ou tels groupes de questions. En dehors des recherches sur l’hygiène et la dermatologie qu’il poursuivit avec tant de succès, notre collègue se sentait surtout entraîné vers les travaux relatifs à la physiologie et à la pathologie du système nerveux. C’est cette inclination très décidée qui nous valut une série de mémoires, d’observations sur les lésions du cerveau, du cervelet, de la moelle épinière, entre lesquels il faut avant tout citer son mémoire sur l’hémorrhagie cérébelleuse, affection non encore décrite qui figure dans les Actes de la Société des hôpitaux , qui fut, à l’époque où il parut, fort remarqué, et mérita à son auteur un prix de l’Institut. Nos Bulletins et Mémoires contiennent encore plusieurs publications de M. Hillairet. Personne parmi nous n’a perdu le souvenir du rapport sur la pellagre à l’occasion du mémoire de Gintrac sur la pellagre endémique du département de la Gironde, et qui, sous le titre modeste de rapport, constituait un travail important à côté de celui du médecin bordelais. Outre les questions de pathologie et de nosologie afférentes à ce fléau qui, en certaines régions, décime les populations rurales, notre collègue a surtout envisagé les aspects hygiéniques et prophylactiques de ce sujet avec] cette autorité et cette compétence en hygiène qui lui ont donné entrée à l’Académie.
Le bonne heure, M. Hillairet entra à l’hôpital Saint-Louis où il resta jusqu’au moment de
sa retraite. Dès lors ses aptitudes de clinicien se tournèrent vers la dermatologie qui tut, avec l’hygiène, l'objet des préoccupations de son existence médicale. C’est à Saint-Louis que s’est développé le côté vraiment original de sa carrière hospitalière. Il fut, en effet, le créateur d’un service où il était possible aux hommes d’étude de comparer là physionomie de la pathologie cutanée dans les classes aisées de la Société avec celle qu’elle peut présenter dans les autres salles de cet hôpital consacrées au traitement des pauvres. Ce n’est pas tout. Bientôt ce pavillon Gabriel, théâtre de sa pratique dermatologique, où ses conférences cliniques attiraient de nombreux auditeurs, acquit une célébrité qui ne s’étendit pas seulement en France, mais jusque dans les deux hémisphères, et devint le rendez-vous d’affections exotiques de la peau que dans nul autre centre d’instruction, peut-être, il n’est permis d’observer dans des conditions aussi favorables. Les contributions de M. Hillairet au Musée de l’hôpital Saint-Louis, remarquables au milieu des richesses qui y sont accumulées, témoignent, du reste, de l’intérêt du service qu’il dirigeait. Aussi, dans ce milieu fécond, avait-il fait une ample moisson de matériaux précieux qu’il s’occupait à mettre en oeuvre pour élever, comme couronnement de sa vie de praticien, un monument à l’histoire des maladies de la peau. Poignant eut été son chagrin s’il avait pu prévoir qu’il succomberait avant d’avoir mis la dernière main à cet ouvrage, dont il m’avait entretenu plusieurs fois et qu’il appelait son testament médical.
Reconnaissante de son assiduité à ses séances, de son dévouement et de la part prisé à ses travaux, la Société des hôpitaux lui avait témoigné sa gratitude, comme elle a l’habitude de le faire envers ceux qui ont bien mérité d’elle, en l’appelant à la présidence. Il n’y a que peu d’années encore qu’il en occupait le fauteuil, où malgré les devoirs que lui imposaient ses multiples fonctions publiques, il ne fit jamais défaut.
Ce nouveau lien qui venait d’unir plus étroitement la Société au mort que nous pleurons, rend plus déchirante encore, ô cher Maître, l’heure des adieux, pour vos collègues et pour celui qui tient en grand honneur d’avoir été votre élève.
Pabis. — Typographie Félix Malteste et C«, 22, rue Dussoubs.