‹ Hernani; drame en cinq actes, en versChapitre 11 sur 40 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

DONA SOL, blanche et debout près d'une table; DON RUY GOMEZ DE SILVA , assis dans son grand fauteuil ducal en bois de chêne.

DON RUY GOMEZ

Enfin! c'est aujourd'hui! dans une heure, on sera Ma duchesse! plus d'oncle! et l'on m'embrassera ! Mais m'as-tu pardonné? j'avais tort. Je l'avoue. J'ai fait rougir ton front, j'ai fait pâlir ta joue, J'ai soupçonné trop vite, et je n'aurais point dû Te condamner ainsi sans avoir entendu.

Que l'apparence a tort ! injustes que nous sommes! Certe, ils étaient bien là, les deux beaux jeunes hom- C'estégal. Je devais n'en pas croire mes yeux. [mes! Mais que veux-tu , ma pauvre enfant? quand on est dona sol , immobile et grave, [vieux 1 Vous reparlez toujours de cela. Qui vous blâme ?

DON RUY GOMEZ

Moi ! j'eus tort. Je devais savoir qu'avec ton âme On n'a point de galants, lorsqu'on est dona Sol, Et qu'on a dans le cœur de bon sang espagnol !

DONA SOL

Certe! il est bon et pur, monseigneur, et peut-être On le verra bientôt.

don ruy gomez, se levant et allant à elle. Écoute. On n'est pas maître De soi-même, amoureux comme je suis de toi, Et vieux. On est jaloux, on est méchant ; pourquoi? Parce que l'on est vieux. Parce que beauté, grâce, Jeunesse, dans autrui, tout fait peur, tout menace.

Parce qu'on est jaloux des autres , et honteux De soi. Dérision! Que cet amour boiteux Qui nous remet au cœur tant d'ivresse et de flamme, Ait oublié le corps en rajeunissant l'âme! — Quand passe un jeune pâtre, — oui, c'en est là!— sou- Tandis que nousallons, lui chantant, moi rêvant,[vent, Lui dans son pré vert, moi dans mes noires allées, Souvent je dis tout bas : — O mes tours crénelées, Mon vieux donjon ducal , que je vous donnerais , O!) ! que je donnerais mes blés et mes forêts , Et les vastes troupeaux qui tondent mes collines , Mon vieux nom, mon vieux titre, et toutes mes ruines, Et tous mes vieux aïeux qui bientôt m'attendront, Pour sa chaumière neuve et pour'son jeune front ! — Car ses cheveux sont noirs, car son œil reluit comme Le tien, tu peux le voir, et dire : ce jeune homme! Et puis, penser à moi qui suis vieux. Je le sais! Pourtant j'ai nom Silva, mais ce n'est plus assez ! Oui , je me dis cela. Vois à quel point je t'aime. Le tout, pour être jeune et beau, comme toi-même ! Mais à quoi vais-je ici rêver? Moi, jeune et beau! Qui te dois de si loin devancer au tombeau !

DONA SOL

Qui sait ?

DON RUY GOMEZ

Mais va, crois-moi , ces cavaliers frivoles N'ont pas d'amour si grand qu'il ne s'use en paroles. Qu'une fille aime et croie un de ces jouvenceaux , Elle en meurt, il en rit. Tous ces jeunes oiseaux A l'aile vive et peinte , au langoureux ramage, Ont un amour qui mue ainsi que leur plumage.

42 HERN

Les vieux, dont l'âge éteint la voix et les couleurs, | Ont l'aile plus fidèle, et moins beaux, sont meilleurs. Nous aimons bien. — Nos pas sont lourds? nos yeux ari- Nos fronts ridés? Au cœur on n'a jamais de rides, [des? Hélas! quand un vieillard aime, il faut l'épargner. Le cœur est toujours jeune et peut toujours saigner. Oh ! mon amour n'est point comme un jouet de verre Qui brille et tremble ; oh non ! c'est un amour sévère, Profond, solide, sûr, paternel, amical, De bois de chêne, ainsi que mon fauteuil ducal ! Voilà comme je t'aime, et puis je t'aime encore De cent autres façons. Comme on aime l'aurore, Comme on aime les fleurs, comme on aime les cieuxî De te voir tous les jours, toi, ton pas gracieux, Ton front pur, le beau feu de ta fîère prunelle, Je ris, et j'ai dans l'âme une fête éternelle !

DONA SOL

Hélas !

DON RUY GOMEZ

Et puis, vois-tu ? le monde trouve beau, Lorsqu'un homme s'éteint, et lambeau par lambeau S'en va, lorsqu'il trébuche au marbre de la tombe, Qu'une femme, ange pur, innocente colombe , Veille sur lui , l'abrite, et daigne encor souffrir L'inutile vieillard qui n'est bon qu'à mourir ! C'est une œuvre sacrée et qu'à bon droit on loue Que ce suprême effort d'un cœur qui se dévoue, Qui console un mourant jusqu'à la fin du jour, Et, sans aimer peut-être, a des semblants d'amour ! Oh ! tu seras pour moi cet ange au cœur de femme Qui du pauvre vieillard réjouit encor l'âme, Et de ses derniers ans lui porte la moitié, Fille par le respect et sœur par la pitié !

DONA SOL

Loin de me précéder, vous pourrez bien me suivre, Monseigneur. Ce n'est pas une raison pour vivre Que d'être jeune. Hélas! je vous le dis, souvent Les vieillards sont tardifs, les jeunes vont devant ! Et leurs yeux brusquement referment leur paupière, Comme un sépulcre ouvert dont retombe la pierre!

DON RUY GOMEZ

O les sombres discours ! mais je vous gronderai, Enfant ! un pareil jour est joyeux et sacré. Comment, à ce propos, quand l'heure nous appelle, N'êtes-vous pas encor prête pour la chapelle? Mais vite ! habillez- vous. Je compte les instants. La parure de noce!

DONA SOL

Il sera toujours temps.

DON RUY GOMEZ

Non pas.

Entre un page.

Que veut laquez ?

LE PAGE

Monseigneur, à la porte Un homme, un pèlerin , un mendiant , n'importe , Est là qui vous demande asile.

DON RUY GOMEZ

Quel qu'il soit, Le bonheur entre avec l'étranger qu'on reçoit, Qu'il vienne. — Du dehors a-t-on quelques nouvelles ? Que dit-on de ce chef de bandits infidèles Qui remplit nos forêts de sa rébellion ?

LE PAGE

C'en est fait d'Hernani. C'en est fait du lion De la montagne.

dona sol , à part.

Dieu!

don ruy gomez , au 'page.

Quoi?

LE PAGE

La troupe est détruite.

Le roi, dit-on , s'est mis lui-même à leur poursuite. La tète d'Hernani vaut mille écus du roi

ANI

Pour l'instant ; mais on dit qu'il est mort. dona sol , à part.

Quoi, sans moi, Hernani !

DON RUY GOMEZ

Grâce au ciel ! il est mort , le rebelle ! On peut se réjouir maintenant, chère belle. Allez donc vous parer, mon amour, mon orgueil. Aujourd'hui , double fête !

dona sol , à part.

Oh ! des habits de deuil !

Elle sort.

don ruy gomez , au page.

Fais-lui vite porter l'écrin que je lui donne.

Il se rassied dans son fauteuil.

Je veux la voir parée ainsi qu'une madone, Et , grâce à ses doux yeux , et grâce à mon écrin , Belle à faire à genoux tomber un pèlerin. A propos, et celui qui nous demande un gîte ! Dis-lui d'entrer, fais-lui nos excuses, cours vite.

Le page salue et sort. Laisser son hôte attendre ! ah ! c'est mal ! La porte du fond s'ouvre. Paraît Hernani déguisé en pèlerin. Le duc se lève.

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