HERNANI, DONA SOL, DON RUY GOMEZ
don rdy gomez, immobile et croisant les bras sur
le seuil de la porte.
Voilà donc le paiment de l'hospitalité!
DONA SOL
Dieu! le duc!
Tous deux se détournent comme réveillés eu sursaut.
km.
don ruy gomez, toujours immobile.
C'est donc là mon salaire, mon hôte!
— Bon seigneur, va-t'en voir si ta muraille est haute, Si la porte est bien close et l'archer dans sa tour, De ton château pour nous fais et refais le tour, Cherche en ton arsenal une armure à ta taille, Ressaie à soixante ans ton harnois de bataille, Voici la loyauté dont nous panons ta foi ! Tu fais cela pour nous, et nous ceci pour toi ! Saints du ciel ! — J'ai vécu plus de soixante années, J'ai rencontré parfois des âmes effrénées. J'ai souvent, en tirant ma dague du fourreau , Fait lever sur mes pas des gibiers de bourreau , J'ai vu des assassins, des monnoyeurs, des traîtres, De faux valets, à table empoisonnant leurs maîtres, J'en ai vu qui mouraient sans" croix et sans pater, J'ai vu Sforce, j'ai vu Borgia, je vois Luther; Mais je n'ai jamais vu perversité si haute Qui n'eût craint le tonnerre en trahissant son hôte ! Ce n'est pas de mon temps. — Si noire trahison Pétrifie un vieillard au seuil de sa maison, Et fait que le vieux maître, en attendant qu'il tombe, A l'air d'une statue à mettre sur sa tombe ! Maures et Castillans! quel est cet homme-ci? 11 lève les yeux et les promène sur les portraits qui entourent la salle.
O vous! tous les Silva, qui m'écoutez ici , Pardon, si devant vous, pardon, si ma colère Dit l'hospitalité mauvaise conseillère!
hernani , se levant.
Duc...
DON RUY GOMEZ
Tais-toi ! —
Il fait lentement trois pas dans la salle, et promène ses regards sur tous les portraits des Silva.
Morts sacrés ! aïeux ! hommes de fer ! Qui voyez ce qui vient du ciel et de l'enfer, Dites-moi, messeigneurs, dites ! quel est cet homme? Ce n'est pas Hernani, c'est Judas qu'on le nomme! Oh ! tâchez de parler pour me dire son nom! Croisant les bras.
Avez-vous de vos jours vu rien de pareil? non !
Seigneur duc...
don ruy gomez, toujours aux portraits.
Voyez-vous? il veut parler, l'infâme !
Mais, mieux encor que moi, vous lisez dans son âme. Oh! ne l'écoutez pas ! c'est un fourbe! Il prévoit Que mon bras va sans doute ensanglanter mon toit, Que peut-être mon cœur couve dans ses tempêtes Quelque vengeance, sœur du festin des Sept Têtes, Il vous dira qu'il est proscrit, il vous dira Qu'on va dire Silva comme l'on dit Lara, Et puis qu'il est mon hôte, et puis qu'i 1 est votre hôte. . . Mes aïeux, mes seigneurs, voyez, est-ce ma faute? Jugez entre nous deux !
Ruy Gomez de Silva , Si jamais vers le ciel noble front s'éleva, Si jamais cœur fut grand, si jamais âme haute, C'est la vôtre, seigneur ! c'est la tienne, ô mon hôte ! Moi qui te parle ici , je suis coupable, et n'ai Rien à dire, sinon que je suis bien damné. Otii, j'ai voulu te prendre et t'enlever ta femme, Oui! j'ai voulu souiller ton lit, oui, c'est infâme! J'ai du sang. Tu feras très-bien de le verser, D'essuyer ton épée et de n'y plus penser !
DONA SOL
Seigneur, ce n'est pas lui ! ne frappez que moi-même !
Taisez-vous, dona Sol. Car cette heure est suprême ! Cette heure m'appartient. Je n'ai plus qu'elle. Ainsi Laissez-moi m'expliquer avec le duc ici. Duc! — croisaux derniers mots de mabouche, j'en jure,
Je suis coupable, mais sois tranquille,— elle est pure ! C'est là tout. Moi coupable, elle pure ; ta foi Pour elle,— un coup d'épée ou de poignard pour moi. Voilà. — Puis fais jeter le cadavre à la porte Et laver le plancher, si tu veux , il n'importe !
DON A SOL
Ah! moi seule ai tout fait. Car je l'aime.
Don Ruy se détourne à ce mot en tressaillant, et fixe sur dona Sol un regard terrible. Elle se jette à ses genoux.
Oui, pardon !
Je 1 aime, monseigneur !
DON EU Y GOMEZ
Vous l'aimez!
A Hernani.
Tremble donc !
Bruit de trompettes au dehors. — Entre le page. Au page.
Qu'est ce bruit?
LE PAGE
C'est le roi, monseigneur, en personne, Avec un gros d'archers et son hérault qui sonne.
DONA SOL
Dieu ! le roi ! dernier coup !
le page, au duc.
Il demande pourquoi La porte est close, et veut qu'on ouvre.
DON RUY GOMEZ
Ouvrez au roi.
Le page s'incline et sort.
DONA SOL
Il est perdu.
Don Ruy Gomez va à l'un des tableaux, qui est son propre portrait et le dernier à gauche , il presse un ressort, le portrait s'ouvre comme une porte, et laisse voir une cachette pratiquée dans le mur. — Il se tourne vers Hernani.
DON RUY GOMEZ
Monsieur, venez ici.
Ma tête Est à toi. Livre-la, seigneur. Je la tiens prête, Je suis ton prisonnier.
Il entre dans la cachette. Don Ruy presse de nouveau |^le ressort, tout se referme et le portrait revient à sa place.
dona sol, au duc.
Seigneur, pitié pour lui !
le pace, entrant.
Son altesse le roi !
Dona Sol baisse précipitamment son voile. — La porte s'ouvre à deux battants. Entre don Carlos, en habit de guerre, suivi d'une foule de gentilshommes également armés, de pertuisaniers, d'arquebusiers, d'arbalétriers.