LE ROI DE BOHÊME
Charles! du nom d'amis nos aïeux se nommaient. Mon père aimait ton père, et leurs pères s'aimaient. Charles, si jeune en butte aux fortunes contraires, Dis, veux-tu que je sois ton frère entre tes frères? Je t'ai vu tout enfant, et ne puis oublier...
don carlos, l'interrompant.
Boi de Bohême! eh bien! vous êtes familier! Il lui présente sa main à baiser, ainsi qu'au duc de Bavière. Puis congédie les deux électeurs qui le saluent profondément. Allez !
Sortent les deux électeurs avec leur cortège. LA FOULE.
Vivat!
don carlos , à part.
J'y suis! — et tout m'a fait passage!
Empereur! — au refus de Frédéric-le-Sage!
Entre dona Sol conduite par don Ricardo. DONA SOL.
Des soldats! l'empereur! ô ciel! coup imprévu! Hernani !
HERNAM.
Dona Sol!
don ruy gomez, à côté d' Hernani , à part.
Elle ne m'a point vu !
Doîia Sol court à Hernani. Il la fait reculer d'un regard
de défiance.
Madame!...
dona sol, tirant le poignard de son sein. J'ai toujours son poignard!
hernani, lut tendant les bras.
Mon amie !
DON CARLOS
Silence tous! —
Aux conjurés.
Votre âme est-elle raffermie?
Il convient que je donne au monde une leçon. Lara le Castillan et Gotha le Saxon, Vous tous! que venait-on faire ici? parlez. hernani, faisant un pas.
Sire, La chose est toute simple, et l'on peut vous la dire. Nous gravions la sentence au mur de Balthazar.
Il tire un poignard et l'agite.
Nous rendions à César ce qu'on doit à César.
DON CARLOS
Paix!
A don Ruy Gomez.
— Vous traître, Silva?
DON RUY GOMEZ
Lequel de nous deux, sire?
hernani, se retournant vers les conjurés. Nos têtes et l'empire ! — Il a ce qu'il désire.
A l'empereur.
Le bleu manteau des rois pouvait gêner vos pas. La pourpre vous va mieux. Le sang n'y parait pas.
don carlos, à don Ruy Gomez.
Mon cousin de Silva, c'est une félonie A faire du blason rayer ta baronnie!
C'est haute trahison, don Ruy, songes-y bien !
DON RUY GOMEZ
Les rois Rodrigue font les comtes Julien ! don carlos, au duc d'Alcala.
Ne prenez que ce qui peut être duc ou comte. —
Le reste!...
Don Ruy Gomez, le duc de Lutzelbourg, le duc de Gotha, don Juan de Haro, don Guzmaa de Lara, don Tellez Giron , le baron de Hohenbourg, se séparent du groupe des conjurés , parmi lesquels est resté Hernani. Le duc d'Alcala les entoure étroitement de gardes.
DONA SOL
II est sauvé!
hernani, sortant du groupe des conjurés.
Je prétends qu'on me compte !
A don Carlos.
Puisqu'il s'agit de hache ici, que Hernani, Pâtre obscur, sous tes pieds passerait impuni, Puisque son front n'est plus au niveau de ton glaive, Puisqu'd faut être grand pour mourir, je me lève. Dieu qui donne le sceptre et qui te le donna M'a fait duc de Segorbe et duc de Cardona, Marquis de Monroy, comte Albatera, vicomte De Gor, seigneur de lieux dont j'ignore le compte. Je suis Jean d'Aragon, grand-maître d'Avis, né Dans l'exil, fils proscrit d'un pèie assassiné Par sentence du tien, roi Carlos de Castille ! Le meurtre est entre nous affaire de famille. Vous avez l'ôchafaud, nous avons le poignard. Donc le ciel m'a fait duc et l'exil montagnard. Mais puisque j'ai sans fruit aiguisé mon épée Sur les monts, et dans l'eau des torrents retrempée, Il met son chapeau.
Aux autres conjurés.
Couvrons-nous, grands d'Espagne! —
Tous les Espagnols se couvrent.
HERN
A don Carlos.
Oui, nos têtes, ô roi, Ont le droit de tomber couvertes devant toi! Aux prisonuiers.
— Silva! Haro! Lara! gens de titre et de race, Place à Jean d'Aragon! ducs et comtes ! ma place !
Aux courtisans et aux gardes.
Je suis Jean d'Aragon, roi, bourreaux et valets ! Et si vos échafauds sont petits, changez-les! Il vient se joindre au groupe des seigneur" prisonniers. DONA SOL.
Ciel !
DON CARLOS
En effet, j'avais oublié cette histoire.
HERNA.NI .
Celui dont le flanc saigne a meilleure mémoire. L'affront, que l'offenseur oublie en insensé, Vit et toujours remue au cœur de l'offensé !
T)ON CARLOS
Donc jesuis, c'est un tifreà n'en point vouloir d'autres,
Fils de pères qui font choir la tête des vôtres! dona sol, se jetant à genoux devant l'empereur. Sire! pardon! pitié! sire, soyez clément ! Ou frappez-nous tous deux, car il est mon amant, Tdon époux ! en lui seul je respire. — Oh! je tremhle. Sire! ayez la pitié de nous tuer ensemble! Majesté! je me traîne à vos sacrés genoux! Je l'aime ! il est à moi, comme l'empire à vous ! Oh! Grâce!...
Don Carlos la regarde immobile.
— Quel penser sinistre vous absorbe?...—
Allons! relevez-vous, duchesse de Segorbe, Comtesse Albatera, marquise de Monroy...
A Hernani.
— Tes autres noms, don Juan ? —
Qui parle ainsi? le roi?
DON CARLOS
Non, l'empereur.
dona sol, se relevant.
Grand Dieu !
don carlos, la montrant à Hernani.
Duc, voilà ton épouse!
hernani, les yeux au ciel et dona Sol dans ses bras. Juste Dieu!
don carlos, à don Ru/j Gomez.
Mon cousin, ta noblesse est jalouse, Je sais. — Mais Aragon peut épouser Silva.
DON RUY GOMEZ, SOlllbre.
Ce n'est pas ma noblesse!
heknam, regardant doua Sol avec amour et la tenant embrassée.
Oh! ma haine s'en va!
11 jette son poignard.
don ruï gomez, à part, les regardant tous deux. Éclaterai-je! oh non ! Fol amour ! douleur folle ! Tu leur ferais pitié, vieille tète espagnole ! Vieillard, brûle sans flamme, aime et souffre en secret, Laisse ronger ton cœur! Pas un cri. — L'on lirait !
dona sol, dans les bras d'Hemani.
O mon duc !
Je n'ai plus que de l'amour dans l'âme.
DONA SOL
O bonheur!
don carlos, à part, la main dans sa poitrine. Éteins-toi, cœur jeune et plein de flamme! Laisse régner l'esprit, que long-temps tu troublas. Tes amours désormais, tes maîtresses, hélas!
km. 25
C'est l'Allemagne, c'est la Flandre, c'est l'Espagne.
L'œil fixe sur sa bannière.
L'empereur est pareil à l'aigle, sa compagne. A la place du cœur, il n'a qu'un écusson !
Ah ! vous êtes César !
don carlos, à Hernani.
De ta noble maison, Don Juan, ton cœur est digne.
Montrant dona Sol.
11 est digne aussi d'elle.
— A genoux, duc!
Hernani s'agenouille. Don Carlos détache sa Toisond'Or et la lui passe au cou.
— Reçois ce collier.
Don Carlos tire son épée et l'en frappe trois fois sur l'épaule.
— Sois fidèle !
— Par saint Etienne, duc, je te fais chevalier.
Il le relève et l'embrasse.
Mais tu l'as, le plus doux et le plus beau collier, Celui que je n'ai pas, qui manque au rang suprême, Les deux bras d'une femme aimée et qui vous aime ! Ah : tu vas être heureux; — moi, je suis empereur.
Aux conjurés.
Je ne sais plus vos noms, messieurs! — Haine et fureur, Je veux tout oublier. Allez, je vous pardonne! C'est la leçon qu'au monde il convient que je donne !
Les conjurés tombent à genoux.