‹ Héro & LéandreChapitre 3 sur 8 · L'EXIL · texte numérisé non relu

L'EXIL

PliEMlER TABLEAU

LE CnCEUR

Léandre a pour jamais perdu sa fiancée : c'est pourquoi il a supprimé de sa vie le sommeil, le rire des jeunes hon> mes, le sourire des jeunes femmes, et même la nourriture.

11 erre toujours seul, les sourcils froncés et la tête vide, comme font les vieux magistrats. Les bourgeois regardent passer cet ancien poète, et depuis qu'il ne pense plus à rien, les bourgeois disent: tll réfléchit». Depuis qu'il est complètement fou, les mères disent: « Le voilà devenu sage. » Et aussitôt elles songent (aug le moment est venu de le marier à leur fille.

Mais il rêve à celle d'Anaxo.

28 IIKRO ET LEANDRE

LKANDRE

Nous étions presque amis, je m'en souviens, Et déjà si près l'un de l'aulro; Mes yeux n'erfrayaient plus les tiens :

Une âme voulait naître, une, la nôtre.

Un désir d'espérer donnait la foi ;

C'était des bras que l'on décroise,

Et ton âme venait vers moi Comme un petit oiseau qui s'apprivoise.

Elle tremblait encore, en vérité, Ta pauvre âme de solitude, Et puis, un soir, elle a chanté,

Mais plus tremblante encor que d'habitude.

Ce n'était plus de moi qu'elle avait peur, Mais de sa détresse, et de vivre.

Et du froid de ton propre cœur,

Comme l'oiseau frileux a peur du givre.

Parce que nous étions deux exilés, Tu m'as compris, tu t'es comprise.

Puis, nous nous sommes en allés...

0 ma sœur d'abandon, la vie est grise...

DEUXIEME TABLEAU

LE CUOEUR

Lcandre s'installe dans sa tristesse. Il ne peut songer à se faire moine, car la religion n'a pas encore inventé de réunir les solitaires.

Cependant, ses amis ont décidé de l'arracher à son exil.

Ils viennent à Fa modeste demeure et l'assiègent de leur lande joyeuse : car ce jour-là, ils se sont travestis afin d'honorer les dieux, comme vous faites maintenant dans les fêtes nationales, afin de glorifier la patrie.

Couronnés de lierre et de rameaux de pin, ils ont, pour ressembler à des faunes, couvert leurs jambes de peaux de chèvre et planté des cornes à leurs fronts; les riches ont revêtu la crocote en soie safranée, et la nébride en peau de faon; plusieurs agitent le van mystique, et des ithyphalles portent à leur ceinture, accrochés par des bandelettes, de monstrueux emblèmes de cuir.

Léandre, retiré dans un coin, les regarde venir, et ni sourit pas lorsqu'un esclave cateunaste, entouré d'hétaïres, lui présente les pommes de coing qui portent à la volupté.

l,K ANDRE

Oh! laisscz-moi doi'mir! J'ai renoncé l'elTort : Un rêve dôlro heureux m'a conduit dans la mort.

.l'ai su vivro, et je suis hi cendre après la flamme. Malheur à (jui survit au trépas de son âme!

Celte chambre! On croirait qu'un crime y fut commis! Les meubles d'autrefois ne sont plus les amis.

Ils demandent le nom de l'hôte, et la fenêtre Vous regarde avec l'air de ne plus vous connaître.

Le lit vient d'oublier les songes qu'il couvait, Malheur à qui n'a plus un rêve à son chevet!

Qui, seul, et las, et seul, quand la tâche est finie, N'illumine de rien les noirs de l'insomnie !

Malheur à qui n'a plus un désir au réveil,

Et qui, craignant le jour, n'aime plus le sommeil!

LE CHŒUR

Mais sans rien vouloir entendre, ils se mettent à danser en criant :

— « Cache ton chagrin I Nous l'apportons ce que Solon voulait pour la sanlé d'Athènes! Choisis dans ces femmes un cAche-chagrin. »

Ils lui présentent Theslylis, dont les cheveux sont blonde comme si elle les eût baignés dans les flots du Scamandre; Nice, victorieuse aux jeux du binage; la Sicilienne, qui, pour avoir du bonheur, porte des mullettes autour de son cou; Ptéléa, qui vient tard au rendez-vous d'amour; Erithacis enfin, qu'on dirait toujours vierge, et qui porte obstinément le nœud d'Hercule.

LE CUŒUR

Tout ridéal se mire an lac pur de ses yeux; La nocturne fraîcheur des prunelles se joue Avec la rose et chaste aurore de la joue; Sabouchealessplendeursd'uncouchantdans lescieux.

Sa vertu jette au mal des pardons orgueilleux, •it sa fierté d'hermine est d'ignorer la boue; Elle marche, on dirait Pallas peinte à la proue Des galères qui vont sous l'amitié des dieux.

— Puis, tout change: les murs sont clos, l'orgueil s'abîme,

Car voici le vrai culte et le seul rêve intime,

Dieu : c'est l'homme, la chair de mâle, c'est l'amant !

Elle pâme, en mordant sa lèvre qui se mouille : Nue, humble, elle a baissé les cils, et, lentement, Dans la soif du baiser suprême, s'agenouille.

LE CIIŒLR

Tous et toutes se sont retirés, et l'éphèbe reste seul avec la belle courtisane.

J'abuserais votre candeur si j'osais insinuer que les paroles vagues, dont s'émeut la chambre très obscure, sont des serments d'amour ou des vœux de fidélité : on dirait plutôt des mots de gratitude.

Une politesse, dit-on, en vaut une autre : la brune fille rougit de s'en souvenir, et cache son visage dans ses doigts enlr'ouverts, lorsqu'elle entend les paroles du jeune homme.

LÉANDRE

J'ai saisi la coupe à deux mains Et bu le vin de tes ivresses, 0 Ménade, ô sœur des ligresses Dont Bacchus peuplait les chenninsl

Le thyrse a fleuri de carmins Les bandelettes et les tresses :

J'ai saisi la coupe à deux mains Et bu le vin de tes ivresses !

Tes cris restaient à peine humains Quand j'ai bu le vin que tu presses, Et pour laper de mes caresses Ce jus de poivre et de cumins, J'ai saisi la coupe à deux mains!

TROISIEME TABLEAU

LE CHŒUR

Si les femmes pouvaient savoir comme on les aime dès qu'on les a trompées, elles ne voudraient que des amants infidèles.

Tendrement, pieusement, avec un respect qui ressemble à de la religion, Léandre pense à la bien-aimée 11 mourrait plutôt que de la souiller par la seule approche de son corps répréhensible, et pourtant...

LÉANDRE

Oh ! ses doigts si fluets et si pâles, ses mains, Ses deux petites mains sans force, ses mains blanches Qui sont comme des fleurs à la pointe des branches, Et ses chers petits pieds ignorants des chemins !

Oh! son corps, sa beauté fragile, et sa faiblesse, Avec quelle science et quel culte discret, Avec quelle ferveur maternelle, il faudrait Savoir les protéger contre tout ce qui blesse !

UEUO ET LEANDRK

Kl (.'oinino il serait bon d'èiro fort auprès d'eux, Fort pour eux. doux et fort peudaut toute la vie, Sans autre effort que d'y penser, sans autre envie One d'être toujours seuls pour être toujours deux!

Oli! son âme frileuse, errante et qui frissonne, I]t qui ressemble à mon enfance! Je sais bien Ce qu'il faut pour guérir un cœur semblable au niion — Ni toi, ni moi, ne nous appuierons sur personne...

QUATRIÈME TABLEAU

LE CHOEUR

Aucune amie charitable n'a porté à la prêtresse le récit de la trahison : Iléro, qui n'a pas d'amie, ignorera toujours qu'on l'a trompée ; mais la divination des amants, sans l'avertir de rien, trouble l'atmosphère autour d'elle.

Elle souffre sans souffrir, la pauvrette, comme si quelque chose encore venait à lui manquer. Elle est plus seule.

Elle a pris h tige de lilas que lui donna le bel éphèbe : la fleur de Perse est devenue sèche et cassante.

HERO

Le temps des lilas va bientôt finir Et je nie souviens qu'il commence à peine. C'était fou de pleurer sur ce qui doit venir Dans l'heure incertaine.

A quoi bon vouloir bénir les instants?

A quoi bon vouloir être heureux quand même? L'homme passe trop vite et l'on n'a pas le temps D'aimer ce qu'on aime.

Qu'il faille sourire ou faille souffrir Pendant quelques pas de la route à suivre, Attendons le moment de nous laisser mourir En nous laissant vivre...

Quarante lilas. je n'y serai plus :

Ils refleuriront sans que tu les voies, Et rien ne restera des chagrins révolus Ni des vieilles joies.

36 IimnO ET LEANDRE

CIiNQUIiiME TABLEAU

LE CHOEUR

Assurément, Léandre fut coupable, et je ne le défends pas; mais il a beau s'injurier et s'alimenter de remords, il est moins triste ; le voilà presque heureux d'être malheureux! Il trouve que le ciel a raison d'être bleu, que les roches sont roses avec des ombres mauves ; plus distinctement, les herbes et les insectes l'appellent leur ami ; la mer qui susurre n'est point large comme à l'ordinaire : elle est moins un gouffre fait pour le séparer de la bien-aimée, qu'un chemin pour le conduire à elle ; Sestos est plus près d'Abydos.

Il se promène parmi l'été multicolore, et se roule au soleil. Il prie.

LÉANDRE

0 nature, 6 la sœur, la mère et la maîtresse, Berce longtemps mon corps blotti dans ta caresse! Je t'aime, et tu répands des baisers sous ma peau : Dans mon esprit et dans ma chair, dans tout mon être, Je sens s'épanouir un espoir de renaître.

Tout devient bon et tout est beau.

ÎIERO ET LExUNDRE 37

Aime-moi, car je t'aime. Aimons-nous, et sois bonne ! Infuse-moi ta grâce, afin que je pardonne A ceux dont Tégoïsme a voulu mes douleurs : 0 bien-aimante aimée, endors-moi sur ta couche, Que mon extase heureuse aille baiser ta bouche Sur la bouche tiède des fleurs !

Sens-tu vibrer sur toi mes chaudes gratitudes ? J'ai fini d'être seul parmi tes solitudes, Et ta vaste jeunesse a fait un moi nouveau : L'odeur des prés, soufflant sur mon âme chagrine, A mis tout le printemps de toi dans ma poitrine Et tout l'été dans mon cerveau !

Aime-moi, berce-moi! Mère, je suis Antée! Aide-moi, car je suis la force épouvantée. Je suis le passé mort qui voudrait refleurir! J'ai pris la flamme, et l'aigle a dévoré mon foie ; Mère du rêve et du désir, mère de joie. Je suis l'enfant qui veut guérir !

Mère, je suis Orphée, et j'ai vu les ténèbres : J'ai marché si longtemps dans les brouillards funèbres Que j'ai presque oublié le regret du ciel bleu ; 0 nature, fais-moi renaître de moi-même! Toi qui ressembles tant à celle que l'on aime, Fais que je pleure encore un peu !

38 HÉRO ET LEANDHE

SIXIEME TABLEAU

LE CHOEUR

Dès le retoiir de la nuit douce, il a pris une barque et s'en est allé bercer sa peine sur la mer.

Donnant au gouvernail de légères pressions du coude, sans qu'il ose y mettre la main, il se dirige ainsi vers la tour qu'habite la prêtresse.

Eros, qui justement passait, très affairé à sa ronde de nuit, l'a reconnu : et trouvant qu'il fallait hâter la fin de ces romances, il a décoché un trait de son carquois vers l'amant trop résigné.

La flèche, vertigineusement, a traversé l'espace, et sur s:i route elle affole d'amour les bolides qui se lancent à la chasse de leurs cousines les étoiles: c'est dans l'azur une orgie de déclarations étincelantes et de paraboles qui sifflent. Comme le trait accélérait sa vitesse en raison du carré des iistances, il écorcha le flanc d'un globe qui se pelotait dans i'inlini : une comète fut, et la malheureuse, brûlée de •lésir, perdant par la plaie ouverte non beau sang de umière, se nrécinita à la noursuile dun soleil.

LAÉNDRE

0 lumineuse absente, étoile de mon âme, Regarde ! Un vent fougueux disperse dans la nuit Des tourbillonnements d'étoiles! Flamme et flamme, Et c'est comme un troupeau de flammes qui s'enfiiil î

Encore ! Les vois-tu monter pour redescendre. Striant l'air et roulant vers un goufl're inconnu ? L'averse ! Il pleut du feu ! La lumière est en cendre, Et s'il pleut tant, le ciel de demain sera nu !

Des étoiles! Il pleut toujours ! Il pleut encore ! L'espace vide, après cette grêle d'enfer, Sera comme une fleur qui ne sait plus éclore, Tant l'ombre aura jeté d'étoiles dans la mer...

— Non ! La nuit de demain sera resplendissante Et l'élernel azur qui luira comme il luit. Ne sait le deuil d'aucune absence. — 0 chère absente, Je n'avais qu'une seule étoile dans ma nuit.

SEPTIEME TABLEAU

LE CHŒUR

— Vas-y donc ! cria le dieu.

Léandre empoigne le gouvernail et cingle vers la tour.

Il lui semble qu'une des étoiles amoureuses s'y est

40 nÉRO ET LÊ.XNÛBK

accrochée en tombant, et brûle, plus ronge que les antres.

L'étoile, comme il sied en un pays d'Orieût, fçuide sa route; ce n'est pourtant que la clarté d'ut flambeau dans le cadre d'une haute fenêtre.

La barque file sur les flots, comme un oiseau df joer mais elle est bi^n lente encore, et Léandre regarde .icôtd accourir au-devant de lui.

Tremblant de volonté, il a sauté dans les roches, accroché ses amarres, couru vers la muraille ; d'un œil audacieux, il en mesure la hauteur, et de pierre en pierre il fait du regard l'escalade de son bonheur.

Qu'importe, s'il se brise dans la chute ? N'est-il point las de vivre?

De sa main gauche, il saisit la branche rugueuse d'un vieux lierre, et le voilà qui monte.

LÉANDRE

Mourir, t'aimer ! La double obsession des rêves, Les deux soucis, les deux espoirs, quilour à tour Font les heures du jour si longues et si brèves, La mort, Tamour 1

La mort et toi ! Le double effort involontaire Qui contriste la joie et console Teûnui, Le double sacrifice et le double n ystère, Le double appui I

Tout vient de vous et tend vers vous ! L'arc et la cible ! Vous êtes tour à tour le désir et l'effroi, Elle rirrémissible et toi Tinaccessible, La mort et toi !

Elle et toi! Toutes deux si graves et si pures, La mort et toi, les deux inexorables sœurs, Les deux reines du temps, fécondes en tortures Comme en douceurs !

La mort et toi, les deux suprêmes fiancées, Vous êtes toutes deux lafmde tous les vœux, Et je vous trouve au bout de toutes les pensées. Toutes les deux !

HUITIEME TABLEAU

LE CHŒUR

Il atteint le bord de la fenêtre, et regarde. Pareille à. une statue, la jeune fille est debout en robe

42 lIliRO ET LEANDRE

blanche ; son bras droit pend le long de son corps et sa main semble morte ; mais son autre bras est replié et ses doigts fins présentent, vers son visage un peu baissé, une tige de lilas mort.

Il s'enivre de la contempler, accroché aux pierres du mur, mais soudain il appelle et s'efTraye de l'avoir osé ; elle aussi s'épouvante d'entendre dans la nuit son nom et cette voix.

Elle court vers la fenêtre et les deux amants tombent dans les bras l'un de l'autre.

Aussitôt ils échangent les paroles nécessaires.

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