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Comme un dernier débris de son premier bonheur. Car malgré les soucis du foyer domestique, L'homme prend tôt racine à la chaumière antique, Et Ton quitte toujours le cœur plein de sanglots Le toit qui nous vit naître et le modeste enclos, Témoin des premiers jeux et des jeunes années. Ah ! quand le tourbillon des folles destinées Sans pitié nous emporte à travers l'avenir, Le seul bien qui nous reste est de nous souvenir !
Terreneuve aux tons bleus que le couchant décore Comme un frêle ruban de vapeur que Taurore Suspend, superbe artiste, entre l'onde et les cieux, Fait battre tous les cœurs et fixer tous les yeux. Déjà, malgré la nuit, le détroit de Belle-Isle A l'avant se dessine, et le vaisseau qui file
Approche avec lenteur de ces sombres rochers, Nid des oiseaux de proie et tombeau des nochers. Pour guider le vaisseau qui lutte dans la brume La cloche sonne au loin et le phare s*allume. Le navire y répond par son sifflet strident.
O golfe, ô vaste golfe au flot toujours grondant, O rimmense estuaire où se perd le grand fleuve, Que ton onde soit calme ou que le vent la meuve, Le regard ébloui de ta sombre grandeur, En vain cherchant tes bords, admire ta splendeur. Tu berces le vaisseau sur tes vagues hautaines. Et quand du jour qui naît les lueurs incertaines Ont glissé sur les eaux de Tabîme béant, Le marin croit voguer sur un autre océan !
La rive a disparu ! Sondant en vain l'espace. Le regard ne voit rien qu'un goéland qui passe,
Traversant l'horizon de son vol fatigué.
Enfin l'homme de quart, le soir a distingué La changeante lueur d'un lointain sémaphore.
Un seul cri fend les airs : Voici la terre encore ! C'est l'île des sanglots, la sombre Anticosti Qui surgit. Le navire a soudain ralenti
Sa course ; alerte à bord ! Chacun sur le qui-vive Voit l'ombre de Gamache errer sur cette rive. Puis dans le lointain bleu, vers le sud, s'est dressé Cet étrange granit, le rocher de Percé, Arche immense oh la mer jusque là sans servage Vient resserrer ses flots pour attein<}re au rivage, Fantasque monument, dont les vastes arceaux Disent de l'océan les terribles assauts.
Enfin, le fleuve immense a reçu sur son onde Le navire emportant les pleurs de TAncien-Monde. O géant, tu pourrais dans tes flots écumants A jamais engloutir tous ces blonds Allemands Et venger d'un seul coup, ô suprême hécatombe !
Ceux qui, tombés vaincus, sont demeurés sans tombe. Tu pourrais, sans pitié pour leur folle terreur, Offrir cet holocauste à leur jeune empereur. . . . Mais non, tu restes calme, et ta vague docile Doucement bat les flancs du navire qui file ; Car dans les profondeurs de la cale sont là, Suivant dans leur exil tous ces fils d'Attila, Des femmes que la mer rend pâles, trébuchantes, Des enfants au berceau dont les plaintes touchantes. S'échapy^ant vers le ciel à travers les hublots, Ont calmé ta fureur et fait taire tes flots.
Le navire creusant son mobile sillage Atteindra sûrement le terme du voyage.
Le jour est revenu. Le fleuve rétréci Laisse voir de plus près ces deux rives. Ici
C'est le Bic, dont Tagreste et puissante nature
Leur rappelle le Rhin. Plus loin, sombre structure,
Se dresse vers le Nord le cap Eternité.
L'Ile Verte apparaît dans toute sa beauté.
Tous contemplent, muets, le spectacle féerique
Qu'offre à leurs yeux surpris ce fleuve d'Amérique
Qui, comme un bras de mer, dans son cours étonnant,
S'enfonce avec audace au cœur du continent.
Dans la brume du soir apparaît la Grosse Isle.
La lunette du bord sur son axe mobile
Vers l'avant est tournée, et bien loin dans la nuit
Le pilote a cru voir le vieux Québec qui luit.
Le vaisseau ne subit aucune quarantaine.
« Pas de malade à bord ! », a dit le capitaine
Qui paraît ignorer dans son rapport menteur
Que ces proscrits ont tous une blessure au cœur I
L'inénarrable ennui de la patrie absente
Défie, ô médecin, ta science impuissante.
Et le Temps, ce grand maître, aux arrêts sans appel,
Pour guérir tous ces cœurs vaut mieux que ton scalpel. L'officier de santé s'en retourne au rivage.
Le vaisseau reprenant son pénible voyage Lève Tancre aux lueurs de ses rouges falots, Vrais spectres de la nuit qui dansent sur les flots.
Mais déjà de Québec la fière citadelle
A Taube se dessine, et groupée autour d'elle
La ville nonchalante est endormie encor.
Le canon a troublé la nature qui dort ;
Son tonnerre se mêle au fracas de la Chute
Et sur le flanc des monts deux fois se répercute.
Le mortier de la ville à ce signal répond.
L'ancre glisse en criant. La foule est sur le pont
Et brûle de fouler la terre d'Amérique
OU sans doute l'attend un accueil sympathique,
Car elle a vu flotter sur le Cap Dûiniant
Un étendard ami dé; lovant nérement
Des couleurs qu'Albion, cette reine de Tonde,
Promène avec orgueil aux quatre coins du inonde.
Aussi l'aurore à peine a coloré les cieux
Qu'on les voit dérlier déjà moins soucieux.
Du quartier le plus près, ia foule curieuse
Se presse sur le quai, morne et silencieuse.
Afin de voir passer tous ces déshérités
Que sur ces bords lointains la misère a jetés.
Jls approchent déjà. Fibre nationale.
Qui dira ton pouvoir ? I^ foule matinale
Dans ses ranss sent courir de lon^s frémissements.
Chacun se pousse et dit : « ce sont des Allemands ! »
.Alors, ô noir passé, dans nos cœurs tu t'éveilles.
Et sans les insulter nous songeons à Bazeilles,
A Sedan, sombre fosse où faillit s'engloutir.
Sanglant et mutilé, le grand peuple mart)rr !
Pour les laisser passer la foule leur fait place.
Cette attitude sombre et les trouble et les glace ; C'est le silence morne au lieu des longs bravos Qu'ils pensaient soulever dans ces pays nouveaux ; Car, méprise cruelle et nouvelle souffrance, L'Allemand sur ces bords a retrouvé la France ; La France rajeunie et portant sur son front Un laurier jeune encore et vierge de l'affront ; Une France nouvelle ayant avec l'ancienne Communauté d'amour, communauté de haine, Et qui du vieux pays redoutant l'avenir, Des maux qu'il a soufferts garde le souvenir. Ce spectacle imprévu de chagrin les abreuve : Ils croyaient saluer sur les bords du grand fleuve La morgue britannique et le flegme écossais.
Et voilà que soudain le doux parler français Dt'chire sans pitié leur oreille teutonne.
Et l'nntique fierté gauloise les étonne !
Oh ! foulez sans regrets ce sol hospitalier.
Enfants de Germanie : on peut sans oublier
Offrir à l'étranger rhospitalité sainte,
Levez vos fronts pensifs et défilez sans crainte,
La France américaine, ô Germains, voit en vous
Non de fiers ennemis ni des vainqueurs jaloux,
Mais de pauvres proscrits qui, les yeux pleins de larmes.
Ont quitté pour toujours le Fatherland en armes ;
Car devant le malheur la froide inimitié
Dans un cœur généreux se fond vite en pitié.
Vous voyant défiler, la foule soulagée
Se dit : le ciel est juste et la France est vengée !
Ils ne font que passer. Chauffant pour le départ. Le train qui les attend va partir sans retard. La machine de feu déjà brûle Tespace ....
Salue, ô Canada, TAllemagne qui passe Et va chercher plus loin pour ses fils malheureux Un plus paisible toit, un sol plus généreux.
Sur le bord des grands lacs, au sein des vastes plaines
Que foulaient les bisons aux sauvages haleines,
Sur la côte où l'orange e'tend ses grappes d'or,
Dans les sombres forêts dont le sol vierge encor
Va frémir sous Teffort des semences prochaines,
Sur les sommets rocheux oh poussent les vieux chênes.
Partout où le destin aveugle les conduit
Le spectre de la France est là qui les poursuit ;
Ou plutôt sa grande ombre en tous lieux les précède
Et comme un cauchemar sans pitié les obsède :
Car devant eux se dresse un étrange passé ;
Où se portent leurs pas nos aïeux ont passé !
Marquette et Joliet, Vérandrye et Lasalle
Font surgir du désert leur œuvre colossale.
Le Germain qu'enivra la clameur des canons
Se trouble au souvenir de ces glorieux noms.
Et lisant nos récits d'héroïque souffrance.
Demande, plein d'émoi : « Qu'est-ce donc que la France ? »
La France est un apôtre, et si vous l'ignorez.
Aux champs américains bientôt vous l'apprendrez. Trois siècles de travaux sont là pour vous confondre, Mais la voix des cercueils n'est pas seule à répondre. Car sur ce sol témoin de tous ses dévouements Elle n a pas laissé que de vieux ossements ; Et tout un peuple né de son souffle héroïque, Dans son naïf espoir et sa force stoïque.
Resté maître du sol arrosé de son sang.
Repousse vers les lacs l'étranger frémissant. Et si jamais la France, ardent foyer de gloire. Sombrait, faisait la nuit aux fastes de l'histoire. Son génie immortel sur ces bords planera Et son image sainte en nos cœurs survivra !