NOTRE PETIT JULES
Car dans tout berceau II germe une tombe.
Victor Hugo.
A PEINE a-t-il connu sa mère Que son œil vient de se fermer.
Dans son existence éphémère Il n'a pas eu le temps c^'aimer !
Il avait appris à sourire, Quand, de nos caresses jaloux, Un ange vint tout bas lui dire :
« Petit frère, viens avec nous ! »
Du ciel entrevoyant les charmes.
Avec l'ange vite il partit. . . .
S'il eut pu voir couler nos larmes.
Il serait resté, le petit !
Jamais notre oreille ravie N'entendra son rire enfantin.
Il repose, pâle et sans vie, Les lèvres closes, l'œil éteint.
Ils sont pour toujours immobiles Ces bras qui se tendaient vers nous.
Jamais ses petits pieds débiles Ne grimperont sur nos genoux I
Dans son étroite bière ouverte On va bientôt le déposer.
Nous avons sur sa joue inerte Imprimé le dernier baiser.
Il faut demain quHl disparaisse,
Malgré nos pleurs, malgré nos vœux.
Le trépas jaloux ne nous laisse
Qu'une boucle de ses cheveux !
La mtte par les plenn brisée Rassemble les langes épais.
Triste c<mfusion causée Par le plus triste des départs.
Tableau touchant ! Je vois sa lèvre Mettre un baiser dans chaque pli Encore imprégné de la fièvre Du petit être enseveli.
Je m'approche, je la console.
Moi, pauvre père inconsolé ; Moi que le désespoir affole.
Qu'étouffe un sanglot refoulé !
Car en sondant la peine extrême Qui pèse sur mon cœur en deuil Je sens qu'une part de moi-même Est là dans ce petit cercueil !
Pauvre berceau ! Le voilà vide De son fardeau si précieux ; Une main amie et rapide L'enlève et le cache à nos yeux.
Mais à la place accoutumée Le petit berceau reviendra.
Bientôt une figure aimée Dans ses langes nous sourira !
Pour caresser le petit être Ensemble nous nous pencherons ; Ravis, nous croirons reconnaître L'ange envolé que nous pleurons !
13 juillet 1884.
SONNET
DE Tan nouveau Theure est sonnée !
Qui nous dira pourquoi le temps Dans sa course désordonnée Nous emporte tout palpitants ?
De rhomme étrange destinée !
De la vie, ô trop courts instants !
Vers combien de jours de Tannée Reviennent nos cœurs inconstants ?
Pour moi deux dates, l'une sombre, L'autre riante, percent l'ombre Où gît l'an si vite écoulé.
Votrç souvenir a des charmes.
Tombe qui fis couler mes larmes, Et berceau qui m'as consolé !
i885 ET 1886
OUT transi, j'écoutais dans le froid de la nuit, A Tan nouveau qui vient Tadieu de Tan qui fuit.
Vois mon œuvre, disait Tan qui va disparaître, Compte, si tu le peux, ceux que j'ai moissonnés. Dis, ces puissants du siècle et ces fronts couronnés, Dans la tourbe des morts peux-tu les reconnaître ?
-i T" r.rr .^'«i?- cS m5.
jr
r rortuats.
:c5 imr'jmLiies*
Hier, j'ai fait tomber le jeune roi d'Espagne, Que, des lambris dorés du sombre Escurial, On vient de déposer dans son tombeau royal.
Frère, fais comme moi : que la mort t'accompagne.
Oui, sans pitié de l'âge et sans respect du rang, Balaie ainsi que moi cette poussière humaine, Et du ciel irrité sombre vengeur, promène, D'un hémisphère à l'autre, un glaive indifférent.
Et l'an nouveau disait à l'an qui fuit : Mon frère, Après ta rude tâche et ton rôle éclatant, Que reste-t- il à faire et quel travail m'attend ? L'an qui fuit répondit : Regarde vers la terre.
Vois là-bas vers le nord un superbe empereur, Puissant dans les combats, fort par la t)a'annie, Qui sous son sceptre tient les rois de Germanie. L'ancien monde à sa voix frissonne de terreur.
Couche dans le cercueil cette superbe tête.
N'est-ce pas un beau rôle ? En vain je Tai tenté ! Cet obstiné vieillard toujours m'a résisté.
Mais toi^ plus jeune, frappe, et que rien ne t'arrête.
Sur terre il est encor des penseurs et des rois, Des esprits orgueilleux et des âmes hautaines, Des financiers puissants, de hardis capitaines. Contemple avec amour ce vaste champ d'exploits.
O frère, ne crains rien. La moisson sera bonne. Pour que Thumanité survive à nos assauts, Uétemel pourvoyeur fait surgir deux berceaux Pour chaque être cre'é que notre faulx moissonne.
Ce globe aura toujours de pâles habitants.
Pour notre œuvre de mort partout germe la vie, Afin qu*en notre ardeur toujours inassouvie Sans merci nous frappions jusqu'à la fin des temps.
Pourtant, dit. Fan nouveau, de ma courte carrière Puis-je par des bienfaits parfois marquer le cours. Prolonger des humains les trop rapides jours. Et sourire aux berceaux sans ouvrir une bière ?
Et s'il me Êiut frapper tous les fronts orgueilletix, Puis-je épargner au moins ITiumble bras qui travaille ? — Frappe partout. De peur que ton bras ne défaille. Plane au dessus du globe un bandeau sur les yeux.
Adieu ! Fais ton devoir. Poursuis Fœuvre obstinée De tes prédécesseurs à travers tous les temps. Sous tes coups tiens toujours les humains palpitants. A ce travail de mort bien courte est la journée !
Et transi, j'écoutais, dans le fix>id de la nuit, A Tan nouveau qui vient Tadieu de Tan qui fuit