‹ Heures d'OmbrieChapitre 3 sur 8 · DU GIARDINO DI FRONTE · texte numérisé non relu

DU GIARDINO DI FRONTE

¥ E Giardino di Fronte, balcon accroché à la montagne qui s'élance au-dessus de la vallée comme l'éperon d'un navire sur les flots, est la merveille de Pérouse. Presque toutes les cités de Toscane et d'Ombrie ont ainsi des terrasses admirablement situées d'où l'on domine la plaine et qui, plus que pour l'attaque ou la défense, furent choisies pour la joie des

yeux. Sans frais, les Italiens surent s'offrir des spectacles infiniment variés. Allégresse des matins, splendeurs des pleins midis éblouissans, violence ou douceur des crépuscules, ils connurent toutes les magies de la lumière. Si loin qu'on soit encore de la Grèce, on comprend déjà les adieux à la vie des héros antiques. Sous ce ciel d'un bleu moins intense mais aussi pur que celui d'Athènes, ce qui, plus que tout, doit attrister, c'est de songer que l'on ne verra plus la radieuse clarté du jour ; et l'on ne serait point surpris d'entendre les pauvres auxquels on fait l'aumône vous remercier avec l'admirable souhait des mendians de Corfou : « Puissiez-vous jouir longtemps de

VOS yeux ! » Les peuples septentrionaux, quand ils s'effraient de la mort, pensent au néant, au non-être, à la disparition de leur personnalité morale ou intellectuelle ; ceux d'ici regrettent surtout le bonheur de vivre, de respirer sous le soleil, la joie d'aimer et d'admirer qu'ils ne connaîtront plus.

C'est à l'heure fuyante du crépuscule que j'aime à venir rêver dans ce jardin, quand le ciel est déjà d'un bleu très doux, presque laiteux, de la nuance adoucie -des violettes de Parme. La vallée ombrienne s'enfonce entre la double chaîne des Apennins et des collines qui dominent le Tibre. Les montagnes vont en se resserrant et forment un de ces fonds im-

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précis et flous qu'aimait Léonard. Les villes s'estompent dans les lointains, sous la légère brume qui monte du sol surchauffé. Des buées roses s'accrochent aux oliviers, se nouent aux cimes des cyprès. Pourtant l'on distingue encore les méandres du fleuve, les toits de la Portioncule et de Bastia, la blanche Assise au flanc du Subasio. Et je devine même, tant ce panorama m'est familier, Spello, Foligno dans la plaine, Montefalco au sommet de son pic et. derrière la colline de Bettona, la Rocca de Spolète et son bois de chênes verts.

La chute du jour accroît encore la spiritualité de cette terre que Dante appela <( le jardin de la Péninsule » et Renan

u la Galilée de l'Italie. » Aucun autre spectacle de nature ne peut donner la même impression de douceur et de grandeur. Que d'heures déjà j'ai vécues sur cette terrasse ! Je n'en sais pas de plus belles. D'autres furent plus éclatantes ou plus voluptueuses : celles-ci sont les meilleures. Devant cette vallée où tant de civilisations se succédèrent, où tant de siècles d'histoire laissèrent leurs traces, où la religion et l'art trouvèrent leurs plus pures expressions, il semble que toute sensation s'avive, que toute pensée s'ennoblisse. Autant de bourgs dans la plaine ou sur les coteaux, autant de noms glorieux et d 'œuvres illustres. En oubliant même Pérouse — où naquit et

grandit toute une école, où travaillèrent les Pisano et l'Angelico, d'où sortit le Pérugin, où étudia Raphaël — voici Assise avec Cimabue et Giotto, Spello et ses Pinturicchio, Trevi et ses Spagna, Spolète et ses Filippo Lippi, Montefalco et ses Gozzoli. Les yeux errent du vieux Tibre au Clitumne sacré, du Topino chanté par Dante aux toits de la Portioncule, des collines du Trasimène aux murailles de Spolète où régna Lucrèce Borgia. Du haut de ce même belvédère, les Pérugins virent passer les cohortes étrusques et les légions de Flaminius, les foules qui suivaient saint François et les armées des papes et les soldats de Napoléon : vraiment l'on pourrait graver sur

ïe petit portique qui se dresse sous les chênes verts du jardin, une inscription analogue à celle d'une des portes de Sienne : Cor magis tibi Scna pandit.

A mon arrivée, quelques personnes étaient assises sur les bancs de pierre et, le Baedeker à la main, cherchaient à reconnaître les villes ou à suivre le cours du Tibre qui se perd au milieu de la verdure et des champs. Mais, la nuit tombant, elles sont parties. Seul un vieillard est resté et se promène de long en large, tenant par la main une petite idiote qui balbutie d'une voix monotone des mots sans suite...

Peu à peu l'obscurité s'étale. L'heure virgilienne commence. Les collines sem-

blent se rapprocher et former un cercle plus étroit autour de la plaine. Les montagnes s'infléchissent, enferment les vallons dans leur ombre, s'enveloppent de brume. Une cloche sonne tout à côté au clocher de San Pietro, grêle et fêlée, et semble, suivant la mélancolique expression de Dante, <( pleurer le jour qui se meurt. » Le vent de tramontane se lève, aigre et froid. Je rentre rapidement par le Corso Cavour désert, laissant derrière moi la petite idiote dont la voix lamentable me poursuit...

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