CHATEAUBRIAND
M. de Lescure vient de nous donner le Chateaubriand, dans cette galerie des Écrivains français qui compte déjà tant d'agréables portraits et deux ou trois petits chefs-d'œuvre. C'est justice de remercier ici l'initiateur d'une si utile entreprise, M. Jusserand, qui en poursuit l'achèvement avec un zèle infatigable. On lui doit d'autant plus d'éloges qu'on met plus de paresse à lui obéir. Nos vieux maîtres auront par ses soins leur Panthéon; l'on gravera sur le fronton cette devise : Aux grands hommes les lettrés reconnaissants —
1. Les Grands Écrivains. — Chateaubriand, par M. de Lescure. — Je venais d'achever cette étude, quand M. de Lescure fut emporté par une mort prématurée. Les sentiments d'estime que je lui marquais de son vivant, j'aime à y revenir devant sa tombe; leur sincérité me dispense d'en renforcer l'expression, aujourd'hui qu'ils se changent en regrets, regrets partagés par tous ceux qui ont connu ce délicat et laborieux serviteur des lettres françaises.
et désireux de les faire revivre, ne pouvant les aire oublier.
Malaisée est la tâche des collaborateurs qui s'attaquent à nos premiers personnages littéraires. Comment réduire aux dimensions de la miniature, comment présenter sous un jour nouveau ces grandes figures, tant de fois étudiées? Je plaignais à l'avance M. de Lescure. Il s'est tiré de ces difficultés à son honneur, en insistant sur la biographie de Chateaubriand avec sa conscience habituelle, avec sa curiosité informée. Il puise aux meilleures sources, il écarte le douteux; le portrait qu'il nous montre reste dans la bonne vérité moyenne. On lui reprochera peutêtre d'avoir glissé trop rapidement sur l'œuvre : trois pages pour le Génie du christianisme, c'est peu. Mais attendait-on un nouveau commentaire sur le livre où tant d'habiles gens se sont escrimés? S'il y a quelque découragement dans cette façon de se dérober, elle marque surtout beaucoup de modestie. Quand il traite des écrits de Chateaubriand, M. de Lescure passe volontiers la parole aux maîtres de la critique, il choisit avec tact les jugements qui ont le plus de poids. Son essai répond à l'objet que se propose la collection des Grands Écrivains, et c'est le premier mérite de ce genre d'ouvrages; ils doivent résumer pour le grand public, en traits faciles et précis, les notions généralement acceptées sur des hommes
dont le nom est illustre, dont la vie et les œuvres sont souvent ignorées. On s'éloignerait du but en s'attachant à des opinions singulières, en cherchant à briller sur un point d'érudition. Cette retenue a dû coûter à M. de Lescure, qui est un rare érudit; il y faut louer une preuve d'intelligence.
J'ai quelque embarras à parler d'un livre où je rencontre des lignes trop obligeantes et une invitation redoutable. Elle se trompe d'adresse, les raisons en apparaîtront à M. de Lescure sans qu'il soit besoin de les dire, si nous tombons d'accord sur les conclusions de cette étude. Après lui, et avec une liberté qu'il n'avait pas, je voudrais marquer deux ou trois traits saillants dans la physionomie de Chateaubriand. Devant un portrait bien fait et qu'on ne saurait avoir la prétention de recommencer, il est permis au passant d'interroger le regard du modèle, de hasarder ses conjectures sur l'âme qui s'y livre.
Il écrivait, dans la préface des Mémoires d1 outretombe : « Qu'on sauve mes restes d'une sacrilège autopsie; qu'on s'épargne le soin de chercher dans mon cerveau glacé et dans mon cœur éteint le mystère de mon être. » Soin bien inutile, en effet : le scalpel du médecin n'avait plus rien à chercher. Dans ces douze volumes, achevant l'œuvre des livres qui les avaient précédés, l'homme dévoilait à chaque page « le mystère de son être ». Quand on les a longtemps pratiqués, quand on a confronté leurs aveux sincères et leurs réticences concertées avec tout le cours d'une vie aujourd'hui inondée de clarté, on connaît Chateaubriand jusque dans les moelles; il est facile de dégager l'essentiel de ce cœur et de ce cerveau.
Il s'est fait durant huit siècles : goutte à goutte, avec le sang batailleur, les révoltes et la fidélité
grondeuse, la foi naïve et les âpres passions d'une longue lignée de seigneurs bretons. Avant tout, c'est un gentilhomme breton. Il se déguisera suivant les temps, et de la meilleure foi du monde, en libéral, en démocrate sur le tard; doctrines qui ne tiennent pas plus à la chair qu'un habit de circonstance; il sera toujours un féodal, son donjon intérieur restera imprenable. Il est le plus complet et le plus magnifique produit du vieil orgueil nobiliaire; il le transformera pour d'autres applications, mais sans en altérer le métal solide, tel que sa race le lui a forgé. Chez le dernier de cette race, le père de François-René, « mon géniteur », comme il l'appelle, l'orgueil du nom était devenu un sentiment exclusif, une monomanie. « Une seule passion dominait mon père, celle de son nom. » Les Mémoires nous peignent avec une pointe d'ironie le seigneur de Combourg, passant ses journées à classer des parchemins devant son arbre généalogique ; et leur auteur ne s'avise pas qu'il fait la môme chose, durant les quinze dernières années de sa vie, par le livre qu'il écrit, par les attitudes qu'il fixe patiemment, par ce labeur de tous les instants avec sa collaboratrice dévouée, labeur qui n'a qu'un objet : l'édification de sa gloire. — Vanité pour vanité, le travail du père était plus désintéressé; il travaillait pour une race, pour les morts, pour les enfants à naître, pour une idée, en somme; le fils ne se donnait la
môme peine que pour son individu. — Chateaubriand dit enpas de ses aïeux, comme Vigny :
Si j'écris leur histoire, ils descendront de moi.
Il est plus sincèrement indécis entre ses deux orgueils : celui du passé, dont il aime à faire fi, sachant bien que la parure sied mieux quand on la porte négligemment; celui qu'il tire de luimême, et qui s'enfle pour absorber l'autre. Son tort est de tourner en dérision une faiblesse qu'il partage au fond. Avec des vues plus soutenues, il aurait pu l'avouer et la défendre. Ces vieux seigneurs que nous avons encore connus, dans nos provinces, et qui n'avaient qu'un souci, qu'une idée fixe, l'ancienneté de leur race, que faisaientils dans leur ignorance, sinon proclamer d'instinct l'arrêt le plus certain de nos sciences, la valeur capitale de l'hérédité dans la formation des groupes et des individus?
Ainsi Chateaubriand hérita de l'orgueil accumulé pendant des siècles, et qui allait se nourrir en lui d'un nouvel aliment. Mais cet orgueil féodal, comme l'a si clairement établi le grand historien de nos Origines, est indissolublement lié aux deux acquisitions morales du Moyen âge chrétien, la conscience et l'honneur. Je ne voudrais pas dire qu'il les engendra, et cependant? Orgueil, conscience, honneur, de quelques noms
qu'on veuille appeler les vertus et les défauts branchés sur une tige commune, c'est le legs reçu par René de ces ancêtres, c'est Taxe de fer qui va le soutenir contre les poussées furieuses d'un autre élément, celui qui domine la nature propre de Chateaubriand : le Désir, dont il demeure la plus mémorable incarnation littéraire. Au début de YEssai sur les révolutions, il cite avec admiration un fragment de Sanchonialhon sur l'origine du monde. « La source de l'univers était un air sombre et agité, un chaos infini et sans forme. Cet air devint amoureux de ses propres principes, et il en sortit une substance mixte appelée ïïoOo; ou le Désir. Cette substance mixte fut la matrice générale des choses; mais l'air ignorait ce qu'il avait produit. » Voilà bien la cosmogonie qui convenait à Chateaubriand : c'est l'histoire et l'explication de son âme. Sans doute, le mythe phénicien s'applique à toute la nature, à tous les êtres : l'homme, créé dans un baiser, vit et meurt du désir. Mais celui qui nous occupe a porté le désir à un tel degré de violence , il a tendu si fort ce grand ressort de la vie, qu'il a semblé lui donner de nouvelles applications et presque inventer une nouvelle passion , pour laquelle on dut chercher des noms nouveaux. La '« langueur secrète », le « vague des passions », le « mal du siècle », tout ce qui fait la substance de René, des œuvres postérieures où l'écrivain a
développé René, et enfin du romantisme sorli de ces œuvres, tout cela peut se résumer dans cette vieille chose et ce vieux mot, le désir. Gomment cet éternel principe de vie et de souffrance a pris soudain une physionomie inconnue et une acuité singulière, c'est ce qu'un peu de réflexion fait vite apercevoir.
L'antiquité païenne, à l'exemple des peuples primitifs, bornait ses conceptions de l'autre vie à une continuation de la vie terrestre, plus ou moins améliorée. Par suite, le désir qui agitait les hommes, si puissant qu'il fût et si loin qu'il s'élançât, n'embrassait jamais qu'un idéal connu. Dans les Champs-Elysées et jusque dans l'Olympe , il retrouvait les objets agrandis de ses aspirations coutumières; il partait de l'homme pour concevoir quelque chose de plus, rien & autre. Le christianisme vint rompre brusquement cet équilibre et bouleverser la perspective : il donna comme objet suprême au désir un infini de délices ignorées. Par comparaison avec cet infini, tous les contentements d'ici-bas n'étaient que misère et dégoût. Tant que la foi fut vive et entière, on n'imagina point les tourments d'un René; il n'y avait pas exaspération des grands désirs terrestres, mais transport de ces désirs aux choses éternelles ; on n'eût pas osé concevoir alors une commune mesure entre les joies rêvées au ciel et celles que l'on •continuait de chercher dans la créature. Les plus
violentes passions connaissaient leur égarement et la limite de leur bonheur; elles ne prétendaient pas anticiper sur la félicité infinie. Le plus beau coup de génie d'un poète chrétien est d'avoir deviné , quand il prêtait ses sentiments à une païenne, la nuance que revêtiraient les sentiments des chrétiens retombés dans le paganisme. Phèdre la donne par avance dans quelques-uns de ses gémissements, par exemple, quand elle s'écrie :
Dieu! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts!
Ce sont les mots et la mélancolie propre de René : « Je crus tout à coup que les bois me seraient délicieux. » Cependant le temps arrive où la foi vacille et s'évanouit dans un grand nombre dames; le ciel chrétien s'est fermé. Ces âmes ramènent sur la terre l'immense désir tiré là-haut depuis tant de siècles; mais elles l'y ramènent altéré à jamais des biens inouïs qu'on lui avait promis , réduit à chercher dans le fini de quoi combler l'attente accoutumée de l'infini. Alors apparaît la terrible disproportion, entre des satisfactions qui ne se sont pas accrues depuis l'antiquité païenne et un désir démesurément grandi depuis lors. Les bannis ne peuvent oublier le paradis perdu, ils le cherchent dans le champ de ronces. L'heure va venir où les poètes, mêlant deux ordres de sentiments distincts chez l'amant
du Moyen âge ou du xvne siècle, écriront le Lac et Rolla. L'heure est venue où René peut paraître, avec « son grand secret de mélancolie », sentir comme il sent, et se faire entendre de tous.
Pourquoi le nouveau mode du désir, amplifié et retombant sur lui-même, fut-il suscité de préférence par ce petit Breton? Les pourquoi nous échappent : mais nous voyons bien comment tout prédisposait le petit Breton à le ressentir. L'hérédité lointaine lui avait mis dans le cœur la rêverie sauvage des gens d'Armor. L'hérédité immédiate y avait exprimé toutes les puissances de la mer. Les recherches de M. de Lescure ajoutent quelques traits significatifs à la physionomie du comte de Chateaubriand. Cet homme froid et taciturne avait l'esprit d'aventure, et jamais il ne quitta des yeux la mer. Embarqué à quinze ans, blessé au siège de Dantzig, il passe plus tard aux Iles pour y rétablir sa fortune. Revenu à Saint-Malo , il affrète jusqu'à cinq vaisseaux pour augmenteï cette fortune; et tandis que ses bâtiments font la course à Saint-Domingue ou aux Antilles, la pensée du gentilhomme armateur les suit sur l'Océan, avec d'autant plus de passion, que leurs prises doivent relever la grandeur de sa maison. Ainsi le père a ramassé durant toute sa vie des visions de flots et de terres lointaines, des secousses de tempêtes, des bruits de vagues et des souffles du large qui dorment obscurément dans son souvenir;
il en fait à son insu l'âme de René, du fils qui dépensera en prodigue ce capital mort de rêve accumulé. Lui-même, ce fils, né sur la grève, fouetté des embruns, il grossit de ses premières acquisitions le trésor intact qu'il a reçu; ses premiers regards ont suivi les fuites d'oiseaux et de voiles, dans ces doutes de l'horizon marin où l'œil croit saisir encore ce qui a décru et s'est évanoui; il en conservera \e plus loin triste, indélébile, qu'on voit aux yeux des enfants de l'Océan. Partir sur les eaux fut son premier désir; il y était destiné; une circonstance fortuite l'arrêta, comme il allait prendre passage sur YIndien, en armement pour Pondichéry. Jusqu'à son dernier soupir, toujours il a dû partir sur Y Indien.
Mais c'est surtout à Gombourg que le cœur et l'imagination ont pris leur forme inaltérable. Il s'en rendait compte, il Fa dit en maint endroit : « C'est dans les bois de Combourg que je suis. devenu ce que je suis, que j'ai commencé à sentir la première atteinte de cet ennui que j'ai traîné toute ma vie, de cette tristesse qui a fait mon tourment et ma félicité. » Chacun a dans la mémoire l'inoubliable tableau de ces lieux et de ces journées, où tout semblait calculé pour renforcer les dispositions natives de l'enfant, pour augmenter la pression qui a fait jaillir, pendant soixante ans, les sources de son génie. Le jour où le chevalier sortit de la Cour Verte, avec cent louis
dans sa poche et la vieille épée de son père, pour « s'avancer sur la terre inconnue, comme Adam après son péché », René était fait virtuellement dans son esprit; et le reste de son œuvre n'est qu'un appendice explicatif de René. Viennent les grands voyages et les révolutions, les misères et les hautes fortunes, tous les événements mémorables qui ont heurté l'homme privé et l'homme public, ils ne changeront pas le fond de cet homme ; tout ce qu'ils pourront sur lui, ce sera de polir aux angles le caillou de granit, qui s'est cristallisé à Combourg avec ses propriétés définitives.
C'est à Combourg que, par la seule force de son désir, il a créé de rien la sylphide, maîtresse de sa vie. On s'est beaucoup moqué de cette invention, on a voulu y voir un placage, un exercice de style. Que c'était mal connaître le poète! Sa première chimère fut plus vivante, plus réelle, que toutes les créatures de chair et d'os qu'il a magnifiées par la suite; ou plutôt elle les contenait toutes, et les créatures ne furent que ses pâles incarnations. Elle est peut-être la seule qui l'ait eu. On ne sent pas Chateaubriand, si on ne le voit pas sur la bruyère, au tomber des jours d'automne, avec sa magicienne, « roulé dans ses cheveux et dans ses voiles », cruellement et délicieusement possédé par cet être toujours présent. On ne le comprend pas, si on ne trouve point dans cet épisode la clé de toute son existence; et
c'est à très juste titre qu'il a intitulé ce chapitre des Mémoires : « Révélation sur le mystère de ma vie. » Je m'étonne qu'un furet de physiologie comme Sainte-Beuve n'ait pas aperçu tout ce qu'il y avait là pour lui.
Jusqu'au jour où Chateaubriand reviendra reposer au Grand-Bé, les diverses et furieuses poursuites de sa vie n'auront qu'un but, étreindre la sylphide. Elle s'appellera tour à tour la femme, telle ou telle femme, le pouvoir, tel ministère ou telle ambassade, la gloire, les pays que l'imagination voit dans un mirage, le poème flottant dans l'esprit; et je crains bien que la religion servie par l'écrivain, ce soit encore elle. A peine née, elle est déjà tout cela : « Par un autre jeu de mon imagination, cette Phryné qui m'enlaçait dans ses bras était aussi pour moi la gloire et surtout l'honneur. » A travers ses métamorphoses, elle personnifiera le même rêve, pâture du mémo désir. Le désir n'arrêtera par instants ses poursuites que devant l'injonction de l'autre fantôme qui a pouvoir sur Chateaubriand, l'orgueil, l'honneur. Et durant les minutes où U croira étreindre la sylphide, il n'éprouvera^oe^Jassilude et tristesse; parce que le désh&lrop violent en a joui d'avance, en imagination; parce* qftlaujniomei il de se donner, elle substitue a sa place unecréatflé grossière, et c'est la sylphide qu'il aime. v jr
D'abord, et pendant longtemps, il la chercha
dans la femme. Dès les années de Combourg, on sait la redoutable équivoque dont son cœur faillit être victime; on ne saura jamais ce qu'il a mis de souvenir ou ajouté d'imagination à la fiction de René. « Je croissais auprès de ma sœur Lucile, notre amitié était toute notre vie. » Passons. Depuis lors , depuis Charlotte Yves jusqu'à Mrae Récamier, il semble bien que la sylphide ait pris successivement la figure de toutes les nobles ombres qui passent dans les Mémoires. C'est à peu près toute la société féminine de l'Empire et de la Restauration; un seul nom excepté, peutêtre, celui de Mme de Chateaubriand. Quand l'âge vient condamner sans l'éteindre cette forme du désir, il se révolte avec une angoisse tragique : vieillir, ce fut le seul malheur qui l'accabla vraiment et qu'il supporta sans grâce. On connaît l'anecdote rapportée par Sainte-Beuve. — « Vous me paraissez bien triste aujourd'hui, lui disait un matin Mme de Pastoret, en le rencontrant seul dans une allée du parc de Champlâtreux. — Ah! madame , vous l'avouerai-je ! répondit-il; il m'arrive aujourd'hui un grand malheur. — Et quoi donc? — C'est que j'ai aujourd'hui quarante ans. — Il voulut du moins se donner ces malheureux quarante ans un peu plus tard que nature. » Et comme, malgré tout, il demeura rebelle à cet avertissement de l'âge, ses admirateurs purent craindre qu'il les affligeât
par une vieillesse sans dignité. Le péril en liit grand, on le devine en lisant les Enchantements de Prudence. Son orgueil, frein perpétuel de son désir, le préserva; son orgueil, et la bonne fortune qu'il eut de tomber, aux années de faiblesse, sous la froide domination d'une personne dévouée, mais aussi très calculée, jalouse de ménager une gloire qu'elle avait faite sienne, et qui barra la route aux folies. Comme Louis XIV, ce roi de l'esprit si peu maître de lui-même eut le bonheur de trouver en Mmc Récamier sa Mrac de Maintenon; une M'nc de Maintenon plus belle, plus poétique, aussi experte à bien encadrer un noble couchant, à le garder contre les basses misères où glissent les Louis XV.
C'est l'apothéose de l'Abbaye-aux-Bois que le nom de Chateaubriand évoque tout d'abord pour nos imaginations; tant on a mis d'application à nous persuader que ce dernier attachement fut sa grande affaire intime. Mais pour connaître le secret de cette force qui lui donna l'empire intellectuel, pour trouver ce secret dans l'illimité du désir, il faut rechercher l'homme en ces années triomphales dont il garda toujours l'âpre regret, de 1800 à 1810. Chez lui aussi, le consulat valut mieux que l'empire. Grâce aux nombreuses publications qui ont précisé les aveux des Mémoires, grâce surtout aux aimables livres de M. Bardoux, on peut rétablir pour chacune de ces années le
registre changeant de ses préoccupations féminines; et parfois le registre devrait être tenu en partie double. Entre temps, il écrivait, c'est-àdire qu'il allait cueillir des bouquets de rêves et de gloire pour les déposer aux pieds de la divinité du moment. Ne le dit-il pas lui-même en partant pour son pèlerinage de Terre sainte? — « J'allais chercher des images,... » — et, ajoute-t-il plus tard, « et de la gloire pour me faire aimer. » Pour se faire aimer à l'Alhambra, qui était le but secret et véritable du voyage. Ce que Bonaparte avait fait pour séduire la France, en lui revenant avec le prestige de l'Orient soumis à ses armes, Chateaubriand imagine de l'accomplir pour séduire une femme, en lui rapportant l'Orient soumis à sa plume. Il travaille pour et par ses inspiratrices; il va leur lire, tout bouillant, le chapitre ou l'article politique qu'il vient de composer; parfois il le reçoit de leur suggestion ou le modifie à leur caprice, comme son rival Benjamin Constant. En 1801, il écrit la meilleure part du Génie du christianisme sous les yeux de Mme de Beaumont, dans cette retraite de Savigny où il partageait le nid de la pauvre « Hirondelle », où « elle copiait les citations du livre ». — Elle en mourra, comme Mme de Custine; il leur payera sa dette avec deux phrases somptueuses, drapées sur leurs cercueils.
Lors même qu'on ignorerait ces détails biogra-
phiqucs, il suffirait de lire avec attention les livres de Chateaubriand, — voire les plus graves, — pour y sentir à chaque page que la pensée et le style ne sont qu'une offrande perpétuelle, une transposition de l'amour. Quelque coin de l'univers dont il retrace le tableau, et jusque dans les scènes religieuses, paysages et cérémonies sont des voiles derrière lesquels son désir s'élance pour chercher l'idole. Il l'avoue ingénument en revenant dans les Mémoires sur sa belle description de la prière en mer : « Je me figurais qu'elle palpitait derrière le voile de l'univers qui la cachait à mes yeux. » Si j'insiste sur ce côté de l'homme, c'est qu'il explique à mon sens tout l'écrivain, ses procédés, sa valeur particulière, sa domination universellement subie. Sainte-Beuve Ta bien aperçue, « cette flamme profane et trop chère qu'il portera, qu'il couvera partout, jusqu'au milieu des scènes et des sujets les plus faits pour ramener à l'austérité simple, qui transpirera comme un parfum d'oranger voilé ». Mais le critique la diminue et la ravale, quand il n'y voit « qu'un élément très positif, élément profane et païen : l'homme de désir, au sens épicurien ». Non; cette flamme est l'âme môme de Chateaubriand et l'essence de son génie, une dans ses manifestations célestes et terrestres ; elle est le Désir, créateur de toutes choses, au sens du mythe ancien; le souvenir du ciel perdu et l'attente de l'ineffable, au sens chrétien.
Sainte-Beuve se trompe surtout quand il signale, comme une cause d'infériorité littéraire, ce qu'il appelle « le désaccord entre l'inspiration véritable et le résultat apparent, le manque d'harmonie et de vérité au sein des plus beaux ouvrages ». En attaquant par ce joint l'œuvre d'art dans le Génie du christianisme, « il y a usé ses dents », comme l'a dit M. Brunetière. La puissance littéraire de notre grand poète naît précisément de cette contradiction entre les sujets qu'il traite et le tour de sentiment qu'il y porte.
Sa sensibilité le destinait naturellement à la littérature de passion. Supposons qu'il fût venu cinquante ans plus tôt, dans la licence du xvme siècle, il eût fait des vers galants. Supposons-le cinquante ans plus tard, dans le relâchement de nos lettres contemporaines; il eut fait des romans montés de ton, où toute son ardeur se serait donné libre carrière. Dans les deux cas, on peut l'affirmer à coup sûr, sa prise sur les imaginations et les cœurs aurait été moindre, son rang littéraire demeurait moins éminent. Il eut ce tourment et ce bonheur, qu'il faut souhaiter à tout écrivain, d'être perpétuellement contrarié sur sa pente. Ici encore, son orgueil le servit bien; si, comme on peut le présumer, le respect de sa condition maintint Chateaubriand dans les sujets sérieux et dans le style soutenu. Il dut aussi au besoin de l'action, plus fort chez lui que le
goût d'écrire, la direction prise par son talent à l'encontrc de sa nature; il voulut manier de grandes idées pour agir sur ses contemporains. De ce désaccord intime, qui offusquait Sainte-Beuve, naquit cette vibration musicale des idées sévères; ce style unique, fort et persuasif comme la passion contenue, pareil aux cimes volcaniques où le sol tremble sous la poussée du feu intérieur, où ce feu jaillit soudain par les moindres crevasses, fondant les neiges d'hiver, brûlant les pieds à côté du glacier. On se rappelle ce qu'en disait Mmc de Beaumont : « Le style de M. de Chateaubriand me fait éprouver une espèce de frémissement d'amour; il joue du clavecin sur toutes mes fibres. » Alors môme qu'il ne pense pas à la femme, comme il n'écrit jamais que sous l'impulsion d'un désir, cette vibration continue persiste dans sa phrase. Si c'est le désir du pouvoir, ses brochures, ses articles politiques palpitent d'ambition, de colère, d'ironie vengeresse. Les descriptions historiques ou purement pittoresques tirent leur vie et leur éclat du même principe. Chateaubriand, et tous les vrais romantiques après lui, ne regardent pas les scènes de l'histoire ou les aspects du monde avec la sérénité studieuse d'un Goethe. Devant le monde et devant le passé, le premier mouvement de leur moi envahissant esl de s'assimiler ces objets extérieurs; car il ne .se peut souffrir qu'une chose reste en dehors du
moi; car tout ce que l'on admire est matière à désir. La passion de la couleur locale, de l'exotisme, c'est encore une tenta tive pour étreindre l'inconnu, pour posséder la sylphide. Le romantique ne va pas au monde, il tire le monde à lui. Et il n'y a qu'un moyen de réaliser cette assimilation : emprisonner les siècles morts ou les paysages lointains dans les mots qui sont notre chose. Plus le désir est intense et plus grande est la puissance de l'écrivain, plus il voudrait embrasser l'univers entier dans une seule de ses périodes.
Chateaubriand, l'ayant désiré plus que les autres, reste leur maître à tous. Il lance sa phrase convoiteuse sur cet univers, il la dore aux premiers rayons du jour sur le Taygète ou le Thabor, la trempe dans les eaux du Meschacébé, du Nil et du Jourdain, la promène longuement sur l'étendue triste des mers, l'endort pendant des nuits aux savanes de la Floride et aux déserts de Syrie, l'attardé à recueillir les chants d'oiseaux et les murmures des vents; chemin faisant, il l'élève à Dieu, pour que le Tout-Puissant y laisse quelque chose de sa grandeur et de son éternité; et comme elle ne rapporte pas tout, ce tout qui ne remplirait même pas son désir, il la ramène à lui, il la replonge douloureusement dans son cœur; à moins que, las et pris de dégoût, il ne l'arrête court, tremblante et cabrée.
J'ai avancé qu'il avait le besoin de l'action plus que le goût d'écrire. Si l'on s'étonne de l'assertion, qu'on prenne l'ensemble de celte longue vie, qu'on retranche de l'œuvre les parties militantes et de circonstance; il ne restera qu'un moment pour la création littéraire, dans une carrière si diversement remplie. Nous ne nous représentons pas certains grands écrivains faisant autre chose que leur métier d'élection; Chateaubriand n'est pas du nombre, on le voit très bien appliquant ses facultés à d'autres emplois. Il aborda la littérature comme un gagne-pain, dans la misère de l'émigration, dans la gène du retour en France; ayant réussi, il y prit plaisir; mais surtout il y trouva l'arme de bataille, que ses mains vides cherchaient avec des mouvements instinctifs d'atavisme. Ce croisé saisit la plume à défaut de l'épée, pour faire bon service à Dieu d'abord,
pour plaire aux dames, gagner des fiefs, pourfendre ses ennemis. Si les temps fussent restés réguliers, Chateaubriand eût servi sur un navire ou dans les mousquetaires, ce cadet eût pointé à la cour et brigué les grandes places. Le fameux manuscrit des Natchez, toujours perdu, toujours retrouvé à point quand le besoin s'en faisait sentir, ce manuscrit fût demeuré comme le seul témoignage des rêveries du jeune voyageur; plus tard, ses passions et le tour poétique de son imagination lui eussent dicté des petits vers, entre deux campagnes ou deux intrigues d'ambition. Mais que faire sous Napoléon, à moins que l'on ne songe? quand on est, comme notre Breton, d'humeur trop rétive pour servir un maître aussi dur. A partir de 1814, dès que l'horizon politique s'ouvre devant lui, dès que la sylphide attire vers cette nouvelle chimère une maturité ralentie sur l'amour, il cesse d'écrire, autrement que pour porter des coups. Il ne revient dans la suite au métier que pour réparer ses finances, ou pour préparer silencieusement son mausolée, les Mémoires.
Je ne m'étendrai pas sur le rôle politique de Chateaubriand, ayant eu déjà l'occasion de l'étudier. Sans croire avec lui que la guerre d'Espagne fût la grande pensée du siècle, je redirai de ce poète, comme nous le disions l'autre jour de Lamartine, que les gens d'affaires ont trop
déprécié cette famille d'esprits. Nous opposions les grandes vues de Lamartine aux habiletés de M. ïhiers; on pourrait établir le même parallèle entre Chateaubriand et Talleyrand, ces deux hommes qui se haïssaient cordialement. Certes, Talleyrand était de meilleur service au train quotidien de la politique, à la table d'un congrès; aussi diplomate que Chateaubriand l'était peu, il eût « roulé » cet adversaire dans chaque négociation. Mais Talleyrand ne voyait pas à dix ans devant lui. Nous possédons aujourd'hui ses Mémoires, et l'on est stupéfait d'y trouver la preuve que cette vive intellig-ence n'a rien compris à la Révolution, au changement du monde, à l'avènement de la démocratie. Jl n'a vu dans le cyclone qu'un temps de troubles, au sortir duquel on pouvait rebâtir sa maison comme devant. Chateaubriand, abusé sur le moment immédiat par la fougue de son désir, voyait à distance avec le regard de l'historien; il a merveilleusement deviné les suites nécessaires du calaclvsme, la fin de tout ce qu'il aimait, l'orientation nouvelle des peuples. L'aigle, facile à prendre à tous les lacets quand il se posait sur terre, retrouvait sa vue perçante en relevant son vol dans les hauteurs. Reconnaissons d'ailleurs qu'il était difficile à un gouvernement d'écouter la voix de ce conseiller quinteux; cette voix qui répétait chaque jour aux Bourbons : « Si vous êtes remontés sur le trône,
c'est par ma grâce. » Comme elle eût dit volontiers à Dieu : « Si vous êtes rétabli dans le ciel, c'est par mes soins. » Il était plus difficile encore de donner les premières places à un personnage aussi encombrant. Le spirituel Louis XVIII ne s'y résigna jamais, sachant bien qu'une fois sur le devant de la scène, Chateaubriand se fût étalé avec une turbulence qui eût relégué le roi à F arrière-plan.
Mais ce n'était pas seulement les petitesses de l'homme qui le rendaient impossible; c'était surtout les grands côtés de son caractère et de son intelligence. D'abord, cette roche de fierté dure et sauvage qui affleurait sans cesse, déchirant les Défîtes trames qu'il avait patiemment ourdies pour satisfaire son ambition. Toujours le sanssouci frondeur du Breton, qui lui avait fait manquer sa fortune lors de sa première présentation à la cour, sous Louis XVI; et plus au fond du cœur encore, le brusque dédain de tous les biens convoités, que l'on touche enfin, et que l'on rejette, parce que « ce n'est que cela ». Toujours le rire incoercible, à la Pascal, qui s'empare de lui devant les grandeurs de chair, devant la sienne propre, quand il revêt son habit de ministre ou d'ambassadeur. — « En dernier résultat, tout m'étant égal, je n'insistais pas. En politique, la chaleur de mes opinions n'a jamais excédé la longueur de mon discours ou de ma brochure. » En
politique, en amour, en lout. Aussitôt atteinte, Ja sylphide se métamorphose et l'appelle ailleurs. — « Je n'étais occupé qu'à rapetisser ma vie pour la mettre au niveau de la société », disait déjà René. Il s'y efforce consciencieusement; mais sa vraie nature rebondit et se venge vite; il se rembarque sur Y Indien. Voyez, dans les Mémoires, le tableau qu'il fait du conseil des ministres, « des diverses attitudes de ces têtes chauves », et l'envolée vers les anciens rêves qui l'arrache à ce tapis vert. Voyez, dans l'ambassade de Rome, le crayon malicieux et juste d'un corps diplomatique : « Par-ci, par-là, j'ai entrevu de petits linauds de ministres de divers petits Etals, tout scandalisés du bon marché que je fais de mon ambassade : leur importance boutonnée, gourmée, silencieuse, marche les jambes serrées, à pas étroits; elle a l'air prête à crever de secrets, qu'elle ignore. » Ces ironies trahissent les blessures de son ambition, il regrette ce qu'il méprise, soit; mais tout au fond, quand Chateaubriand parle ainsi, il est plus sincère qu'il ne le croit lui-même; c'est l'enfant de Combourg qui lutte avec le pair de France, et l'enfant a toujours le dernier mot.
Mêmes obstacles à l'exercice du pouvoir dans l'intelligence de Chateaubriand. Indépendant des partis qu'il juge trop bien, rattaché au passé par ses traditions et par ses goûts, à l'avenir par ses divinations, trop ouvert pour regarder la vérité
sous un seul angle, il est à cheval sur deux époques, il n'a pas d'assiette et de prise sur l'instant présent. D'où sa force comme écrivain, sa faiblesse comme politique. Pour se faire accepter en politique, il faut écarter les grandes vérités qui gênent, ou du moins n'en voir qu'un aspect ; il faut s'asservir à un parti, à un système, être tout en arrière ou tout en avant; il faut amputer son intelligence au profit de sa volonté. Les indépendants qui scandalisent les partis , surtout quand ils procèdent comme l'histoire, en reforgeant les armes du passé au service de l'avenir, sont rarement agréés par les rois ou par les peuples; on ne les subit que dans les temps d'exception, au lendemain des grandes catastrophes, lorsqu'il faut tout refondre, comme un Bonaparte ; ou à la veille des grandes constructions, lorsque la réalisation d'un idéal national prime tout, comme un Bismarck.
Chateaubriand comprenait parfaitement — il la dénonce sans cesse — la paralysie qui résultait pour lui des clartés de son esprit, contraires à la fidélité de son cœur. Fidélité bougonne, comme celle des vieux serviteurs, et souvent plus insupportable à ses princes que d'aimables trahisons. Il contribua à les renverser, sans le faire exprès. Jusqu'à la fin, il porta au foyer du malheur, au Hradschin, à Butschirad, son attachement implacable de fossoyeur; il en rapportait
ces peintures grimaçantes dans leur vérité, qui restent ses meilleurs chefs-d'œuvre d'ironie mélancolique. Fidélité chevaleresque néanmoins, et qui servit bien sa gloire. Chateaubriand connut deux grandes tentations dans sa vie politique, en 1804, après le meurtre du duc d'Enghien, en 1830, après la révolution. Les deux fois il chancela, on le dit, je le crois, je l'aime mieux ainsi, c'est plus humain; mais il sortit victorieux des deux épreuves. On a dit aussi qu'en 1830, il résista parce qu'il avait mal jugé du succès ; qu'il regretta trop tard sa précipitation... Des anecdotes courent, dans des mémoires encore inédits : « Si l'on faisait appel à un vieux pilote... » — A d'autres! Le gouvernement de Juillet n'eut reculé devant aucun sacrifice pour se parer de ce trophée, si le trophée eût été prenable. Avec son prestige et sa popularité d'alors, il eût ombragé le nouveau trône de plus haut qu'un La Fayette. La félonie glissa sur ce cœur sans l'entamer. Il préféra s'acheminer solitairement vers sa tombe, avec des grognements de mépris pour ce qui était, avec très peu d'illusions sur le retour de ce qui avait été, avec des visions toujours plus nettes de ce qu'allaient être avant peu d'années la France et le monde. Une fois de plus, son orgueil l'avait bien gardé contre son désir.
L'orgueil et le désir! les deux formes les plus condamnables de la concupiscence, dirait un théo-
logien; les deux sentiments les plus antichrétiens! Est-ce donc là le fond du restaurateur de la religion chrétienne? Je le crois; et en le disant, je ne pense pas diminuer Chateaubriand. Il fut le type supérieur et achevé de toutes nos misères; grandeur relative, purement humaine et peu enviable, mais grandeur encore. Les vrais chrétiens des fortes époques, un Pascal, un Bossuet, eussent regardé avec compassion cette âme vacillante, mal éclairée, sa doctrine mondaine et sentimentale. Le dernier frère convers qui balaye le pavé d'un cloître, ayant fait abnégation de sa personnalité, est plus grand que lui ; il n'en eût pas disconvenu. C'est un roi et un apôtre à notre mesure. La volonté cachée qui adapte ses instruments aux circonstances a tiré grand parti de celui-là.
Il est incontestable que le Génie du christianisme a relevé une religion; non pas la plus solide et la plus pure; cette croix qu'une femme arbore au frontispice des vieilles éditions, ce n'est ni la croix de bois ni la croix de fer : une croix d'ambre, ou quelque chose d'approchant. Mais la religion du Génie du christianisme était la seule qui pût persuader cette société du xvmc siècle, ébranlée par l'orage révolutionnaire, fidèle néanmoins à ses habitudes d'esprit, le raisonnement littéraire et la sensibilité. Car il ne faut pas nous laisser tromper par la fausse perspective des
millésimes; Chateaubriand, et les hommes faits pour qui il écrit, sont des gens du xvme siècle. Une révolution qui bouleverse le monde prépare des générations très différentes de celles du passé; elle est impuissante à changer le tour d'esprit et de sentiment de la génération qu'elle a surprise. L'Essai sur les révolutions est à peine distant de Rousseau et de Mably, il repose sur l'idée fondamentale du xvmc siècle : « Heureux sauvages... » Et V Essai se retrouve à chaque page dans le Génie du christianisme, avec un éclairage différent, l'idée religieuse en plus. Le Génie est un maître. livre, mais par le sentiment, qui y est fort, non par les raisons, qui sont faibles. Pourtant, il serait injuste de n'y louer que le sentiment. Avec son coup d'œil politique et son intelligence du grand, Chateaubriand a vu dans l'édifice catholique l'abri naturel et sûr de notre société. Il l'a vu moins fortement que Joseph de Maistre, qui, l'ayant trop vu, a versé durement de ce côté; il l'a vu comme Napoléon; et tandis que Napoléon faisait son profit pratique de cette découverte, Chateaubriand en faisait son profit spéculatif. Il eut le tort d'ajouter à ces parties solides son échafaudage de merveilleux épique, si bien jugé d'un mot par M. Faguet : « Le merveilleux chrétien, c'est une âme chrétienne. » Tel quel, ce livre a fixé le sentiment religieux pour près d'un siècle. Il nous a donné
une poésie et un art religieux. Ce qu'il contenait de substantiel s'est développé en se fortifiant jusqu'à Montalembert et Lacordaire; il a végété dans une autre direction par son vice secret, jusqu'aux arlequinades catholiques de Baudelaire et de Barbey d'Aurevilly. Aujourd'hui, on ne le lit guère; mais il gouverne encore des imaginations qui l'ignorent.
M. deLescure dresse une liste longue et indulgente des ouvrages de Chateaubriand qui restent, que l'on continuerait de lire, selon lui. Les Martyrs? le Congrès de Vérone?? Mais qui lit? et que lit-on? Rien n'est plus aléatoire que nos conjectures, quand nous enterrons les œuvres littéraires avec notre scepticisme de salon ou de journal. Il y a quelques années, dans une maison perdue au fond des provinces russes, on parlait de Chateaubriand. L'aïeule défendait Atala, avec la chaleur du souvenir, contre nos railleries irrespectueuses. Un lettré du sens le plus fin — pourquoi ne le nommerais-je pas? c'était le commandeur Nigra — hésitait à prendre parti entre l'attaque et la défense. Pour connaître si Atala vivait encore, il proposa sagement de tenter une épreuve sur deux jeunes filles qui n'avaient jamais ouï parler du roman. On leur lut quelques pages; nous retenions nos sourires. Cheveux blanchis du vieux Chactas, quel n'eût pas été votre contentement! L'épreuve était faite; en écoutant les
malheurs de l'Indienne, les deux petites sauvages avaient pleuré.
Je croirais volontiers qu'on lit surtout les Mémoires d'outre- tombe. Ils ont la préférence de M. de Lescure, de M. Faguet également; et ce dernier en donne la vraie raison : « C'est à la tragédie de notre propre nature que nous nous intéressons dans le monologue tragique de Chateaubriand. » C'est aussi au plus beau des romans historiques, avec un héros central toujours en action, avec mille comparses toujours vivants. Les apprêts de style qui nous laissent froids, quand Chateaubriand les plaque sur une œuvre d'art pur, nous émeuvent dans les Mémoires, parce qu'ils sont ici des armes décrochées de la panoplie pour un combat sanglant. Qu'importe s'il y a un masque, et s'il est mal attaché, comme ledit Sainte-Beuve? C'est un intérêt de plus, et le masque ne dissimule guère les véritables jeux de physionomie. Pour ma part, je verrai toujours la première moitié de notre siècle, les événements et les hommes, dans les arrangements majestueux de lignes et de couleurs où l'immortel peintre les a saisis. Ils étaient autres, dites-vous? Ils avaient tort.
Et pourtant, tout cela va sombrer, le miroir avec l'image, les Mémoires d' 'outre-tombe avec la société, les goûts, et les passions qu'ils reflètent, le Génie du christianisme avec les dispositions de Tamc et la qualité de foi qu'il a consacrées.
Un autre monde surgit, rude, sérieux, pratique, impitoyable aux élégances et aux belles conventions de cette foi légère, de cette âme et de cette société de transition. Démocratie, science, labeur, maux réels, croix arrachée, ou croix de fer... Ce sont vos funérailles, Atala, René, héros et héroïnes de l'Abbaye-aux-Bois, vague des passions et orgueil féodal. Napoléon avait construit la maison sociale du siècle, avec son Code; Chateaubriand, la maison idéale, avec son Génie. Le monde nouveau ruinera de la même poussée les deux maisons. Le Génie du christianisme qu'on lui fera — et on le lui fera — sortira d'un laboratoire, il sera le contraire de l'autre. Un savant, un grand savant, peut seul s'en charger. Demander ce livre à un écrivain d'imagination, à un lettré, à un érudit même, c'est demander un pastiche ridicule et mutile. Chateaubriand souffrira une éclipse, car sa grandeur et sa beauté n'ont pas de commune mesure avec la grandeur et la beauté qui s'élaborent présentement. Plus tard, les reflux historiques lui ramèneront sans doute des lecteurs. Mais ne dût-il rester de lui qu'un nom, une influence longuement subie, — et combien de grands écrivains n'ont pas laissé davantage! — ce sera le nom et l'influence du père spirituel de ce siècle, de l'homme qui l'a le plus et le mieux pétri, après Napoléon.
Nous tous qui sommes nés dans son giron,
nous lui demeurerons fidèles jusqu'au bout. Il nous a donné notre vision du monde, enchantée ou douloureuse, il nous a passé le mal de son désir, il a accommodé à notre lâcheté le peu de vérité que nous pouvions tolérer. Dans l'esclavage où il a réduit nos imaginations, nous l'admirons et nous l'aimons, comme l'esclave aime et admire le maître de race supérieure qui lui apprit à penser, à regarder, à lire. Nous n'ignorons pas ses misères, ses faiblesses, ses artifices; nous sourions parfois de ses manies; nous connaissons aussi sa générosité, sa vaillance, la chaleur et la beauté de ce regard anxieux du ciel. Il ne fut pas un saint, un confesseur ni un docteur; notre raison place au-dessus de lui les grands voyants de vérité, les grands serviteurs de la justice. Mais notre cœur se défend mal d'une secrète préférence pour celui qui fut le plus noble , le plus merveilleux exemplaire de ce pauvre être que nous sommes tous : un homme qui n'est qu'un homme.
15 mars 1892.
Je m'étais proposé d'étudier des travaux d'histoire sur la fin du monde antique. Je dois remettre à un autre temps le soin d'en parler comme ils le méritent. Ayant rencontré dans mes auteurs de grandes diflicultés, je suis venu à Rome pour m'ouvrir l'entendement. J'avais apporté les ouvrages, objet de mon étude. Je les ai peu lus : j'ai regardé Home en pensant aux points d'histoire sur lesquels je voulais m'éclairer. Les personnes qui ont pris une forte instruction dans les livres vont me marquer un juste mépris; mais je crois que nous restons toujours enfants par un côté, que nous apprenons lentement et mal sur les textes, vite et mieux par les images, quand elles sont belles et bien faites. Une ville ancienne est l'image la plus exacte de la vie humaine qu'elle a contenue, le traité d'histoire le plus digne de
foi. L'homme ment dans ses paroles, il ment dans ses écrits, il ment dans ses actions; il n'est parfaitement sincère, à son insu, qu'en bâtissant sa demeure pour ses vrais besoins. C'est le moule où l'animal s'incruste avec tous ses reliefs. Et le temps, qui retravaille l'œuvre de l'homme, corrige vite ce qui a pu s'y introduire d'inexact et de superflu; le temps ne laisse dans cette œuvre que l'essentiel.
Parune disposition admirable, l'essentiel devient le beau, sans doute parce qu'il est le vrai. Une ville actuelle, une ville qui s'élève, paraît laide et vulgaire tant qu'elle est dans la période d'utilité. Dès qu'elle cesse d'être utile, dès qu'elle meurt, la beauté naît et croît sur l'abandonnée, comme la giroflée des ruines; ainsi la beauté monte sur le visage d'un mort, banal quand il était affairé de la vie. Dans une ville de l'antiquité ou du Moyen âge, d'Italie, d'Allemagne ou d'Orient, dans les quartiers anciens d'une cité moderne, le voyageur le plus dépourvu de sens esthétique s'écriera involontairement : « C'est beau! » Et si étranger qu'il soit au passé du pays, il dira sans hésiter : « Le peuple qui habitait là vivait de telle manière, il avait tel caractère et tel état social. » C'est, d'ailleurs, la loi commune, le stage nécessaire à toute chose pour dégager sa vérité et sa beauté: ville, tableau, poème; fleurs qui n'acquièrent leur éclat et leur parfum qu'après le long séjour dans l'herbier.
Ces observations se vérifient partout : nulle part mieux qu'à Rome. La Ville nous livre plus qu'une expression individuelle ; elle exprime et résume l'histoire de notre Occident, et, à certains égards, de tout le monde civilisé. Urbs, toujours, jusque dans ses enseignements et sa domination posthumes. Ce n'est point là, comme quelques-uns pourraient l'imaginer, un sentiment spécial aux croyants; l'impression est aussi franche, aussi entière sur l'historien, sur le simple passant non prévenu. Ici, la loi géuérale prend un caractère étrange; conformément à cette loi, ce sont les parties mortes , arrêtées dans le passé , qui apparaissent révélatrices et belles; pourtant, ce mot de mort leur convient mal; tant elles manifestent je ne sais quelle vie d'outre-tombe, je ne sais quelle puissance de se continuer en s'assimilant tout ce qu'on leur ajoute. Rome est un tom-
beau qui enfante perpétuellement. Elle a du tombeau la paix, non le silence. La loquacité de notre Paris, avec sa fièvre de vie exubérante, n'est qu'un murmure en comparaison du langage fort et sou tenu de cette revenante. Ici, les idées se lèvent de partout, comme les vols de corneilles qui tourbillonnent au-dessus de ces ruines; elles nichent dans les monuments antiques, se posent sur les larges têtes des pins parasols, descendent à l'horizon des crêtes de la Sabine; idées pieuses, qui montent des autels, idées funèbres, qui s'abattent sur les cyprès et sur l'océan des dalles tumu laires, idées d'art, envolées des tableaux et des statues, idées historiques, blotties dans chaque trou de mur; le soir, à la paix tombante, elles sortent en foule, elles emplissent le ciel, jusqu'à l'heure où elles se rassemblent toutes sur ce dôme de Saint-Pierre , qui émerge seul , aux dernières clartés , de la ville ensevelie dans l'ombre.
Il faut bien que cette suggestion soit irrésistible; tous les visiteurs de Rome l'ont subie et attestée. Déjà notre Balzac, l'ancien, qui n'était pourtant qu'un homme d'esprit, écrivait dans une de ses lettres : — « Cet air m'inspire quelque chose de grand et de généreux que je n'avais point auparavant; si je rêve deux heures au bord du Tibre, je suis aussi savant que si j'avais étudié huit jours. » — C'est bien cela : le rêve, léger et
vide aillours, est ici substantiel et nutritif. Goethe fut saisi comme il devait l'être par ce don de plasticité que Rome possède entre toutes les villes, don qu'il eut lui-même plus que tout autre homme : — « Plus on avance dans la mer, plus on la trouve profonde : il en est de même de Rome... Tout devient ici pour moi conception vivante, et non plus parole et tradition. » — Rome révéla et communiqua à Goethe cette force plastique qui rend toute conception vivante. Ses biographes nous disent qu'il revint de son voyage transformé, au point que ses amis ne le reconnaissaient plus, mûri et complet, se sentant Goethe.
Voilà pourquoi il faut regarder Rome au lieu d'y lire des livres d'histoire. Cette ville est le modèle que l'historien devrait contempler du matin au soir pour apprendre les règles infaillibles de ses compositions. Aujourd'hui plus que jamais. Tout me confirme ici dans les idées que je soumettais au lecteur dès le premier de ces entretiens, en lui demandant la permission de les ramener sans cesse. Tout me crie que nous faisons fausse route, avec notre rage analytique, avec notre confiance dans le document de détail, avec notre prétention d'expliquer la vie par des dissections d'amphithéâtre. Il est bon sans doute que la vaste enquête poursuivie depuis un demi-siècle ait été faite; il est bon qu'on ait vérifié toutes les notions léguées par le passé, qu'on ait remué profondément
le vieux sol avant d'y semer. Ne soyons pas ingrats envers nos maîtres; ils ont dépensé à cette tâche un talent prodigieux, il faudrait dire du génie, si ce mot pouvait se séparer de l'opération qui crée de la vie. Mais le terrain qu'ils ont ameubli, nous sommes en train de le pulvériser avec l'abus de leurs méthodes. Le monde qui vient a soif de recomposition, on ne le groupera qu'autour des idées simples. Il dit par toutes ses voix le mot historique : « Bien taillé, maintenant il faut recoudre. » Dans l'ordre religieux comme dans l'ordre social et politique, en histoire et en littérature comme en peinture, il demandera qu'on lui refasse de grandes lignes directrices, avec cette multitude de points brisés où notre œil s'est trop complu. A tort ou à raison, on juge un peu de ses contemporains par soi. Voilà plus de vingt ans que je lis avec passion les travaux de nos grandes écoles d'érudition, de critique, d'exégèse. Il n'en est presque point qui ne m'aient paru ingénieux et séduisants, au moment où je lisais. Leurs explications étaient plausibles, très souvent vraies, je le crois, pour chaque petit fait particulier. Elles ne me rendaient pas raison du fait capital, qui se défendait au centre de ces travaux d'approche. Des vérités de détail ne font pas toujours une vérité d'ensemble. Surtout elles ne me renseignaient pas sur cette force que je sens dans les phénomènes de l'histoire comme dans ceux de la
nature, sans pouvoir l'exprimer ni la comprendre : la vie. En présence des grands faits et des grandes figures, sous l'amoncellement des dossiers et des gloses dont on les accable, je devine d'énormes corps vivants, qui font craquer à chaque mouvement l'appareil artificiel où on les maintient. Quand on m'explique les effets éloignés de ces mouvements, je saisis encore. Dès qu'on veut m'expliquer pourquoi ils se produisent , je ne comprends plus. Quand on m'explique trop, cela devient drùle.
L'autre soir, de la maison solitaire des monts Albains où je rassemble ces notes, je regardais un jour mourir sur ce linceul déroulé qu'est la campagne romaine, fausse mer, fuyante vers la vraie mer, qui fuit au delà. Rome blanchissait confusément dans un petit canton de cette étendue ; on eut dit d'un amas de cendres brûlées par des bergers, signalées seulement par quelques dernières spirales de fumée . Quand le globe rouge du soleil, déclinant derrière Oslie, se perdit dans la pâleur des eaux lointaines, de maigres cloches sonnèrent sur ma tête au hameau de Palazzuola; d'autres leur répondirent, de tous les villages accrochés aux rampes de la montagne, dans la vasque du lac d'Àlbano. Elles redisaient
I obstinément, depuis bientôt dix-neuf cents ans : l'Ange du Seigneur annonça à Marie. Et des gens s'arrêtaient sur les routes, pour bénir une fois de
plus l'événement. Quel événement? Le plus fugitif des faits quotidiens, le plus sujet aux chances d'oubli, survenu dans les conditions les plus ordinaires : une femme d'artisan, de ces sordides tribus juives qu'on a soumises en Syrie, mettant un être de plus au monde dans un bourg ignoré de ces provinces; ce qui arrive à chaque minute dans le vaste univers et passe inaperçu de l'histoire, l'histoire ayant de plus grands soucis que ce pullulement des pauvres gens d'en bas. Cependant, après l'épreuve de tant de siècles, tous ceux qui devaient raisonnablement peser sur le sort du monde gisent là-bas dans ces cendres, à peine remémorés des érudits; d'autres puissances leur ont succédé, qui ont fait lit commun avec les Augustes dans l'oubli de ce tombeau. La chose insignifiante que je dis est devenue et reste le pivot de l'histoire, on la sonne à chaque soleil qui paraît et disparaît, dans tous les lieux qui furent l'Empire romain, et bien au delà; elle a interrompu le compte de nos années terrestres, on les date à nouveau de l'enfantement de cette femme : a partu virginis, disent ici les épitaphes sur les dalles. Pourquoi cet établissement d'un pareil rien sur tout? — Je ne sais pas, j'admire, avouent les moins fiers, et leur aveu n'est pas pour faire sourire. Mais quand on vient m'expliquer cette étonnante fortune par des déductions rationnelles, alors, vraiment, il n'y a qu'un mot, c'est drôle, c'est trop drôle.
Un auteur fort dépourvu do critique, dit-on, mais qui exprimait assez heureusement ses idées, Bossuet, appelait déjà ces fines recherches « devaines curiosités, incapables de porter atteinte au fond des choses ». Lui aussi, il a des raisonnements drôles, quand il abonde dans son sens. Cela, n'empêche que le Discours sur V Histoire univer selle, cet ouvrage tant raillé, est le seul livrequi supporte la lecture à Rome, avec les poètes; parce qu'il semble calqué sur Rome, animé de la. même vie organique; parce que la série des faits s'enchaîne avec la même liaison et la même ampleur sur ces pages et sur ces pierres. Il avait l'œil recomposant, cet homme. Pourquoi sa façon de voir la vérité ne serait-elle pas aussi légitime que notre procédé analytique? Dernièrement, comme j'avançais des doutes sur ce procédé en parlant de Lamartine, un critique du sens le plus délicat m'a prêté cette affirmation : Il ne faut pas dire la vérité aux hommes, il faut les bercer avec l'illusion idéale. — J'ai du m'expliquer bien gauchement, puisque je n'ai pu me faire comprendre d'un esprit aussi fin. Je ne serai jamais coupable d'un pareil blasphème. Il faut dire aux hommes tout le peu de vérité qu'on aperçoit. Je crois seulement que la vérité ne réside pas où vous la placez, dans ces légères toiles d'araignée où l'on nous dit qu'elle est balancée; je crois qu'elle se retransporte ailleurs, là où d'autres l'ont vue avant
nous. Car la vérité joue pour nos faibles yeux comme la lumière dans un ciel chargé de nuages; la lumière est une et emplit tout ce ciel; mais selon les heures, la marche des nuages et la place de l'observateur, le pâle rayon qui arrive jusqu'à lui filtre à l'une ou l'autre extrémité de l'horizon, il éclaire tel champ, replonge tel autre dans l'ombre.
On est tenté parfois de se demander si tout ce filigrane intellectuel de notre temps n'ira pas rejoindre le byzantinisme et la scolastique. Eux aussi, les esprits subtils de Byzance et de la vieille Sorbonne, ils se flattaient d'avoir trouvé la règle du raisonnement et le chemin de la vérité. Ils devaient considérer avec mépris leurs devanciers, les ignorants qui ne connaissaient pas les lois fondamentales du jeu de la pensée. Tout ce qui s'emprisonnait dans un syllogisme a paru prouvé, comme aujourd'hui tout ce qui s'appuie sur un « document » ou se plie à une interprétation « scientifique ». Nous disons : la cervelle humaine a connu deux passe-temps amusants et puérils, le byzantinisme et la scolastique. Nos arrière-neveux diront peut-être : trois, en ajoutant aux deux premiers la manie critique.
Sans aller si avant dans la conjecture, il est très probable que le grand travail de la fin de notre siècle ou du siècle prochain sera un travail d'élimination. Déjà nous sommes tous d'accord pour
souhaiter la venue de l'éducateur compatissant, du bon Rollin qui allégera la masse indigeste de connaissances dont on surcharge nos enfants. Mais pas plus que le cerveau de l'enfant, celui de l'homme mûr n'est indéfiniment élastique ; il l'est peut-être moins ; et il demandera grâce à son tour. Quelques principes, quelques faits à peu près certains, quelques lois mieux connues, voilà sans doute tout ce qu'un avenir prochain retiendra de notre débauche de commentaires sur le monde. Le reste sombrera dans l'oubli. En oubliant ainsi, l'esprit humain procédera comme le corps, qui élimine ou brûle sans cesse les aliments qu'il absorbe, pour n'en conserver que la substance assimilable et la transformer aussitôt en énergies actives. Il procédera comme la nature, qui sacrifie l'infini détail de ses œuvres à l'unité vivante de l'ensemble, qui compose ses paysages en subordonnant l'accessoire au principal, l'accident singulier aux larges plans. Il procédera comme l'histoire, lorsqu'elle opère en liberté, sans intervention de la main de l'homme, lorsqu'elle sculpte une ville en n'y maintenant que les traits significatifs, ceux qui nous révèlent au premier coup d'œil le génie d'un peuple et la suite de ses transformations.
Oui, tout nous est exemple de ce que devrait être notre propre travail, dans cet univers où les conditions du travail sout si merveilleusement
organisées, dès qu'elles échappent aux perversions qu'y introduit notre royauté brouillonne. En revanche, si l'on veut savoir comment l'ingérence indiscrète de cette royauté peut mettre en fuite le génie des choses, il suffit de regarder le Forum romain, tel qu'on nous l'a fait. C'est le triomphe de nos méthodes pédagogiques, substituées à celles delà nature. Elles ont eu un effet immédiat. Le lieu de Rome qui devrait retenir entre tous, celui qui garde le plus de souvenirs et prêterait le plus à la méditation, est aujourd'hui le seul où l'on ne se sente pas attiré. Pour y descendre, il faut vraiment être embrigadé par M. Cook. Le Forum était un animal historique, un être vivant qui avait le tort de ne pas laisser voir chacun de ses ossements, ce qui est assez l'habitude des êtres vivants; les naturalistes Font capturé dans leurs filets, ils l'ont vidé de ses chairs, ils ont nettoyé, raclé, classé plus ou moins arbitrairement chaque petit os du squelette, et le voilà mis en vitrine pour la démonstration. «... Ici étaient les rostres où parla Cicéron... Ici Antoine montra au peuple le cadavre de César... Ici était la maison des Vestales... » Mais non! Je vois bien des pierres, sans grande signification par ellesmêmes, et qui stimulent d'autant plus mes doutes que vous voulez préciser davantage l'identité de chacune d'elles. Je ne vois plus l'œuvre continuée de la nature, qui donnait le recul des siècles et
gardait un refuge paisible à ces ombres. La voix de Cicéron était dans le bruissement du chêne vert enraciné aux joints de ces blocs; l'âme de César était dans l'épervier qui nichait sur ces chapiteaux; la grâce des Vestales était dans le romarin qui blanchissait entre les noirs cyprès. Certes, je ne demanderais pas qu'on ramenât le Campo vaccino à l'époque où il était un marché à bestiaux; mais nos devanciers avaient trouvé la juste mesure en dégageant le principal, en laissant quelque chose à deviner, en respectant la vie ambiante. Maintenant, quand on se penche sur ce parallélogramme propret, ratissé, emprisonné de barrières, sans un brin d'herbe entre les petits tas de débris rangés par divisions symétriques, il éveille aussitôt l'idée d'un échiquier où les savants joueraient leur partie favorite, avec ces pions qui sont les fragments de colonnes et les arasements de temples. Ils la jouent avec bonheur. Songez donc! Il y a, me disent les gens doctes, quarantesept manières d'expliquer le Forum.
Je ne lui en veux pas, cependant. S'il ne m'instruit plus sur la vieille Rome, — car on ne s'instruit pas avec une froide terminologie, mais avec ce qui échauffe l'esprit, ouvre des vues, suggère des pensées, — il m'instruit merveilleusement sur notre principe d'éducation. Le Forum actuel est la meilleure image de la grande classe où nous avons entrepris de mettre le monde en formules.
C'est le chef-d'œuvre où l'on voit toute notre Chine en raccourci, où l'on devine quel pourrait être l'avenir d'une humanité qui ferait de l'univers un vaste muséum, habité par des êtres scolaires dont chacun serait le conservateur d'une section. Nous allons répétant qu'il faut imiter la nature, et tout notre système intellectuel lui inflige un démenti. Le moindre inconvénient de ce système, s'il devait durer, serait de rendre presque inconcevable l'éclosion d'un grand poète, du créateur qui imite d'instinct les opérations de la nature. Nous l'appelons pourtant, car nous ne pouvons pas ignorer qu'un grand poète élève les hommes, au vrai sens du mot, mieux que tout un régiment de magisters ; nous savons qu'un Shakspeare suscite plus de pensée qu'une encyclopédie, qu'il fait pénétrer dans l'histoire plus avant que toute une bibliothèque d'ouvrages spéciaux; qu'il donne à l'homme conscience de lui-même, ce qui est la première fin de l'éducation. Nous l'appelons, et nous desséchons de telle sorte le terrain où croît cette fleur rare, qu'il faudrait un miracle pour qu'elle y poussât ; nous expulsons du monde le symbole, dont elle vit; nous décrétons de mensonge l'idéal, qu'elle a mission de créer. Aussi, l'insuffisance du système éclate aux yeux des nouveaux arrivants, de ceux qu'on entend monter sur l'escalier du temps et qui viennent enterrer notre siècle. Nous leur avions tant
promis ! Ils approchent avec respect et curiosité, comme la Charmian de Cléopâtre chez le devin : « Est-ce vous, milord, qui connaissez les choses? — Le devin. — Je puis lire quelque peu dans le livre infini des secrets de la nature. » C'est tout ce que notre siècle peut écrire dans son testament, tout ce qu'il doit répondre, s'il est sincère. Eh! quoi, ce n'est que cela? disent ceux qu'on avait mis si fort en appétit. Ils se détournent insensiblement de notre science, pauvre nourrice, ils commencent à se demander s'il n'y aurait pas une nourriture plus substantielle et plus simple à la fois, qui fasse refluer le sang vers le cœur au lieu de congestionner le cerveau. Et beaucoup la cherchent ailleurs.
Notre siècle! Je l'ai vu sur son tombeau, frappant de ressemblance, un matin de la semaine passée. J'étais entré à Sainte-Marie au Transtevère, la première église publique ouverte dans Rome, au temps des persécutions. A l'extrémité de la travée de droite, un monument m'arrêta longtemps. Le cardinal Armellini s'est fait sculpter de son vivant sur un lit de repos. C'est une famille de lettrés, des gens savants; son père, qu'il voulut voir couché près de lui, dit l'inscription, est représenté en pendant avec le bonnet de docteur. Armellini s'est endormi sur un livre; ce livre s'est refermé, emprisonnant un des doigts, qui marque la page inachevée. Je ne puis dire ce
qu'il y a de lassitude sur ces traits, dans la détente de ces membres, dans ces muscles lâches du col, qui retiennent à peine la tête roulante sur l'épaule. Quelle fatigue d'avoir tant lu! Quel repos d'échapper enfin au livre, qui pèse encore sur les mains défaillantes! Sous la statue, une épitaplic magnifique. Je passe rénumération des titres et dignités, des bienfaits dont Armellini est redevable à Jules II et à Léon X. Il les rappelle, et il ajoute : « ... Comblé des biens de fortune et des titres de ses dignités, ayant considéré dans son esprit la fuyante imbécillité de la vie mortelle et les vicissitudes incertaines de* choses, craignant que le Seigneur ne survînt à l'improviste, vivant et veillant, il s'est préparé cette demeure. » — Et au bas, après les dates obituaires, cette ligne en rejet et en gros caractères, comme un jwst-scriptam de la pensée obstinée du défunt : « Certainement, l'homme n'est qu'une bulle d'air f. »
Tandis que je relevais cette inscription, elle me fut dérobée par un groupe d'hommes et de femmes qui s'agenouillèrent contre le monument. Un prêtre venait d'entrer dans la chapelle voisine
1. Je cite le texte latin, le français en rend trop mal la force : ... Fortunis et dignitatum titulis auctus, fluxam vitae mortalium imbecillitatem et rerum incertas vices animo intutus, ne non parato dominus superveniret, vivens et vigilans domum sibi hanc munivit...
Certè homo bulla est.
et récitait une litanie. Ses auditeurs en haillons appartenaient tous, sans exception, au plus pauvre monde du Transtevôre : ces mômes éternels affligés qui halaient sur la barque de Pierre, quand il aborda près de ce lieu, au port du Tibre. Prosternés sur le pavé, ils reprenaient en chœur les répons avec des voix ferventes, des voix de misère qui semblaient implorer secours du fond des entrailles. Entre leurs corps cassés, j'apercevais la figure lasse du riche, de l'heureux, du savant qui avait dit, en fermant son livre et ses yeux : Certainement, l'homme n'est qu'une bulle d'air. — Un faible vagissement détonna sur les voix graves. C'était un nouveau-né qu'on apportait au baptême. De la plus misérable engeance,. lui aussi; la femme qui le portait était seule avec un homme, Tunique cierge qu'ils allumèrent était très petit. Des fidèles se levèrent pour aller l'assister. La frêle chose rouge gémissait de toute sa force naissante. Je n'entendis pas le nom que le prêtre lui donnait. Qu'importe? Je le savais, ce nom. Lorsque Dante approche de la triste ville de Dite, un malheureux se cramponne à sa barque; au voyageur qui lui demande son nom, il répond seulement : Vedi che son un che piango, tu vois que je suis un qui pleure... Et le poète n'en demande pas davantage. C'était aussi le nom du futur petit homme, qui savait déjà le mot d'ordre avec lequel on entre dans la bataille de la vie.
Plus tard, quand il y sera blessé, et ce sera souvent, il reviendra ici; car pour ceux de sa sorte, il n'y a pas d'autre asile où porter ses larmes. — Yous pouvez attacher un instituteur primaire à la personne de chaque jeune citoyen : vous ne remplacerez pas cela. Vous serez récompensés de vos soins, c'est probable et les faits le montrent assez, par le mot de Galiban à son maître : « Vous m'avez appris à parler, et le profit que j'en retire est de savoir comment maudire. » Malgré tout, vous faites bien; lors môme que le peuple devrait nous frapper, avec celte épée à double tranchant dont nous le munissons, nous la lui devons. Mais il lui faut aussi, il lui faut surtout cela. « Cela s'appelle l'Eglise : on ne s'en passera jamais, sous peine de réduire la vie à une sécheresse désespérante. » C'est M. Renan qui l'a dit, dans une admirable page.
Je vais, les souvenirs et les songeries m'emportent : je voudrais pourtant appuyer sur mon propos. Je voudrais montrer comment agit dans Rome cette vertu organique qui en fait la plus belle œuvre d'histoire et la plus belle œuvre d'art. Au premier abord, devant cette ville faite de tant de villes, on est tenté de croire qu'il faudrait dire « les Romes », et les étudier séparément; un regard plus attentif persuade vite que ce pluriel serait un contresens. Rome est une et variée, continue dans le temps avec des modifications incessantes; le darwinisme le plus audacieux n'a jamais supposé pareille flexibilité d'adaptation chez le même individu. Elle est universelle, et l'on sent que le mot de cosmopolite porterait à faux ; le centre d'attraction est trop fort, tout s'y agrège sans s'y déformer. Faite de fragments de toutes les époques et d'échantillons de toutes les parties
du monde, elle frappe chaque pièce étrangère à son coin en lui laissant une physionomie originale. La plupart des écrivains que j'ai lus ont surtout vu dans Rome l'empire de la mort et de l'immobilité, un musée de ruines successives. Je ne puis sentir comme eux; mon impression dominante est celle d'une vie cachée, tenace et souple; une vie d'outre-tombe, je le répète, qui réduit à la longue et plie à ses fins les formes de vie passagères; si vous préférez, la vie calme d'un très vieil arbre, dont les jeunes pousses sans cesse regreffées portent toujours des fruits nouveaux. Piranèse a entrevu la grandeur indéfectible et les lents mouvements intérieurs de Rome. Deux hommes seulement en ont rendu la mvstérieuse vitalité, parce que leurs génies étaient parents du génie romain : dans le domaine des idées, Bossuet, qui ne Ta jamais vue; dans le domaine des formes, Poussin, qui l'a si bien vue.
Je parle ici de la Rome matérielle, tangible; il n'est pas possible de la dissocier de cette Rome spirituelle dont elle est l'image, pas plus que de séparer l'âme du corps. Les figures des papes sont aussi instructives que leurs monuments. On peut faire à Saint-Paul-hors-les-Murs une étude qui révèle bien la persistance de ces divers caractères, la fusion de la variété dans l'unité, du particulier dans l'universel. La basilique renferme les médaillons de tous les pontifes, exécutés il y
a peu d'années. Ce sont d'honnêtes peintures, de la même main, je crois, sans prétentions à l'originalité; conventionnelles pour les personnages des époques reculées, elles deviennent de bonnes photographies coloriées, faites sur des documents exacts, pour les papes si souvent portraiturés de l'époque moderne. Prenons-les à partir de Jules II, à partir du moment où l'unité de civilisation s'établit en Europe, où les types généraux de chaque période sont présents à la mémoire de chacun d'entre nous. N'oubliez pas que le vêtement de ces pontifes est invariable, que la mode n'y a pas de prise, que l'expression du visage peut seule les différencier. Cependant, si l'on arrachait les noms et les dates, si l'on brouillait pêle-mêle ces médaillons, l'homme le plus étranger à la chronologie pontificale, et qui n'aurait jamais vu un de ces portraits, rétablirait sans peine la série, à très peu d'exceptions près. Chez nous, ceux-ci auraient posé devant les Clouet, ceux-là devant Philippe dcChampaigne, les autres devant Rigaud, Largillière, Vanloo, David, et ainsi de suite. Un Anglais, un Allemand, un Espagnol feraient les mêmes observations en évoquant les noms de leurs peintres nationaux. Pie VI est à première vue un contemporain de Louis XVI, Grégoire XVI de Louis-Philippe. Pie VII n'a pu vivre qu'à côté de Bonaparte; cette maigre face jaune, ce nez d'aigle, ce regard vif, c'est l'épreuve
adoucie de la médaille napoléonienne, le spectre d'une victime proche parente du geôlier. Pourtant, tous sont des pontifes romains, tous sont le pape et ne peuvent être que lui. Hors du temps et dans le temps, participant à toutes les transformations du temps. Concluez de cetle flexibilité d'un type permanent à celle des actes, du caractère, de l'esprit, tirez-en toutes les conséquences que chacun entrevoit.
Bref, s'il fallait exprimer Rome d'un seul mot, je dirais que tout y fait la chaîne ; chaîne forgée des métaux les plus divers et sans soudure apparente; chaîne résistante et élastique; chaîne jamais fermée, qui s'allonge sans cesse de tous les maillons qu'elle engendre ou reçoit, les plus inattendus, les plus étranges. Ici l'on comprend combien l'historien ou le politique offensent l'art et la nature des choses, quand ils veulent choisir dans la série des faits, accepter celui-ci, rejeter celui-là. L'image la plus parfaite de Rome et de sa chaîne, c'est le plus significatif de ses monuments, cette colonne Trajane pour laquelle il faudrait inventer le mot de symbolisme, si ce mot n'eût pas été appelé par tout ce qui mérite d'attirer nos regards dans l'univers. Quand il ne resterait de notre Occident, dévasté par quelque cataclysme, que cet unique débris, on pourrait reconstituer les lignes essentielles de notre histoire avec cette spirale de marbre, jaillissant des ruines d'un
temple païen, terminée et dominée par la statue de bronze de saint Pierre, le nimbe au front, les clés aux mains. Lentement, sûrement, allant où il ignore, comme ceux qui gravissent les lacets d'une montagne sans jamais prévoir le tournant procliain, le peuple-roi monte en déroulant son triomphe, il pousse devant lui son César, ses légions, ses captifs, les foules rassemblées et fondues de la Bretagne à l'Adiabène , de la Scythie à la Cyrénaïque; toutes les forces, les gloires, les peines de cet ancien monde rampent le long des flancs du fût de marbre, elles vont s'offrir et se perdre aux pieds de l'apôtre, du pauvre tendeur de filets exhaussé sur celle grandeur; il la foule du talon en même temps qu'il l'absorbe, pour nourrir son auréole, pour mieux justifier sa prise des deux clés, celle du passé, celle de l'avenir. Symbole de Rome, et symbole de la démocratie, le plus expressif, le plus noble qu'elle puisse souhaiter : l'univers vaincu portant aux nues le plus humble de ses enfants.
Ah! misère des mots! Ce qu'il faut dire avec tant de paroles, si incomplètement et si mal, l'esprit le plus inculte le reçoit là devant d'une seule sensation, le comprend d'une seule illumination. L'œil intérieur du rêve ne peut se détacher de cette colonne Trajane. Et le cœur se reporte à une autre colonne, à la sœur de bronze,
là-bas, celle où notre Révolution déroule de même ses oeuvres, ses victoires, le cortège des peuples modernes fondus dans son creuset, pour aboutir, elle aussi, à un homme, qui l'a résumée temporairement. Comme la Trajane, la colonne napoléonienne passera sans doute par toutes les surprises de l'histoire, elle connaîtra les changements de destination et de maître, — si jeune encore, elle en a déjà subi ; peut-être la verra-t-on quelque jour expliquée et couronnée par un obscur ouvrier, par l'enfant de peuple qui aura fermé le cycle, dégagé le sens de cette Révolution, l'âme du monde nouveau qu'elle a pétri.
La chaîne romaine est visible sur tout ce qui subsiste du passé; elle relie le Colisée à Saint- Pierre et aux édifices les plus récents. Au point de vue esthétique, il semble qu'elle enserre chaque pin et chaque cyprès, tant chacun d'eux a sa valeur nécessaire dans l'harmonie du tableau, son petit mot à dire qui accentue la signification de la symphonie. La chaîne passe sous les arcs de triomphe, sous l'arc de Titus, où les prisonniers juifs s'engouffrent, venant de l'Orient à l'Occident; sous tant d'autres, où les prisonniers barbares s'ameutent autour de leur proie future; sur les statues des gladiateurs germains, qui prennent en mourant mesure du monde qu'ils divertissent. Elle descend dans les catacombes, dans ces cheminements de taupes où les étran-
gers, les gens de rebut, les échappés du cirque et de la prison Mamertine élaborent leur nouvelle âme collective. Peu à peu, la taupinière s'enfle, se rapproche, soulève le sol, pratique des jours furtifs à la surface; le boyau de la catacombe s'élargit en crypte, la crypte se hausse à la chapelle, la chapelle se dilate en église, comme à Sainte-Praxède. Puis les basiliques surgissent, victorieuses, elles confisquent les matériaux des temples et leurs leçons d'art, la pompe et la puissance de l'Empire qu'elles ont dévoré. Rome attire et absorbe notre Moyen âge en le disciplinant, en l'appropriant à sa conception propre du fort et du grand. A la Renaissance, au confluent de ses deux grandeurs, elle devient ce que l'on sait, la mer profonde dont parlait Goethe, inépuisable de splendeurs variées, mais qui baignent toutes dans les mômes eaux. Après, il semble qu'on remonte la chaîne, avec cette décadence majestueuse encore, comme celle de l'Empire, et qui garde le goût du magnifique jusque dans ses dernières œuvres. Mais elle ne crée plus. Il y eut ainsi plusieurs siècles de perdus dans Rome, pendant la nuit barbare. Ils ne comptent pas, voilà tout. On n'aperçoit point de solution de continuité dans ce qui est demeuré. La vie, trop largement répandue, se repose un temps. On la sent toujours présente. On la sent déjà ranimée, depuis qu'elle est resserrée et comprimée.
Dans ce court moment de la durée que nous appelons notre temps, Rome subit une transformation de plus. La chaîne prépare un maillon. Le dirai-je? Ces douloureuses bâtisses, qui bouchent les horizons et affligent l'œil de l'artiste, ne me troublent pas autrement. Le Forum actuel est plus choquant, parce que c'est une chose romaine distraite de Rome, parce que cet arrêt de vie artificiel est contraire aux lois de la végétation locale. Les quartiers neufs, c'est un bouillon de vie mal réglé et qui n'a pas encore trouvé sa forme. Ce qui en est irrémissiblement laid et inutile disparaîtra vite. Ce qui répond à des besoins s'agrégera, fera sa beauté, trouvera sa place dans l'ensemble, après l'élimination inévitable. En d'autres temps, tous les architectes à Rome n'étaient pas des Michel-x\nge, et Rome finit toujours par être tout entière ordonnée de la main d'un Michel-Ange. Nos neveux rêveront sans doute sur les cités ouvrières du Latran comme nous faisons sur les bouges du Transtevère.
De même pour le nouvel ordre de choses, dont ces bâtisses sont la figure sensible. Devant la réalité des faits, il n'y a pas deux impressions; celle des étrangers de toute opinion, des moins suspects, peut se traduire ainsi : le nouvel ordre de choses restera un accident, un feuillet dépareillé dans un volume d'histoire, tant qu'il n'aura pas pris sa place dans la chaîne. Les deux bouts
de la chaîne sont au Vatican; on la sent si forte, malgré tout, si bien vérifiée par le passé, que ce qui est en dehors d'elle ne paraît pas être dans Rome. La gêne est intense, les conditions de vie sont anormales des deux parts, à la prison, au campement. Cependant, nul esprit réfléchi n'admet un seul instant la restauration du pouvoir temporel, tel que nous l'avons connu; nul ne conteste la légitimité et la durée de l'unité italienne, achevée dans Rome, profondément respectable, comme tout ce qu'un peuple a accompli avec son âme, à coups de sacrilices. Personne ne prévoit la solution. Le maillon n'est pas fait. On n'en peut affirmer qu'une chose, c'est qu'il rentrera tôt ou tard dans la chaîne. L'histoire, c'est-à-dire le merveilleux forgeron dont je constate à chaque pas le travail, en inventera la composition et la forme, comme elle y a toujours réussi. Le lendemain, chacun s'écriera : c'était si simple et personne n'y avait pensé!
Mais une ville ne dit pas les secrets du présent, des parties qui se font. Elle n'est claire et infaillible que pour la lecture du passé. La surcharge des caractères rend illisible pour le contemporain ce texte qui sera si limpide pour nos successeurs. Néanmoins, dans cette Rome qui renferme la Sixtine, les Loges, les épopées du Pinturicchio aux appartements Borgia, on ne peut s'empêcher de rêver un peintre aux fières ambitions, jaloux
d'imiter ses devanciers et de jeter comme eux, sur des plafonds et des murailles, une de ces compositions symboliques où les artistes d'autrefois résumaient les grandes époques de l'histoire universelle avec le spectacle de leur temps. On voudrait que ce peintre s'emparât d'un Panthéon, d'une basilique; et là, uniquement soucieux d'art et d'histoire, comme l'étaient ses aînés, certain de faire comme eux des tableaux assez religieux, s'ils expriment de hautes vérités, on le voit fixant sur les murs et les voûtes la figure chancelante du monde où il vit. Et l'on croit deviner les traits essentiels qui s'imposeraient à son pinceau.
Dans un premier caisson, il poserait notre globe; non plus la mappemonde timide et fragmentaire peinte au Vatican par Ignazio Danti, mais le globe tel que nous l'avons fait, le globe capté, vaincu daos ses résistances farouches au compas, connu dans presque toutes ses parties, prisonnier dans le réseau de fils où circulent nos pensées et nos volontés. Plus loin il détacherait de ce globe la vieille Europe, foyer de civilisation comme le fut jadis la Grèce, foyer plus grand pour éclairer une surface agrandie. Il la représenterait hérissée d'armes, prête à se déchirer les flancs, tandis qu'elle s'écoule sur les terres nouvelles par tout le réseau de fils et de voies océaniennes, qu'elle se vide d'hommes, d'idées, de forces, au profit de ces terres; amazone blessée,
achevant de monter sa faction pour défendre des trésors qui ne sont déjà plus siens, donnant le sein à toutes ces colonies qui sucent sa vie et lui soutirent lentement sa civilisation. Il jetterait dans la suite de ses tableaux les membres de cette Europe, les nations personnifiées par les rares tètes qui émergent encore de la foule avec une physionomie et un geste. Et sous les attitudes consacrées par le temps, sous les puissances connues et officielles, sous le monde satisfait et somptueux, il ferait surgir de terre les multitudes anonymes, innombrables, qui se lèvent contre ce monde avec la force d'un élément ; sortant, comme le peuple réveillé par Michel-Ange dans le Jugement dernier, de dessous la roche qui pesait sur lui, non plus pour être jugé, ainsi que le peuple douloureux de la Sixtine, mais pour juger. Il montrerait l'effrayant porte-à-faux d'un monde qui a tout remis, sources du pouvoir, armes militaires, armes scientifiques, entre les mains avides tendues vers lui pour prendre le reste, pour exiger tout ce qu'on ne peut leur donner. Le peintre allumerait, dans les fonds d'ombre de sa composition, les feux des ateliers et des usines qui flambent dans la nuit pour alimenter notre civilisation, tout en jetant sur elle les lueurs menaçantes que jetaient sur Rome les feux des armées barbares, campées à ses portes avec Alaric et Attila.
11 faudrait bien lui faire une place, à cette Rome, sans laquelle aucune représentation de l'univers ne se conçoit : il faudrait lui donner sa place naturelle, à la clé de voûte, puisque partout et toujours les sentiments les plus contraires, amour, crainte ou haine, contraignent tous les regards à s'élever vers elle. Et au centre, au sommet de la Rome qu'il résume et domine, l'homme que les yeux chercheraient alors même que l'artiste l'aurait oublié; l'homme extraordinaire qui parle en maître à ce globe, où il ne possède plus un arpent de terre, et qui s'en fait écouter. Tous les problèmes de vie et de mort qui empliraient l'œuvre de notre artiste, parce qu'ils accablent notre monde, occupent sans relâche la jeune pensée de ce vieillard; son esprit les remue, sa voix les discute. L'autre soir, aux premières heures d'une nuit obscure, j'étais perdu dans le labyrinthe du Vatican; arrêté dans la cour de Saint-Damase, au centre du colossal palais plongé dans l'ombre et le silence, je vis briller tout en haut une seule lumière, à une fenêtre des galeries supérieures. C'était la vigie qui cherchait la route du monde commis à sa garde, la lampe sous laquelle le pontife veillait avec sa pensée accoutumée : comment arrêter, retarder les barbares, à l'exemple de son prédécesseur Léon Ier, — mais en se jetant dans leurs bras? Il veillait sur cet autre problème plus difficile encore : comment
faire jaillir, avec son ancienne richesse, la source de vie obstruée, stagnante, d'où les ronces et les pierres accumulées par le temps ont détourné tant de lèvres qui ont soif? Je vois encore, lorsqu'il dit la vertu de cette source, le geste ardent de ces vieilles mains tremblantes, le beau geste du pécheur qui retire ses filets, avec la confiance qu'ils vont remonter remplis d'âmes. Et je pensais en l'écoutant à cet autre geste que je venais de revoir en bas, dans la Sixtine : au geste d'eifort du Créateur, quand il entreprend son premier, son plus rude travail, quand il divise la lumière des ténèbres. Le maître immortel des formes et des pensées a compris que l'effort était pénible, même pour le Créateur; il Fa marqué; après, il lui fait accomplir les créations ultérieures d'un mouvement facile et souverain.
Oui, la contemplation de Michel-Ange devrait slimuler un peintre à tenter cette évocation du présent, de ses angoisses et de ses grandeurs. Cela vaudrait bien les minutieuses études sur les effets du plein air. Cependant, l'œuvre serait incomplète, si elle n'encadrait pas l'humanité passagère dans un coin de l'éternelle nature. Rome donne aussi cette leçon. En cela encore, elle fait la chaîne. Sans faubourgs, sans transitions hideuses à ses portes, la noble ville baigne directement dans la campagne; elle y projette ses basiliques comme des forts avancés ; la campagne
allonge ses champs et ses ombrages jusqu'au cœur des ruines, qui revivent de sa vie. Au Palatin, où sous les lauriers odorants la grasse acanthe recouvre les chapiteaux qui l'imitaient, aux Thermes de Caracalla, où le verger d'un contadino pousse ses pêchers en fleurs dans les plus fiers débris de Rome, la nature donne la juste mesure des œuvres de l'homme et du temps dont il dispose. J'aime surtout les Thermes , au moment de l'année où j'achève d'y crayonner ces images. Sur les dalles où sonnèrent les pas des Césars, avril célèbre un triomphe toujours nouveau, toujours certain, qui fait oublier ceux des vieilles histoires. Les pousses du figuier annoncent l'approche de l'été , comme dit le Livre ; le sol est blanc de pâquerettes et de pétales neiges des amandiers. Les pariétaires fleuries pendent aux immenses arceaux. Sur le faîte de la montagne de briques, des nuées de corneilles mènent le vacarme de leurs noires amours. Quand ces oiseaux volent entre le soleil et les murailles, leurs petites ailes projettent du haut en bas de la paroi dorée de très longues ombres, longues comme les pensées prolongées là par de faibles hommes. Au ciel laiteux, une chaleur fondue rayonne des nuages qui montent de la mer, poussés par des souffles tièdes , humides , des vents qui semblent avoir ramassé , en venant de la Grande- Grèce, tout ce que l'homme a jamais laissé de
désirs sur les belles terres et les ruines immémoriales où ils ont couru. Oiseaux, arbres, plantes, tous ces êtres accomplissent leur œuvre de vie avec une joie calme et sourde , comme si nul n'était jamais mort, ici où l'on est tant mort.
La nature prodigue ses enseignements, mais non pas ceux qu'on est trop tenté d'entendre, depuis qu'on l'adore et la subit davantage. Elle ne dit pas : « Abandonnez-vous, tout est inutile, l'action et la lutte sont folles, je suis si grande et vous êtes si petits! » — Elle dit : « Faites comme la plus fugitive de ces fleurettes, comme tout ce qui est de moi; ignorant la fin pour laquelle je travaille, sacliant seulement que je dois continuer de créer, je continue, j'aime, je sers. » Armellini a raison, certainement l'homme n'est qu'une bulle d'air; mais au moment qu'elle traverse le monde, cette bulle doit en refléter les spectacles, retenir le peu de vérité qu'elle y recueille, s'imprégner de cette lumière et la rendre. — Tout ici, jusqu'à l'olivier qui me prête son ombrage, tout rappelle le conseil du sage et pieux Marc-Aurèle : « Il faut se conformer à la nature durant l'instant imperceptible que nous vivons; l'heure venue, il faut partir de la vie avec résignation, comme l'olive mûre qui tombe en bénissant la terre sa nourrice, et en rendant grâces à l'arbre qui l'a portée. »
Aricia, 15 avril 1S92.
LE
Je viens de relire les belles études de M. Gaston Boissier sur la fin du paganisme l. Si je devais en parler longuement, je redouterais une difficulté inévitable : la gêne qu'on éprouve à louer, comme il le mérite, un maître qui est de plus un ami très cher. La louange est justement commandée, moins encore par la science du professeur, si vaste, si bien digérée, que par la stricte équité dont ce libre esprit fait montre en une matière si délicate. Venant après tant d'écrivains qui ont traité ce grand sujet, M. Boissier n'a pas prétendu résoudre le problème historique et religieux. Il circonscrit ses recherches sur un terrain que nul ne peut lui disputer; il étudie la lente introduction de l'esprit chrétien dans les écoles,
i. La ft?i du paganisme, par Gaston Boissier.
les philosophies, la littérature du paganisme. Il nous fait assister aux progrès de la doctrine dans les esprits cultivés, au recul sous le règne de Julien, au triomphe politique avec Constantin. Le savant philologue signale les concessions du langage comme un des meilleurs indices du terrain gagné par le christianisme. Insensiblement , le vocabulaire païen s'élargit et se rapproche des idées juives sur la divinité; si bien que tel écrit d un champion du vieux culte laisserait parfois des doutes sur la croyance du rédacteur. M. Boissier nous intéresse, chemin faisant, à ces recherches accessoires; mais il ne s'écarte guère de son objet principal : l'évolution des lettres sous l'influence de la nouvelle foi. Il ne touche qu'incidemment aux autres effets de la transformation du monde; en exposant clairement ces effets, il garde une réserve prudente sur les causes. C'est marque de sagesse : les causes de ce changement île ciel sur l'univers, si radical et relativement si rapide, se dérobent aux explications de la science. Pour en deviner quelque chose, il faut recourir aux dépositions intimes comme celles de saint Augustin, dans les Confessions', et toutes les gloses ne diront jamais plus ni mieux que ce seul vers d'un fou de poète :
Une immense espérance a traversé la terre. La curiosité d'un esprit raisonnable devrait se
contenter des éclaircissements sur les faits, tels qu'on les trouve chez notre auteur et chez ses devanciers. Mais non; dès qu'il aborde ce prodige historique, l'esprit est sollicité à l'impossible, il veut scruter l'opération mystérieuse qui a changé les âmes. Qui de nous n'a essayé souvent de se représenter l'illumination d'un de ces fiers Romains, d'un de ces Grecs ingénieux, sacrifiant tout lepatrimoine intellectuel et moral des ancêlres, pour aller en chercher un nouveau dans l'assemblée ignominieuse des esclaves? Quels troubles du cœur et de l'intelligence pouvaient jeter un de ces hommes dans la folie de la croix? Le phénomène serait d'autant plus attachant qu'on le surprendrait à l'origine, alors qu'il est encore rare : vers la fin du icr siècle, bien avant l'époque de pleine décomposition où M. Boissier nous transporte. Je me laisse aller à l'imaginer. Mieux qu'une analyse fort inutile, mieux qu'une critique sèche et trop incompétente de ma part, cet essai rendra à notre maître le plus sincère des hommages, en montrant son livre excitateur de pensées, en lui rapportant l'inspiration des songeries nées sur ses pages.
Supposons — l'hypothèse n'a rien de tout à fait impossible — qu'un de nos élèves de l'école d'Athènes découvre, en fouillant les tombes d'Asie Mineure, un parchemin des premiers temps du christianisme : une de ces confessions dont le
ive siècle nous a laissé le plus illustre exemplaire, mais qui furent probablement rédigées plus d'une fois, à des dates antérieures, par des lettrés convertis. Le Journal des savants nous apporte des fragments de ce texte grec. L'histoire d'âme qu'on y retrouverait aurait sans doute des points de ressemblance avec la suivante.
A DAIYIARIS D EPHESE
Un jour peut-être, vous lirez cet écrit. Si vous le lisez, ne pensez pas que ma vertu ait faibli, au moment d'entrer dans l'éternel silence; ne croyez pas que la mort, avant de fermer mes lèvres, leur ait arraché malgré moi un souvenir qui voulait vivre, vivre à tout prix. Si vous le lisez, il vous faudra sans doute faire effort pour comprendre et vous rappeler. Mon nom repassera d'abord comme un bruit inconnu dans cet heureux tumulte où s'étourdit votre vie; comme un chant d'un soir ancien, qu'on écouta distraitement une fois ; on l'entend après des années et l'on demande : de qui ce chant dont je ne me souviens pas?
Un matin où vous serez lasse après les danses,
— on ne vous voit pensive qu'à ces rares instants,
— remontez dans le passé, tout le long- des visions enchantées qui ont empli votre jeunesse, et rap-
pelez-vous. Rappelez-vous une nuit de juin, déjà lointaine, qui vous trouva aux bords du Caystre, sur la plage où le fleuve se jette dans la mer. Gléon, le riche marchand de Smyrne, y donnait à ses amis une fête magnifique. C'était l'époque où les solennités de la Grande-Déesse rassemblent à Ephèse tous les oisifs de la Grèce et de l'Asie. Tous assistaient à la fête de Cléon: les changeurs opulents de Chypre et de Cos, les négociants de Lycie, les rhéteurs en renom d'Alexandrie et d'Athènes, les poètes de Sicile, les étrangers arrivés avec les caravanes de Perse et de Colchide, les tribuns des légions romaines et les familiers du proconsul. Les femmes étaient en nombre, les plus belles et les plus vantées de Smyrne, d'Ephèse, des Iles. Cléon avait fait venir le chœur célèbre des musiciens de Lesbos. Autour des nappes de pourpre, couvertes de fruits, de roses et de vins d'or, les esclaves agitaient des torches de résine. Ce fut durant quelques heures, sur le sable de la plage, sur les roseaux froissés du Caystre, un bruit joyeux et fou de voix, de rires, de chansons, couvrant les battements de la vague sur la grève.
Soudain les torches s'éteignirent. La grande Diane — je l'appelais encore ainsi — avait paru dans le ciel, au-dessus du mont Prion, radieuse, souveraine; elle éclaira par degrés la brume chaude de nos nuits d'Asie, flottante au flanc des collines ; ses fuseaux d'argent tombèrent sur le
fleuve et sur la mer. Le bruit mourut, comme si notre gaieté s'avouait vaincue par la sérénité des choses, plus puissante que la joie des hommes. Le silence de l'espace était doux, plein de vie : ce silence créateur de la nuit d'élé, qui laisse entendra le sourd travail des forces, l'éclosion des germes. De la terre et des eaux marines montait une ardeur d'amour, dansFair alangui par les senteurs des lauriers-roses du Caystre, des herbes amères de la montagne. Tout reposait, tout semblait arrêté, pâmé dans le bonheur d'être. On aurait cru même le pas du Temps suspendu, si de lents mouvements dans le grand calme n'eussent rappelé l'impitoyable; car tout mouvement le mesure et le rappelle. On songeait à lui quand passait le vol d'un oiseau nocturne, ou, sur l'horizon, une voile de pêcheur; et c'était mieux ainsi : les extases surhumaines nous seraient moins chères si nous ne les sentions pas nous fuir.
Ohî cette nuit! La nature a beau être prodigue, elle ne peut en avoir fait beaucoup de pareilles. Vous vous en souvenez, n'est-ce pas : il est impossible que vous l'ayez oubliée! Vous vous souvenez, quand une étoile monta entre les colonnes du grand temple et brilla tout à coup sur le faîte, comme un flambeau fixé sur l'attique du monument? Et quand cette barque approcha, les rames levées, d'où ruisselaient des gouttes de lumière? Et le souffle de vent qui vint du sud,
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un seul, une minute, si subit, si surnaturel, que nous frissonnâmes tous à son passage; et là-bas, au bout de la mer, par delà les derniers rayons brisés sur les derniers flots, ces éclairs d'orage qui s'allumèrent , et les rêves rapides qui palpitaient avec eux, des rêves qu'on n'a vus que là... Mais que je suis naïf! Un mot vous fera mieux souvenir, vous, femme : c'était la nuit où vous portiez cette tunique blancbe, en tissu de Sérique, sur laquelle vos cheveux blonds pendaient, liés par un seul fil de perles. Vous étiez appuyée au tronc d'un cyprès : Ton eût dit une des statues de la déesse adossées aux piliers du grand Portique. Vous vous plaisiez à rester dans l'ombre du cyprès, devinant qu'alors la clarté nous semblait venir de vous, plus que de la Diane là-haut. Et vous avez souri de contentement, quand un rhéteur de Chersonèse vous compara , dans son langage subtil, au miracle d'un champ de neige où onduleraient des blés d'or.
De jeunes hommes d'Athènes vous disaient des choses éloquentes; Zaleucos, le poète syracusain, vous récitait des vers; ceux qu'il fit pour vous devant les petites figures de terre cuite qu'on admire chez Cléon : chefs-d'œuvre des anciens coroplastes, trouvés par les ouvriers en défonçant de vieilles sépultures, lorsqu'on traça la nouvelle route de Thèbes à Tanagra. Yous
souvient-il des vers de Zaleucos? Ils se gravèrent dans ma mémoire, tant ils se rapportaient à vous.
S'ils ne vous ont pas vue, en modelant l'argile Où leur rêve divin se fixait sous vos traits, Comment les vieux potiers de Grèce et de Sicile Ont-ils dans les tombeaux laissé vos doux portraits?
S'ils ne vous ont pas vue, à quel corps juvénile Avaient-ils dérobé ces uniques attraits, Ce pur enchantement fait de grâce fragile, Ce geste harmonieux sous les voiles discrets?
Ils ne vous virent pas : la figurine antique Naquit entre leurs mains d un désir prophétique. Le lit des anciens morts engloutit cet espoir;
Muette, inanimée en sa blanche tunique, Vot-e forme attendit sous la terre hellénique : L'àme qu'elle implorait, Damaris l'a fait voir.
Vous écoutiez les hommages et les soupirs, vous aviez pour tous le même regard, ce regard rieur de vos yeux d'enfant qui disait : « Je ne vous crois pas, mais je crois à la vie, à ma jeunesse, à ma beauté! » — Moi, pauvre éludiant d'Egypte, je me sentais tout petit et très heureux. Assis dans les roseaux, le visage dans mes mains, je vous regardais, et je pensais au livre où il est dit : « Un souffle divin crée sans cesse le monde. » Je comprenais le philosophe, à ce moment, et je me répétais qu'un souffle divin créait le monde, là, autour de moi, pour moi, sans cesse. Enfin, j'étais très heureux, et je ne
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vous aurais point parlé pour tous les trésors do Cléon.
Les pécheurs avaient amarré leur barque dans le fleuve ; le Sicilien y entra, la détacha, et se laissa dériver au courant. Je le vois encore, debout, une ombre noire qui glissait sur ce rayon mouvant; il élevait sa lyre dorée, elle brillait comme s'il l'eût retirée du flot lumineux. Il préluda et entonna l'hymne de Sapho, rythmé par le retour cadencé des vagues, mieux que par les cordes de la lyre. La barque gagna la mer, s'éloigna, la voix du chanteur nous arrivait faible, voilée, comme du fond des eaux. Pour entendre encore, vous vous étiez presque couchée au pied du cyprès, la tête sur votre bras arrondi; un instant, vous avez paru sérieuse, visitée par quelque pensée ou quelque amour. Alors un tel flot de vie souleva mon être qu'il me vint une terreur bizarre : si tous les morts de la plaine d'Ephèse allaient surgir, ranimés par cette vie que je sentais déborder, prête à susciter des mondes? Ce flot passa; un abattement indicible lui succéda. Je ne voulais plus vous regarder; puis, je vous regardai, et j'entendis dans tout le ciel ce mot : mourir. Bonheur, souffrance, angoisse à coup sûr, toute mon âme défaillait sous une étreinte trop forte. Les heures s'écoulèrent; je me sentis renaître, quand le ciel blanchit à l'Orient entre les arêtes du mont Prion, quand les bruits du
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réel revinrent avec l'aube, les esclaves attelant les chars.
A ce moment passa un voyageur matinal, qui allait d'Ephèse au port. C'était un vieillard chétif et sordide, un de ces Juifs qui courent nos villes d'Asie , prêchant les choses que vous savez. L'homme traversa notre groupe, foulant de ses sandales poudreuses les pourpres déroulées et les fleurs mortes de la fêle. Son regard erra sur nos visages fatigués et s'arrêta sur moi ; il me toucha l'épaule, il dit : « Que fais-tu là? Lèvetoi! » Asservi par sa parole, je me levai, je le suivis. Deux fois, en m'éloignant le long de la grève, je me retournai : je voyais encore votre tunique blanche, toute pâle dans l'aube, sortir des roseaux et des lauriers ; j'entendais votre rire et les gais éclats des voix : « Pourquoi Silvanus suit-il le Juif? » Que j'avais peine à avancer dans le sable humide! Il me semblait que mes pieds s'y enracinaient , que des lambeaux de moi s'arrachaient pour revenir en arrière, vers vous. J'allais pourtant, une force me poussait sur les pas du Juif. Encore une fois, je tournai la tête : je ne vous vis plus. Je ne vous ai plus revue.
« Pourquoi Silvanus suit-il le Juif? » — Je vais vous le dire, en reprenant d'un peu haut. Cet écrit gardera à jamais mon secret, je l'espère. Qu'importe? Je me le raconterai mieux en imaginant que je parle devant vous. Le cœur, même détaché d'ici-bas et plein de choses sévères, s'ouvre plus volontiers sous le regard qui l'occupa. C'est la dernière lâcheté de la passion : bien forts ceux qui s'en défendent. Je me reporte d'ailleurs, en parlant ici, aux ténèbres d'esprit où je me trouvais naguère; pour me faire comprendre de vous, je rentre clans les pensées, j'emploie les mots d'autrefois. Je les renie aujourd'hui : j'en ai de meilleurs.
Je suis né en Egypte, je crois vous l'avoir dit jadis, d'un père gaulois et d'une mère phénicienne. J'ai grandi dans le tourbillon d'idées qui emplit Alexandrie. De bonne heure j'ai soulevé les voiles suspendus aux portes des rhéteurs; je
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me suis assis dans toutes les écoles d'Afrique et, plus tard, sous les chaires romaines. J'ai entendu nos maîtres fameux, ceux qui se contentent de belles paroles, et ceux qui cherchent encore des pensées. Tous leurs systèmes ont défilé devant moi, comme un vain bruit de sistres dans une bacchanale. On m'a enseigné Platon et Pythagore, Épicure et Zenon, les subtilités de la Gnose et les mystères de la vieille Isis; j'ai recueilli les leçons d'Épictète et le testament de Philon, j'ai pu comparer la sagesse grecque et la sagesse juive. J'ai vendu quinze ans de ma vie aux sophistes de toute doctrine, aux marchands de tout mensonge. Quand l'enseignement de l'un s'écroulait dans mon esprit, j'allais à un autre, avec l'invincible espoir de rencontrer la vérité; la nouvelle parole me charmait un instant ; un système harmonieux se dressait devant moi, édifice complet qui emprisonnait l'univers, la raison divine et la raison humaine. Bientôt, le monde extérieur ou ma conscience se permettaient un phénomène non prévu par le système : le bel édifice s'effondrait du coup. A travers ses pauvres ruines, je voyais encore une fois l'espace infini, peuplé de choses obscures, se dérouler éternellement. Je me consolais alors en me disant que je n'étais pas mûr, que la vérité m'attendait sans doute à ce sommet de la vie où l'intelligence, maîtresse d'elle-même, entre en pleine possession de la lumière. Heureuses les
années où l'homme peut se dire encore qu'il n'est pas adulte pour la vérité, qu'elle sera la surprise réservée à un esprit dans toute sa force.
J'atteignis ce sommet d'où l'on n'a plus qu'à descendre, la maturité de l'âge et de la raison; la vérité ne vint pas, mon espoir en elle prit fin. Une dernière fois , j'avais ramassé dans ma mémoire les leçons des philosophes, les explications des savants, tout l'héritage de ceux qui ont pensé avant nous ; avec tout ce que pouvaient me donner les hommes, j'avais essayé de concevoir ce qu'ils sont, ce qu'est le monde qui les contient. Sottise et néant! Mon grossier instrument s'était brisé sur les hommes et sur le monde, sur la machine incommensurable et fatale qui nous broie avec ses lois inconnues; ma misérable vue n'avait pas même pu descendre au fond de mon âme, pour y démêler cette complexité de sentiments et d'idées où je me débattais.
Vous diriez peut-être qu'il me restait les dieux : et vous souririez en le disant. S'il est encore, parmi les marins du port ou les artisans des faubourgs, des âmes heureuses qui sommeillent en rêvant de Jupiter et de Diane, vous les enviez la première; mais il n'est pas en votre pouvoir de partager leur quiétude. L'esprit une fois éveillé par le doute ne se reprend plus à ce beau rêve des dieux. Nos pères n'eurent point tort de les adorer; ils ont vécu, ces dieux, puisqu'il nous
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reste d'eux des marbres immortels; ils ne vivent plus, puisqu'ils ne peuvent plus nous consoler et nous faire croire.
Ah! ce sont choses étranges, notre temps et le monde tel qu'on nous Ta fait! Jadis la terre portait des peuples divers, jaloux de leur unité, repliés sur eux-mêmes, continuant à travers les siècles une œuvre définie. La forte main de Rome a pétri ces peuples, comme le sculpteur pétrit la glaise pour en former la statue; gens de toute race et de tout pays, de tout culte et de toute langue, Rome nous a mêlés dans son empire pour on ne sait quelle œuvre mystérieuse. Les grandes cités des trois mondes, Rome, Alexandrie, Corinthe, Éphèse, ne sont plus que des carrefours où s'assemblent et se heurtent le Grec, l'Africain, le Gaulois, l'Iduméen, le Scythe, le Perse. A ce contact répété, les diversités s'effacent, les langues se pénètrent, les traditions se communiquent, les esprits se fondent au même moule; d'un pôle à l'autre, un seul peuple se crée, prêt à écouter une seule voix, à marcher vers un seul but. — Vers lequel, je le sais maintenant.
Ce peuple est fait de matières viles et d'éléments subtils, de trafiquants et de rhéteurs, d'affranchis et de grammairiens, de soldats et de pontifes. Il jouit de la vie, riche et heureux en apparence, au cœur du monde, sur tous les gracieux rivages de la Mer Intérieure; il se rue au
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temple de la Yénus Pandémos, au marché où les navires déchargent les trésors des contrées fabuleuses; les intérêts, le plus solide lien de la pauvre humanité, circulent et préparent la voie aux doctrines. Le denier qui passe de main en main, du Juif au Grec, du Grec au Latin, leur laisse à tous une empreinte commune. De celte foule composite monte un bruit sourd d'idées remuées, le bourdonnement de vie qui emplit l'air au printemps, quand la nature refait la terre. Partout des chaires, des disputes, des recherches passionnées, d'audacieux efforts et d'immenses lassitudes de pensée; partout des âmes en suspens entre le passé et l'avenir. L'avenir! les moins perspicaces devinent qu'il apporte un secret pour remplacer ceux du passé. Oui, le monde est travaillé d'un secret. L'Egypte demande le mot à son sphinx, la Grèce à ses oracles, l'Orient à la kabbale, Rome aux livres de la Sibylle; tout le jour, dans Ephèse, vos amis sont penchés sur les formules magiques, sur les grammates des devins. Parfois, on entend un grand cri : un voyant a eu l'éblouissement de l'aube future. Le Juif a reconnu son messie, l'Egyptien a retrouvé l'Apis, le poète romain a entrevu le siècle d'or et le nouveau cycle qui naît. Misère! le crise meurt, le voile du temps retombe sur les choses qui peut-être existent déjà; car le temps n'est sans doute qu'un rideau qui se tire lentement, à chaque pas de l'homme, sur les
réalités cachées à nos yeux; demain existe comme hier; seulement, pour nos ridicules regards, demain est invisible et hier est perdu.
Dans mon long voyage à travers les erreurs humaines, j'ai cru un instant à la métempsycose; je pensais alors, en cherchant le châtiment réservé aux grands criminels, que ce devait être de revivre aux époques de transition , Est-il un pire supplice que celui de flotter dans le vide du temps, avec une moitié de son âme retenue au passé, une moitié entraînée vers l'avenir? C'est l'angoisse des nuits en mauvaise mer, quand le feu du port d'embarquement a disparu, quand on ne distingue pas encore le feu du port d'arrivée. Il eut été si doux de demeurer au foyer des ancêtres, sans inquiétude et sans trouble, aimant ce qu'ils aimaient, croyant ce qu'ils croyaient, content des vieux horizons et des anciens bonheurs ! Il serait si bon d'aborder au rivage pressenti, de s'enflammer pour la foi nouvelle, de s'endormir dans la certitude de nos fils, quand celle de nos pères nous a manqué! Mais rien : une saison ingrate, entre la Heur des croyances qui a péri et le fruit de la science qui n'est pas formé. Ce fut notre lot, à nous tous, voilà ce dont notre siècle a souffert; mon maître Philon nous comparait fort bien à cette génération d'Hébreux qui mourut au désert, avec le regret des beaux champs d'Egypte et l'espoir toujours déçu de la Terre promise.
Telle était la condition de mon âme quand j'arrivai au milieu de la vie, tourmenté par cette force qui pousse chacun de nous à faire œuvre d'humanité, qui s'irrite lorsque l'œuvre à faire n'apparaît pas. Autour de moi, des amis plus heureux la trompaient en s'adonnant à l'éloquence et aux arts. J'estimais pour ma part que c'étaient là de vains passe-temps; l'éloquence et les arts me paraissaient des moyens excellents pour servir une idée, insuffisants à la remplacer quand elle n'existe pas. Je quittai la molle Alexandrie, ses plaisirs énervants et les disputes de ses écoles : j'espérais trouver à Rome de plus viriles occupations. Rome ne m'offrit que les mêmes plaisirs, les mêmes futilités, le mensonge d'une grandeur évanouie. En d'autres temps, l'activité du Forum m'eût tenté : dans l'universel déclin des cœurs, il n'y a plus d'échos au Forum que pour les cris de la plèbe stupide ou pour la voix solitaire de César. Je voulus voir l'Asie et vos académies : je m'embarquai pour Ephèse, et je crus en y abordant rentrer dans Alexandrie, tant le monde de nos jours est partout semblable à lui-même. En Ionie comme en Egypte, je retrouvai les mômes dieux, les mêmes sophistes, les mêmes trafiquants accourus de tout l'univers, la même joie de vivre chez les insouciants, la même lassitude chez les philosophes, la même agonie du présent, la même attente d'une vie nouvelle.
J'ai ouï dire qu'on immolait jadis à la Diane de Tauride les étrangers que les hasards de mer jetaient à la côte de ce pays. La Diane d'Éphèse ferait-elle revivre cette coutume? J'ai pu le croire en rencontrant dans son temple le grand péril de ma destinée.
Quand je m'informai, près des amis de Rome retrouvés en Asie, des curiosités de votre ville et des nouveautés du jour, chacun m'interrompit avec le même nom : « Avez-vous vu Damaris, la servante de la Déesse, l'orgueil et le danger de l'Ionie? » — Je demandai qui était cette huitième merveille des terres grecques : les réponses se mêlèrent, âpres et vindicatives comme des cris de blessés. — « C'est une illusion blanche, légère et froide, que suit la foule et que fuient les sages; un être charmant et pernicieux, qui plaît à tous et que tous maudissent; un esprit ouvert à toutes
les clartés, et qui n'a peut-être jamais rien compris; un regard très doux, où nul n'a surpris la lueur de tendresse révélatrice d'une âme : rayon de la Diane nocturne, qui embellit tout et ne fait rien éclore. Il semble qu'il n'y ait pas de fête et de joie dans Ephèse quand sa grâce est absente; le malheureux se sent allégé rien qu'à la voir passer, et partout où elle passe, le malheur vient après elle. Elle fait blasphémer les dieux qu'elle sert. Qui entend sa voix inspirée se croit appelé aux grandes actions, aux hautes pensées; et son rire tuera toute vaillance, toute noblesse, toute bonté. Chasseresse d'hommes comme sa divinité, elle va distraitement, ramassant les cœurs aux plis de sa tunique et foulant aux pieds leurs meilleures vertus, sans savoir pourquoi, par passetemps ; pareille à l'enfant qui marche dans le blé mûr, cueille les épis et les égrène, pour occuper machinalement ses doigts. Les dieux l'ont créée en un jour d'ivresse comme une gageure, la faisant si riche ou si pauvre qu'au milieu de ce superbe monde, des beautés et des puissances de la vie, elle ne connaît, ne veut et n'aime qu'ellemême. On le sait, on le voit, mais l'énigme est irritante, et chacun court se faire déchirer par le sphinx. Elle a su désespérer jusqu'à nos devineresses et nos magiciennes, célèbres par leur art dans le monde entier. Les victimes de Damaris vont demander aux plus fameuses des philtres ou
des oracles : Vous aimez une vestale, dit l'une ; — une hétaïre, répond l'autre; et toutes deux ont peut-être raison. Mais à quoi bon vous parler, Silvanus? Allez au sphinx, ami, et revenez nous dire son mot, s'il ne vous a pas dévoré. » — Je me pris à rire, et je répondis qu'un fils d'Egypte ne craignait pas cette sorte de monstres. Je demandai qu'on me menât chez vous.
Notre premier entretien me laissa une impression exquise. On m'avait mal prévenu. Rien de troublant ni d'irritant en vous, bien au contraire. Ce je ne sais quoi de libre et d'enfantin qui est votre grâce ne met pas en garde tout d'abord ; le charme s'insinue sans brusque surprise, le regard est trop clair, trop gai, pour qu'on le juge profond ; on ne songe guère à se défier des imaginations légères qu'on voit courir sous votre petit front, à l'ombre des tresses blondes qui semblent faites pour caresser la rêverie, plus que pour enchaîner la pensée. Curieuse de toutes les choses de l'esprit, vous parliez d'art, de poésie, et votre parole maîtrisait bien plus que votre visage. Nos écoles, nos systèmes, nos philosophies n'avaient pas de secrets pour vous, aucun sophiste ne sait plus et ne dit mieux; c'était un enchantement de voir cette âme de poète sortir de ces lèvres d'enfant, grandir, emplir et dominer tout l'infini de l'idée. Un peu plus tard, je me suis demandé s'il n'y avait pas dans votre éloquence un joyeux
murmure de mots plutôt que le son sérieux de la réflexion; mais à la première heure, je ne cherchais pas trop de sens et de liaison à ces douces paroles grecques, qui coulaient, musique harmonieuse, comme un bruit de perles défilées tombant au hasard dans une coupe d'argent.
En voue qui' tant, j'allais errer sous les platanes au bord du Caystre, le ciel d'Asie était tiède, sa lumière éclatante; je pensais qu'on y devait bien vivre et que c'était sottise de s'attrister, quand ce bel univers nous gardait des surprises juste assez vives pour réchauffer l'âme sans la brûler. Il me revenait des vers de Théocrite. C'était tout. Il n'y avait là rien d'inquiétant.
Une aimable habitude me ramena chez vous. C'était si grand plaisir de vous entendre, les yeux brillants de curiosité, m'interroger sur les sciences d'Egypte, les rites d'Isis, l'universel marché d'idées qui se tient à Alexandrie. Vous parliez avec envie de la fièvre de savoir et de jouissances qui dévore les existences, dans ce foyer du monde oriental; vous prétendiez qu'il y avait encore place là-bas pour une Cléopâtre, votre héroïne préférée. La pente du souvenir, encouragé par vous, me ramenait insensiblement des choses générales aux aventures et aux rêves de ma jeunesse; je vous contais mes épouvantes dans les vieux temples, mes mirages au désert, l'ivresse des nuits embrasées sous les palmiers de la berge
du Nil, les journées passées au Phare à voir décroître les voiles en haute mer. Une à une, je rappelais près de vous les merveilles attendues de la vie, et leur fuite à tire d'aile devant le pas qui s'alourdit chaque hiver. Vous écoutiez, amusée et rieuse. J'ai cru remarquer plus tard que dans tous les entreliens, vous ne parliez que de vous et toujours de vous; mais au début, vous sollicitiez mon âme à sortir de son isolement. Elle s'ouvrait à vos questions comme un fruit mùr au soleil, elle se trouvait si légère après ces épanchements! Parfois je me reprenais, effrayé : je sentais peser la chaîne invisible qui se rive d'ellemême autour du cœur, quand il laisse dérouler devant une femme les anneaux cachés du souvenir. — Continuez, — disiez-vous alors; et je continuais : c'était si bon.
N'étais-je pas sur de moi? Dans mon dernier examen philosophique, j'avais décidé qu'il fallait être un spectateur désintéressé de ce monde, puisqu'il ne pouvait m'offrir ni une vérité satisfaisante, ni une action à ma taille; j'étais bien résolu à jouir de la pièce, sans jamais remonter sur la scène où grimacent les pauvres acteurs; je pensais que la curiosité peut être une suffisante raison de vivre. Vous approuviez cette belle philosophie, vous ajoutiez : Regardez mon jeu, je suis un des masques de la comédie, et je veux être applaudie par vous. — Comédienne, je crois
bien que tout bas vous répétiez la tragédie. — Je regardais, et bientôt l'écho douloureux d'une parole, l'attente de votre passage, le frisson ressenti à voir un autre près de vous, tout me disait que je n'étais plus libre. Je sortais fièrement : mes pas revenaient d'eux-mêmes à votre porte; je m'irritais contre eux, je leur commandais en vain, ils ne m'obéissaient plus, et je pouvais entendre le dur tintement des fers à mes pieds.
Mais pourquoi renouveler un récit qui ne vous apprendra rien? Pourquoi vous raconter la défaite que vous avez voulue et savamment préparée? Est-ce à moi de vous rappeler comment je suis tombé du premier enchantement à l'obsession, de l'obsession à la souffrance, de la souffrance aux suprêmes lâchetés? Yous dirai-je comme je vous suivais au Temple, au Portique, au théâtre, meurtri, perdu, avili dans la foule de vos adorateurs? Combien de fois je me jurai de fuir la froide statue, et comment un mot me ressaisissait, la banale assurance d'amitié donnée à vingt autres ! — Vous m'avez fait et vu sombrer, vous savez toute l'histoire de ce naufrage, à moins qu'elle ne soit déjà confondue dans votre mémoire avec tant d'autres semblables. Qu'ils sont loin, ces orages du passé, et comme je rougirais, si je pouvais croire qu'il en remonte une écume à mon cœur! Je ne sais en vérité pourquoi mon examen s'attarde à ces anciennes misères.
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Dès lors, aux heures des réflexions amères, le peu de raison que j'avais conservé me montrait ma perte inévitable. L'homme ne vit point par curiosité pure; créés pour l'action, chargés d'une âme qui veut se donner et nous tourmente tant qu'elle ne s'est pas donnée, nous essayons vainement de la tuer en nous : si l'idée lui manque, et le but élevé vers lequel tendre son elïbrt, elle se donnera, l'esclave née qu'elle est, à une misérable créature comme elle. Il faut servir et choisir un maître : qui ne Ta pas su trouver assez haut ira se vendre aux carrefours plutôt que de s'en passer. Par bonheur, mon vrai maître m'attendait à cette heure critique : écoutez comme il me reprit à vous.
Le grand cirque d'Ephèse s'ouvrait, ce jour-là, à tout le peuple d'Asie. De la base au sommet du vaste amphithéâtre, égayé par la vie heureuse et bruyante des multitudes en fête, montait un flot tumultueux d'hommes, une tempête de cris et d'appels, dominée par les rauques bâillements des bêtes. Du ciel ardent, à travers le vélum de pourpre, la lumière rousse tombait sur l'arène, ensanglantant de ses jeux les degrés de marbre, les visages attentifs des spectateurs, les parures des femmes, les robes des fauves, panthères et lions, qui attendaient le belluaire en tournant d'un pas ennuyé sur les dalles. J'errais dans cette foule, guettant là comme partout le coup de plaisir et de souffrance qui secouait tout mon être à votre entrée dans un lieu. Les servantes de la déesse apparurent sur les gradins réservés ; vous étiez assise au premier rang, vos doigts jouaient
avec vos colliers d'or. Comme toujours, dès que mes regards vous eurent rencontrée, le peuple, les fauves, les choses environnantes s'évanouirent pour eux; je n'aperçus plus que vous, je me détournai de l'arène, je suivis dans vos yeux, sur votre front, les scènes poignantes du spectacle. Ainsi je vis se peindre sur vos traits, comme dans le bronze d'un miroir, l'émotion du signal, l'élan furieux des bêtes mordant les grilles du podium, se rejetant dans le cirque et s'y entre-déchirant; puis la lui te des gladiateurs barbares, l'enlacement des corps nus et des glaives, la chute des blessés, le salut des vainqueurs; enfin, aux clameurs de la foule demandant les condamnés, l'entrée des malheureux qui se débattirent et succombèrent sous les griffes des lions. A l'animation croissante de vos regards, aux battements précipités de votre sein, je vis se prolonger l'horreur de la boucherie, grossir le charnier humain dans l'arène, croître l'ivresse du peuple, grisé parla vapeur de sang qui montait dans l'air chaud. En vous se résumait l'angoisse, la volupté féroce, le frémissement et le triomphe de ces dix mille spectateurs, absents pour moi.
Un torrent de pensée m'emporta loin du réel, comme il arrive dans les subites tensions de l'âme. Je rêvais. Les hommes et leur bruit s'étaient dissipés, illusions vaines. Vous restiez seule dans l'amphithéâtre, seule dans Éphèse, seule dans le monde. Je voyais en vous la suprême et fidèle
incarnation de ce monde, de ce siècle où j'ai vécu et que je m'efforce de comprendre. Forme de mon temps, tu m'apparaissais tout entière, égoïste et sceptique, élégante et cruelle , belle encore de tout le prestige des arts, des poésies, des gloires et des dieux du passé; riche en talents et pauvre de génie; morte à la vieille foi, crédule à tout le reste, étourdie d'un vacarme d'idées et de chimères d'où nulle pensée créatrice ne surgit; affamée de faux bonheurs et d'émotions malsaines, passionnée pour les tueries du cirque et les mensonges du théâtre, livrée aux histrions, à ce point que la loi romaine doit défendre à tes patriciens de les suivre en public; servile et soumise d'avance au caprice de chaque tyran, parce que tu n'as plus la force d'obéir au devoir; fière de tout comprendre, mais incapable de rien respecter; vaniteuse de ton luxe, indifférente à la misère, impitoyable à la faiblesse; ne demandant à la terre que de te porter gaîment jusqu'à la fin de la fête, fermant les yeux aux catastrophes que tu prépares à tes fils, méprisant le passé qui te valait bien et niant l'avenir qui vaudra mieux que toi ; folle journée, perdue pour l'histoire, abandonnée aux Grecs, aux eunuques, aux femmes, si bien que l'homme, se sentant inutile, croise les bras, serre les lèvres, et meurt sans agir ni parler.
Quand je revins au sentiment du réel, vous n'étiez plus là. Le peuple achevait de s'écouler par
les vomitoires. Dans l'arène, un vieillard recueillait pieusement les lambeaux d'un corps de femme, restes de la dernière victime des lions : une pauvre créature qui avait expiré sans un cri, sans agrément pour les spectateurs, tant sa mort avait été prompte, muette, presque inaperçue du public déjà lassé. Je rejoignis le vieillard dans l'avenue de sortie ; intéressé par son action, je le suivis jusqu'à l'extrémité du faubourg, où il porta son fardeau. Il entra dans une sorte de taverne; des hommes et des femmes l'attendaient dans ce bouge, gens de basse condition, la plupart Syriens comme lui. La nuit étant venue, ils allumèrent des lampes et récitèrent des prières sur les membres informes de la suppliciée. Leur psalmodie était joyeuse; à l'accent des voix, à l'expression des figures, je pouvais me croire dans la maison d'une fiancée, au milieu de ses compagnes qui la saluaient du chant d'hyménée.
Je cherchais à comprendre ce rite oriental. Ceux qui le célébraient m'aperçurent dans l'ombre de la porte et donnèrent quelques signes de crainte. Le vieillard vint à moi; dans les paroles qu'il m'adressa, le sentiment de la défiance luttait avec le désir de persuader, avec ce prosélytisme que je savais si ardent chez les novateurs juifs. Je les appelais ainsi par ignorance; l'homme me détrompa; quand mes promesses de silence et ma sympathie visible l'eurent rassuré, il me dit : —
(( Tu es chez les disciples du Christ : nous rendons les derniers devoirs à notre bienheureuse sœur, mise à mort pour avoir contrevenu aux édits de César en refusant d'adorer les idoles. » — Comme j'insistais pour être mieux instruit de leur doctrine, il m'engagea à le venir voir dans sa boutique de tisserand, hors la porte de Milet. J'y allai le jour suivant. La curiosité d'abord, un intérêt croissant ensuite, m'y ramenèrent à maintes reprises. Le tisserand me lisait les actes et les paroles du Christ; il commentait cette histoire avec des mots très simples, qui jaillissaient d'un cœur pénétré. Au début, je ne vis dans ces entretiens que l'occasion d'étudier une légende de plus, un de ces mythes asiatiques dont notre érudition s'amusait à chercher le sens, quand nous les entendions conter aux navigateurs sur le port d'Alexandrie. Le vieil apôtre devinait ma pensée ; presque illettré, il n'en suivait pas les circuits, à travers la multitude de notions contradictoires où elle se perdait; mais je sentais chez lui une sorte de compassion supérieure, comme celle d'un père qui entendrait déraisonner son petit enfant dans une langue étrangère, et qui, sans saisir le sens des mots, saurait pourtant que l'enfant déraisonne. Je commençais de m'irritcr contre cet ignorant, qui jugeait tranquillemont mon vaste savoir du haut d'une seule vérité. Je m'efforçais de l'embarrasser en lui proposant
des objections subtiles, celles dont j'avais appris le maniement dans les disputes de l'école ; elles traversaient cette âme limpide sans la troubler. Il se bornait à répondre : « Je ne comprends pas ces jeux de l'esprit; mais quels rapports ont-ils avec le Dieu qui nous enveloppe? Peux-tu expliquer comme notre Maître, en quelques mots certains, la vie, la mort, l'univers? As-tu le cœur content, la conscience pure, et une douce joie à la pensée de mourir? Sinon, toute ta science n'est que vanité. » Quelques années plus tôt, j'aurais baussé les épaules, si mes tbèses philosopbiques se fussent beurtées à tant de simplicité. Mais ayant reconnu la contingence de tous les raisonnements, le néant de tous les systèmes, j'étais prêt à accorder une valeur sérieuse aux idées les plus cboquantes pour ma raison, dès l'instant où je les voyais fournir un fondement solide à la vie. D'ailleurs la doctrine du Galiléen déroutait toutes mes habitudes de dialectique. Jusqu'alors, j'avais eu affaire à des argumentations pareilles aux miennes, qui forçaient mon esprit de plier pour un temps, en attendant l'heure où il rebondissait et découvrait le faible de son vainqueur. Je sentais cette fois que l'esprit s'escrimait dans le vide, bien au-dessous de ces affirmations hors de portée ; elles planaient sur les obscurs tumultes du cerveau, et descendaient chercher leur vérification au plus profond de la conscience. A toutes les grandes questions qui
tiennent l'âme en suspens, le tisserand répondait avec une petite phrase, claire et indestructible comme le diamant. Ainsi, quand je mettais le débat sur la morale, il l'arrêtait avec leur unique règle de conduite : « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit. » Et j'étais contraint de m'avouer que l'imagination la plus ingénieuse n'inventerait pas un seul cas où cette règle fût surprise en défaut.
Je voyais s'appesantir sur moi la domination de cet humble instituteur, et mon orgueil se révoltait. Un jour, j'eus le tort de lui faire sentir durement que ce dieu mis en croix et son enseignement populaire étaient peut-être bons pour la plèbe syrienne; mais je le défiai d'imposer jamais ces nouveautés ignobles aux fils de Rome et de la Grèce, gardiens d'un glorieux passé ; j'essayai d'ébranler son espoir en faisant briller à ses yeux la splendeur et la puissance de ce monde supérieur, qu'il ne soupçonnait pas. Le tisserand répliqua doucement : « Ce monde est condamné, précisément parce qu'il ignore les petits et les misérables, ceux que notre Maître est venu racheter de son sang. L'esclave dont vous jetez le corps au cloaque est un homme comme toi, le savant, un homme comme le proconsul, un homme comme César-Auguste; il est l'égal de tous devant Dieu. Tout ce qui fait votre fierté va disparaître, et notre règne va venir, parce que nous avons la
plus grande force qui soit sur la terre et dans le ciel. » — J'avais déjà cru comprendre, à certains discours de ces hommes, qu'ils nourrissaient le rêve d'un empire servile. Je demandai au vieillard de me confier ses prévisions sur la sédition future, sur le plan qu'adopterait un nouveau Spartacus. — «Je ne saisis point ce que tu veux dire, fît-il. Ceux qui recourent à la violence ne triomphent que pour un temps. Nous triompherons pour toujours, parce que nous souffrons sans résister. La souffrance acceptée, le renoncement de chaque jour, l'abnégation suprême du martyre, c'est en cela que réside la seule force invincible ; elle assure à nos frères le royaume du ciel et le royaume de la terre par surcroit. » — Ce jour-là, je compris qu'une idée nouvelle était entrée dans l'humanité. La force intrinsèque de la souffrance, montant lentement, comme les eaux arriéres d'un océan qui s'élèverait sans cesse et submergerait les plus hauts sommets, cette idée folle, née au pied d'un gibet, m'apparut à la réflexion une si prodigieuse découverte de l'âme, qu'il devait suffire de s'y tenir fermement pour bouleverser le monde et changer le cours de l'histoire.
Ainsi les leçons de l'artisan suscitaient en moi un homme nouveau. J'aimais chaque jour davantage l'initiateur : c'était faire la moitié du chemin pour le comprendre, pour aimer celui qu'il appelait son Maître. Quand je mesurais la révolution
accomplie dans mon intelligence, il me semblait que j'avais vécu un siècle depuis la rencontre du cirque. Tout ce qui m'avait d'abord paru ténèbres était devenu clarté d'aurore; tout ce qui me paraissait jadis clarté reculait dans une nuit lointaine. Mes anciennes idées, mises en déroute, ne se défendaient plus que sur quelques points isolés, mollement et à l'aventure, tournées qu'elles étaient par l'envahisseur. L'esprit se libérait : le cœur avait plus de lâcheté à rompre sa chaîne.
Je continuais de vous voir. Je retrouvais chez vous cette pensée usée que je dépouillais chez le tisserand. J'y retrouvais surtout les alternatives de joie aiguë et de morne accablement; après que je les avais subies, la paix qui émanait de mon ami me semblait tantôt insipide, tantôt bienfaisante. Vingt fois, aux mauvaises heures, je fus sur le point de me jeter dans ses bras, en le suppliant de m'arracher à vous, de me prendre, de me donner à son Maître. Puis, vos yeux me versaient l'illusion d'un rayon de bonheur ; tout l'ancien monde me ressaisissait à travers votre regard. Les mystères de la maison du faubourg n'étaient plus que la basse folie de quelques songe-creux ; la vie sensée, noble et belle, c'était la vôtre, la notre, celle des heureux. Le ciel de ces pauvres gens, un jour refuge contre vous, me faisait horreur le lendemain, sans vous.
Ces irrésolutions et ces déchirements durèrent
quelques semaines, jusqu'à la nuit de fête, sur la plage du Gaystre, où mon souvenir s'est attardé d'abord. Je vous ai dit ce que je ressentis pendant cette nuit ; le vieux tisserand et les Galiléens furent oubliés à tout jamais, je le croyais du moins; le jour ne devait plus se lever sur une pensée qui ne fût pas pour vous. Pourquoi je tombai, quand il se leva, de l'ivresse dans le désespoir, pourquoi je bénis l'apparition de mon sauveur et comment une puissance inexplicable m'attacha à ses pas, ne me le demandez point; ce sont là des renverses de l'âme dont le secret nous échappe, ce n'est pas nous qui décidons notre destinée à de pareilles minutes. Je sais seulement que j'obéis comme un automate quand, à notre arrivée sur le port, mon guide me dit : « Viens; je t'apporte la paix, je t'emmène dans la paix » ; — quand il me poussa sur un bâtiment qui levait l'ancre et faisait voile pour Anlioche. Je n'ai qu'une mémoire confuse de ces journées en mer, j'ignore quel en fut le compte; il m'en resta longtemps la sensation d'une chute dans le vide, d'un abattement secoué de révoltes, calmé par la bonne parole qui descendait sans relâche de la bouche amie. Je ne retrouve des souvenirs précis et apaisés qu'à partir de notre débarquement à Séleucie, et surtout à partir de ma présentation à l'église d'Antioche.
...Aujourd'hui, catéchumène depuis trois années, je relis avec confusion ces aveux, tracés à l'instant douteux où je dépouillais péniblement le vieil homme. Comme il me tenait encore! Tout est duperie ou mensonge dans les lâches complaisances de cet écrit, tout y est infecté par la lie d'un esprit orgueilleux et d'un cœur empoisonné. Je l'avais recherché pour l'anéantir, cet écrit de perdition : non, je me ravise, je le garderai pour me remémorer ma honte; et aussi parce que le Seigneur peut en faire un instrument de salut pour une âme.
Mon père spirituel disait bien : il m'a emmené dans la paix, dans la lumière. Mes yeux, à peine dessillés lorsque j'abordai en Syrie, se sont ouverts à la vraie clarté. Je ne regrette rien de mon inutile et douloureuse vie d'autrefois; ni les arts et l'éloquence, jouets de l'âge mûr qui succèdent aux
jouets de l'enfant, tout aussi puérils que ces derniers pour le serviteur des vérités éternelles; — ni le savoir humain, dont les arguties ont retardé en moi l'action de la grâce : misérable savoir, qui ne fournit pas les seules connaissances nécessaires à la félicité; — ni ce que vous appelez l'existence honorable et glorieuse, parade où les esclaves du péché se déguisent en hommes libres. Qu'il y a plus de vraie noblesse et de liberté dans l'humble société des chrétiens! C'est le beau nom que notre église d'Antioche a consacré la première, tout récemment, et qui désignera désormais la multitude croissante des disciples du Christ. Rien de touchant comme notre communauté de frères et de sœurs, image terrestre de la cité céleste où nous aspirons. Chacun apporte les fruits de son travail au trésor de tous, l'aide de son cœur aux peines d'autrui; de même, à l'église, les âmes les plus riches donnent aux autres le réconfort de la parole, le surplus de leurs mérites spirituels. x\u lieu de servir une idole à laquelle vous ne croyez plus, que n'êtes-vous parmi nous, Damaris , prêtant avec nos diaconesses votre ministère à l'autel?
Je ne veux rien celer; il y a dans la communauté des faiblesses, des tiraillements, parfois des divisions et des scandales; on se demande avec appréhension ce qui subsistera de ces beaux commencements, quand le petit noyau d'élus deviendra
un grand peuple, quand il se rapprochera des rudes sociétés humaines. Mais si les chrétiens ne sont que des hommes, le principe qui les réunit est divin. Au choc de ce principe, votre monde tomhcra en poussière. Je partage aujourd'hui la foi de mon instituteur : nous triompherons sur la terre comme dans le ciel, nous, les méprisés, parce que nous avons introduit dans l'univers les grandes forces nouvelles, la charité, la souffrance acceptée; c'est-à-dire le don perpétuel de soi aux autres et à Dieu. Vous viendrez tous à nous, parce que nous avons une foi et un espoir, et que vous n'en avez plus. Vous viendrez à nous, parce que vous nous persécutez et que nous nous laissons faire : la loi de justice veut que tout persécuteur soit finalement la victime de sa victime. Depuis que je suis ici, plusieurs d'entre nous ont courageusement témoigné. Le dernier fut mon cher maître, le bon tisserand. Comme on le conduisait au prétoire, il m'embrassa et me dit : « Notre sœur d'Éphèse a déjà souffeit pour ta rédemption, tu ignorais que cette inconnue travaillait pour toi, le jour où je t'ai rencontré au cirque; je vais achever son œuvre et la mienne, Silvanus, afin que tu deviennes digne d'être initié aux mystères. » — Je n'osais pleurer : il paraissait si heureux de mourir! Pourvu que sa promesse se réalise bientôt! Les anciens veulent m'éprouver encore, et je les comprends. On a tant de peine à
entrer dans les sentiments d'un vrai chrétien, quand on a longtemps dédaigné les simples et vécu pour soi. Peut-être ne pourrons-nous jamais nous refaire l'âme requise par le Christ, nous qui avons emporté du siècle l'indélébile orgueil de la raison et l'insondable pourriture du cœur. La raison, ou ce que j'appelais de ce nom usurpé, je crois bien avoir dompté ses révoltes; le cœur serait-il plus difficile à vaincre?
Il m'effraye encore. A défaut de l'initiation aux mystères, je me surprends parfois à désirer le sacrement suprême, le martyre. Mais qu'y a-t-il au fond de ce désir? Si j'ai gardé cet écrit, que je voulais, que je devais détruire, c'est dans l'idée qu'il pourrait vous parvenir un jour, Damaris, purifié par mon sang; c'est avec la confiance qu'il serait alors un instrument de salut, et que vous vous laisseriez toucher par la grâce. — Oui; mais ne se cache-t-clle pas sous le souhait du chrétien, l'inguérissable envie d'occuper un instant encore la pensée qui nous oublie? Oh! qu'il est malaisé de descendre dans les plus secrets replis de sa conscience! Peut-être vaut-il mieux n'y pas descendre. Si l'on trouvait une plaie vive au lieu de la cicatrice espérée! — Non, je ne crains rien de tel : et ce sont là de ces tentations du scrupule où le Démon nous induit, quand il n'a plus pouvoir sur notre cœur. Si j'ai le bonheur de marcher au martyre, je murmurerai pieusement votre
nom dans une prière, Damaris; vous recevrez ce testament sanctifié; et s'il est plein de votre souvenir, c'est pour mieux vous forcer à entendre la voix du chrétien qui vous convie dans la Jérusalem céleste. Vous l'entendrez, quand avec cet écrit mon sang sera sur vos mains. — Mon sangsur vos mains... Non, mieux vaut en rester là et jeter ce roseau : chaque fois que mes doigts le reprennent, il en tombe des mots qui les font trembler d'épouvante. Je cours à l'assemblée, où Ton trouve la paix et la joie du Seigneur; où, selon notre sublime doctrine, les purs, les forts, dispensent charitablement leur force au faible Silvanus...
Il serait superflu de pousser plus avant la traduction, si quelque fouille nous rendait le manuscrit du testament de Silvanus. Ces fragments suffiraient aux historiens pour l'étude que nous avions en vue.
15 mai 1892.