Souvenirs d'enfance, p
gressifet du peu de résistance qu'elle offre aux entreprises des désespérés, commence à se tourner vers l'autre pôle historique; celui qu'on pourrait appeler, par opposition à l'individualisme et en détournant un mot de son sens usuel, le socialisme.
Je supplie le lecteur d'oublier les acceptions courantes, économiques et politiques, de ce terme; je n'en trouve pas de meilleur pour exprimer l'ensemble des besoins qui se font sentir, besoins d'ordre, de hiérarchie, de liens sociaux, de garanties mutuelles, de symboles communs, besoins de stabilité pour les familles et leurs biens dans une assiette plus équitable de ces biens, besoins de groupement entre les cellules de la ruche, en dehors de la tyrannie de l'État. Les penseurs raisonnent les données du problème, les spécialistes proposent des recettes, et cela ne nous mènerait pas bien loin, si l'on n'entendait au-dessous le grondement impérieux des masses; des masses irritées de sentir leur faiblesse sociale, alors que les institutions ont remis entre leurs mains tous les instruments du pouvoir politique, irritées de voir se reconstituer une féodalité sans devoirs, sans suzerain modérateur, féodalité d'autant plus pesante qu'elle est souvent anonyme, viagère, et sans attaches réelles au sol. Ce peuple si amoureux de liberté a oublié du coup son ancienne chimère. L'illusoire liberté que lui assurait Fin-
dividualisme révolutionnaire, il semble prêt à la sacrifier pour obtenir de l'appui mutuel socialiste plus de garanties pour son bien-être et sa dignité.
On cberche à le contenter. Il n'est question que de lois sociales; et à la façon dont on s'y prend, il semblerait qu'on ait bien peu réfléchi sur le sens de ce mot. M. Renan, qui réfléchissait sur tout, l'a défini avec beaucoup de sagacité; quand il marquait la distinction entre la loi juive, toute sociale et morale, enchaînant l'homme dans sa conscience intime, etles lois grecques ou romaines, purement politiques, ne s'occupant que du droit abstrait, entrant peu dans les questions de bonheur, de moralité privée ; la première faite pour le sujet, la seconde pour l'objet l. Comme nous ne pouvons plus demander des codes à Moïse, — et s'il revenait, nous ne demanderions pas nos lois sociales à cet Hébreu, on se défierait, — il faut bien reconnaître, au risque de chagriner beaucoup de gens, que l'Église aurait seule qualité pourédicler de véritables lois sociales. Ne craignez rien, on ne les lui demandera pas. Pas de sitôt, du moins.
Le mouvement vers le pôle socialiste est si irrésistible que bien des regards se reportent, au grand scandale de plusieurs et à la surprise de tous, sur l'époque de l'histoire qui s'est le plus rapprochée de ce pôle, sur le Moyen âge. C'était iné-
1. Vie de Jésus, p. 11, et Histoire du peuple d'Israël, passim.
vitable. Quand reparaissent les abus caractérisés d'une période historique, on est tenté de rechercher dans cette période les garanties qu'elle inventa pour s'en défendre. Une résurrection de la féodalité devait ranimer l'esprit des communes, des organisations de métiers, des patronages. En bas, notre monde ouvrier, avec sa façon d'entendre les syndicats, revient au principe corporatif dans ce qu'il eut de plus exclusif. En haut, les mystiques et les artistes vont en pèlerinage à Fiesole; les psychologues et les philosophes rationalistes découvrent saint Thomas d'Aquin; ce leur est un agréable étonnement de trouver dans le thomisme une science totale de l'univers, un système qui formule, avant Schopenhauer et M. Renan , la théorie dont nous sommes le plus imbus, le développement de la vie suivant une loi unique par l'inclination interne du conscient et de l'inconscient l. D'autres subissent la fascination de cet étrange Tolstoï, qui rhabille à la russe les doctrines ascétiques et les prédications fraternelles de nos sectes médiévales; on sourit des solutions exagérées et impraticables qu'il propose, mais on donne intérieurement raison à toutes les déductions qu'il tire de son principe : « La vie indi-
1. Voir les deux volumes où M. Gardair a recueilli ses leçons, la Philosophie de saint Thomas. La renaissance thomiste dont M. Gardair s'est fait l'apôtre, en pleine Sorbonne, excite une attention croissante parmi les jeunes gens curieux d'idées nouvelles.
vkluelle ne peut pas être heureuse, la vie individuelle n'est qu'un amoindrissement continuel... » Et peu s'en faut que son influence sur des âmes lointaines ne prime aujourd'hui celle môme de M. Renan. Je vois enfin un symptôme significatif de notre attente dans la curiosité générale, souvent nuancée de sympathie, qui s'attache de préférence aux personnages européens du premier plan chez lesquels on relève de singulières affinités avec le Moyen âge : l'empereur d'Allemagne, le tsar de Russie, le Tape surtout, ce Pape dont le geste large et audacieux, écartant trois siècles de diplomatie de cabinet, va ressaisir aux origines la tradition des grands pontifes rassembleurs de foules, émancipateurs de peuples , législateurs sociaux.
Le Moyen âge! Les ténèbres, la théocratie, les bûchers! J'entends les protestations indignées, et tout d'abord le cri d'horreur de ceux que l'ordre actuel a pourvus de nouveaux fiefs. On me fera la grâce de croire que je ne réclame pas les Institutions de saint Louis, que je n'attends ni ne souhaite le retour d'un chimérique revenant d'opéra. Mais, dans notre impuissance à nommer ce qui n'existe pas encore, nous sommes bien obligés, devant certaines évolutions probables, daller en rechercher le type dans les séries historiques qui ont un nom et une figure. On ne me prêtera pas davantage, je l'espère, l'idée ridicule de biffer la
Révolution. Avec tous les vices que M. Renan signalait dans ses résultats, elle nous a fait une seconde nature que nous ne pouvons plus dépouiller : in ipsa vivimus, movemur et sumus. Le problème qui s'impose à nos recherches est celui-ci : consolider les acquisitions inaliénables de la Révolution en les fortifiant avec la moelle des siècles antérieurs. Je ne préconise d'ailleurs aucune tendance : j'essaie d'observer le retrait d'une marée, l'approche d'une autre. Les meilleurs témoins sont les bénéficiaires de l'individualisme; écoulez les objurgations amusantes que leurs journaux adressent sans relâche à la classe ouvrière : « Malheureux! vous ne voyez donc pas que vous retournez sans le savoir au Moyen âge? » Les ouvriers n'ont cure de ces évocations d'un fantôme historique; ils suivent leur instinct. Il n'y a de plus amusant que le contentement des anciens conservateurs, des réactionnaires naïfs, quand on leur annonce que les objets de leurs regrets pourraient bien revivre sous d'autres formes. Ils s'imaginent que ce sera pour renflouer leur barque! Ils ne se doutent pas qu'ils seront les premières, les plus certaines victimes de leur culte restauré . Quand l'esprit d'un temps revient dans un autre, il ne réintègre pas son ancien corps ; il s'en refait un avec des éléments nouveaux, entièrement différents , où l'on aura peine à le reconnaître; son premier soin sera d'éliminer tous ceux qui croyaient pouvoir se réclamer de lui.
AFRES M. RENAN 313
Quelle que soit la forme des réorganisations appelées par le vœu intime de notre société, elles ne pourront aboutir que par le lien commun — religio — d'un symbole et d'une discipline morale. Parmi les foyers de force morale que nous connaissons, l'Eglise apparaît comme le seul assez vaste et assez puissant pour procurer les éléments de cette reconstitution. M. Renan découvrait avec sagacité une des chances de l'Église , lorsqu'il ajoutait, après la page sur notre décomposition que j'ai citée plus haut : « On s'étonne souvent de la force que possèdent en province le clergé, l'épiscopat. Cela est bien simple; la Révolution a tout désagrégé; elle a brisé tous les corps, excepté l'Église ; le clergé seul est resté organisé en dehors de l'Etat. Comme les villes, lors de la ruine de l'empire romain , choisirent pour représentant leur évoque, l'évêque sera bientôt, en province, seul debout au milieu d'une société démantelée1. » Cela est vrai dans l'ordre social; dans Tordre spirituel, l'Eglise est la pierre d'aimant où tendent fatalement ces aspirations idéalistes, mystiques, morales, qui donnent à l'élite des générations nouvelles une physionomie si attachante et si confuse. Précisément à l'heure où tant de regards se tournent vers elle, cette force au repos se met en mouvement; elle revient s'ali-