DON CARLOS, DONA SOL
dona sol, au balcon.
Est-ce vous, Hernani?
don carlos , à part.
Diable ! ne parlons pas !
Il frappe de nouveau des mains.
DONA SOL
Je descends.
Elle referme la fenêtre , dont la lumière disparaît. Un moment après, la petite porte s'ouvre et dona Sol en sort sa lampe à la main, sa mante sur les épaules.
dona sol, entr'ouvrant la porte.
Don Carlos rabat son chapeau sur son visage et s'avance
précipitamment vers elle.
dona sol, laissant tomber sa lampe.
Dieu ! ce n'est point son pas !
Elle veut rentrer. Don Carlos court à elle et la retient par le bras.
DON CARLOS
Dona Sol !
Ce n'est point sa voix ! Ah ! malheureuse !
DON CARLOS
Eh! quelle voix veux-tu, qui soit plus amoureuse? C'est toujours un amant , et c'est un amant roi !
DONA SOL
Le roi !
DON CARLOS
Souhaite, ordonne, un royaume est à toi! Car celui dont tu veux briser la douce entrave, C'est le roi ton seigneur! c'est Carlos ton esclave! dona sol, cherchant à se dégager de ses bras. Au secours, Hernani!
ANI
DON CARLOS
Le juste et digne effroi !
Ce n'est pas ton bandit qui te tient, c'est le roi!
DONA SOL
Non, le bandit, c'est vous. — N'avez-vous pas de honte? Ah ! pour vous à la face une rougeur me monte. Sont-ce là les exploits dont le roi fera bruit? Venir ravir de force une femme la nuit ! Que mon bandit vaut mieux cent fois ! Roi , je proclame Que si l'homme naissait où le place son âme, Si Dieu faisait le rang à la hauteur du cœur, Cette, il serait le roi, prince, et vous le voleur!
don carlos, essayant de l'attirer.
Madame...
DONA SOL
Oubliez-vous que mon père était comte?
Je vous ferai duchesse.
dona sol , le repoussant.
Allez! c'est une honte!
Elle recule de quelques pas.
Il ne peut être rien entre nous, don Carlos. Mon vieux père a pour vous versé son sang à flots. Moi je suis fille noble, et de ce sang jalouse. Trop pour la concubine, et trop peu pour l'épouse!
DON CARLOS
Princesse !
DONA SOL
Roi Carlos, à des filles de rien Portez votre amourette! ou je pourrai fort bien, Si vous m'osez traiter d'une façon infâme, Vous montrer que je suis dame, et que je suis femme!
DON CARLOS
Eh bien ! partagez donc et mon trône et mon nom. Venez! vous serez reine, impératrice!
DONA SOL
Non.
C'est un leurre.— Et d'ailleurs, altesse, avec franchise, S'agit-il pas de vous , s'il faut que je le dise, J'aime mieux avec lui, mon Hernani, mon roi, Vivre errante, en dehors du monde et de la loi, Ayant faim, ayant soif, fuyant toute l'année, Partageant jour à jour sa pauvre destinée, Abandon, guerre, exil, deuil, misère et terreur, Que d'être impératrice avec un empereur !
Que cet homme est heureux !
DONA SOL
Quoi! pauvre, proscrit même?...
don carlos. [l'aime!
Qu'il fait bien d'être pauvre et proscrit, puisqu'on
— Moi je suis seul ! — Un ange accompagne ses pas !
— Donc, vous me haïssez?
DONA SOL
Je ne vous aime pas.
don carlos, la saisissant avec violence. Hé bien ! que vous m'aimiez ou non, cela n'importe ! Vous viendrez, et ma main plus que la vôtre est forte. Vous viendrez! je vous veux! Pardieu, nous verrons Si je suis roi d'Espagne et des Indes pour rien ! [bien
dona sol, se débattant.
Seigneur ! ô par pitié ! —Quoi ! vous êtes altesse ! Vous êtes roi. Duchesse, ou marquise, ou comtesse, Vous n'avez qu'à choisir. Les femmes de la cour Ont toujours un amour tout prêt pour votre amour. Mais mon proscrit, qu'a-t-il reçu du ciel avare? Ah ! vous avez Castille , Aragon , et Navarre , Et Murcie, et Léon, dix royaumes encor! Et les Flamands, et l'Inde avec les mines d'or! Vous avez un empire auquel nul roi ne touche, Si vaste, que jamais le soleil ne s'y couche! Et quand vous avez tout, voudrez-vous, vous, le roi , Me prendre, pauvre fille, à lui qui n'a que moi? Llle se jette à ses genoux, i! cherche à l'entraîner.
HERN
DON CARLOS
Viens ! Je n'écoute rien. Viens. Si tu m'accompagnes, Je te donne, choisis, quatre de mes Espagnes! Dis, lesquelles veux-tu? Choisis !
Elle se débat dans ses bras.
DON A SOL
Pour mon honneur, Je ne veux rien de vous que ce poignard, seigneur !
Elle lui arrache le poignard de sa ceinture II la lâche et recule.
Avancez maintenant ! faites un pas !
DON CARLOS
La belle!
Je ne m'étonne plus si l'on aime un rebelle!
Il veut faire un pas. Elle lève le poignard. DONA SOL.
Pour un pas, je vous tue et me tue !
Il recule encore. Elle se détourne et crie avec force.
DON CARLOS
Taisez-vous !
dona sol, le poignard levé.
Un pas! tout est fini.
DON CARLOS
Madame! à cet excès ma douceur est réduite.
J'ai là pour vous forcer trois hommes de ma suite... hernani, surgissant tout à coup derrière lui.
Vous en oubliez un !
Le roi se retourne et voit Hernani, immobile derrière lui, dans l'ombre, les bras croisés sous le long manteau qui l'enveloppe, et le large bord de son chapeau relevé. — ■ Dona Sol pousse un cri, court à Hernani et l'entoure de ses bras.