‹ Hernani, drame en cinq actes. With explanatory notes by Gustave MassonChapitre 1 sur 105 · Hernani, drame en cinq actes. With explanatory notes by Gustave Masson · texte numérisé non relu

Hernani, drame en cinq actes. With explanatory notes by Gustave Masson

L'auteur de ce drame écrivait, il y a peu de semaines, à propos d'un poète ^ mort avant l'âge :

" Dans ce moment de mêlée et de tourmente littéraire, qui

faut il plaindre, ceux qui meurent ou ceux qui combattent? Sans doute il est triste de voir un poète de vingt ans qui s'en va, une lyre qui se brise, un avenir qui s'évanouit ; mais n'est-ce pas aussi quelque chose que le repos? N'est-il pas permis à ceux autour desquels s'amassent inceôsamment calomnies, injures, haines, jalousies, sourdes menées, basses trahisons; hommes loyaux auxquels on fait une guerre déloyale ; hommes dévoués qui ne voudraient enfin que doter le pays d'une liberté de plus, celle de l'art, celle de l'intelligence ; hommes laborieux qui poursuivent paisiblement leur œuvre de conscience, en proie d'un côté à de viles machinations de censure et de police, en butte de l'autre, trop souvent, à l'ingratitude des esprits mém«;s pour lesquels ils travaillent; ne leur est-il pas permis de retourner quelquefois la tête avec envie vers ceux qui sont tombés derrière eux et qui dorment dans le tombeau ? Invkleo, disait Luther dans le cimetière de Worms, invideo quia quiescunt.

"Qu'importe, toutefois ? Jeunes gens, ayons bon courage! si rude qu'on nous veuille faire le présent, l'avenir sera beau. Le romantisme, tant de fois mal défini, n'est, à tout prendre, et c'est là sa définition réelle, si l'on ne l'envisage que sous son côté militant, que le libéralisme en littérature. Cette vérité est déjà comprise à peu près de tous les bons esprits, et le nombre eu est grand ; et bientôt, car l'œuvre est déjà bien avancée, le libéralisme littéraire ne sera pas moins populaire que le libéralisme politique. La liberté djins l'art, la liberté dans la société, voilà le 1 1./ double but autjuel doivent tendre d'un niénie pas tous les esprit V conséquents et logiques; voilà la double bannière qui rallie, à • bien peu d'intelligences près (leôquolles s'éclaireront), toute la jeunesse si forte et si patiente aujourd'hui; puis, avec la jeunesse, et, à sa tête, l'élite de la génération qui nous a précédés, tous ces gages vieillards qui, après le premier moment do défiance et

4 HERNANI

d'examen, ont reconnu que ce que font leurs fils est une conséquence de ce qu'ils ont fait eux-mêmes, et que la liberté littéraire est fille de la liberté politique. Ce principe est celui du siècle et prévaudra. Les Ultras ûe tout genre, classiques ou monarchiques, auront beau se prêter secours pour refaire l'ancien régime de toutes pièces,! société et littérature; chaque progrès du pays, chaque développement des intelligences, chaque pas de la liberté fera crouler tout ce qu'ils auront échafaudé. Et, en définitive, leurs efforts de réaction auront été utiles. En révolution, tout mouvement fait avancer. La vérité et la liberté ont cela d'excellent que tout ce qu'on fait pour elles et tout ce qu'on fait contre elles les sert également. Or, après tant de grandes choses que nos pères ont faites et que nous avons vues, nous voilà sortis de la. vieille forme sociale ; comment ne sortirions-nous pas de la vieille forme poétique? A peuple nouveau, art nouveau. Tout en admirant la littérature de Louis XIV, si bien adaptée à la monarchie, elle saura bien avoir sa littérature propre et personnelle et nationale, cette France actuelle, cette Franco du dix-neuvième siècle, à qui Mirabeau a fait sa liberté et Napoléon sa puissance."

Qu'on pardonne à l'auteur de ce drame de se citer ici lui-même ; ses paroles ont si peu le don de se graver dans les esprits, qu'il aurait souvent besoin de les rappeler. D'ailleurs, aujourd'hui, il n'est peut-être point hors de propos de remettre sous les yeux des lecteurs les deux pages qu'on vient de transcrire. Ce n'est pas que ce drame puisse en rien mériter le beau nom d'art nouveau, poésie nouvelle, loin de là ; mais c'est que le principe de la liberté en littérature vient de faire un pas ; c'est qu'un progrès vient de s'accomplir, non dans l'art, ce drame est trop peu de chose, mais dans le public ; c'est que, sous ce rapport du moins, une partie des pronostics hasardés plus haut viennent de se réaliser.

Il y avait péril, en effet, à changer ainsi brusquement d'auditoire, à risquer sur le théâtre des tentatives confiées jusqu'ici seulement au papier qui souffre tout; le public des livres est bien différent du public des spectacles, et l'on pouvait craindre de voir le second repousser ce que le premier avait accepté. Il n'en a rien été. Le principe de la liberté littéraire, déjà compris par le monde qui lit et qui médite, n'a pas été moins complètement adopté par cette immense foule, avide des pures émotions de

Page 1