CHAPITRE PREMIER
La génération spontanée est la production d'un être organisé nouveau, dénué de parents, et dont tous les éléments primordiaux ont ététirés de la matière ambiante. Celle définition se rapproche de toutes celles des physiologistes modernes, mais elle est seulement un peu plus explicite, plus précise.
Cette génération, ainsi que l'exprime Burdach, étant la manifestation d'un être dénué de parents, est par conséquent une génération primordiale, une Création! L'illustre savant qui a soutenu si magnifiquement l'existence de ce phénomène auquel il donne le nom dliétérogénie, ajoute qu'on le reconnaît partout où nous voyons paraître un corps organisé sans apercevoir un autre corps de même nature dont il puisse procéder (1).
( l) Burdach, Trmïe de physiologie. Trad. de Jourdan, Paris, 1837, t. I, p. 8.
C'est ce mode de reproduction qui a été successivement appelé génération primitive^ primigène^ originaire, directe, équivoque {\) elspontéparilé {2).
La question de la génération spontanée a divisé les savants en deux camps opposés, et les hommes les plus illustres ont pris part aux luîtes animées et incessantes auxquelles ce grave sujet a donné lieu depuis tant de siècles. La victoire est encore indécise; aussi reste-t-il quelque gloire à conquérir pour celui qui la fera pencher de son côté.
Pour nous, nous combattons à l'abri d'une bannière bien respectable et bien imposante, puisque déjà, dans l'antiquité, elle portait les noms d'Anaxagore, de Leucippc, de Démocrite, d'Épicure, d'Aristote, de Pline, de Lucrèce et de Diodore de Sicile; et que depuis la Renaissance jusqu'à nos jours, on a vu successivement V^ inscrire ceux de Rircher, Rondelet, Aldrovande, Matthiole , Fabri , Bonanni, Burnet, Gassendi, Morison, Dillen, BufTon, GuéneaudeMontbéliard, Needham, Priestley, ïngsnhousz, Gleichen, Stenon, Baker, Wrisberg, Fray , Werner, 0. F. Muller, Braun, Pallas, Rudolphi, Bremser, Goeze, Nées d'Esenbeck, Eschricht, Unger, Allen Thomson, de Lamélherie, Cabanis, Lavoisier, Lamarck, Saint- Amans, Turpin Desmoulins, Latreille, Bory Saint- Vincent, Dumas, Dugès, Eudes Deslonchamps, Gros, Tiedemann, Treviranus, Bauer, J. Muller, Burdach,
(1) BuRDACii, Traité de physioloyie. Paris, 1837, l. I, p. 8. [2] Dugès , Traité de phijsiologie comparée. Paris, 1839, t. II, p. 197.
Carus, Oken, Yaientin, Dujardin, et A. Richard (1).
Nous n'entendons nullement, en nous appuyant de
l'autorité de tant d'hommes, dont la plupart se sont
(1) Comp. Aristote, Histoire des animaux. l?airis,{lS3. — Traité de la génération. — Diodore de SiaLK, Bibliothèque historique. Trad. Paris, 1846. — Pline. Histoire naturelle.M'^.Xj chap. lxxxvii. Lucrèce, Dererum naturd. Paris, 1680. — Kirciier, Mundus suhterraneus. Amslei'dam, 1678. — Rondelet, Universœ aquatilium Historiœ pars altéra, etc. Lyon, 1554. — Gassendi, Devila, moribus et placitis Epicuri. L\ou, 1648. — Burnet, TeUuris theoria sacra. Londres^ 1689. — Matthiole, Commentarii in sex libros Ped. Dioscorid. Venise, 1o65. — Buffon, Histoire naturelle. Suppléments, t. IV. — Guéneaude Montbéll\rd, Notes sur la bible de la nature de Swammerdam. Dijon, 17o8. — Needham, Observations upon the génération, composition and décomposition of animal and vegetabîe substances. Londres, 1749. — Priestley, Versuche und Beobachtungen ueber verschiedene Thelle der Naturlehre. Vienne, 1795. — Ingenhousz, Miscellanea phijsico-medio. éd. Scherer. — Gleichen, Dissertation sur la génération, les animalcules spermatiques et ceux d'infusion. Paris, an VIL — Baker, The Microscope made easy. Londres, 1743. — Wrîsberg, Observationes de animalcul. infusor. naturd. Gottingue, 1764. — Fray Essai sur l'origine des corps organisés et inorganisés. Paris, 1817. — Werner, Vermium intestinaliumprœsertim tœniœ humanœ. Leipzig, 1782. — BuRMEisTER, Handbuch dcr Eutomologie. (Manuc! d'entomologie). Berlin, 1795. — 0. F. "SluLLE^yAnimaliuminfusoriorum succincta historia. Copenh., 1773. — Pallas, De insectis viventibus intra viventia. Leyde, 1760. — Rudolphi, Entozoorum sive vermium intestinalium hisforia naturalis. Amsterdam, 1809. — Bremser, Traité zoologique et physiologique sur les vers intestinaux. Paris, 1824. — Goeze, Mémoire sur les animalcules d'infusion. — J. Muller, Manuel de physiologie. Paris, 1845. — Allen TnoMSON, Génération of Todd's Cyclopœdia of Anatomy and Physiology, t. Il, p. 421. — De Lamétherie, Sur Torganisation animale et végétale. Vues physiologiques. — Cabanis, Rapports du physique et du moral de l'homme. Paris, 1824. — Lamarck, Philosophie zoologique. Paris, 1809. Histoire naturelle des animaux sans vertèbres. Paris, 1 822. —Turpin^ Règne organique, p. 28. ■— Bory
illustres dans les sciences ou la philosophie, que leurs doctrines reposent toujours sur des bases solides, bien loin s'en faut; mais ce que nous prétendons seulement, c'est que le sentiment de l'existence de la spontéparité était inhérente tous, et que tous le possédaient.
Mais nous n'ignorons pas non plus que, d'un autre côté, il existe aussi des savants, dont quelques-uns ont une immense valeur, qui ont combattu vivement cette hypothèse: parmi eux on compte Redi, Vallisneri, Swammerdam,Réaumur, Bonnet, Spallanzani, Andry, Virey, Cuvier, Flourens, Ehrenberg, I. Bourdon etLonge t (1).
Saint-Vincent, Essai sur les animaux microscopiques. Paris, 1826. Encycl. métli., art. Ptisychodiaires. Zooph. Dict. class.d'liist. nat. — IJuMAS, Dictionnaire classique d'iiisloire naturelle. Paris, 1825, t. VU. — DnGÈs, Physiologie comparée. Paris, 1838. — Eudes Deslonciiamps, Encyclopédie méthodique. Zoophytes, t. XI, p. 773. — Gros, Bulletin de la Société impériale des naturalistes de Moscow. — BuRDACH, Traité de physiologie. Paris, 1837. — Carus, Traité d'anatomie comparée. Paris, 1835. — G. Treviranus, Biologie. Golliugue, 1802. — F. Tif.demann, Traité complet de physiologie de l'homme. Paris, 183 i. — Dujardin, Histoire naturelle des infusoires. Paris, 1841. Histoire naturelle des helminthes. Paris, t845. — Valentjn, A Text-book of Physiology. Londies. — RiciiAiiD, Histoire naturelle médicale. Paris, 1849. — Gérard^ Dict. univ. d'hist. nat., art. Génération.
(1 ) Comp. Redi, Expérimenta circa generationem insectorum. Amsterdam, 1 G7 i . — VALLIs^ERI, Dialoghi fra Malpighi e Plinio inlorno alla curiosa origine di molli insetti. Venise, 1700. — Considerazioni ed esperienze intorno alla generazione de' vermi ordinari del corpo umano. Padoue, 1710. — Swammerdam, Biblia naturœ nve hisloria insectorum. Leyde, 1737. — Réaumur, Mémoires pour servir à l'histoire des insectes. Paris, 1734. — Andry, De la génération des vers dans le corps de l'homme. Paris, 1741. — Bonnet,
De Blainville et de Gandoile sont restés absolument indécis au milieu de tant de combattants, et plusieurs physiologistes modernes, tels que Martini, Béclard, les ont imités (1).
Les antagonistes de la génération spontanéeont parfois traité ses partisans avec une rigueur qu'on n'a jamais en défendant une loyale cause; et souvent même ils ont représenté leurs théories comme n'étant que le fruit de la démence; cependant les noms illustres qui abritent celle-ci de leur autorité, devaient avoir droit à plus de respects, et les opinions d'hommes qui ont tant honoré les sciences méritaient bien un simple examen avant d'obtenir une si dédaigneuse réprobation.
Nous, nous combattons avec une armée plus magnanime et plus disciplinée, et si nous aspirons à faire triompher nos opinions, confiant en nos forces, nous ne voulons devoir ce succès qu'à une lutte libre et
Considérations sur les corps organisés. Amsterdam, 1762. — Spal- LANZAM. Opuscules de pliysique anim. et végét. Paris, 1787. — Saggio di osservazioni microscopiche concenienti il sislema délia generazione di Needham e Buffon. Modène, 1767. — Virey, Dictionnaire de Déterville, art. Génération, t. XII, p. S43. — Ehreisberg, Die Infusionsthierchen als voUkommene Orgaiiismen. (Les infusoires organisés complètement.) Leipzig, 1838. — Cuvier, Règne animal. Paris, — Flourens, Cours sur la génération, l'ovologie et l'embryologie. Paris. 1835. Histoire des travaux de Buffon, p. 97. — L BouiiDON, Principes de physiologie comparée. Paris, 1830. — LoNGET, Traité de physiologie. Paris, 1841.
(1) De Blainville, Manuel de zoophylologie. Paris, 1834. — Cours de physiologie générale et comparée, Paris, 1835. — De Candolle, Physiologie végétale. Paris, 1832. — Béclard, Traité élémentaire de physiologie. Paris, 1856. — Martini, Éléments de physiologie. trad. de l'italien. Paris, 1824, p. 539.
vive peut-être, mais vierge de tout excès et de tout reproche.
La vérité, comme le dit le savant Chevreul, est pour tout homme de bien, quelle que soit sa position dans le monde, ce qu'il y a de plus précieux; car tôt ou tard elle triomphera de l'erreur (1). Nous y comptons et nous avons foi en l'avenir et en nos travaux consciencieux.
Descartes voulait qu'on examinât toutes les questions scientifiques, même les plus invraiscniblables et les plus fausses, « afin, disait-il, de connaître leur «juste valeur et de se garder d'en être trompé.» C'est cette faveur que j'implore ici ; et je demande en grâce qu'on ne juge cet écrit qu'après l'avoir lu et médité (2).
Nous devons avouer^, en débutant, que c'est en poussant leurs prétentions jusqu'au delà du possible et parfois môme jusqu'à l'absurde, que certains partisans de l'hétérogénie ont entravé une cause qu'ils prétendaient défendre. Fray est malheureusement tombé dans cet excès en prétendant avoir vu des limaçons et des vers de terre naître au milieu des substances organiques en fermentation (3).
Est-ce la faute de cette sérieuse question, qui exigeait les plus déHcates observations des naturalistes, les plus abstraites méditations des philosophes, si
(1) Chkvreul, Lettres adressées à M. Villemain sur la méthode en général. Paris, 1856, p. 3.
(2) Descartks, Discours delà méthode. Paris, 1845, p. 4.
(3) Fray, Essai surPorigine des corps organisés et inorganisés. Paris, 1817. — - Burdacii, Phys., p. 17.
elle a subi de compromettantes interprétations? Les rêveries de ralchimie ont-elles fait condamner la science des Lavoisier et desDavy? L'immense savoir^ ^ d'Arislote est-il compromis pour avoir avancé qué^^^^^ j c'est du. Union de nos fleuves que naissent les an- . guilles(l)?
Ainsi M. Camus se révolte à Tidée « d'attribuer à un assemblage fortuit ou au hasard, la production d'un être qui a des organes aussi parfaits dans leur genre, aussi propres à remplir la fin à laquelle ils sont destinés. Comment, ajoute-t-il, rapprocher jamais deux termes aussi éloignés que le sont une opération fortuite et un résultat aussi parfait que l'est le corps d'un animal quelconque (2)? »
Je ne me, soulève pas avec moins d'énergie contre cette idée que fie le fait ce savant helléniste ; c'est là justement qu'est le point culminant de la dissidence, el il faut bien spécifier que par génération spontanée, nous n'entendons pas plus que celle-ci forme un insecte de toutes pièces, que nous n'entendons qu'il naît fortuitement un homme dans l'ovaire delà femme. Mais nous prétendons seulement que, sous l'influence de forces analogues encore inexpliquées, et qui, comme le dit Cabanis (3), "resteront vraisemblablement inexplicables, il se produit, soit dans les animaux eux-mêmes, soit ailleurs, une manifestation
(i) Aristote, Histoire des animaux. Paris, 1783, p.* 367. — Traité de la géncration, iiv. 111, ch. ii.
(2) Camus, Notes sur l'Histoire des anirnaux d'Aristote, p. 345.
(3) Cabanis, Rapports du physique et du moral de l'homme. Paris, 1824, t. Il, p. 236.
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plastique qui tend à grouper des molécules; à leur imposer un mode spécial de vitalité dont il résulte enfin un nouvel être, en rapport avec le milieu où ses éléments ont été primitivement puisés.
J'espère que nous abordons la question sans ambages.
C'est en prêtant aux hétérogénistes de notre temps les prétentions des atomistes de l'antiquité, qu'on a soulevé contre eux de légitimes répugnances. Laissons à chaque siècle la responsabilité de ses doctrines et de ses erreurs, et n'entravons point la marche du nôtre en accumulant les fautes des autres époques; la gloire des sciences modernes n'a plus à compter avec les vieilleries des temps passés.
Éludions la question dans ses proportions rationnelles, et nous verrons ses adversaires disparaître.
Lorsqu'on envisage celle-ci sous ce point de vue, on voit que l'épreuve que Balbus propose aux épicuriens, et que reproduisent sans cesse tous les scolasliques, n'est réellement qu'une puérilité (1 ). Car il ne ^,, doit pas être plus permis aux molécules de la matière de se grouper fortuilement dans l'ovaire d'un animal pour y donner naissance à un nouvel être, qu'il ne leur est permis de s'agglomérer dans un milieu différent pour arriver au même résultat. Il ne s'agit plus
({) Camus, Notes sur Thistoire des animaux d'Aristote, p. 345. — Balbus voulait que les épicuriens, pour prouver leur système, jetassent épars une foule de caractères pour voir s'il résulterait jamais de leur groupement fortuit quelque poème suivi ou au moins quelques vers. Cicéron, De nat. Deor.^ lib. II.
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ici que de savoir si l'Intelligence suprême, si ïordre de Dieu, comme l'appelait Van Helmonl dans son style poétique (1), a ou non permis que la même force plastique qui est mise en œuvre dans l'organisme des animaux et des plantes, puisse aussi, dans certaines circonstances, se manifester au milieu des débris de ceux-ci ; ou enfin si la même loi qui préside à la formation d'un ovule dans le tissu du slroma peut également élever à la puissance d'un œuf les molécules organiques dispersées en d'autres endroits.
C'est dans une autre direction qu'on ne l'a fait généralement qu'il faut considérer la génération spontanée. Lui prêter, comme on le fait, la création immédiate d animaux parfaits, surgissant instantanément de a rencontre fortuite de leurs éléments au milieu de la matière, c'est nous reporter aux absurdités antiques, dont la critique a fait ample justice; et c'est prêter a ce mode de génération une puissance que n'a même pas la reproduction sexuelle, où tout commence par des phénomènes de l'ordre le plus obscur et se manifeste successivement. La génération sponanee ne crée pas un être adulte, elle procède par les mêmes voies que la génération sexuelle, qui, comme nous le démontrerons, est elle-même d'abord un acte tout spontané, par lequel la force plastique rassemble dans un organe spécial les éléments primitifs de l'organisme. De façon que la génération qu'on appelle sexuelle, comme l'ont déjà démontré nos travaux, est réellement précédée d'un
(1) Van Helmont, Ortes mcAcm*. Amslerdam 1648 yi \jr^--^«. A
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phénomène tout individuel et tout spontané (1).
Dans l'ovaire d'un animal, si la force vitale est réglée pour produire un être dont l'essence dérive des conditions particulières qu'y offre la matière animée, il en est de même dans la substance proligère primaire; la force plastique y est réglée aussi pour produire des êtres dont l'essence dérive du milieu qui les engendre. Le contraire serait tout aussi anormal dans un cas que dans l'autre.
C'est donc sur un autre terrain que nous voulons poser la question. Il faut absolument, pour la vider scientifiquement, la reporter au point initial, ei c'est ce que nous ferons dans tout le cours de cet ouvrage.
§ I. — Antiquité.
L'idée de l'existence des générations spontanées est si naturelle, qu'on en trouve des traces dans les plus graves écrits de toutes les nations et de tous les temps. J'avoue que celles-ci n'ont ordinairement rien de sérieux, surtout lorsqu'elles figurent dans les anciens mythes ou les croyances populaires, mais il n'en ressort pas moins un argument de quelque valeur, c'est que la notion de la spontéparité est universellement répandue, et a traversé tous les siècles de la civilisation.
Dans les Juges, l'écrivain inspiré fait naître un essaim d'abeilles de la corruption des entrailles d'un
(1) PouciiET, Théorie positive de l'ovulation et de la fécondation dans les mammlCères el respècc humaine. Paris, 1847.