‹ Heures de philosophieChapitre 24 sur 102 · CCLXXVIII · texte numérisé non relu

CCLXXVIII

Hospitalier! quel esprit clairvoyant voudrait l’être, s’il n’était soutenu par la philosophie! Croyant n’accueillir que des amis, combien d’esprits dénigrants n’introduit-on pas dans la place! Par manque de tact, ils abusent de la liberté que votre bonté leur octroie. Vainement les priez-vous de s’asseoir, pour les tenir sur leur siège, en face de vous : ils vous échappent, pour se promener en vos appartements. En moins d’un demi-jour, ils se font de la maison, s’accoudent à votre table, vous versent à boire, rechargent votre feu, furettent à vos cloisons, et sonnent vos serviteurs. Arrive un étranger vous faire visite, ils s’emparent de la conversation, et vont même jusqu’à vous couper la parole à tout propos. Ne se respectant pas, comment estimeraient-ils celui qui les accueille? Leur curiosité seule vous les a amenés. Vous n’existez point personnellement; il n’y a chez vous qu’un spectacle pour leurs yeux : des tentures et des meubles à examiner. Bien heureux devez-vous être qu’ils les aient trouvés jolis, vos objets! Il est toutefois regrettable que vous ne possédiez point leur science, pour apprécier, comme ils savent le faire, la valeur

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de votre bien. Eux seuls, semble-il, avaient mérité d’être nés dans le milieu où le sort aveugle vous a placé !

Je le vois s’enflammant dans la discussion. Que prétend-il vous prouver? — Qu’il a raison. — Comment s’y prend-il ? — Il bondit sur des textes, anciens et modernes, désorientant toute réflexion par des citations disparates. Jamais le moindre aperçu général! Vous montrez-vous démocrate? — Et 93!.. Catholique? — Et Philippe II!.. Protestant? — Et le fanatique Calvin! — De telles objections doivent fermer la bouche. Osez encore lui dire qu’il n’a pas trois fois raison! A moins que vous ne trouviez plus sensé de lui accorder un certificat de bonne mémoire ?

En voulant se montrer savant, toujours et partout, on prouve sa déraison. On discute, on argumente, on se dépense en paroles, cessant ainsi de paraitre un homme, pour ne plus sembler qu’un livre en fièvre qui bavarde. Le non hls locus est d’une application fréquente. Pourquoi cet homme s’en revient-il si fier d’une réunion de jeunes gens où il parla trois heures durant de l’astronome Tycho-Brahé et d’une planète incendiée? Parce qu’il a pris pour attention respectueuse ce silence qui n’était que la marque de l’ennui de l’auditoire. — Les oiseaux gazouillent dans les jeunes taillis, et l’arome des plantes sauvages circule dans l’air tiède; cependant, au fond de l’allée de tilleuls, deux hommes se chamaillent, et leurs gestes hargneux font envoler les fauvettes de leurs nids. — Les infortunés, enfermés dans la chambre obscure des temps préhistoriques, aveugles au splendide spectacle de l’heure présente, ils s’exaltent au sujet de la salamandre de Cuvier et de la parabole d’une mâchoire fossile.

Que d’esprits lettrés montrent leur étroitesse par cette prétention qu’ils affichent, d’acquérir pour eux et leurs descendants l’omniscience ! Ils ne se rendent aucun compte des forces de la pensée humaine, n’a^-ant pas commencé leurs travaux scientifiques par l’étude de l’homme. On les plaint, en s’étonnant de leur naïve confiance. On croit voir de pauvres étourdis se jeter à la mer pour la traverser à la nage.

Il y a plus d’un pédantisme. Le propriétaire, comme le demisavant a le sien : il se rengorge en son domaine, et trouve sujet d’orgueil en chaque motte de terre qu’il y a fait remuer: — Voyez ces chemins en méandres, ces canaux, ces quinconces : avant moi, ils n’existaient point. V’oyez ce petit acqueduc, tout de pierres ciselées : c’est sur mes plans qu’il fut exécuté. Goûtez de cette eau de source; elle est délicieuse, et la meilleure des alentours : un simple calcul m’a amené à la découvrir. Vous n’avez pas vu mes corymbifères, qui sont sur cette montagne ? Couronsy, que je vous les montre : ils sont exotiques, et ramenés des Indes par mes ordres. Et de mes cucurbitacées, que dites-vous? Je vais vous en faire l’histoire... On voudrait échapper à ce despote pour admirer en paix les beautés de son parc : c’est à travers ses yeux que le propriétaire vous oblige à voir la nature. Fort heureusement, on a aperçu, chemin faisant, une brèche au mur d’enclos, devant laquelle on tire sa révérence au maitre de céans, pour aller goûter une lieure de repos en la forêt voisine.

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