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Enfin l’homme de quart a lancé le cri : « Terre!»
C'est le but du proscrit, l'espoir du prolétaire
Qui, vers l'Ouest poussé par un destin fatal,
Fuit pour toujours le ciel de son pays natal.
Terre ! Ce mot magique a remué la foule
Qui sur le pont tantôt désert, malgré la houle,
Se rassemble, se presse, et d’un regard ardent
Sonde les profondeurs du brumeux Occident.
Ce continent nouveau qui sur les flots se lève 4
Et monte à l'horizon, tous l'ont vu dans un rêve :
Aussi la foule, à l'heure où le couchant rougit,
Salue avec transport la plage qui surgit,
Amérique ! Amérique ! 6 terre libre et belle
Sur qui le ciel sema tous les dons de Cybèle,
Terre où naît, méprisant l'or des vieux écussons,
Une race géante : où de grasses moissons
Un
Que le ti vail nourrit et que la paix féconde ; Terre de l’industrie et de la liberté,
Nourricière du pauvre et du déshérité,
Qui reçois dans ton sein, Ô bienfaisant asile,
Le peuple qu’on Pressure et l’homme qu’on exile ! Amérique ! Amérique ! 6 sol vierge et fécond Qu’à travers la distance avait rêvé Colomb,
Terre où — moisson étrange—on voit toutes les races Renaître de ton sein et peupler les espaces ;
Pays des monts altiers et des fleuves géants,
Des lacs que l'œil trompé prend pour des océans j
Eden du monde entier, terre libre de chaines,
O° ’-- nennles nouvsaux remplacent les vieux chènes ;
De)... où les flots toujours croissants
Vont fo... sur tes bords des empires puissants.
Là-bas dans le Far-West sont des plaines fertiles
Où naissent les hameaux, où surgissent les villes :
Essor prodigieux, l'aigle républicain
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Ondulent dans des Champs, futurs greniers du monde,
Embrasse dans son vol le sol américain, Tandis que vers le Nord le lion britannique, Près du voisin jaloux devenu pacifique, Contemple avec orgueil l’un et l’autre océan
Et jusqu’au pôle a mis sa griffe de géant.
Du vieux monde affamé c’est la Terre Promise : Les rives de l’Escaut, les bords de la Tamise, Les champs de T'obmbardie et les plaines du Rhin Fournissent leur tribut au nouveau suzerain.
Ici pour oublier leurs anciennes disputes
Et le jeu meurtrier de leurs sanglantes luttes,
De l’ancien continent trois grands peuples rivaux Poursuivent dans la paix leurs immortels travaux ; Et dans le noble effort de leur triple génie
La superbé Albion, la blonde Germanie
Et la Gaule héroïque ont sur ces bords lointains Oublié leur fierté sans mêler leurs destins.
Terre, ce sont les bras oisifs de l’ancien monde,
La sueur du proscrit qui te rendent féconde.
Décimé par le fer, grevé par les impôts, Ne lui promets-tu pas l’aisance et le repos ? Kegarde ! C’est vers toi que court ce grand navire. Il ne t’apporte pas l'or pur ni le porphyre,
Ni du midi vermeil les tissus opulents ;
Seul, un peuple en haïillons se presse dans ses flancs.
Comme un troupeau qu’on parque ils sont là près de mille ;
L'intimité du bord n’en fait qu’une famille, Argonautes nouveaux, par de là l'horizon
Ils croient voir briller l'or qui séduisit Jason. 1’Amérique est pour eux la nouvelle Colchide ; Des vallons embaumés de la blonde Floride Aux rivages déserts du sombre Labrador
Ces malheureux s’en vont chercher la Toison d'or !
Du vieux monde fuyant la lutte fratricide,
D'où viennent-ils ? Des docks de la bruyante Clyde,
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Vont-ils, tentant les flots du superbe océan,
Chercher un gîte aux bords de quelque lac géant ?
L’Irlande aux verts côteaux est-elle leur patrie ?
Viennent-ils du midi, de la rive fleurie
Que baigne avec orgueil le Tage au flot profond,
Ou l’Arno paresseux, le Tibre vagabond ?
Vont-ils troquer, enfants du Pays scandinave,
Leur robuste métier pour un travail esclave ?
Marins de Saint-Malo, paysans du Béarn,
Vont-ils, laissant les bords de la Manche ou du Tarn,
—Reprenant le passé—retrouver presqu’au pôle
Les colons oubliés, fils de l’ancienne Gaule ?
Non ! Car l'aigle qui plane au grand mât tristement
Nomme au vaisseau qu’il croise un navire allemand.
Ce fier pays hanté par l'esprit de conquête,
Vrai cauchemar pesant sur l’Europe inquiète,
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nd.
Ce pays de guerriers fatouches et pillards
N'a pas encore assez, France, de tes milliards. Ironique destin ! la puissante Allemagne
Qui sur le Rhin rêva les jours de Charlemagne, Et mire dans ses flots ses drapeaux triomphants, Voit fuir de leurs foyers ses robustes enfants. Oui, ceux qu'a réunis la haine de la France, Bavarois et Saxons qu’une même espérance —Voir la Gaule écrasée—a rués sur Paris,
Par la sombre misère aujourd’hui sont proscrits. Ces fiers soldats, l'orgueil de l’invincible armée, Loin du pays natal s’en vont, troupe affamée, Fuyant de lourds impôts et de plus lourdes lois, Au pays de Chactas rêver à leurs exploits.
Ce vainqueur arrogant qui jadis faisait boire Son coursier dans les eaux Surprises de la Loire, Fuit la patrie et va, près du‘ Meschacébé,
Sans honte demander, sur la glèbe courbé,
Du pain car il a faim, et la paix, car la guerre,
Minotaure moderne, a décimé naguère Les familles en pleurs et les foyers en deuil,
Et fait de la Champagne un immense cercueil.
Bourreaux de la Lorraine, oppresseurs de l’Alsace, Ils ont des bords du Rhin proscrit toute une race, Et Metz sanglote encor, Strasbourg est frémissant, Et Sédan veut laver sa honte dans leur sang.
Ils ont, malgré la nuit, VU rayonner la France,
Se relevant sereine et pleine d'espérance,
Et cachant dans les plis de ses nouveaux drapeaux Un mot qui les effraie et trouble leur repos.
O Germains, l'herbe à peine a poussé sur vos tombes Que vos fils prévoyant les sombres hécatombes De la lutte à venir, dans un pays lointain
En foule vont chercher un paisible destin.
Ils s’en vont soucieux ; le vaisseau les emporte, Vieillard aux cheveux blancs ou jeune fille accorte Qui peut-être là bas laissa, le cœur troublé,
Un amant dans l’armée, un ère mutilé....
Is s’en vont soucieux. Ah ! plus d’un sombre drame
Se lit dans tous ces Cœurs ulcérés, Plus d’une âme E
xhale un long sanglot trop longtemps contenu j
, Car ce pays lointain pour eux c’est l'inconnu.
| C’est l’inconnu qui s'offre avec tout son mystère ; De travaux à poursuivre ou de douleurs à taire, De fortune à tenter dans ce vaste pays
ui va bientôt araître à leurs yeux ébahis, P M
ais ce sombre inconnu POUr eux vaut mieux encore
£ Que la guerre qui tue ou l'impôt qui dévore. Aussi ces exilés, courbant leurs fronts altiers, bes Plutôt qu'être soldats sont prêts à tous métiers.
Pourtant de bien des yeux, faiblesses fugitives,
S’échappent, dans la nuit, quelques larmes furiives ;
Plus d’un cœur, s’est gonflé, car plus d’un souvenir
Vers les champs délaissés les a fait revenir ! C’est qu’on quitte à jamais une terre chérie, Et, malgré les impôts, c’est toujours la patrie
Qu’'onne voit plus des yeux, mais
qu’on porte en son cœu r,
Comme un dernier débris de son premier bonheur.
Car malgré les soucis du foyer domestique,
L'homme prend tôt racine à la chaumière antique,
Et l’on quitte toujours le cœur plein de sanglots
Le toit qui nous vit naître et le modeste enclos,
Témoin des premiers jeux et des jeunes années.
Ah ! quand le tourbillon des folles destinées
Sans pitié nous emporte à travers l'avenir,
Le seul bien qui nous reste est de nous souvenir !
Terreneuve aux tons bleus que le couchant décore
Comme un frêle ruban de vapeur que l'aurore
Suspend, superbe artiste, entre l’onde et les cieux,
Fait battre tous les cœurs et fixer tous les yeux.
Déjà, malgré la nuit, le détroit de Belle-Isle
A l'avant se dessine, et le vaisseau qui file
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Approche avec lenteur de ces sombres rochers, Nid des oiseaux de proie et tombeau des nochers. Pour guider le vaisseau qui lutte dans la brume La cloche sonne au loin et le phare s'allume,
Le navire y répond Par son sifflet strident.
O golfe, 6 vaste golfe au flot toujours grondant,
O l'immense estuaire où se perd le grand fleuve, Que ton onde soit calme ou que le vent la meuve, Le regard ébloui de ta sombre grandeur,
En vain cherchant tes bords, admire ta splendeur. Tu berces le vaisseau sur tes vagues hautaines,
Et quand du jour qui naît les lueurs incertaines Ont glissé sur les eaux de l’abîme béant,
Le marin croit vogüer Sur un autre océan !
La rive a disparu ! Sondant en vain l’espace,
Le regard ne voit rien qu’un goëland qui passe,
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Traversant l'horizon de son vol fatigué.
Enfin l’homme de quart, le soir a distingué
La changeante lueur d’un lointain sémaphore.
Un seul cri fend les airs : Voici la terre encore !
C'est l’île des sanglots, la sombre Anticosti Qui surgit. Le navire a soudain ralenti
Sa course ; alerte à bord ! Chacun sur le qui-vive
Voit l’ombre de Gamache errer sur cette rive.
Puis dans le lointain bleu, vers le sud, s’est dressé Cet étrange granit, le rocher de Percé,
Arche immense où la mer jusque là sans servage
Vient resserrer ses flots pour atteindre au rivage,
Fantasque monument, dont les vastes arceaux
Disent de l’océan les terribles assauts.
Enfin, le fleuve immense a reçu sur son onde Le navire emportant les pleurs de l’Ancien-Monde.
O géant, tu pourrais dans tes flots écumants
A jamais engloutir tous ces blonds Allemands
Et venger d’un seul coup, ô suprême hécatombe !
La
le.
Ceux qui, Tu pourrais, sans pitié pour leur folle terreur,
Offrir cet holocauste à leur jeune empereur... Mais non, tu restes calme, et ta vague docile Doucement bat les flancs du navire qui file ;
Car dans les profondeurs de la cale sont là,
Suivant dans leur exil tous ces fils d’Attila,
Des femmes que la mer rend pâles, trébuchantes, Des enfants au berceau dont les plaintes touchantes, S échappant vers le ciel À travers les hublots,
Ont calmé ta fureur et fait taire tes flots.
Le navire creusant son mobile sillage
Atteindra sûrement le terme du voyage.
Le jour est revenu. Le fleuve rétréci
Laisse voir de plus près ces deux rives Ici
Ps
tombés vaincus, sont demeurés sans tombe: