LE CANADA ET LA GUERRE EUROPÉENNE
(Suite)
Conséquences de l'intervention : bouleversement
économique ; désorganisation sociale ;
révolution politique. '
Que l'on accepte la thèse impérialiste ou qu'on la rejette, une concllusion s'impose à tous ies esprits avertis: cette révolution va bouleverser l'assiette économique du Canada, altérer son état social, modifier profondément son régime politique.
Notre seule intervention dans la guerre actuelle a déjà produit de graves perturbations dans l'état intérieur du pays.
-Des milliers de Canadiens, parli.sans exaltés de la guerre et de l'enrôement à outrance, — tant que leur peau ou leur bourse ne couraient aucun risque — se prennent à trouver que nous dépassons la mesure. " The tax-gatherer is a great school master," a dit un illustre penseur et tiomme d'Etat anglais2. Nos " lionimes d'atTaires " et nos politiciens pratiques commencent à sentir la férule de ce dur pédagogue. Puisse-1-il leur en cuire assez pour les guérir à jamais de leur snobisme^ de leur servilité, de leur faux patriotisme, de leur folle imprévoyance, de leur ignorante présomption. Habitués à solder toutes leurs extravagances avec des capitaux empruntés à Londres, ils s'imaginaient qu'il en serait ainsi de la guerre. Dans \ev.r monstrueux égoïsme, ils avaient espéré de faire porter aux générations futures tout le poids de leur " dévotion impériale ", de leur " amour de la France ! " Les lois inexorables de l'économie du monde sont venues leur démontrer, et à tous les Canadiens, que personne ne peut échapper longtemps aux conséquences de ses propres folies — de celles qu'on fait et de celles q'ii'on laisse faire.
Analysons brièvement quelques-uns des résultats immédiats de la participation du Canada à la guerre européenne. Inutile d'ajouter que ces résultats se prolongeront et s'aggraveront à mesure que notre participation à la guerre actuelle aug-
1 Conférence du 23 mars 1916.
2 John Morley, aujourd'liui lord Morley.
mentera, en hommes et en argent ; et qu'en liant le Canada h toutes l'es aventures de guerre de la Grande-iBretagne, au faux principe ide la "solidarité impériale", nos 'hommes d'Etat'" et nos "hommes d'afTaires" ont fait en sorte que le désastro soit permanent, ou du moins qu'il se prolonge fort loin dans la suite de notre existence nationale.
Déséquilibre économique — Dettes du Canada — Extravagances antérieures à la guerre
La première conséquence de l'intervention ;hi Canada dans ia guerre, c'est le déséquilibre économique.
Résultat inévitable de la guerre dans tous les pays qui y prennent part, disent les partisans de l'intervention. Si l'on admet que le Canada n'était pas obligé d'intervenir, la responsabilité n'en pèse pas moins lourdement sur les épaules de nos gouvernants. Mais il y a davantage. Le désastre économique est infiniment plus grave au Canada, toute proportion gardée, qu'en France ou en Angleterre. Etant donné les conditions paiticulières du pays : instabilité des finances publiques et privées, -lacunes énormes de l'armature économique, tassement encore inachevé des forces de production, de consommation et d'échange, — il était facile de prévoir le désastre.
Com.me la plupart des pays nouveaux, le Canada vivait surtout d'emprunts. Si l'on faisait la somme totale ide la dette puiilique et privée, — fédérale, provinciale, municipale, industrielle, agricole, — l'on constaterait sans peine que le Canada était déjà, avant la guerre, l'un des pays les plus endettés du monde.
Certaines de ces dettes se justifiaient. Elles avaient été contractées afin de mettre en valeur de rapport une partie des ressources naturelles du pays. L'ensemble de celles-.là, appe- ]ons4e la dette productive. Et encore, si l'on en faisait le dépouillement, l'on constaterait .sans peine que plusieurs ,des entreprises auxquelles ces emprunts ont servi de base ne deviendront vraimeht profitables, et même productives, que le jour où elles auront été développées davantage et supplémentées par d'autres entreprises, qui exigeront, elles aussi, des emprunts nouveaux. Tels l'ouverture de maints territoires par des chemins de fer qui ne paient pas encore l'intérêt de leurs dettes ; les multiples travaux maritimes, entrepris un peu au hasard et sans plan d'ensemble ; et une fouie d'industries privées, encore en voie de formation.
Une autre partie de notre dette, tout en ayant servi à des objets utiles, est et restera toujours improductive. Telle la construction d'une foule d'édifices publics et privés, de travaux exé-
eûtes pour (les lins po'liliciues et luiillement justifiés par un trafic ou un rendement (iuelconc|ue qui assure, directement ou indirectement, le paiement des intérêts et le remboursement du capital afl'ecté à leur exécution. Tels encore les industries improfitables, le défrichement ou la mise en culture de terres à peu près stériles, etc., etc. Si tout l'argent emprunté et employé H ces entreprises improductives s'est ilépensé au pays et i/u'il y est rcslc, le mal porte compensation — pourvu qu'aucune perturbation grave ne vienne, interrompre le paiement des intérêts et le remboursement du capital indûment alFecté à ces Ans; car, ces paiements d'intérêts et de capital, il faut les tirer d'autres sources.
Reste la proiportiou purement oiiéi-eusc de noti'e clelle. Elle est énorme. Tout ce iiui a été dépensé en pure perte dans l'exécution de travaux, même utiles; l'effroyable coulage des entreprises d'Etat (fédéral, provincial ou municipal); les sommes fabuleuses englouties en pots-de-vin, en vrais vols, en travaux ma] exécutés (]u'il a fallu reprendre; tout ce que nous avons acheté inutiilcment en dehors du pays; les gages ipayés à des travailleurs étrangers — Italiens, .\ustro-Hongi-ois, Russes, Japonais, Chinois, etc., etc., — (pii ont envoyé dans leur pays natal la majeure partie de l'argent gagné au Canada; tout ce que les agioteurs canadiens ont calé dans les spéculations hasardeuses, finalement soldées à ila bourse de New-York ou dans les banques de Londres: — voilà quelques-uns des élléments de notre dette purement onéreuse.
Tant que la roue de fortune a tourné à notre avantage, tout allait bien. Nous couvrions chaque échéance par de nouveaux emprunts; nous payions nos intérêts avec des emprunts; nous soldions le compte de nos orgies avec des emprunts. En vrais fils de parvenus, affolés par l'étalage de faux luxe du papa, nous
faisions danser les écus des autres, nous faisions la noce
aux dépens de nos créanciers.
Le jour de 'la dégriserie et de la lieiui dation est venu. Il serait venu, même sans la guerre. La perturbation généraile causée par la guerre dans le monde de la finance nous a saisis à la gorge, en p'ieine boiistifuille. Elle nous aurait de toute façon mis sur la paillei. Notre intervention, pou.ssée au degré de folie où nos " sauveurs d'Empire ", bleus et rongés, l'ont voulu, nous mène tout droit à la banqueroute. Du reste, c'est le mot d'ordre du patriotisme à rebours (lui règne aujourd'hui.
I Les économistes les mieux avertis prévoyaient, depuis quelques années déjà, le désastre financier que ménageaient au Canada la folie des emprunt.s excessifs et inutiles et la disproportion croissante entre les importations et les exportations.
$1,000,000,000 pour la guerre
Evidemment, dès la guerre déclarée, même si nous n'y avions pris aucune part, l'importation des capitaux européens aurait cessé et nos créanciers auraient commencé à réclamer leur dû. Il eût Mlu faire taire les rebecs et rentrer les violons: Ja noce était finie. Ce n'est pas ce qui pouvait nous arriver de pire.
Mais en nous jetant tète baissée dans le brasier, nous avons brûlé, en quelques mois, plus de deux cents millions de " beflle argent " — comme dirait Son Honneur le Maire de la métropole commerciale du Canada. A la fin de l'année courante, nous aurons ajouté un demi-milliard à notre dette purement onéreuse et improductive. Si la guerre dure toute l'année prochaine, un autre demi-milliard ira rejoindre le premier. Le seul paiement des indemnités et pensions aux soldats va représenter, durant ide longues années à venir, l'équivalent de l'intérêt sur un troisième demi-milliard. Chaque contribuable va donc être appelé, là brève échéance, à payer l'intérêt d'au moins Ç200, soit, de i$l,000 pour une famille de cinq, sur la seule dette additionnelle et directe de la guerre. Ajoutez à cela et répantissez sur la masse des contribuables les dettes accumulées, du fait de notre partiicipation à la guerre, par les provinces et les municipalités; les dons publics et privés au Fonds Patriotique, à la CroixRouge et aux multiples œuvres de guerre; et vous commencerez à vous faire une idée de ce cjue notre intervention nous coûte, au delà du lourd prix ([u'il nous aurait fallu payer, comme toutes les autres nations belligérantes ou neutres, pour notre part contributive du délire sanguinaire de l'Europe.
Une forte partie de ces milliards va se dépenser en Europe et ne nous sera jamais remboursée.
La seule compensation économique de nos folies, c'est ce qui entre au pays pour solder le prix des munitions de guerre fournies aux nations alliées de l'Angleterre : la France et la Russie. Il ne faut pas compter les munitions fournies à l'Angleterre : le prix en sera pJus que couvert par les sommes que nous verserons dans le trésor impérial pour la solde de nos troupes, leur transport, leur équipement, le renouvellement de leurs armes et de leurs munitions, etc., etc.
Du faible pourcentage de commandes de guerre exécutées au Canada pour le compte des gouvernements étrangers, il faut déduire ce que nous dépensons pour l'achat à l'étranger de la matière première. De plus, la prospérité factice créée par cette industrie éphémère ne compensera guère la perturba-
tion causée par rimmobilisation de capitaux qui retrouveront diflicilement, une fois la paix rétalïlie, le chemin des industries permanentes, paralysées par la guerre.
Lorsque les conditions normales du monde se rétabliront, le Canada se trouvera donc dans cette situation peu enviable : sa dette sera triplée, probablement quatiruplée; son crédit sera ébranlé, ses contribuables surchargés d'impôts; et cependant, s'il veut réparer les ruines de ses folles et donner une nouvelle et puissante impulsion à. ses industries et à son commerce, afin de participer là la restauration économique du monde, il aura plus que jamais besoin de capitaux étrangers.
$500,000,000 pour travaux publics urgents— $250,000,000
de cautionnements à payer — Réfection de notre
marine marchande
Dès 1913, M. MoNK, fort des constatations soigneusement faites durant son court passage au ministère des Travaux publics, estimait à .$500,000,000 le coût des grandes entreprises que l'Etat fédéral devrait exécuter sans délai pour consolider l'armature économique du pays, embrayer les pièces encore éparses de son mécanisme — tronçons de chemin de fer, canaux, ports, etc., — et empêcher les Américains d'accaparer, avec les voies de transport du Canada, la majeure partie de son commerce extérieur, et même intérieuri.
A la fin de cette année, le Canada aura emprunté et consacré au " salut " de l'Empire, de la France et de la démo'cratie européenne, l'exacte somme que M. Monk jugeait nécessaire de dépenser en dix ans pour sauver le Canada. Que sera-ce si la guerre se prolonge? Tant que la guerre durera, — nos ministres ont pris le isoin de nous en avertir — pas un sou ne sera dépensé pour les besoins extraordinaires du pays; et les chefs de l'opposition liibérale reprochent au ministère d'en faire encore trop pour les Canadiens et pas assez pour l'étrangers.
Pourtant, ces besoins subsistent ; leur urgence s'accroît avec chaque jour de retand. A la fin de la guerre, l'arriéré sera énorme. De plus, des besoins entièrement nouveaux s'y seront ajoutés.
Prenez la seule liquidation des cautionnements que l'Etat fédéral et la plupart des provinces ont accordés à maintes compagnies de chemin de fer, afin de stimuler des entreprises plus
1 L'inventaire dressé par M. Monk a paru dans le Devoir du 14 janvier
2 A Québec, le leader de l'opposition conservatrice, M. Cîousineau, a pris la même attitude antinationale.
ou moins justifiées. Tant qu'a duré la danse aux millions, et la prospérité factice qui en résultait, les gouvernements n'ont pas pris garde à ces dettes indirectes. Aujourd'hui que les ctiemins de fer sont réduits à leurs ressources normales et que les créanciers se font plus exigeants, la banqueroute les menace. Et l'Etat, pour sauver sa signature, constate que, pour les nations comme pour les individus, " qui cautionne paie ".
Je serais fort étonné si, de ce seul chef, la dette nationale de l'Etat ne s'élevait pas brusquement d'un bon quart lie milliard, réparti entre le gouvernement fédéral et les provinces. De plus, les gouvernements seront forcés d'exploiter eux-mêmes plusieurs de ces chemins de fer ; et l'on sait ce que représente, en piastres et en sous, grâce à l'influence bienfaisante et salutaire de la " liberté démocratique ", l'administration des services publics par l'Etat !
Une autre entreprise qui va s'imposer dès avant la fin de la guerre, c'est la réfection de notre marine marchande, sacrifiée, elle aussi, au salut de l'Eimpiire. ILord Shaughnessy déclarait, l'autre jour, que pour transporter 130,000 soldats en Europe, il faudrait quatorze mois à ce qui nous reste ide navires de commerce!. Des millions de boisseaux de blé pourrissent sur la prairie, faute de moyens de transport. Et notez que le gouvernement impérial, maître de " notre " marine marchande, favorise le transport des troupes, des armes, des munitions de guerre et du blé, de préférence à tout autre commerce. Après la guerre, si nous voulons profiter de la renaissance de l'Europe, du mouvement économique ijui va reprendre, il nous faudra avoir cornblé d'avance les avaries et les vides opérés par la guerre dans " notre " marine de commerce. L'Etat devra apporter à l'initiative privée le stimulant de son crédit et de ses subsides. Quelques bonnes dizaines de millions y passeront.
$500,000,000 pour la défense nationale
Dans le seul ordre des dépenses militaires, nous aurons à faire face à des exigences nouvelles et énormes. Je ne parle pas ici, notez-le bien, des milliards engloutis dans la guerre actuelle, ni des charges permanentes et (directes qui en résulteront. Il y a autre chose, et pire. Si vous vous imaginez qu'après la guerre, nous pourrons, comme les Romains du temps de Cincinnatus, retourner tout tranquillement à nos charrues, vous vous leurrez de l'espoir le plus fallacieux peutêtre que les endormeurs de la conscience nationale nous aient
1 Discours prononcé à une réunion du Board of Trado do Montréal, le 9 mars, et rapporté dans les journaux du lendemain.
laissé entrevoir. Le Canada a pris, à la face tlu monde, l'attitude d'une nation belliqueuse. Sans y être tenu par aucun lien moral, par aucune obligation légale, par aucnin traité, il s'est jeté dans "le gouflre du militarisme européen"'. Nulleiinent provoqué, il a pris parti dans la guerre de sauvages qui se poursuit à mille lieues de chez Jui. Cette guerre, si elle se termine par un triomphe éclatant, d'un côté ou de 1 autre, si la nobi'e et juste pensée du Pape ne se réalise pas, laissera .derrière elle une longue traînée de rancunes et rJe liaines. De cette semence de mort, nous récolterons notre part ; et nous l'aurons d'autant plus mérité que nous ne pourrons invoquer aucune des excuses que les nations européennes, de l'une ou de l'autre coalition, peuvent prétexter : provocation immédiate ou lointaine, nécessité, salut national, etc.
Nous avons voulu jouer à la guerre, pour le plaisir de la guerre; nous allons nous apercevoir que c'est un jeu coûteux qui dure longtemps. Il va falloir nous mettre en mesure de protéger notre propre territoire contre les vengeances futures. La révolution impérialiste n'a pas tellement renversé l'ordre naturel et traditionnel, que le devoir de idéfendre le Canada ne reste ipas, j'imagine, au moins l'un de nos devoii-s nationaux. Autreifois, c'était le seul. On y a ajouté celui de nous battre pour l'Angleterre cha(|ue fois ([u'elle est en guerre, et celui de sauver la France. . . quand elle protège l'Angleterre. On n'ira sans doute pas jusqu'au point de prétendre que, dans notre abnégation, nous devrons laisser le Canada en proie à toutes les attaques possibles, probables maintenant, des ennemis que la " solidarité impériale " et le néocolonialisme français vont nous valoir. Si nous attendons (pie l'Angleterre et la France viennent nous sauver, nous attendrons longtemps !
Il va donc falloir nous armer de toutes pièces, couvrir nos côtes et nos frontières de travaux de défense, protéger nos ports et nos estuaires et entretenir en permanence une forte armée de réserve.
De ce qu'il en résultera dans l'ordre social et politique, nous le verrons à l'instant. Dans l'ordre économique, vous pouvez ajouter du coup, pour l'organisation de la défense, au moins un deani-milliard au milliard de la guerre, au demimilliard exigé par les travaux publics différés, et au demimilliard absorbé par les entreprises nouvelles et le paiement de nos cautionnements au Grand-Tronc-Pacifique,- à Mackenzie et M.vnn et autre menu fretin d'Empire. Ces chiffres, soyez-en persuadés, sont plus que modérés. Pour ne pas les dépasser, notre " démocratie ", ses pontifes et ses profiteurs, devront revenir à des notions autrement saines d'économie et de probité que celles qui dominent aujourid'hui.
$2,500,000,000 à dépenser en dix ans — Rareté des capitaux européens
VoiLà donc, au bas mat, pour deux ttiille cinq cents millions de dépenses extraordinaires auxquelles nous devrons pourvoir en dix ans au plus — huit fois autant que la dette accumulée en un demi-siècle de paix, — si nous voulons reconstruire l'édifice de la nation sur les ruines amoncelées en .deux ou trois ans de guerre.
Pour avoir ces milliards, le gouvernement devra recourir à de nouveaux emprunts, imposer des taxes additionnelles. Et ces emprunts seront d'autant plus difficiles à contracter que l'on aura davantage surchargé le crédit national et surtaxé les contribuables pour les fins improductives de la guerre.
Les capitaux européens seront absorbés par les exigences de la reconstructions nationale. Ce ne sont pas les Anglais et les Français, les Anglais surtout, qui sont assez niais, assez mauvais patriotes, pour aider autrui avant de pourvoir à leurs propres besoins !
Ceux d'entre eux qui seront disposés à nous avancer des fonds ne le feront qu'en raison des garanties exceptionnelles de profit et de sécurité que nous leur offrirons. Ils seront d'autant plus durs à la détente, d'autant plus exigeants pour les conditions d'intérêts et de remboursemenl, que nous aurons davantage obéré nos ressources et alourdi notre crédit pour " sauver nos deux mères-patries ". C'est alors que nous mesurerons toute la profondeur de notre jobarderie, toute la criminelle stupidité de notre colonialisme anglais ou français. Tâchez donc de vous figurer d'avance la tète du banquier de Londres ou de Paris que notre ministre des Finances ira supplier, avec un trémolo sentimental dans le gosier, de lui accorder une réduction d'intérêts ou des conditions plus favorables qu'à tout autre emprunteur, parce que le Canada se sera mis en banqueroute pour " sauver " l'Empire et la civilisation française, la liberté et la démocratie, pour venger la " sainteté " outragée des traités, pour défendre les petites nationalités contre la " barbarie des Huns"! Les financiers européens répondront prestement: " Que n'avez-vous commencé par vous sauver vous-mêmes? " Et ils auront raison !
Ceux des capitaux européens qui ne seront pas immobilisés en Europe prendront la route des pays dont les gouvernants auront eu le bon sens de garder leur tête pendant la guerre et le patriotisme de ne pas mettre leur pays en banqueroute pour les autres.
Besoins de l'industrie et du commerce — Ruine du crédit
national — Impôts rétroactifs et emprunts
" nationaux "
Il en sera des provinces, des municipalités, des corps publics de toute nature, comme du gouvernement fédéral; de l'industrie et du conmierce, comme de l'Etat.
Tout le monde va avoir besoin d'emprunter, au moment même où les capitaux seront le plus rares, où la situation financière du pays sera le moins enviable.
Le capital européen, déjà entravé par les causes que je viens, d'indiquer, prendra d'autant moins le chemin du Canada, pour se placer dans nos industries, que le gouvernement et le parlement s'appliquent davantage à ébranler la confiance nécessaire au crédit public et privé du pays. Dans cet ordre d'idées, je ne sais rien de plus désastreux, de plus antipatriotique, que la décision du gouvernement d'imposer des taxes rétroactives à toutes les sociétés commerciales. Quelles que soient les exigences de la situation où ils se sont empêtrés, nos ministres auraient dû tout essayer avant d'en arriver là.
Ils auraient dû taxer dès le début de la guerre. Mais voilai il ne faMait pas refroidir le patriotisme impérial, l'ardeur guerrière.
La seule imposition de fortes taxes de guerre aurait suffi, il est vrai, à ralentir l'importation du capital étranger. La rétroactivité des impôts va créer une imisrpssion désastreuse. C'est l'étranglement de la poule aux œufs d'or.
En voulez-vous un exemple concret ? Des industriels canadiens s'étaient abouchés avec des capitalistes américains pour établir une nouvelle industrie au Canada. Les calculs étaient faits; les conditions presque arrêtées. Arrive le budget de 1916 et l'annonce des impôts rétroactifs : les Américains rompent sans hésiter. " Nous ne pouvons, disent-ils, risquer notre argent dans un pays où tout est à la merci des politiciens et de leurs fantaisies." Ils ont raison. On peut tabler sur une situation acquise, tenir compte des impôts actuels. On peut même, jusqu'à un certain point, pourvoir, par une majoration annuelle des prix de vente, aux impôts qui s'accroîtront, d'année en année. Mais allez donc arrêter des précisions, faire des calculs, dans un pays où l'Etat peut venir vous dire dans cinq ans, dans dix ans : " Nous nous étions trompés dans nos prévisions. La guerre a duré plus longtemps, a coûté plus cher que nous ne l'avions pensé. Nous imposons aujourd'hui un tant pour cent de plus sur les profits du capital, ou sur les revenus de tout le
mpnde; et nous faisons remonter cet impùt à deux ans, à cinq ans, à dix ans en arrière. Tout pour sauver l'Empire ! ! "
Ce n'est pas seulement 'le capital européen qui fera défaut à l'industrie canadienne. Le gouvernement a déjà tapé nos banques et nos capitalistes pour cent millions d'emprunt de guerre. M se prépare — M. Poster nous en a loyalement prévenus — à jeter un nouveau coup de filet dont il attend le double. Voilà donc trois cents millions d'épargnes canadiennes qui seront, à leur tour, jetés " dans le gouffre du militarisme européen ". Pour l'instant, l'opération est facile: les banques et les épargnistes, assagis — trop peut-être — par û.a crise économique, ne veulent rien risquer dans les entreprises hasardeuses ou simplement nouveiWes. Et puis, le marasme de maintes industries laisse dormir l'épargne. Mais, après la guerre, le réveil économique va opérer comme une pompe à succion, partout où se trouve le numéraire. Tout ce que l'on aura enlevé aux banques et à l'épargne pour le jeter dans les œuvres improductives de la guerre, l'industrie et le commerce en seront privés au moment le plus précieux. Vous pouvez être certains que le gouvernement fédéral ne rendra pas à ses créanciers canadiens, avant échéance, les millions qu'il leur aura empruntés pour dix ans, pendant la guerre. Le voulùt-i! qu'il en serait totalement Incapable.
Le plus clair résultat de l'établissement des emprunts " nationaux ", pour des fins étrangères au pays, agrémenté du principe spoliateur de l'impôt rétroactif, va être de paralyser l'épargne nationale et de la tenir écartée du commerce et de l'industrie, s>inon de la chasser du pays au moment où le pays en aura le i)lus pressant besoin.
Raréfaction de la main-d'œuvre — A qui profite l'enrôlement ? — Importation de métèques
■ Un autre désordre économique, non moins grave, né de la participation inten.se du Canada à la guerre, c'est la raréfaction de la main-d'œuvre agricoile et industrielle.
Déjà les voix les ])lus autorisées s'élèvent pour signaler le danger, ("'était, l'autre jour, l'un des fonctionnaires supérieurs de l'Etat, M. ,Iames, commissaire de l'Agriculture, qui mettait le pays en garde contre le danger de dépeupler les campagnes au profit de l'arméeL C'était, plus récemment encore, lord Shauohxessy qui faisait entrevoir aux pontifes monnayés du Board of Trade, en présence du ministre de la Milice, la sombre
1 Cet iivprtissrmcnt est commenté dans lo Finaririal Times (dr Montréal), du 2fi février.
perspective de l'arrêt de maintes sources de productàon agricole et industrielle, taries par l'enrôlement à outrance. Le président du board, M. Walkkr, a fait sonner la même note pe&simistei. Voilà assurément des hommes ([ue personne ne songera à taxer d'incivisme, de " idéloyautié ", de conspiration contre le 'salut de l'Eanpire et les intérêts des Alliés, de connivence secrète avec les " Huns ", les " Vandalles ", les " barbares teutons ".
Un journal de langue anglaise, consacré à la défense des intérêts économitiues, le, Financial Times (de Montréal), a fait écho aux avertissements salutaires de M. James-. iL'organe même de la milice canadienne, la Canadian Military Gazette, commence à tirer sur les basciues d'habit des agents recruteurs^. Elle a démontré que chaque recrue faite à la campagne supprime virtueMement deux producteurs agricoles; car — dans les familles anglaises surtout, — une fois le fils parti, le père, découragé, incapable de suffire à la tâche, abandonne la ferme. " Avec un quart de million de notre population la plus active " déjà sous les armes, dont plusieurs dizaines de mille enllevés "à la ferme; avec une propagande active pour recruter dans " les comtés des régiments entiers : — on peut être assuré que "l'armée des travailleurs agricoles (the farni labor market), " déjià fortement entiamée avant la guerre, va être terriblement " décimée en 1916." Le résultat, la Military Gazette le redoute même au seul point de vue de l'efficacité de notre effort militaire, de l'aide que nous prétendons apporter à la cause " de la civilisation et de la démocratie ".
Envisagées du point de vue canadien, les conséquences vont être plus désastreuses encore. iLa cherté des vivres va continuer d'augmenter; la population ouvrière, découragée, va reprendre comme autrefois le chemin des Etats-Unis; et le Canada, privé de bras robustes autant que de capitaux, sera impuissant à prendre sa part du renouveau économique du monde, après la guerre.
En somme, cet enrôlement à outrawce n'est utile qu'à une classe de gens : les soldats eux-mêmes, dont une forte proportion ne verra jamais le feu des Allemands et va vivre aux dépens de la nation, à flâner, un an, deux ans, trois ans. Naturellement ceux à qui l'enrôlement profite davantage, ce sont les majors d'occasion et les sergents recruteurs, qui se font de bonnes rentes, en arrachant à un travail utile tous ces malheu-
1 A l.a réunion du 9 mars dont il est question ])his haut.
2 Numéro du 26 février 1916.
3 Dans un article dont je n'ai pas la date mais que le Weekly Sun (de Toronto) a reproduit le 23 février 1916.
reux jeunes gens, qui fainéantisent dans les camps et les villes de garnison, sans profit pour personne.
Le péril économique tpai résulte de celte politique criminelle est si évident qu'il a fini par éveiller l'attention de nos politiciens, quelque hypnotisés qu'ils soient par le souci du " salut de l'Empire ". Qu'ont-ils imaginé pour remédier au mal? Us envoient aux Etats-Unis des agents recruteurs ctiargés de remplir les cadres de l'armée agricole. Non contents d'inviter une population étrangère à venir remplacer nos nationaux, sacrifiés au " salut " de l'Angleterre et de la France, " nos deux mères-patrie ", ils promettent à ces métèques l'exemption de tout service militaire!
Que la guerre dure encore deux ou trois ans; que le Canada soit attaqué par l'Allemagne victorieuse, comme l'atTirment nos " honnnes d'Etat ", ou par les Etats-Unis ou le Japon — éventualités tout aussi possibles qu'une agression allemande, — où en serons-nous ? Nous aurons envoyé à la boucherie, en Europe, des centaines de mille Canadiens; et nous les aurons remplacés chez nous par un nombre égal d'étrangers, exemptés de porter les armes, même pour la défense du Canada !
Peut-on concevoir une aberration plus complète, une oblitération plus totale de tout patriotisme, de tout sens commun?
N'avais-je pas raison de dire que la " dévotion impériale " exclut le sentiment des plus élémentaires devoirs nationaux ?
' Désordre social — Voyoucratie armée
Dans l'ordre social, 'le résultat le plus tangible de la guerre sera d'avoir fait du Canada un pays militarisé.
Dès qu'il fut question de conscription, à Londres, l'un des publicistes les plus remarquables de l'Angleterre contemporaine, M. Massin'gha.m, écrivait — du moins, c'était le sens de ses paroles:— Si l'Angleterre adopte la conscription, ce sera pire que la défaite; nous aurons absorbé le venin que nous prétendons détruire: le militarisme prussien.
Au Canada, la " défaite " est plus complète et plus humiliante encore qu'en Angleterre. Nous sommes en train de nous laisser afTubler d'un régime militaire infiniment plus dangereux, plus dégradant surtout, que le caporalisme prussien.
La caractéristique du caporalisme prussien, c'est de subordonner la liberté civile et politique aux exigences de l'organisation militaire, de faire de l'armée une caste privilégiée et, dans l'armée elle-même, de constituer une aristocratie omnipotente. Mais l'armée allemande est soumise à une discipline rigide. On
ne permet pas aux ofl'iciers et aux soldats de s'immiscer dans les fonctions qui ne les concernent pas. On laisse à toutes les autres compt4ences l'avantage de s'exercer dans leurs sphères. C'est même là ce qui fait la force extraordinaire de l'armature d'Etat.
Au Canada, on est à nous forger un militarisme sans parallèle en aucun autre pays civillisé, une soldatesque dépravée et indisciplinée, une voyoucratie armée, sans fol ni loi, aussi réfractaire au frein de l'honneur individuel qu'à l'autorité de ses ofUciers de parade ou. de patronage. De cette voyoucratie, on veut à tout prix faire la classe universellement privilégiée du pays ; les gouvernants, les corps publics, les grandes administrations rivalisent d'ardeur pour lui donner le pas sur toutes les autres catégories ide citoyens, pour lui confier tous les emplois, pour dép^acer à son. profit tous les fonctionnaires, tous les employés, tous les ouvriers, qui ont eu la naïveté de croire que les chefs de la nation me mentaient pas effrontément lorsqu'ils clamaient sur tous les tons que le service impérial est "libre", que les Canadiens ne sont pas obligés d'aller se faire tuer pour l'Angleterre, la France, la Belgique, l'Italie, la Serbie, le (Monténégro, l'Egypte, la Perse et l'Arménie.
De toutes façons, la conscription vauidrait mieux que le système ignoble d'espionnage, d'Intimidation, de chantage, de menaces plus ou moins déguisées, favorisé par l'Etat et pratiqué par les " sauveurs d'Empire ' pour racheter la signature de iM. BonoKX et fournir à la " mère-patrie " 500,000 Canadiens "lihrement"' enrôlés pour le service Impérial.
Le Canada subit actuellement presque tous les inconvénients de la conscription et tous les maux des armées "libres ", recrutées par fous les moyens licites et illicites dont peut idisposer un gouvernement aux abois.
Comme toutes les troupes plus ou moins volontaires, l'armée canadienne renferme un certain nombre de très braves gens, attirés sous les drapeaux, les uns, par un enthousiasme et une conviction sincères, les autres, par le goût des aventures et une réelle vocation ml'itaire. Elle confient aussi une forte proporiion de pauvres diables poussés au bureau de recrtitenient par le chômage et la faim ; et enfin, un nombre, je ne dirai pas respectable, mais considérable, des pires chenapans du pays. A certains égards, plusieurs de eeux-Ià, pourvu qu'ils soient tenus sous une discipline de fer, feraient d'excellents soldats. Une mort glorieuse rachèterait peut-être une vie de crimes. Une longue et dure campagne en régénérera quelques-uns. Pour le pays, ce sera assurément une délivrance, une purgation sa'utaire.
Mais rien de tout cela ne donne à nos soldats, parce que
soldats, une compétence particulière qui autorise l'Etat et les grandes administrations à les mettre à la place de fonctionnaires utiles, jetés sur lv^ pavé. Rien surtout ne justifiait le Ijarlement de permettre à tous Les soldats, bons ou mauvais, honnêtes ou crapuJeux, intelligents ou idiots, d'exercer un droit exceptionnel de suffrage dans des conditions où les plus compétents des électeurs ordinaires se verraient refuser et le droit de vote et le moyen de l'exercer.
Tyrannie de la soldatesque, son impunité — Militarisme antisocial et antinational
On a fait pis encore ; on a virtuellement pose en principe et établi en pratique que la soldatesque échappe a l'autorité ides tribunaux, à la répression des lois, qu'elle peut impunément attenter à la liberté publique et privée, tout se permettre, tout saccager.
Au sac du Devoir, un otTicier de la police municipale a eu un mot typique. A la tète des émeutiers venus " spontanément" assiéger les bureaux du Devoir pour venger l'honneur de l'Italie, — après avoir été convoqués dès la veille et avertis par l'un des orateurs — se trouvait un soldat anglais, portant l'uniforme de Sa Majesté. Il fut l'un des premiers à briser les carreaux en poussant des cris de sauvage ivre, comme seuls savent en pousser certains animaux de la " race supérieure ", sous la double impulsion du patriotisme et du scotch whiskey. Un journaliste, de langue anglaise aussi, mais sobre, le désigne à la police, en le nommant de toutes lettres. ' J'peiix pas l'arrêter ", dit tout bonnement un brave gardien de la paix: " c'est un soldat ! "
Vous avez là en raccourci toute la mentalité créée par le caporalisme ultra-prussien qui sévit au Canada. Ce qu'il réserve à la paix publique, à la liberté des citoyens, à la sécurité des foyers, vous pouvez déjà le prévoir.
Les scènes de sauvagerie de Valcarlier, de Limoilou, de Lévis et de Québec; celles d'Ottawa; la terrorisation de London; les émeutes de Toronto et de Calgary, nous laissent entrevoir ce que sera chez nous le règne du caporalisme. Comment ces sauvages se conduiraient en pays conquis, dans l'ivresse du combat, lorsque toute discipline est à peu près nulle, je vous laisse à le deviner. Les "Huns" et les "Vandales" de la Bochie d'Europe auraient, je pense, trouvé leurs maîtres.
Le plus intéressant, au point de vue social, c'est que la plupart de ces actes de banditisme ont été organisés et perpétrés sous l'œil complaisant des autorités civiles et militaires. Tous
CONSÉQUENfKS DE NOTRE INTERVENTION 107
ont été virtuellcnicnt couverts de l'impunité; les politiciens et les gazettiers (pii dénoncent avec le plus de fracas la " barbarie des Teutons " n'ont pas eu un mot de blâme pour ces manifestations de nos champions de la " liberté " et de la " civilisation supérieure ". A Ottawa, l'émeute a été organisée dans les bureaux de l'Etat; à Calgary, les émeutiers en uniforme ont eu gain de cause: jis ont conquis, l'arme au poing, les places et les fonctions qu'ite convoitaient. A Toronto, les magistrats ont blâmé les victimes de la brutalité des voyous en uniforme.
Cette impunité scandaleuse, cette ignoble complaisance des autorités et de l'opinion publique en réservent de belles à la "liberté" et à la "démocratie"!
Toutes les lois et les mesures d'exception, toutes les faveurs extraordinaires que l'on accumule sur la tète des soldats et de leurs familles, tendent à créer chez nous l'état d'esprit qui fait l'essence même du pire militarisme. 'Voici les notions qu'elles généralisent : l'état le plus honorable, pour les honnêtes gens, c'est celui du soldat, puisciu'il mène à tout, sans compétence particulière; c'est aussi le plus avantageux pour la crapule, puisqu'il assure aux porteurs de khaki l'impunité de tous les crimes; le meilleur service ciu'on puisse rendre à son pays, celui qui appelle le plus d'honneurs et de récompenses, quelque inutile ou débauché ([u'on soit, c'est de prendre les armes; pour arriver à quelque chose, en quoi que ce soit, il faut avoir passé par l'armée. Et comme cette démoralisation de l'ordre social se fait pour le " salut de l'Empire ", et, dans le Québec, pour la France, on amène peu à peu la population â croire que le dévouement à l'étranger compte plus que les services rendus à son pays.
Le militarisme (jui se développe au Canada est donc à la fois antiisocial et antinational. C'est bien, du reste, le résultat que poursuivent les révolutionnaires impérialistes. Il est rare que les révolutions ne soient pas dirigées également contre l'ordre social et le patriotisme national.
Oui, de toutes façons, la conscription vaudrait mieux. Si nous sommes pour devenir une nation armée, mieux vaut encore que toute la nation soit armée, plutôt que de livrer la nation désarmée à la tyrannie d'une voyoucratie sans frein.
Permanence du militarisme — Exigences de la " solidarité impériale "
Mais, direz-vous peut-être, tout cela n'aura qu'un temps. La guerre Tinie, l'armée sera dissoute; ces gens rentreront dans
leurs cadres normaux et redeviendront des citoyens paisibles. Illusion profonde.
Rappelez-vous ce que nous avons vu, il y a un instant, des exigences de la défense nationale, accrues par notre participation à la guerre. Ce qui est vrai des travaux de défense l'est bien davantage de l'armée. Car cette armée n'est pas recrutée seulement pour la défense du pays, comme la milice l'avait été jusqu'ici. Nous voici liés maintenant à toutes les guerres de l'Angleterre; et l'Angleterre, toute "pacifique" qu'elle est, est plus souvent en guerre que n'importe quelle autre nation du globe. Pour faire pénétrer partout les principes de la liberté et, de la démocratie, et aussi les paquets d'opium et les ballots de coton qu'elle distribue à l'humanité souffrante, elle a été maintes fois obligée de tirer du canon. Ainsi que le disait ingénument un bon Anglais, au temps de la guerre sud-africaine: " Les institutions britanniques sont si belles, si bienfaisantes, que c'est pour l'Angleterre un devoir d'humanité que de tuer, s'il le faut, cinquante mille Boers afin de doter le reste de la population de nos glorieuses libertés." Vous avez là la juste tonalité du jingo anglais, cousin germain du junker de Prusse et de Poméranie.
Sans parler des tendances nouvelles de l'impérialisme anglais, de ses fringales, jamais assouvies, de conquête et de domination, n'oubliez pas que l'Angleterre est tenue par maints traités de faire la police dans les cinq parties du monde i. Si, comme on l'afTirme, l'Angleterre respecte toujours sa signature; si, d'autre part, c'est notre devoir de soutenir l'Angleterre chaque fois qu'elle fera la guerre pour faire respecter ses traités, nous pouvons nous préparer à répéter fré(|uemment l'expérience d'aujourd'hui.
Les naïfs se laissent dire que la défaite de l'Allemagne marquera la fin du militarisme dans le monde. Tout dépend du ré-
1 Au cours du débat sur la deuxième lecture du projet de Loi Navale, en 1910, M. Monk a énuinéré les principaux engagements de cette nature souscrits par l'Angleterre et garantissant l'intégrité ou la neutralité des pays suivants: (1373-1703), Portugal et "toutes .ses conquêtes et colonies" — aujourd'hui sous la virtuelle dépendance de l'Angleterre; (1802), Sultanat de Mascate; (1815), Suisse; (1832), Grèce; (1834-1888), Perse; (1S39), Belgique; (1846), Archipel de Chusan; (1855), Suède et Norvège, contre la Russie; (1856), Empire Ottoman, en Europe; (1863), Grèce et Iles Ioniennes; (1867), Luxembourg; (1878), possessions ottomanes en Asie, contre la Russie. {"Débals de la Chambre des Communes" — 3 février 1910, col. 3172-3).
M. Monk avait emprunté cette nomenclature à un ouvrage déjà ancien. Elle s'est considérablement allongée depuis. Il est vrai qu'en certains cas, au Maroc par exemple, le gouvernement britannique a annulé en secret la garantie solennelle et jiublique qu'il a donnée.
siiltat. Si, l'Allemagne vaincue, les autres grandes puissances sont tellement épuisées qu'il n'y aura virtuellement ni vainqueurs ni vaincus et que chacun rentrera chez soi, laissant aux petits peuples 'la liberté de décider de leur sort, alors, oui, peutêtre y aura-t-il quelque chance de paix durable ; les peuples décimés, épuisés, constatant avec stupeur l'inanité de ces hécatombes monstrueuses, auront peut-être enfin riintdligence — la force leur restera-t-eJle? — de détruire jusqu'à la racine l'infernale coailition des fonientateurs systématiques de la guerre dans tous les pays.
Mais si l'Allemagne est écrasée; si l'Angleterre triomphe — d'un triomphe d'autant plus profitable pour elle qu'elle aura davantage ménagé son monde en laissant surtout périr les Français, les Russes et les bloated colonials, — ce sera le recommencement du militarisme allemand et la recrudescence du militarisme an^o-saxon, dirige, la prochaine fois, contre la Russie, peut-être contre les Etats-Unis, peut-être contre le Japon — contre la nation, qu'elle quelle soit, qui menacera le plus prochainement la domination de l'Angleterre dans le monde.
Au début de la guerre, je demandais à un publiciste anglais très averti des choses de l'Europe et du monde: "Pourquoi cette haine si soudaine des Anglais contre les Allemands?" — " Parce que les Allemands veulent prendre notre place dans le monde et qu'ils sont en train de nous battre à notre propre jeu (they are getting betler than us al oiir own gaine)." Il ne parlait pas, notez-le bien, de la puissance militaire de l'Allemagne; il était trop intelligent et trop renseigné peur ne pas reconnaître l'immense supériorité, à tous égards, de l'armée allemande sur l'armée anglaise. Il parlait de la rivalité économique et et maritime de l'Allemagne.
L'Angleterre, tant qu'elle en aura la force, ne tolérera jamais qu'une autre nation, non seulement prenne sa place, mais prenne et garde une place cjuelconque à côté d'elle sur l'un des océans qui encerclent le gilobe. La domination des mers, elle entend la garder pour elle, pour elle toute seule. Sur terre, elle se contente d'en prendre et d'en garder plus que toute autre nation.
Cette dçmination, elle sent qu'elle lui échappe. C'est pour la conserver le plus longtemps pos.sibJe qu'elle s'est assuré les services des " nations soeurs ". Si nous voulons continuer à faire partie du glorieux empire " sur lequel le soleil ne se couche jamais ", nous pouvons donc nous préparer à nous armer jusqu'aux dents. Pour nous, plus encore que pour l'Angleterre, le militarisme et le caporalisme ne font que commencer.
Comme l'a fait très justement observer sir Sam Hughes — il a des moments de lucidité, — le Canada n'a pas mis sur pded
110 HIER, aujourd'hui, DEMAIX
une armée de deux cent mille hommes sans une préparation assez complète. J'ai démontré ailleurs que, depuis dix ans, l'efTort constant des autorités impériales aux colonies avait porté vers ce but unique: organiser l'action commune de tous les pays d'empire pour toute guerre que l'Angleterre enlreprendra sur un point quelconque du globe'.
Croit-on que, cette guerre-ci terminée, les impérialistes anglais et leurs serviteurs canadiens vont laisser tomber ce beau projet, qui a déjà produit de si merveilleux résultats? Allons donc! La guerre actuelle n'est qu'une préparation, une leçon de choses pour l'avenir. Dès la paix conclue, la machine impérialiste se remettra à fonctionner comme de plus héWe. On préparera activement les colonies à participer avec plus de célérité et d'ampleur dans la prochaine guerre où l'Angleterre combattra *' pour la civilisation contre la barbarie ", " pour la liberté contre la tyrannie ", en Europe, en Afrique, en Asie ou en Amérique. La machine obliquera en apparence à droite ou à gauche, selon que les rouges ou les bleus seront au pouvoir; mais elle aboutira toujours à la même fin: utiliser les ressources du Canada, en hommes et en argent, pour la gloire et le profit de l'Angleterre — à moins qu'une contre-révolution franchement nationaliste ne fasse sauter la machine et ne ramène le Canada dans sa voie traditionnelle.
Un tel bouleversement de l'ordre social et économique ne peut manquer d'avoir sa répercussion dans l'ordre politique.
Révolution politique — Renversement des principes d'ordre public dans l'Empire
Encore imbus d'incomplètes notions scolastiques de l'histoire, de l'histoire d'Angleterre surtout, la plupart des Canadiens-français s'imaginent que "révolution politique" signifie un brusque changement de dynastie, une décapitation de roi, /'émeute dans la rue, l'adoption arbitraire et soudaine d'une constitution nouvelle, soigneusement écrite, divisée par chapitres et articles numérotés. Tels sont d'ordinaire les symptômes apparents, les manifestations extérieures des révolutions, en pays latins surtout. En terre anglaise, il n'en va pas toujours de même; le dernier trait surtout, la promulgation d'un décalogue rigoureusement défini, en est toujours absent.
Aux premiers chapitres, nous avons vu dans quelles circonstances, le parlement britannique avait été amené, après comme avant la révolution américaine, à voter les diverses chartes co-
1 "Que deoons-nous à iAnglelerre .' — II La Rérolulion impérialiste".
loiiiales. Ces constitiUions écrites, je l'ai rappelé, n'ont jamais eu pour effet d'aliroger, (l'amoindrir ou de modifier les principes fondamentaux de la constitution anglaise, applicables à tous les pays britanniciues; encore moins d'altérer il'esprit et il'instinct traditionnels des peuples d'origine ou de formation anglosaxonne.
Si l'on admet c|u'en toute loi l'esprit l'emporte sur la lettre, on sera forcé de reconnaître (|ue le ti'iomphe de l'impérialisme a opéré, aux colonies surtout, et au Canada plus ([u'en tout autre pays autonome de l'Empire, une révolution profonde, radicale, infiniment plus importante que la substitution, en 1841, de l'Acte d'Union à la Constitution de 1701, que la ratification, en 18t)7, du i)acte fédéral et de la Constitution (|ui en marque les ternies.
La révolution impérialiste, inaugurée en 1899 par la participation du (Canada à la guerre impériale et spoliatrice de l'Afrique-Sud, accentuée par la création d'une flotte de guerre " canadienne en temps de paix, impériale en temps de guerre ", poussée plus avant par le vote d'une contribution directe à la flotte impériale, a atteint son apogée, en 1914, par la participation officielle, active et directe de tous les pays autonomes de l'Empire, sous l'uniciue commandement de l'état-niajor britannique, à la plus importante des guerres impériales, décidée par les seuls gouvernants du Royaume-Uni.
C'est la révolution de fond la plus complète que l'Empire britannique ait subie depuis la fondation des premières colonies anglaises; c'est la substitution du principe césarien de centralisation, d'unité d'action militaire, au principe de décentralisation, de désunion si l'on veut, qui a fait, trois siècles durant, la base du droit public de l'Empire britannique.
Quel sera le dernier mot de cette révolution, son influence définitive sur le status national et international du Canada, nous le verrons dans les deux chapitres suivants.
Bornons-nous, avant de clore celui-ci, à signaler quelquesuns des symiitomes les plus significatifs de la révolution politique, et les plus désastreuses de ses conséquences immédiates.
Oblitération de la conscience nationale — " Tout pour l'Angleterre " — Servitude volontaire
Le premier effet, (jui expli(iue et cntra'ine tous les autres, c'est de renverser l'ordre des droits et des devoirs nationaux, de bouleverser la conscience nationale. A l'antique conceplion, toute britaiiniciuc, (|ue chaciue pays d'empire pense d'abord
à soi, s'occupe avant tout de mettre ordre à ses propres affaires, protège les droits de ses nationaux et ne réclame d'eux que l'accomplissement de leurs devoirs envers la patrie, on a substitué la notion nouvelle, plus allemande qu'anglaise, plus romaine cju'allemande, que la grandeur du Canada et de chaque pays d'empire, leurs libertés, leur développement, leur sécurité même, doivent être subordonnés aux intérêts de l'Empire, à la gloire de l'Empire, à la puissance de l'Empire. Or, comme le Royaume- Uni détient à lui seul tous les pouvoirs impériaux, que les neufdixièmes de l'Empire lui appartiennent en propre, le " Tout pour l'Empire " veut dire " Tout pour l'Angleterre " — bien plus encore que le Deulschland iiber ailes ne signifie l'abaissement de la Bavière, de la Saxe et du Wurtemberg au profit de l'hégémonie prussienne. Pour trouver le parallèle, il faut remonter à la Rome des Césars, entourée de ses humbles satellites, la Gaule, l'Ibéric, la Germanie, la Bretagne, la Maurélanie, l'Asie Mineure, pépinières des légions romaines, sources fécondes du sang barbare qui cimentait les fondements de la grandeur romaine. " Mais, répliquent avec orgueil les impérialistes et leurs esclaves coloniaux, ces sacrifices au dieu de l'Empire, les nations-sœurs, les offrent librement ! C'est dans la ' plénitude de leur autonomie ' qu'elles apportent à Ja mère-patrie le secours de leurs bras et de leur or."
C'est précisément cette glorification de la servitude volontaire qui consititue la révolution de fond. Quelle différence, je vous le demande, entre la servitude volontaire et l'esclavage forcé, si ce n'est que la première implique chez les peuples qui la pratiquent un abaissement moral, une atrophie de la fierté, une absence de toute dignité, de tout respect de soimême ?
Les peuples soumis à la force peuvent conserver intacte la dignité de leur âme, la réserve d'énergie qui entretient et justifiie les espoirs futurs: — tels les Belges sous la domination espagnole ou hollandaise, les Irlandais écrasés par la tyrannie anglaise, les Polonais partagés et vendus à la Russie, à la Prusse et à l'Autriche, les Alsaciens foulés sous la botte du uhlan, les peuples balkaniques soumis pendant quatre siècles au joug mahométan.
Les peuples qui abdiquent volontairement ne sont dignes que du plus profond mépris. Ils ne méritent pas d'arriver à la plénitude de la virilité nationale.
Il n'est pas sans intérêt de constater que les protagonistes les plus ardents de cette servitude volontaire sont, au Canada
surtout, des descendants d'Ecossais conquis, d'Irlandais renégats et de Français deux fois colonialiscs.
Quel contraste avec le langage et l'attitude des Papineau, des Lafontaine, des Cartier, des Macdonalu ! Où est aujourd'hui le chef de parti, l'homme d'Etat, qui oserait allirmer, comme McGee, le droit du Canada de rester neutre dans les guerres de l'Angleterre; ou s'écrier, avec Macdonald: Si la politique canadienne nuit aux intérêts britanniques, " tant pis pour les intcrcis britanniques "?i.
Le premier résultat pratique de cette servilité, de cette subordination des intérêts nationaux aux intérêts impériaux, ou pour mieux dire, aux intérêts de l'Angleterre, c'est précisément de reléguer au second plan les problèmes nationaux, d'en détourner l'attention publique, d'en ajourner l'étude, d'en amoindrir la portée, d'en fausser la solution.
Un peuple, comme tout homme ou tout groupement d'hommes, n'est capable que d'un certain effort intellectuel et physique, que d'un certain degré d'amour et de volonté. Tout le temps que nos gouvernants et nos législateurs consacrent à l'étude des problèmes impériaux — dont la gouverne échappe totalement à leur action publique, — c'est autant d'enlevé à l'étude et à la solution des problèmes nationaux qu'ils ont mission de traiter. Toute l'attention que le peuple canadien, dans son ensemble, porte aux choses de l'Empire, tous les sacrifices qu'il fait ou qu'on lui impose pour le " salut ", la gloire ou le bénéfice de l'Empire, — c'est-à-dire d'une multitude de contrées avec lesquelles il n'a rien de commun (sauf le lien fictif et nominal de la Couronne d'Angleterre), dont il ne connaît pas les conditions particulières et les éléments essentiels, dont souvent même il ignore l'existence ! — c'est autant ciu'il ne fait pas pour le bien de son pays, pour son avancement moral et matériel, ni même pour sa défense militaire.
SI nos législateurs et notre peuple poursuivaient cette étude
1 Les paroles suivante.s, extraites d'une lettre que Lafontaine écrivait, le 17 avril 1838, à Edward Elliee, député anglais, suffisent à faire mesurer toute la distance qui sépare la fierté des hommes d'autrefois de la serviUté de nos politiciens d'aujourd'hui:
"Les Canadiens .sont devenus, par les traités, sujets anglais. Ils "doivent donc être traités comme tels. Votre plan de gouvernement "les exclurait de la grande famille, en agissant envers eux comme des "êtres inférieurs et qui devraient toujours être regardés comme tels. . . . "Si les Canadiens, en violation des traités et de la foi jurée, ne doivent "être traités que comme des êtres inférieurs ou dégradés, qu'on le sache "dés à présont, de manière à lever tout doute sur le sort que la politique de "l'Angleterre nous destine dans notre pays natal." (Lettre reproduite dans la Revue CanwMenne de février 1916).
des problèmes de l'empire afin d'élargir leurs horizons et d'apprendre, par l'histoire des autres peuples britanniques, à mieux gouverner notre pays, à élargir la mesure de nos libertés, à affirmer nos droits avec plus de fermeté, et surtout à rapprendre la pratique des devoirs nationaux, ce serait tout profit. Mais non, cette étude, ces préoccupations, ces sacrifices, n'ont abouti jusqu'ici qu'à affaiblir en nous, gouvernants et gouvernés, la saine notion des devoirs et des droits nationaux, dont le juste équilibre fait la force et la dignité des peuples.
En un mot, l'impérialisme fausse le patiiotisiiu"; il tend à l'atrophier totalement.
Cette oblitération de la conscience et de la dignité natioliales se manifeste sous maintes formes et dans les sphères les plus diverses.
Brèches à l'autonomie militaire et économique du Canada
Tout d'abord, elle tend à amoindrir notre autonomie coloniale, prix tardif de tant d'efforts et de sacrifices. Elle prédispose et accoutume notre peuple, si fier jadis de son indépendance, à lui préférer la sujétion impériale et sa fausse gloire.
Voici que déjà tout notre organisme militaire est virtuellement aux ordres des autorités impériales.
Notre liberté fiscale est elle-même fortement atleinte. Les exigences de la guerre et de la " solidarité impériale " nous ont déjà forcés à modifier notre tarif douanier, à adopter un nouveau mode d'impôts contraire aux habitudes de la nation; et le parlement l'a voté, nous l'avons vu, dans des conditions désastreuses pour le pays. Cette subordination de nos intérêts économiques au " saltit de l'Empire ", en réalité aux intérêts de l'.\ngletenre, ne fait que commencer à se manifester; nous en verrons bien d'autres ! C'est le renversement complet, dans l'esprit sinon dans la forme, de la " politicpie nationale " préconisée et inaugurée', en 1879, par Macdoxald et le parti conservateur.
Les exigences de la guerre et du " salut de l'Empire ", en réalité la cupidité des armateurs et des négociants anglais, ont fortifié la mainmise de l'Angleterre sur " notre " marine marchande. A moins d'une contre-révolution nationaliste, cet asservissement s'accentuera encore après la guerre, quand il faudra réorganiser le commerce maritime de l'Empire. On peut être assuré que l'Angleterre tendra plus que jamais les câbles qui attachent " nos " navires de commerce à ses ports et à ses comptoirs.
Les armateurs canadiens, les commerçants, les industriels.
doivent commencer à comprendre pourquoi les Anglais n'ont jamais voulu lâcher prise sur ce point; pourquoi ils ont toujours refusé de reconnaître la juridiction des colonies sur le commerce en haute mer et forcé ainsi toutes les compagnies de transport maritime à faire enregistrer leurs navires en Anglelene. (".e n'est pas, connue beaucoup le pensaient, entêtement orgueilleux, ou opiniâtre attachement à une coutume traditionnelle, (l'est tout simplement pour conserver leur suprématie maritime, pour rester les maîtres des cinq océans, en temps de paix conune en temps de guerre.
Cette domination permet aux Anglais, en cas de guerre, de s'assurer à bon compte, par un simple décret du cabinet britannique, la possession de tous les navires de commerce des " nations soeurs " afin d'en faire des vaisseaux auxiliaires de la flotte anglaise. Elle les met à même de monopoliser à leur profit le commerce de l'Empire. Grâce à leur virtuelle possession de toutes les flottes coloniales de commerce, les Anglais importent aujourd'hui des colonies ce qu'ils veulent, ils y exportent ce qui leur convient. Ils sont aussi maîtres de notre commerce maritime qu'au temps glorieux des Lois sur la Navigation, contre les- (jueWes nos ancêtres se rebiffaient avec tant d'indignation.
Antagonisme de l'Est et de l'Ouest
La crise économique, fortement aggravée par notre participation à la guerre et prolongée par notre association permanente avec l'Flmpire, va accentuer le conflit entre l'Ouest et l'Est canadien. L'accroissement énorme de la dette nationale va fournir un prétexte commode au gouvernement canadien, qu'il soit dirigé par des protectionnistes de tradition ou par des free-traders "de principe" (!), pour maintenir et peut-être surélever le tarif douanier dont 'les agriculteurs de l'Ouest se plaignent si amèrement. Les griefs et les exigences des Westcrners vont également s'accroître en raison du retard apporté par la guerre à l'exécution du programme de grands travaux publics tracé par M. Monk, à l'agencement nécessaire et profitable (les voies de transport et des ports canadiens. Et l'on sait que 'les gens de l'Ouest ne sont ni lents ni patients dans leurs réclamations. I.j?s impérialistes les louent bruyamment, de ce temps-ci, d'avoir fourni la plus forte proportion de soldats pour le salut de l'Empire. On peut être sûr qu'ils fourniront aussi la plus forte proportion d'ennemis de la Confédération canadienne, de destructeurs de l'unité nationale.
Les seules compensations que nos gouvernants se proposent d'offrir aux provinces de l'Ouest, les seuls remèdes qu'ils pro-
jettent déjà d'appliquer aux maux économiques du pays, aggravés par la " dévotion impériale ", sont îles emprunts à outrance et l'immigration intensive. Le remède sera pire que le mal. Il entraînera vraisemblablement la rupture de la Confédération et son annexion, totale ou partielle, aux Etats-Unis. De ceci, nous nous entretiendrons au chapitre suivant.
Conflit des races
Enfin, le triomphe de l'impérialisme va accentuer et aigrir le conflit des races, cet éternel problème de la Confédération canadienne et de tous les pays peuplés de races diverses.
Au banquet d'anniversaire du Devoir, dans cette salle même, j'ai signalé le lien indissoluble qui rattache la lutte des races à l'impérialisme anglo-saxoni. Inutile d'y revenir longuement. Plus on observe ce parallélisme et plus on en scrute les causes et les conséquences, plus on se convainc que, dans l'ordre de nos problèmes domestiques, le triomphe de l'impérialisme anglo-saxon ne peut aboutir qu'à un résultat: l'asservissement total, l'angliicisation complète de tous les Canadiens non anglais-. L'idéal des grands impérialistes britanniques, c'est la domination du monde par la race anglo-saxonne, pour la gloire et le profit de l'Angleterre. Rétréci à la mesure des intelligences coloniales, des intolérances coloniales, de l'ignorance coloniale, cet idéal se concrétise dans les odieuses tentatives d'anglicisation qui se manifestent aujourd'hui dans l'Ontario et le Manitoba.
Plus l'Angleterre sortira forte et triomphante de la guerre actuelle, plus cette intolérance se fera tyrannique et brutale.
Le colonialisme abject que nos " sommités sociales " et nos chefs politiques nous prêchent depuis quelques années n'a pas peu contribué à stimuler cette ardeur. Nos politiciens ont afii-
1 "Le Devoir et la guerre — Le conflit des races".
2 Le général Lea a noté la corrélation indissoluble entre l'impérialisme britannique et la domination anglo-saxonne au Canada:
"The development nf Canadian Nationalism and the expansion of "Canadian interests cannot be stopped nor retarded nor circumverted, but "musl conlimie along one of two Unes:
"1. The continuily of the Empire and the coniinuance of Saxon supremacy:
"2. î'Ae iiidependence of the Dominion and destruction of Saxon supre- 7nacy." (pages 30-31).
Au nombre des quatre conditions qu'il pose comme facteurs essentiels de la survivance de l'Empire britannique, il place la suprématie absolue des Anglo-Saxons, dans chacun des pays d'Empire: "The military and polilical supremacy of the Saxon in ils constituera parts." ("The Dai/ of Ihe Saxon" op cit., page 231).
ché leur loyalisme île parade avec l'effronlerie de femmes publiques qui clament leur vertu. Mais les actes ne répondent pas aux paroJes. Les politiciens et les gazettiers ont beau se prosterner et se contorslonner devant le dieu de l'Empire, les faits et les chiffres sont là qui prouvent que la masse des Canadiensfrançais, Canadiens avant d'être Français ou britanniques, ne se croient pas tenus, légalement ou moralement, de se battre pour l'Angleterre, ni pour la Franice. 'De là, le relent d'hypocrisie (lui pénètre toutes les proifessions de foi loyaliste de nos politiciens et nous vaut le mépris des Anglo-iCanadiens. Tout ce que nous y gagnons, c'est une recrudescence de coups de pied.
D'ailleurs, neuf cent quatre-vingt-dix-neuf sur mille Canadiens-français s'enrôleraient-ils pour " sauver l'Empire ", que les Ontariens et les Manltobains, loin de s'apaiser, redoubleraient d'ardeur pour angtliciser le millième. Ils s'y sentiraient d'autant plus encouragés que la tâche leur serait devenue beaucoup plus facile.
" Bartek le victorieux "
Dans l'un de ses prônes mi-impérialistes mi-nationalistes, mi-chair mi-poisson, où il excelle, sir Wilfhid Laurier s'écriait sur un ton d'espoir convaincu, parfaitement simulé: "Quand " Desrosiers, Desei«res, Quintal, Asselin et tant d'autres se- " ront revenus au pays, ils auront puisé dans la confraternité " des champs de bataille le désir de contribuer à faire disparaî- " tre les dissensions des ra'ces au Canada "i.
Depuis que j'étudie la longue et intéressante carrière de ce merveilleux virtuose de notre opéra-comique parlementaire, je ne sais encore de quoi m'étonner davantage: de sa facilité à paraître croire ce qu'il dit, ou de la persistance du public à penser qu'il le croit !
A quoi, je vous le demande, ont abouti tous les sacrifices que les Canadiens-français ont fait, en un siècle et demi, pour rester fidèles à l'Angleterre, pour défendre son drapeau, pour s'adapter à ses institutions, à ses exigences et même à ses caprices, pour apaiser les arrogantes prétentions des Anglo-Canadiens? Où, quand et comment, la " conciliâàtion " à la Laurier, la fausse conciliation, la conciliation à base de veulerie, de servilité et de mensonges, leur a-t-elle profité?
1 Discoung au Monument National, 9 décembre 1915; texte du Canada du 10 décembre. Le compte rendu du Herald porte "sovereiyit diily" au lieu de "désir".
Si VOUS voulez savoir ce que vaudra aux Canadiens-français le zèle des agents recruteurs de sir Sam Hughes et le dévouement de nos soldats, lis^z, ou relisez, l'histoire de " Bartek le victorieux ", de Sienkiewicz.
Bartek est un brave paysan polonais, de la Posnanie prussienne, paisible et normalement poltron. Il aime sa femme Magcla et son petit Franck, il cultive son champ, il ne songe à faire la guerre à personne; mais il déteste les Allemands. La guerre éclate entre la Prusse et la France; tous les pays du futur empire gcrmani(|ue entrent dans le conflit. La conscription appelle Bartek sous les armes. Il quitte, en pleurant, sa femme et son mioche; il a raisonnablement peur; il ne trouve rien de glorieux à travailler au triomphe de la grandeur germanique. " Que m'ont fait les Français?" gémitjil tout le long de la route. Un camarade de régiment le remet sur farine en lui disant que les Français sont une autre sorte d'AMemands, pires que les Prussiens. Au premier combat, il paie tribut à la nature, comme Henri IV. H s'aguerrit, il se bat comme un sourd, il tue tant qu'il peut de Français; le général en chef, Steinmetz, le décore sur le champ de batai'lle: c'est un héros. La guerre finie, il revient au pays. Comme bien l'on pense, il a pris en dégoût ses humbles travaux. Un héros ne peut plus labourer. Par contre, il se saoule au cabaret et chante les gloires de l'Empire. Quand Magda veut le moraliser, il lui répond dédaigneusement: "As-tu parlé à Steinmetz, toi"?" Un bon jour, il apprend que le maître d'école, un Allemand, a battu son gosse parce qu'il s'obstinait à parler polonais. Bartek furieux court à l'école, empoigne le pédagogue, lui flanque une tripotée et finalement le jette la tête la première dans le baquet où trempe le souper des porcs. C'est sommaire, mais juste. iLe maître sort du baquet et fait arrêter Bartek. Au tribunal, Bartek plaide ses états de service, il exhibe la médaillle que le général Steinmetz a accroché à sa poitrine, il réclame le droit de faire instruire son enfant dans sa langue. Le juge, Alleanand, lui explique que la guerre est finie, cju'il doit respecter comme tout le monde les lois de l'Empire, ([ue, tl'ailleurs, ayant servi l'Empire, il doit en désirer la grandeur, et que l'unité de langue est essentielle au maintien de l'Empire. Bartek attrape trois mois de prison et cent cinquante marks d'amende. Au cachot, il a tous les loisirs nécessaires pour méditer sur le néant de la gloire militaire. Son gosse retourne à l'école où les raclées du maître lui apprennent, à lui aussi, à servir l'Empire, en Tendant sa langue.
Voilà, je le crains, tout ce que nous vaudra le dévouement des nôtres à la cause de la liberté, de la démocratie et de la " civilisation supérieure ".
Indépendance Association impériale Annexion^
Le choix s'impose — Suicide par inertie
Quelle sera, au lendemain île la guerre, la situation du Canada dans l'Empire britannique '? Quel rang occupera-t-il dans le concert des nations ? Quel ordre nouveau succédera au idésordre actuel, à la désorganisation opérée par la révolution impérialiste ?
Avant de déduire des leçons dru passé ul du pi'ésent une conclusion basée sur les règles du calcul des probabilités politiques, établissons un fait: c'est cpi'une solution prochaine s'im- ]}ose. Ceci, tout le monde l'admet en dehors de la province de Québec.
Dans notre bon petit coin de pays, une foule de gens croient naïvement qu'après la guerre tout rentrera dans !e même ordre qu'auparavant. I)'aucun,s ne soupçonnent même pas (jne nous sommes, depuis quinze ans, en pleine révolution, et que l'intervention du Canada dans la guerre européenne maique le point culminant de cette révolution. Ces inconscients vivent, selon l'énergique expression anglaise, " dans le paradis des ifous ". Pour varier la métaphore, ils font comme les autruches du désert : ils cachent leur tête dans le sable afin de ne pas voir !e danger. .le demande pairdon du rapprochement. . . aux autruches. -Sttipides et imprévoyantes à l'approche du péril, elles ont du moins, lorsque le chasseur a fondu sur elles, le bon sens ou l'instinct de se protéger le mieux possible. Chez nous, alors que nous sommes en pleine lutte, que nos privilèges les plus chèrement acquis par l'effort d'un siècle menacent de disparaître sous l'assaut de l'inipérialisme et de l'anglicisation, la plupart de nos "sommités sociales", la tète plus ensablée que jamais, is'obstinent à ne rien voir, à ne rien entendre. Elles s'eft'orcent de nous persuader que nous devons rester bien tranquilles sur place, au risque d'être anéantis. Les plus éclairées vont jusqu'à nous recommander de
1 Conférence du 30 mars 1916.
nous étendre à plat ventre : c'est sans contredit la meilleure posture pour se faire enterrer.
Cette manie du suicide par inertie est particu'ièrement marquée idciins nos classes dirigeantes. Il ne faut pas s'en étonner outre mesure. Les causes de cette inconscience ont été maintes fois signalées ; on en retrouve la trace fréquente au cours de l'étude que nous poursuivons : enseignement défectueux de l'histoire, et parti oui iè rement de l'histoire et des principes de la constitution britannique ; réaction de lassitude morale après les longues luttes po'ur la vie nationale ; provincialisme de tradition, accentué par une fausse conception du pacte fédéral et de la constitution, des devoirs nouveaux qu'i'i nous ont imposés, des privilèges additionnels qu'ils nous ont conférés ; développement exagéré du mercantilisme et de l'éducation dite " pratique " ; affaiblissement du patriotisme par rabsorption graduelle du venin impérialiste ; enfin, et pardessus tout, une pradique beaucoup plus longue et beaucoup plus intense de la servitude coloniale que tous les autres coloniaux britanniques.
Attitude des Anglo-Canadiens et des Australasiens
En dehors de chez noMS, — je l'ai déjà noté, — peu d'esprits sérieux, un tant soit peu avertis, songent à contester que le Canada et les autres colonies autonomes sont sortis pour toujours de la route étroite mais sûre où les avaient orientés les hommes d'Etat anglais et coloniaux du dix-neuvième siècle, et plus encore l'attachement séculaire au principe de déceîitralisation et d'autonomie.
Au Canada, sir Robert Borden — il mérite ce témoignagi? — n'a perdu aucune occasion de répéter, depuis six ans surtout, que le Canada, en assumant de nouvelles charges nationales et impériales, doit réclamer une révision de ses pouvoirs de gouvernement et de se sa situation internationale. Le ministre de la Justice, M. Doherty, a fait sonner la même note, à plusieurs reprises.
Le premiernministre d'Australie, M. Hughes, vient de déclarer impérieusement, à Londres, que la parti'cipatio'n des colonies à la guerre actuelle exige un rajustement complet, 'un " changement de fond dans nos idées de gouvernement, appli- " quées aux problèmes économiques et nationaux. "i
Les plus britanniques des coloniaux, les Néo-Zélandais, n'ont jamais cessé, depuis dix ans, de réclamer la participation
1 Discours prononcé à Londres, le 15 mars 1916, au Conseil impérial de Commerce, en présence de M. Herbert Samuel, membre du cabinet britannique.
des " nations-sœurs " au gouvernement de l'Empire. On peut être assuré qu'après la guerre, leurs exigences redoubleront d'intensité.
Les ministres britaniHques eux-mêmes sentent et admettent que l'arrogante prétention de l'Anglielerre de prendre tout des " nations-sœurs " — troupes, vaisseaux de guerre et de commerce, subsides de guerre — et de ne rien leur concéder des pouvoirs suprêmes de l'Empire, ne peut longtemps tenir tête aux prétentions concurrentes que le nouvel impérialisme a fait naître aux colonies.
Le Canada voiulût-il faire bande à part et retomber dans son ornière que les nations étranigères ne le permettraient pasi.
Nous avons pris, à la face du monde, l'altitude belliqueuse et fanfaronne de redresseurs des torts d'autrui. Sans y être obligés, sanis aucun droit même, nous sommes allés combattre des nations qui ne nous avaient nu'Iement provoqués. Inutile de noius leurrer de liespoir qu^e nous pourrons désormais n.oius mettre à l'abri de notre irresponsaibilité coloniale, — comme des gamins qui, après avoir criblé les passants de pierres ou de balles de neige, courraient se réfugier dans les jupes de la maman.
Les Canadiens-frainçais voulussent-ils s'obstiner à croupir dans le colonialismie et trouver que c'est !e plus heureux et le plus glorieux des états, que les Anglo-Canadiens les forceraient à en sortir. Nos compatriotes de races britanniques ont de graves défauts : ils sont ignorants, prétentieux, arrogants, étroits, dominateurs. Ils sont, plus que nous, pourris de mercantilisme. Ils semblent avoir perdu quelques-unes des qualités maîtresses du peuple anglais, accentué ses défauts et contracté plusieurs des vices propres à la pire catégorie de Yankees. iMais ils n'ont pas. comme nous, totialement abdiqué la fierté et les droits primordiaux ides peuples britanniques. La guerre finie, ils réclameront, comme les Australiens, comme les Néo-Zélandais, comme les Indous, un rajustement des pouvoirs de gouvernement.
La recherche d'une solution du problème impérialiste n'est donc pas pou^r nous une question de goiit, de sentiment ou d'opinion : c'est une nécessité absolue et immédiate. Tout ce que nous avons à décider, c'est, soit de laisser opérer le rajustement sans nous, ou d'y prendre part afin de l'incliner dans le sens de nos traditions, de nos intérêts, de nos justes aspirations.
1 Dès les premiers mois de la guerre, sir Clifford Sifton a exprimé cette idée au Canadian Club de Montréal.
Rôle traditionnel des Canadiens-français
L'histoire des cent premières années de la domination aii' glaise au Canada nous enseigne que les Canadiens-français omt été les initiateurs de tous les grands mouvements politiques, de toutes les réelles réformes so'Ciales, de toius les progrès vers une liberté plus grande. Ils ont été aussi les véritables conservateurs de l'unité nationale et des principes de gouverniement que seule l'Eglise catholique a su garder intacts au milieu dm désordre moral opéré par le protestainti&me et le libéralisme dans les sociétés soi-disant chrétiennes. En cela, nos pères n'ont fait que suivre la trace de leurs devanciers, les fondateurs de la iNo'uvelle-Frajice, qui furent, dans toute l'Amérique du Nord, les pionniers de la civilisation chrétienne.
Allons-nous abdiquer cette noble vocation, ce rôle, difflcile, il est vrai, mais glorieux, d'initiateurs de tout vrai progrès ? Allons-inous renoncer à notre droit d'aînesse pour passer au rang d'esclaves volontaires, dont le maître dispose à son gré comme de son bœuf ou de son âne ?
Au moment où va peut-être se mouler la forme déflniftivo de la nation canadienne, allons-.nO'US manquer d'apporter à ce grand œuvre les éléments précieux que nous tenons de notre mentalité catholique et française, de notre glorieuse descendance de la plus parfaite des civilisations madernes ? C'est cela notre devoirenvers la France et lai civilisation frainçaise — beaucoup plus que d'aller combattre pour disputer aux Allemamirls une portion quelconque du territoire français. Et ce devoir, nous seuls pouvons l'accomplir, parce que seuls no'us possédons à la fois les éléments essentiels de la civilisation française, les droits politiques que nous confère notre titre de sujets britanniques, et l'enracinement trois fois séculaire en terre américaine, qui nous inspire les hardiesses et les prudences nécessaires pour mener à honne fin cette coopération des forces vives de la nation canadienne.
Pour l'accomplir, ce devoir, pour raccomplir avec inteilligence, pour l'accomplir avec succès, il faut d'abord nous en pénétrer profondément. Il faut étudier foutes les données du problème qui se pose, envisager courageusemnt toutes les solutions possibles, fortifier nos volontés et travaiiller dès maintenant à propager une opinion saine, éclairée, entraînante, qui pèsera sur les décisions prochaines des gouvernemenits et des peuples.
N'allez pas dire : "Que pouvons-nous faire, nous, une poignée, dans l'immensité des peuples qui forment l'Empire britannique ?" Un petit nombre d'hommes, un seul homme, fort de
son droit, de sa pensée, de son idéal, pénétre de la foi qui transporte les montagnes, peut coinduire des miuil'titutde-s. Et puis, il faut tenir compte des conditions particuilières ide rEmpire. En dépit des succès immédiats de rimpériaiisme, de la force grandissante du faux principe de !ta "solidarité impériale", il est impuissant — parce que faïux — à détruire le vieil instinct décentralisateur qui fait le fond même du tempérament et du régime britanniques. Il ne peut renverser les obstacles insurmontables que le Créateur. et la nature ont multipliés entre les divers pays d'Empire.
Ea soiution finale ne sera pas dictée par la masse globale des cinq cents millions de Britanniques: elle sera déterminée par la concordance des volontés particulières manifestées par chacun des peuples britanniques, des peuples autonomes surtout. La décision du peuple canadien, dans son ensemble, comptera pour beaucoup dans le rajustement final. Sur cette décision, le petit peuple canadien-français peut, s'il le veut, exercer une influence marquée, sinon décisive.
Le voiulez-voiis ? Si oui, il faut vous mettre à l'œuvre dès aujourd'hui.
Jetons donc un coup d'œil rapide et forcément superficiel sur chacune ides solutioins qui se présenteront demain.
L'indépendance, la plus désirable des solutions
La plus naturelle de ces solutions, la plus désirable en soi, c'est l'indépendance aibsolue, avec ou sans l'autorité nominale du roi d'Angleterre.
Cette solution serait pleinement dans la logique de notre histoire, de nos traditions. Ce serait la fin mormale de la courbe ascendante parcourue depuis ta conquête jusqu'à la Confodération.
L'indépendance absolue, sous l'autorité nominale du roi d'Angleterre, ce n'était pas seulement la pensée de Cartier et de Macdonald, d« Macdonald siurtout ; c'était la réaJiilé de leur oeuvre, teille qu'ils l'avaieint co<nçue et exécutée.
En soumettant à la légiislature du Camaida le projet de fédération des provinces, Macdonald le présenta coimme un traité " d'alliance permanente " entre le Royaume-Uni et la Confédération canadienne. Il prévoyait mêmie le jour prochain oi'j, sans rien ajouter à ses pou-voirs, le Canada corn tracterait librement ides alliances étrangères. i
1 ""Ared u'hen. . . ive become a nation of eighl or nine millions of in- "habilanls, our alliance will be worlhy nf being soughl by the great nations "of the earth. (Hear, hear.) I am proud to be.lieve that our désire for a "permanent alliance loill be reciprocated in England." ("Debates on Confédération, 1865" — page 43, deuxième colonne.)
L'adoption de la " politique nationale ", en matière de tarifs douaniers, fut inteirprétée, en Anglieterre et au Canada, comme une virtuelle déclaration d'indépendance.
Les plus hautes autorités juridiques, no'us l'avons vu, s'accordeint pour reconnaitre que les coilonies autonomes sont, «n puissance, de véritables Etats so'uverains, libres de " s'armer même contre l'Angleterre ".i
Tout ce que le Canada aurait à faire, pour affirmer son indépendance, serait de notifier à l'Angleterre et aux nations étrangères qu'il prend possession de son héritage et qu'il entend désormais traiter d'égal à égal avec les autres peuples majeurs. Il n^e lui 'Pesteirait qu'à nommer ses ministres plénipotentiaires et ses consuls.2
La déclaration d'indépendaince serait donc la moins révolutionnaire des solutions. En réalité, loin d'être une révolution, ce serait la véritable contre-révolution, le rétablissement de l'ordre établi en 1867 et renversé par Tanarchie impérialiste ; ce serait le couronnement de l'œuvre des Pères de !a Confédératioin, entrevu et béni par au moins deux des evêques de Ja province de Québec.s
C'est aussi la solution la plus conforme à l'ordre des sociétés humaines, la seule que doive rechercher un peuple digne des bénédictions de Dieu et du respect des hommes.
Dangers de l'indépendance — Menaces de guerre
'Mais rindépendance n'ofTre^t-elle pas des dangers graves, soit au Canada tout entier, soit aux Canadiens-français en particuliieir ? Sommes-nous mûrs pour le plein exercice de notre liberté nationale ? Le Canada, nation indépendante, ne seraitil pas plus exposé qu'aujourd'hui à des attaques de l'extérieur, à des conflits intérieurs ? •
Avant la crise actuelle, il était légitime de penser qu'il valait mieux ajourner l'heure de l'affranchissement total. Tel était, jusqu'à ces idierniers mois, je le confesse, mon propre se.ntimeint. Mais aujourd'hui, il me s'agit plus d'attendre et d'exercer à loisir un choix libre et mûrement refléchi. Le choix s'impose, à très brève échéance. La révolution impérialiste et la guerre ont conduit brusquement le peuple caina-
i Voir plus haut, page 17.
2 M. EwART a fait cette démonstration à l'évidence dans ses "Kingdom Papers", particulièrement dans le Paper No 1, "Canadian Indepejvdence", et le No 19, "Four-fifths of Ihe lasl step".
3 Mgr Charles Larocque et Mgr Cooke, — on peut dire Mgr Laflèche. (Voir plus haut, pagei 33 et 37.)
diiein au carrefour de seis destinées : il n'a d'autre loisir que de choisir promptement la roule qu'il suivra dans le noiuvel ordre mondial qui va succéder au cataclysme actuel.
Tout examiné, tout pesé, tout comparé, rindépendanoe ne me se'inble pas ofl'i'ir d'obistacleis insurmontables, ni de mT'naces si terrifiantes qu'tm peup'e courageux doive l'écarter d'C sa pensée pour accepter un joug étranger.
Dans l'ordre des relations extérieures, ou pour être plus précis, des menaces de guerre et d'agression, le Canada, affranchi des lieins qui l'unisseint à l'Empire b ri tanin i que, serait exposé a des périls beaucoup moins nombreux et redoutablies que ceux dont il est menacé aujourd'hui.
Avant la révolution impérialiste, lorsque les coloinies autonomes de la Grande-Bretagne eurent fait reconnaître leur droit de Tiieutralité dans tes guerres impériales de l'Angleterre, il pouvait y avoir idoute. Les élémients de risque et de sécurité, nés de Tassociation britannique, se compensaient. Le Canada, ccipendant, à cause de sa situation particiiilière, a toujours subi plus de risques que les autres pays d'empire, et la protection de l'Angleterre a toujours été plus illusoire pour lui.
Mais aujourd'hui que le principe de la "solidarité impériale " a remplacé la doctrine et la pratique de la " neutralité coloiniale ", le doute m'est plus possible.
La seule possession de l'Empire des Indes, où fermentent lentement mais sûrement les germes d'indépendance introduits avec Iles institutions britanniques, constitue en soi une menace croissante de guerres pour l'Angleterre et les " nations-sœurs ".
Durant les cinquante années ([ui se sont écoulées depuis l'entente de 1865, la Grande-Bretagne, toujours insatiable, a doublé l'étendue de son empire colonial.
D'autre part, le développement Intense de l'industrie et du commerce des autres nations — Etats-Unis, Allemagne, Japon, Russie — et l'expansion coloniale de la France et de l'Italie, rendent de plus en plus précaire la possession monstrueiisie qu'elle s'est attribuée de la domination des mers, déplus en plus dangereuse pour elle sa manie de " pieindre en rouge" toutes les terres du globe.
L'Angileterre a donc infiniment plus de causes de conflit qu'elle n'avait il y a un demi-siècle; cependant que la pénétration rapide du socialisme dans ses classes laborieuses et l'effroyaWe égoïsme de ses classes riches ont affaibli ses forces intrinsèques de résistance.
L'Empire britannique craque à la base; mais avant de le laisser s'efTondrer, l'Angleterre tentera un effort suprême. C'est à cet effort qu'elle veut associer à tout prix les "nations sœurs " et leur faire fournir les légions et les armes que ses propres
enfants lui refusent, soit pour contenir par la force les populations de l'Inde et de l'Africiue, soit pour repousser les agressions de ses rivaux les plus puissants.
L'Angleterre fera moins de petites guerres à l'avenir que dans le passé. Elle subira plus de grandes guerres. Et c'est à cedlles-ilià que les colonies seront appelées à participer.
La rupture du lien britannique serait un bienfait
Il est donc rigoureusemeTit exact de dire qu'en maintenant en un tout compact l'Empire britannique — qui est, en soi, la provocation la plus constante à la paix du monde, — et surtout en liant leur sort aux armes de l'Angleterre, le Canada et des autres colonies automomes accroissent et multiplient les causes de guerre pour eux-mêmes et pour le monde entier. En se séparant de l'Empire, en forçant l'Angleterre à se contenter de sa part congrue des biens de ce monde, à " vivre et laisser vivre ", les pays britanniques d'outremer contribueraient puissamment à assurer la paix du monde et la leur.
A cette œuvre salutaire, le Canada gagnerait plus et perdrait moins que les autres pays d'Empire.
Plus que tout autre, le Canada est accessible aux coups des multiples ennemis possiMes de la Grande-;Bretagne ; moins que tout autre, peut-il compter sur le secours de l'Angleterre et des autres " nations-sœurs ".
Tandis que l'Australie, la Nouvelle-Zélande €t l'Afrique australe ne sont guère exposées qu'à des attaques par mer, là où la puissance anglaise est encore prépondérante, le Canada est vullnérable sur terre et sur mer. A égale distance de l'Europe et de l'Asie, il peut être assailli aussi rapidement d'un côté que de l'autre. Le problème de sa défense côticre est donc infiniment plus grave que celui des colonies océaniennes ou africainesi. De plus, il est, comme pays britannique, isolé, sans moyens naturels de défense, sur un continent où son unique voisin est la nation la plus puissante du globe en dehors de l'Europe.
iM. Laurier a dit un jour que le seul danger de guerre que le Canada pourrait encourir serait du côté des Etats-Unis. Contre ce danger, l'Angleterre est impuissante à protéger le Canada. BMe n'a jamais voulu, dans le passé, se risquer dans les hasards d'une guerre avec les Etats-Unis pour la sauvegarde des intérêts
1 II n'est pas question ici fie flottes de guerre. Lors de l'agitation causée par l'adoption de la Loi Navale, le ministère Laurier et ses partisans ont systématiquement confondu, les uns à dessein, les autres par ignorance, les exigences de la défense côtière et les préparatifs de guerre navale. Libéraux et conservateurs ont tenté, tour à tour, de lancer le Canada dans les aventures de guerre navale; ni les uns ni les autres n'ont rien fait Ijour mettre le paj-s en inesiu'e de protéger ses frontières maritimes.
canadiens. A mesure que le poids de son empire trop vaste pèsera davantage sur ses cpauiles afTaiblles, dlle le voudra et le pourra moins que jamais.
N'oubliez pas qu'à l'heure actuelle, et davantage depuis le triomphe de la révolution impérialiste, nous sommes exposés à subir les conséquences de tous les conflits qui peuvent s'élever entre l'Angleterre et les Etats-Unis, en plus de nos propres différends avec nos voisins. Indépendants, nous n'encourrions que nos propres risques.
Le même raisonnement s'applique à nos rapports avec toutes les autres nations. A l'heure actueMe, tous Iles ennemis de l'Angleterre sont nos ennemis. Indépendants, nous n'aurions que nos propres ennemis. Où sont-ils?
Dans l'ordre de nos relations extérieures, il est donc rigoureusetment exact de dire que rindépendance, loin d'aocroître nos chances de guerre, les diminuerait énormément.
iComparez la situation du Canada à celle des républiques sud-américaines. Plusieurs de ces contrées offrent à la cupidité des grandes nations des attractions qui valent bien les nôtres. Et cependant, depuis un siècle environ qu'elles ont conquis leur indépendance, aucune d'elles n'a encore subi l'attaque des nations extra-américaines.
Ce que le Canada, nation indépendante ou même simple colonie autonome comme il l'était avant la révolution impérialisite, pourrait et devrait faire pour se prénuinir davantage contre Iles agressions extérieures, nous le verrons dans notre prochain et dernier entretien.
Examinons maintenant la situation intérieure.
Dangers intérieurs — Conflit des races — Illusoire " protection " de la Couronne
Los trois principales causes de dissensions intestines sont: la rivalité des Canadiens-français et des AnigHo^Canadiens; la diversité des races de toute sorte, accrue par l'immigration étrangère; l'absurde configuration géographique du pays et l'antagonisme croissant qui en résulte entre les provinces de l'Est et les provinces de l'Ouest.
A aucune de ces causes de désunion nationale le lien britannique n'apporte un tempérament; l'impériallisime les accentue toutes; l'indépendance tendrait à les atténuer, sinon à les faire disparaître.
Tant que les AnglIo^Canadiens auront deux patries — la Grande-Bretagne et le Canada, — il existera une cause irrémédiable de mésintelligence entre eux et les Canadiens-français,
qui n'en ont qu'une, le Canada, en dépit dés efforts de l'heure actuelle pour faire renaître le colonialisme moral français.
Voyez ce qui se passe aujourd'hui: les Anglo-Canadiens accusent les Canadiens-français de manquer à leur devoir national parce qu'ils ne veulent pas s'enrôler en masse pour servir l'Angleterre et la France. Les Canadiens-français considèrent qu'ils n'ont d'autre devoir national que celui de servir leur unique patrie, le Canada. Les uns et les autres s'accusent mutuellement de trahir les intérêts de la patrie. Ce conflit se présentera chaque fois que le Canada sera appelé à suivre l'Angleterre sur le sentier de la guerre. En cas de guerre entre la Grande- Bretagne et la France, il pourrait amener la guerre civile. En serait-il ainsi, si tous les Canadiens ne reconnaissaient qu'une patrie, le Canada?
Le lien impérial rompu. Canadiens-anglais et Canadiensfrançais, forcés de concentrer leur attention, leurs efforts, leur travail constructeur, sur leur commune patrie, s'apercevraient qu'ils ont beaucoup plus d'intérêts communs qu'ils ne le soupçonnent, beaucoup moins de raisons de se détester qu'ils ne s'en trouvent aujourd'hui!.
" Mais voyez donc, me direz-vous, ce ([ui se passe en Ontario, au Manitoba, ce qui se prépare dans toutes les provinces de l'Ouest. Que sera-ce, le jour où les Boches du Canada anglais ne sentiront plus le frein salutaire de l'autorité britannique, où nous n'aurons plus le recours au Roi, au parlement impérial, pour obtenir secours et protection ? "
Voilà bien l'une des illusions les plus décevantes que nous valent notre fausse éducation politique et notre incurable colonialisme.
Comment ! Voici tantôt cinquante ans que les autorités impériales — roi, parlement, tribunaux, juriscOinsultes, peuple — nous ont concédé la plénitude de nos pouvoirs de législation et de gouvernement. Cet affranchissement total, absolu, sans réserve, nous l'avons réclaimé pendant un siècle ; pour l'obtenir, nos hommes d'Etat ont pansé, veillé, peiné, encoiuru la disgrâce des rois et la vengeance de leurs commis ; nos prêtres ont prié et gémi ; le peuj)le tout entier a lutté, a souffert, a patienté, s'est révolté.
Après cent ans de luttes, de tiraillements, d'épreuves de toute sorte, nous avons conclu avec les Anglo-Canadiens un pacte solennel qui assure aaix deux races une parfaite égalité de
i Les rénovateurs de l'Irlande contemporaine ont fait la même constatation. L'un des fonctionnaires supérieurs du département de l'Agriculture, M. GiBB, fervent disciple de siR Horace Plunket, m'en donnait de multiples preuves, il y a deux ans.
droits em toute matière, — politique, religieuse et civile. La ooinsititutioin qui nous garantit ces droits, nous l'avons acoeptéc en toute liberté, avec ses avantaigeis et ses inconvénieints. Que diis-je ? Nous ne l'avons pas seuiiement acceptéie : ce sont inos propres chefs qui l'ont rédigée, d'accord avec les représentants de la majorité anglaise. Nois évêques l'ont accueillie en toute confiance, ils l'ont bénie, ils nous ont même fait un " devoi-r de conscienoe '" de l'accepter et de la faiire fonctionner.
Soius l'empire de cette constitution, nous jouissons — si nous le voulons — de la plénitude de nos droits de sujets britanniques. No'us sommes électeurs, nous élisons qui nous vouloins. Nous sommes un quart de lai poprulation totale du Canada — plus que les Irlandais dans le Royaume-Uni ; et John Redmond est le maître du parlement impérial ; — plus que les Ang'.ais dans le Québec ; et une demi-douzaine ide mercantis de la Banque de Montréal on du Board of Trade font oe qu'ils veulent d'es corps publics ide notre province.
Nous sommes représentés au parlement fé'déral en proportio'n de notre population ; eious sommes, ou nous pourrions être, les maîtres de l'une des provinces, la seconde en popiulatiOiU, la plus étendue ein territoire, la ptas oompaote ^et la plus solide pair sa foi, ses institutions, ses mœurs, ses traditions, sa force de résistance économique.
Et parce que nous n'avons, pas su nous servir' de tous lies moyens que la providence de Dieu et la clairvoyance de nos pères ont mis à notre disposition ; parce que nous avons éparpillé et dépensé nos énergies dans de mesquines querelles de partis et livré le patrimoine national à ideux bandes d'escamoteurs, costumés les uns en rouge et les autres en bien ; parce que nous nous sommes enlisés dans l'étroite ornière des partis et vautrés dans le cloaque immonde de la politique de patronage et de pots-de-vin: — nous en sommes réduits, comme les peu'plades sauvages die l'Afrique ou les provinees asservies de l'Inde, à quémander la protection du Roi, à réclamer le secours des autorités impériales!
Tâchons donc, une bonne fois, de nous convaincre que ni le Roi, ni le parlement, ni le peuple d'Angleterre, ne peuvent, ne veulent rien faire pour nous. -Nous avons crié, un siècle durant, pour obtenii- Le droit de nous gouverner à notre guise. N'allons pas maintenant demander à l'Angleterre de nous ramener aux jours du gouvernement pateirnel. Le voulût^elle qu'elle ne le pourrait pas.
La seule intervention anglaise qui puisse se produire en notre faveur, à l'oecasion, c'est celle du Comité judiciaire du Conseil privé, dans l'interprétation purement juridique des lois et de la Constitution. Oh ! je le sais bien, le Conseil privé
est un peu, et même beaucoup, un tribunal politique, — comme la Cour Suprême aux Etats-Unis ; comme beaucoiup de tribunaïux de to^us les pays. Dans la mesure où les considérations d'intérêt impérial affectent ses décisioins, le ConseU privé nous a été tantôt favorable, tantôt défavorable. Chose certaine, — l'expérience d'un demi-siècle l'a prouvé — ses arrêts favorables aux catholiques et aux Canadiens-français sont absolument mis, ne valent pas le papier qui en portent l'expression, si les majorités ainglo-oainadiennes ne veulent pas s'y conformer. Croit-on que le Roi enverra jamais un régiment de Coldstreains ou de Horse Guards pour faire exécuter contre les Ontariens ou les Manitobains un arrêt du Conseil privé favorable aux minorités franco-catholiques ?
Souvenez-voius donc de la violation de la parole et de la signature données au nom de la Reine: à la Rivière Rouge, en 1870 ; au Nord Ouest, en 1885 ; au Manitoba, en 1896 ; — et lâchez de voir enfin les réalités telles qu'elles sont.
L'Angleterre est aussi impuissante que la France, ou tout autre pays, à nous protéger dans l'exercice ou la revendioation ide nos privilèges nationaux. Quelle que soit la solution qui sera donnée, avec ou sans notre conco'urs, au problème de nos relations impériales et internationales, ces questions de langue, d'écoles, de religion, soint des problèmes de pure régie interne que noais devons résoudre chez nous, par nos seuls efforts, avec les uniques moyens que la loi, la constitution et la tradition britannique mettent à notre dispoisition. Reprenons conscience de nous-mêmes, de nos forces, de nos droits, de nos devoirs surtout ; et n.oius ne tarderons pas à reprendre tout le terrain que nous avons pendu par notre veulerie.
L'indépendance rapprocherait les deux races
Loin d'accentuer le conflit des deux races mères de la nation canadienne, l'indépendance tendrait à l'apaiser.
Pour les peuples comme pour les individus — sauf ceux qui n'ont aucune conscience, aucun jugement, aucun instinct de conservation, — rexiercice des devoirs supérieurs développe le sentiment des responsabilités. Livrés à eux-mêmes, forcés de pourvoir seuls à leur conimumie sécurité, les Canaidiens des deux races seraient obligés de s'entendre sur plus d'un point où ils sont aujourd'hui irrémédiablement divisés. Cessant de compter sur la fallacieuse protection de l'Angleterre, ils seraient obligés de compter davantage sur eux-mêmes, par conséquent les uns sur les autres.
Le jour où les Anglo-Canadiens échaipperaient à l'hypnotisme énervant, épileptique, du p an anglo saxon isme, ils met-
tpaient moins d'âpreté dans leurs temra'tives d'anigliciisation. Forcés de nouer des relations avec les nations étrangères, ils apprendraient qu'il y a dans le monde d'autres êtres humains qwe les Anglo-Saxons, d'auitros nations que l'Angileteirre et les Etats-Uniis, d'autres Jan^gues que l'anglais, d'aïutre civilisaition gue le mercantilisme anglo-yankee. Ils ne tairderaient pas à conistaler que la conservation eit le développement simuLlané de deux langues nationales, de deux civilisations, loin d'être un obstacle au progrès du pays, lui assureraient, au contraire, l'un de ses avantages les plUs précieux.
L'impérialisme britainnique — je l'ai noté — favoriise ot active la politique d'anglicisation. Par l'effet naturel de toute i-éaction, l'indépemdan.ce nationale, en mettant fin à la propagande impérialiste, afi'aiblirait la force et l'àprete des haines antifrançaises aiu Canada. Or, c'est là le principal obstacle a l'unité natiomale. L'indépendance, loin de l'accroître, le réduirait.
Oh ! sans doiute, i! y aurait emcoTe des mailenteindus, des préjugés, des haines, des coinflits. Voilà plus de quatre siècles qu'6 les Suisses ont coniquis lieuir indépendance ; et leur dernière guerre civile ne date que de soixante-dix ans. Wallons et Flamands ne sont pas toujours id'accord, même sous la botte du uhlan prussien. Mais quelle nation, unilin.gue ou bilingue, autochtone ou cosmopolitie, est ex'empte ide ces misères ?
Assimilation des étrangers — Conflit entre l'Est et l'Ouest
Oe qui est vrai des deux races mères l'est également des muiitiples groupes etliniques que l'immigration des dernières vingt-cinq années nou.s a apportés. Le moyen le plus sîir d'assimiler ces peuples, divisés entre «lux et séparés die n'ous par la langue, la religion, l'atavisme de race et des traditions séculaires, c'est encore de concentrer leur attention vers un objectif unique : la grandeur, la prospérité, le bien-être de leur seule patrie d'adoption. Il est possible, par urne pio'iitique intelligente et libérale, d'arriver à faire ide tous ces étrangers des Canadiens; il est impossible d'en faire des impérialistes anglais». Il est insensé de le tenter. On peut les amener à pré fé lier leur patrie d'adoption à leur patrie d'oirigime ; mais jamais à verser de bon cœur l'impôt du sang ou tout autre impôt pour défendre un pays étranger, encore moins une multitude de pays européems, asiatiques, africains, océaniiens, avec lesquels ils n'ont
1 Le ministre de l'Instruction publique de l'une des provinces de l'Ouest m'exprimait exactement la même pensée, en 1912. Elle est encore plus vraie aujourd'hui, à cau.se de la scission opérée par la guerre entre les Canadiens-anglais et les nouveau-venus.
et n'auront jamais rien de commun. Allez idonc faire croire à un colon de race germanique, établi en, Alberta ou en Saskatchewan, qu'il est tenu de se battre contre l'Allemagne ou l'Autriche afin de permettre à l'Angleterre de peindre l'Afrique en rouge, de régenter la Perse ou de maintenir sa idomination aux Indes !
Le problème des races est moins diflicile à résoudre aux Etats-Unis qu'au Canada pour la seule raison que les Etats-Unis sont une nation une, souveraine et indépendante, tandis que le Canada n'est que le satellite d'une nation européenne et l'associé d'une multitude de pays avec lesquels il n'a d'autre communauté d'intérêts que le lien fictif — le figment, comme dit sih Frederick Pollock — d'une commune allégeance à un roi que la masse de ses sujets coloniaux n'ont jamais vu ni connu.
L'état de sujétion coloniale est en soi un obstacle au développement du patriotisme, de la fierté nationale, de l'attachement à la patrie commune. C'est vrai des coloniaux de naissance; ce l'est bien davantage des nouveau-venus de race étrangère.
La seule des sources de discorde nationale que l'indépendance ne suffirait peut-être pas à tarir ou à diminuer, c'est la rivalité entre l'Est et l'Ouest. Cet antagonisme tient principalement à d«s causes économiques. L'indépendance ne les supprimerait pas; le triomphe définitif de l'impérialisme, encore moins, — nous l'avons constaté au chapitre précédent.
Un fait constant m'a frappé, dans l'Ouest. Ceux qui demandent le plus hautement la séparation politique de l'Ouest et de l'Est sont tous des Anglo-Saxons, des Britannicpies, la plupart natifs du Royaume-Uni. La certitude de rester sujets britanniques, de constituer un autre pays britannique qu'ils gouverneraient à leur guise, leur fait envisager sans aucune répugnance la rupture de la Confé4ération canadienne. Peut-être y regarderaient-ils à deux fois s'ils étaient menacés de perdre à la fois les avantages de l'association britannique et ceux de l'association canadienne. La rupture fùt-dle inévitable — et si elle l'est dans un Canada indépendant, elle l'est davantage avec un Canada impérialisé, — en serions-nous plus mal?
Avantages matériels de l'indépendance
Si l'on ne considère que les problèmes purement matériels, les avantages de l'indépendance sont encore moins contestables. Si le Canada avait proclamé son indépendance absolue à l'époque de la Confédération, il serait infiniment mieux loti qu'il ne l'est aujourd'hui. Je n'affirmerais pas qu'il aurait rejoint les Etats-Unis; mais il s'en serait rapproché sensiblement.
Au lieu de s'attacher à ne faire du commerce qu'en pays anglais ou américain, à n'emprunter iiu'à Londres ou à New-York, il aurait noué de profitables relations d'affaires avec maints pays; il se serait afïran'chi de la tutelle anglaise et américaine; il aurait profité de la rivalité des grandes nations commerçantes.
M se serait fait représenter à l'étranger par ses consuls et ses agents de commerce. Il aurait fait connaitre ses ressources et ses besoins; il se serait fait connaitre lui-même, par luimême, pour lui-même, et non pas seulement comme un fragment du grand tout anglo-saxon. •
" C'est quelque chose de faire partie d'un grand empire ", disait un jour un bon gros Canadien-français, dont le fils venait de décrocher une décoration et un poste fort enviable dans le service impérial. Oui, mais ce " quelque chose " coûte très cher aux nations qui en jouissent, et leur rapporte fort peu — si ce n'est à celle de ces nations qui domine et exploite les autres. Car c'est là la caractéristique essentielle des empires, quelle que soit la forme de leur gouvernement : une nation domine, les autres sont dominées; une nation profite, les autres sont exploitées.
En somme, il y a, pour soi et pour les autres, pour la paix, la liberté, le progrès et le bon équilibre du monde, " quelque chose " de mieux que de " faire partie d'un grand empire " : c'est d'être une nation, même modeste.
L'indépendance est donc la fin la plus normale que le Canada puisse se proposer, la plus désirable en soi, la plus logique dans l'ordre de nos traditions nationales. C'est pourtant la moins probable, du moins comme solution immédiate du probllème qui se pose aujourd'hui.
Bile se heurte trop carrément à l'ordre nouveau, ou plutôt au désordre produit par la révolution impérialMste : — désordre des idées et désordre des faits. Fussions-nous prêts à nous ressaisir et à reprendre le cours normal de nos traditions, que les conséquences immédiates de notre extravagante participation à la guerre nous en détourneraient presque forcément.
Il est même à craindre que les expédients adoptés par nos gouvernants pour parer au désastre vont nous jeter fatalement dans une voie opposée, cdlle de l'annexion. Nous y reviendrons.
L'association impériale, plus probable que l'indépendance, vaut mieux que l'anarchie actuelle
Les impérialistes britanniques vont naturelement tout faire pour perpétuer, au profit de l'Angleterre, l'état de choses qui est la raison d'être de la rérvolution impérialiste : la contri-
buition permanente des collonies à la défense impériale, leur intervention dans toutes les guerres de l'Angleterre. Ils seront secondés dans leurs efTorts par leurs complices coloniaux: politiciens asservis, financiers et " hommes d'affaires " vaniteux et cupides. J'ai décrit leurs mobiles et leurs procédés: ils seront après la guerre ce qu'ils étaient avant.
Après avoir fait croire aux naïfs co'toniaux, à nous surtout, Canadiens-français, îles plus jobards des coloniaux, que nos intérêts, notre sécurité, notre devoir de " reconnaissance " envers la " protectrice de nos libertés ", que notre salut même, nous commandaient de servir l'Ang'leterre, fauteurs et complices vont maintenant s'appliquer à nous i)ersuader que, sans H'aide de l'Angleterre, nous ne pouvons sortir du gouffre où ]a "dévotion impériale " a pllongé toutes les " nations sœurs ".
La solution qu'ils vont s'efforcer de faire trioniipher, c'esit donc l'association impériale. C'esit la plus loglcfue dans l'ordre des faits anormaux créés par la révolution impérialiste et la participation des colonies à la guerre européenne. Ce n'est assurément pas la plus désirable; mais c'est la second best. Bile vaut mieux, à tous égards, que l'anarchie actuelle, que l'humiliante et désastreuse sujétion coloniale, telle que nos politiciens " pratiques " et nos " sauveurs d'Empire " nous l'ont imposée.
Cette solution, c'est celle que réclament les Australiens et les Néo-Zélandais; c'est celle qu'appellent nos hommes d'Etat les plus influents, M. Bordf.n et M. Doherty; c'est celle que M. Laurier rêvait dès 1897.
Quel nom et quelle forme prendra cette nouvelle évoliition de l'Empire britannique? Le nom importe peu. Qu'elle s'appeille " Empire unifié ". " Fédération Impériale ", " Confédération britannique" ou "Alliance britannique "i, elle reposera nécessairement sur ce principe fondamental: le partage, entre le Royaume-Uni et les " nations-soeurs ", de la .souveraineté et des charges impériales: flotte, armée, politique étrangère; elle exigera un mode quelconque de représentation, le dernier privillège auquel renonceront les .\nglo-Saxons des colonies, quelque impérialis'és qu'ils soient.
1 C'est le titre suggéré par M. Richard Jebb, dans son intéressant ouvrage, "The Brilannic Question", (Longmans, Green & Co., Londres, 1913.) M. Jebb suggère le qualificatif "Brilannic", au lieu de Brilish, afin de faire disparaître tout vestige de la suprématie du Royaume-Uni sur les "nations sœurs". La langue française ne nous laisse pas d'alternative dans le choix des mots. Il faudrait donc supposer que les Canadiens, les Néo-Zélandais, etc., sont "britanniques" au même titre que les habitants du Royaume-LTni. Dans l'ordre des droits, c'est vrai; mais ce ne l'est pas dans l'ordre des pouvoirs exercés.
De il'inlelligciK-e et de l'énergie dép'loyées par les colonies dépendra l'équité du partage et de la représentation, le juste èci'uilibre des privilèges et des obligations. On peut être certain ([ue les Anj^lais prendront des colonies tout ce qu'ils pourront leur arracher et leur abandonneront le moins possibJe de l'autorité et des pou'voirs qu'ils détiennent aujourd'hui.
Les rmpérialiistes britanniques, les vrais, les pur-sang — les Grky, les iMilner, fidèles disciples de Chamuehlain — se plaisent à répéter, depuis quinze ans, que l'association impériale, tout en fortifiant le grand-tout britannique et cliacun des pays qui le composent, n'amoindrira en rien l'autonomie interne de celles des nations britanniques qui jouissent actudllement du sd'f-governinent.
Il y a, dans cette doubile assertion, une once de véritié et une livre de mensonge ou d'illusion.
Aucune forme d'association impériale ne saurait, par exemple, toucher à nos pouvoirs pureinient locaux de législation et d'administration: droit civil et municipal, lois d'instruction publitiue et d'iiygiène, administration du domaine public, des ijostcs, et<".; encore que les exigences de l'association pourraient bien forcer nos parlements locaux — fédéral ou provinciaux — à modifier plusieurs de ces lois. Mais, en dehors de lia, tout est mensonge dans ces proimesses de sécurité et de liberté.
Ce qu'il faut penser des garanties de paix et de protection que l'association inipiériale offre aux colonies, nous l'avons vu précédemment. La réorganisation politique de cette association ne diminuerait en rien les risques qu'encourent les colonies, le Canada en particulier, du seul fait de leur nationalité britannique — sauf sur un point, la diminution des influences militaristes, (|ue nous examinerons dans un instant.
— Diminution d'autonomie militaire et fiscale
Par la force des chose*, l'association impériale enlèvera à chaouin des pays d'empire — au Royaume-Uni lui-même, si les coi onieis lexigemt que l'associatiion soit éguitaible — le libre usage de maints pouvoirs qu'ils ont exercés jusqu'ici sans tenir coimptc' deis intérêts iimpérliaux.
■ Pour soutenir la flotte et les larmées de l'Empire et les charges de la politique étirangère, il faudra des revenus. La qiLiotité et, jusqu'à un certain point, la .source de ces reveinus ne pourront être laissées au libre arbitre et à la fantaisie de chaque gouvernement.
L'unité d'action en temps de guerre exige l'unité de commandement, de direction générale et de système, l'unité de pré-
jjaration en temps de paix, et aussi l'unité, ou du moins la concentration, des ressources, des ways and meaiis, qui alimentent et font mouvoir tout Je mécanisme de guerre.
Le même raisonniemeait s'applique, dans une moindre mesure, à tout le iseirvice dies afTaires étrangères. Si les colonies veulenit que la poi;tique étraingère de l'Empire, ses alliances, ses ententes et ses rapiprocheiments, — let ses éloignements, — ses garanties de paix et ses associations de guerre, ne soient pas tous conçus, préparés et utilisés au seul profit de la GrandenBretagne, eJles doivent exiger le partage ide l'autarité suprême de l'Empire ; elles doivent aussi pourvoir en commun aux moyiens d'action qu'exigent la représentation à l'étranger du plus grand, du plus riche empire du globe, le maintien de son influence et de son prestige.
Si l'Angleterre consent au partage de la souveraineté impériale sur toutes ces matières — armées, flatte, politique étrangère, — elle exigera à bom droit que le gouvernement de l'Empire unifié exieirce cette aiutorité avec la même unité d'action, la même persistance dans l'effort, qu'elle a manifestées jusqu'à ces années dernières. Elle exigera aussi que les colonies fassent comme elle les sacrifices d'argent nécessaires au souliein de l'Enipire unifié et les sacrifices d'autorité locale qu'exigera l'agencement harmonieux des ways and ineans du go u V ernemien t i mp ér i a 1 .
Les " nations-sœurs " devront donc consacrer une forte pro'po-rti ou de leurs revenus aux besoins de l'Empire et frapper leurs contribuabks d'impôts spécialement destinés aux services impériaux. Ces impôts continueront vraisemb'ablement d'être votés par les parlements locaux ; mais la quote-part des contributious impériales de chaque pays d'empire sera forcément déterminée par le Conseil, parlement ou diète de l'Empire.
Ce régime tendra fatalemient à l'adoiption d'untarif douanier impérial, — rêve ajourné d'e Chamberl.\in, le seul de ses projets impérialistes qu'avaient accepté sir Charles Tuppeb, M. Tarte et les premiers membres coloniaux de la Ligue de la Fédération impériale. Il entravera plus que jamais la juridiction des colonies sur le commerce maritime et la navigationi.
1 A la Conférence impériale de 1911, M. Laurier a signalé les inconvénients qui résulteraient de ce régime. Au nom de l'autonomie fiscale des colonies, il a combattu le projet de création d'un Conseil d'Empire, suggérée par le premier ministre de la Nouvelle-Zélande, sir Joseph Ward.
Ces inconvénients ont paru assez graves à M. ,Jebb, qui est l'un des rares impérialistes raisonnables, pour lui faire abandonner la cause de la Fédération impériale et s'attacher à fAlliance britannique", dont l'autorité souveraine serait exercée par la Conférence impériale.
Mais toutes ces entraves, tous ces sacrifices d'autonomie locafc, n'oublions pas que le régime actud les impose déjà aux colonies. Nous i'avows vu : ^a irévoilutioin impcria'liiste, le faux principie de la "solidarité inipériate", les «oiitributions dites " volontaires " à la défense de l'Empire, ont pratiqué des brèchCiS isérieiu'ses dans nos imm'U'nités coloiniales, dans rexeircice de notre autonomie. Ces brèches ne pieuvent quie se multiiplier et s'élargir.
La 'différence, c'est que, sous le régime aciiuel, l'Ang'eterre seule impose vitrtuolLem'ent aux codoinies l'eur quoiespart des co'ntributions a'u " salut de l'Empire ". Grâce au système ide chantage qu'elle a inauguré 'avec la complicité des politiiciiens ^et des gazettiers 'Coloiniaiux, elle soiutire même davantaige des " nations sœurs '' qu'ei'le n 'obi i end rai t vraiiisemblaibleTnent d'un oonseil d'empire régulièrement constitué.
AujO'Uird'li'ui, l'Anigleterre gouverne à sa guisie toutes nos iTlatio'ns ét'ranigères. Elle nous fait, à soin gré et dans la mesure de ses intérêts, les alliés ou les enin'emis de la Fraince, de l'Allemagne, de la Russie, de l'Ita'ie, du Japon, des Etats-Uinis. Elle nous met en guerre quand elle veut, où elle veut, oonnme elle veut. Elle détermine le noimbre et l'emploi ide nosi armées, e'ie les envoie où cela lui couvient, elle l'es commiande comme il lui plaît. Il ne nous i-este qu'à lui foumnlir la chair à camoiii et les millions.
En un mot, nous portons t'onites les charges impériales ; mais nous n'exerçons aucun des pouvoirs de l'Empire.
Avec l'asso'ciatioin impériale, le poids de nos charges serait le même : il ne piourrait être; plus louird ; il tendrait même à s'alléger ; et l'autorité impériale, au lieu d'être exercée par les seuls gouvernants du Royaume-Uni, serait confiée aux représentants de tous les pays d'empire.
La représentation impériale, correctif de l'impérialisme militaire
Ceci eist unie irépouise sufTisante aux politlciiens rouges ou bleus, et aux théologiens impérialistes, qui m'accusent d'impérialisnie piarce quie je réclame la reiprésemitaition des ooilonies dans le gouvernement de l'Empire, comme correctif au régime odieux, avilissant, désastreux, qu'ils mous ont imposé O'U dont ils se sout couslitués les aipologistes ou les idupes.
Est-il nécessaire de m'expliquer davantage suir ce point ?
,Ie ne veux ni de l'association impériale, ni de la " solidarité impériale ", ni, encoire moins, de la sujétion eoloniale.
Je n.e m'éorie pas avec M. Laurier : " Le jour le plus glo- "riieujc de ma vie serait celui où je verrais un Canadien d'ori-
" gine française appuyer le principe de la liberté dans le par- " lement de la Plus-Grande-Bretagne "i. Je n'affirme pas, encore avec 'M. Laurier : " Lorsque nous aurons atteint te point cul- " minant de notre maturité, rien nioinis que la représentation " impériale ne pourra nous satisfaire "-.
Je ne troiuve pas, comme M. Borden, que le lien britannique doive "devenir peirman'ent " et que la représentation impériale soit le seul ni le meilleiur correctif de la situation " intolérable "3 où il a tant contribué à nous plonger.
Non, ce n'est pas là mon idéal national.
Tant que le sort du Canada ne sera pas fixé, je réolamerai l'indépendance, comme la seule solution vraie, logique et désirable, comme la seule destirjée digne des aspirations et des efïorts d'un peuple qui se respecte et qui veut mériter le respect des autres nations.
Même si la révolution impérialiste complète son cycle, si la solution impérialiste nous est imposée, je continuerai à lutter jusqu'au jour de l'affranchissement totalL
i.Mais en attendant que ce jour vienne, je trouverais indigne de ma quailité de sujet britannique et'de citoyen canadien de ne pas chercher à tirer tout le profit possible de la situation qui nous est faite, ide ne pas vouloir nationaliser, autant que faire se peut, le régime qu'on veut nous imposer, de ne pas rechercher les avantages qu'il peut offrir et les correctifs qu'il apporterait à l'intolérable régime que nous subissons aujourd'hui. Et je trouve encore plus ignoble qu'étrange l'attitude des politiciens et des journalistes qui dénoncent les " dangers " de l'impérialisme politi([ue après avoir tout fait pour nous plonger jusqu'au cou dans le pire des inipérialismes, l'impérialisme militaire sans frein et sans compensations. J'éprouve, je l'avoue, le plus profond dégoût pour les prédicants de servilisme qui poussent les Canadiens à se battre en esclaves de l'Angleterre et qui veulent les empêcher de réclamer, avec tous les autres habitants des colonies autonomes, le droit d'exercer, dans le gouvernement de l'Empire qu'ils servent et défendent, la plénitude de leurs prérogatives de sujets britanniques'*.
1 Discours au A'alional Libéral Club, de Londres, le 3 juillet 1897, cité dans "Que devons-nous à V Angleterre"!'', page 11.3.
2 Discours au banquet de la Compagnie des Cordeliers, 8 juillet 1897, cité dans le même ouvrage, même page.
3 Discours sur l'Adresse, session de 1910-11. {"Debates House of Gommons" 1910-11, col. 227-8).
4 II y a peut-être quelque intérêt à rappeler que, dès le début de la lutte contre l'impérialisme, j'ai indiqué la relation indissoluble entre la contribution aux guerres impériales et le droit à la représentation 'dans le
L'association impériale, prélude de la dissolution de l'Empire
" Mais, disent les partisans de la sujétion coloniale, quelle influence exercerons-nous dans le gouvernement de 'l'Empire? Les Canadiens seront noyés dans la représentation du Royaume- Uni et de tous les autres pays d'Empire! "
Quelle que soit la faiblesse de notre influence, elle sera toujours plus considérable qu'à l'heure actuelle, où elle est absolument nulle. Quelle que soit l'infériorité numérique de notre représentation dans le gouvernement de l'Empire, ce sera toujours mieux et plus que zéro, qui est aujourd'hui la somme totale de notre part d'influence et de représentation.
Cette objection vaut tout juste l'argument du crétin politique qui dirait: " A quoi bon réclamer le droit de vote et l'exercer? Je suis tout §euil parmi des milliers d'électeurs." Cette abjecte façon de juger, cette vision myopique, sont les résultats directs de la lassitude morale que j'ai signalée au début de ce chapitre, du manque de confiance en soi et dans la Providence, de l'atrophie des énergies nationales, de la méconnaissance de toutes les contingences qu'une minorité, ([u'un seul homme peut utiliser, quand il voit, quand il sait, quand il veut, pour fortifier son action et son influence.
iD'abord, persuadons-nous bien, une fois pour toutes, que l'association impériale n'ajoutera pas un maravédi à nos charges actuelles, n'appellera pas un seul Canadien de plus sous les armes pour le service de l'Empire, ne nous entraînera pas dans une seule guerre que nous pourrions éviter aujourd'hui. A tout cela, nous sommes tenus par le régime révolutionnaire qu'ont voulu, préconisé ou justifié ceux^à même qui m'appellent " impérialiste " parce que je réclame un correctif au pire des impérialismes, un palliatif aux maux qu'ils ont tant contribué à faire fondre sur Je Canada. De cette situation "intolérable" et abjecte, ils s'accommodent, ils se glorifient même ; moi, pas. L'indépendance seule nous en délivrerait. L'association impé-
gouvernement de l'Empire. Dans ma lettre au premier-ministre, motivant ma protestation contre l'envoi des troupes canadiennes en Afrique, j'écrivais: "Il s'agit de décider si le peuple canadien sera appelé à prendre part "à toutes les guerres de l'Empire sans que les portes du cabinet et du parle- "ment impériaux lui soient ouvertes, sans même que ses représentants et "son gouvernement soient consultés sur l'opportunité de ces luttes san- "glantes." (Lettre publiée dans la Patrie — alors nationaliste ardente — du 20 octobre 1899, et reproduite en entier dans "Que devons-nous à VAnglelerre?" comme pièce justificative No 61, page .380).
riate tendrait à l'alléger, et c'est pour cela que nous devons l'accepter, faute de mieux.
Le général Lea, qui a prévu avec une étonnante clairvoyance tout ce qui se passe aujourd'hui en Europe et dans le monde, a démontré d'une façon frappante que si l'Angleterre veut conserver son empire et continuer à exercer sa domination dans le monde, elle doit sacrifier ses libertés politiques et celles de ses colonies, abolir les gouvernements parlementaires et représentatifs et adopter hardiment le régime de fer des Romains d'autrefois, des Allemands d'aujourd'hui. Elle doit transformer tout son empire en un vaste camp armé, tenir dans ses mains tous les pouvoirs de commandement et assujettir toutes les races non-britanniques à la suprématie des Anglo-Saxons, unis entre eux par une pensée unique: la domination du monde par la force brutale^.
Au fond, c'est bien cela que veulent les vrais impérialistes britanniques; c'est pour atteindre ce but qu'ils ont fait et propagé la révolution; c'est à cela qu'elle aboutirait si elle devait se développer dans le sens préconisé par ceux qui, approuvant l'intervention du Canada dans la guerre actuelle, refusent de réclamer l'indépendance du Canada ou la représentation impériale.
Tout ce qui tend à introduire dans le gouvernement de l'Empire unifié le principe du parlementarisme britannique, de la représentation coloniale, constitue donc un obstacle à la militarisation de l'Empire, à la domination anglo-saxonne. Les délibérations de la diète ou du Conseil d'Empire seraient forcément publiques. De là une gène considérable dans la préparation des " ententes " impériales ou internationales, des procédés sournois de la diplomatie, qui ont tant contribué à préparer le cataclysme où l'Europe — - et le Canada — se débat en ce moment.
Je vous livre toute ma pensée: si, à défaut de l'indépendance, je réclame la représentation impériale, c'est parce qu'elle affaiblirait l'armature de guerre de l'Angleterre, qu'elle précipiterait la dissolution de son empire, qu'elle hâterait le jour de la délivrance, pour nous et pour le monde.
Si nous n'avons pas la clairvoyance et l'énergie de travailler à cette œuvre salutaire par le. moyen le plus constitutionnd, le plus britannique, qui s'offre à notre disposition, d'autres le feront pour nous, heureusement.
Les Anglo-Canadiens, les Australiens, les Néo-Zélandais réclament avec persistance la représentation dans le gouverne-
1 "The Day oj Ihe Saxon" op. cit.
ment de l'Empire. La guerre finie, leurs réclamations vont s'affirmer avec une ampleur et une énergie nouvelles. Les Indous eux-mêmes vont s'y mettre. Resterons-nous seuls à croupir béatement dans l'abjection coloniale?
Le rôle des Indous — Conflits d'intérêts
Il y eut un temps où les Impérialistes britanniques s'imaginaient pouvoir reconstituer le gouvernement de l'Empire avec les seules colonies blanches. Ce temps est passé. La victoire du Japon sur la Russie, si follement favorisée par l'Angleterre, a secoué la torpeur des Asiatiques et détruit la légende de l'invincibilité des Européens. Dans l'Inde, la lente mais sûre pénétration des idées politiques anglaises perce peu à peu la croûte épaisse des antiques traditions, des habitudes séculaires de soumission au pouvoir absolu. Le développement économique transforme peu à peu les mœurs des Indous, établit des points de contact et d'intérêt commun entre les Boudhistes et les Mahométans, entre les indigènes et les Anglais, négociants ou industriels, établis au pays.
L'Inde a aujourd'hui un régime politique qui ressemble vaguement à celui qui existait au Canada, de 1791 à 1841. Les iniligènes élisent leurs délégués aux conseils de provinces et au Conseil Impérial. Dans ces assemblées siègent, délibèrent et votent ensemble des hommes naguère séparés depuis des siècles par les infranchiissables divisions de castes, de races et de religion. Aux deux derniers congrès nationaux, Indous et Mahométans ont uni leurs voix et leurs efforts pour exiger une mesure croissante de liberté et d'autonomie. En 1914, j'ai rencontré plusieurs des délégués des diverses provinces de l'Inde, soumises à la juridiction immédiate du vice-roi anglais. Ils réclamaient hautement le droit d'être représentés en permanence dans le Conseil souverain de l'Inde, qui siège à Londres et avise le secrétaire d'Etat.
On peut être assuré que les Indous vont exiger le droit de représentation dans le futur gouvernement de l'Empire. Et les autorités britanniques qui les ont appelés, eux aussi, à " sauver l'Empire ", à défendre " la liberté et la démocratie " contre la tyrannie des " barbares Teutons ", n'auront guère de motifs valables de refus à leur opposer.
Et alors?
De représentation basée sur le chiffre de la population, il ne saurait être question: autant vaudrait transporter tout de suite à Calcutta ou à Delhi la capitale de l'Empire unifié. De refus complet, il ne saurait être question non plus. Les Indous
se contenteront probablement, au début, d'une représentation restreinte. Pour intime tiuo soit le cliifTre, on peut être assuré que les délégués de l'Inde sauront en user avec assez d'haljileté pour embarrasser le fonctionnement de la machine impériale. La première question dont ils saisiront ie conseil de l'Empire, sera celle de l'émigration indoue en Australie, (à la Nouvelle- Zélande, en Colombie Britanniciue. Soyez certains qu'elle occupera quelque temps les membres de la diète impériale et détourners leur attention des questions de guerre mondiale.
De queil côté pencheront les représentants du Royaume- Uni? Joueront-ils blanc ou noir "? Quels que soient leur enjeu et leurs atouts, ils sont sûrs de perdre la partie, à brève échéance.
Le seul problème de l'Inde, accéléré par la guerre, comme tous les autres problèmes de l'Empire britannique, suffira à rendre précaire l'association impériale. Et que d'autres conflits de tout ordre, poliliciue, social ou économique, viendront troubler l'accord des " nations-soeurs ", lorsqu'elles seront forcées de faire la vie commune, dans le train-train de tous les jours, et non plus seulement dans l'exaltation des périodes héroïques! Cette perspective de désaccord entre les associés d'Empire doit être, pour nous, un motif additionnel de ne pas craindre d'entrer dans l'association impériale.
Ecole de réforme coloniale — Ecole préparatoire de l'indépendance
En résumé, à défaut de la vraie solution, qui est l'indépendance, nous devons être prêts à accepter la seconde, le partage du gouvernement de l'Empire, comme état transitoire entre la sujétion coloniale et la liberté nationale.
Envisagée sous cet angle, la solution impérialiste est non seulement acceptable comme pis-aller, elle est même désirable.
L'association impériale serait, pour les coloniaux, une excellente école de réforme, et aussi une bonne école préparatoire. Elle les débarrasserait de leur puérile naïveté, de leur suffisance, de leur grotesque vanité de parvenus. Elle élargirait leurs horizons. Bile les sortirait de l'ornière de leur abrutissante politique de carrefour. Elle les ramènerait des nuages de "grandeur impériale" sur le terrain solide des réalités; elle leur ferait toucher du doigt toutes les aspérités, tous les inconvénients d'une puissance trop étendue, tous les dangers des responsabilités trop multiples. Elle leur ferait voir ciu'entre les mesquines préoccupations de la vie et de la politique coloniales et les inextricables embarras du gouvernement d'un empire trop vaste, il est un juste milieu: l'édification lente mais sûre d'une
nation, son développement niiitériel, son progrès intellectuel, son perfectionnement moral. Elle ouvrirait les yeux de tous les Canadiens et nous ferait comprendre qu'avant de sauver d'un bond des marécages de notre grenouillère coloniale aux sommets vertigineux de la toute-puissance impériale, nous aurions peut-être mieux fait de nous établir sur le terrain modeste mais solide que nos pères nous avaient préparé et où nous serons heureux de revenir. . . . s'il n'e.sl pas trop tard.
L'association impériale aurait aussi l'avantage de nous forcer à étudier sérieusement les problèmes du monde, à constater qu'il y a d'autres peuples que l'Angleterre, la France et les Etats-Unis, d'autres points de vue, d'autres intérêts, d'autres idéaux que ceux des nations que nous servons ou avec qui nous trafiquons. Elle nous humaniserait.
Enfin, elle mettrait nos hommes publics en contact constant avec les maîtres politiques du monde moderne. Autant les hommes d'Etat anglais exercent une influence désastreuse sur nos politiciens, quand ceux-ci leur servent, comme aujourd'hui, de domestiques et de sous-ordres, autant cette inlluonce serait salutaire 'le jour où les représentants du 'Royaume-Uni et ceux des colonies traiteraient d'égal à égal dans un corps délibérant, siégeant au grand jour.
Après dix, quinze ou vingt ans de ce régime d'entraînement, les gouvernants et le peuple des colonies, assagis par leurs dures expériences impériales, seraient préparés à jouer leur rôle de nations avec infiniment plus de sobriété, de sagesse et de dignité qu'ils ne le sont aujourd'hui, depuis surtout que le délire impérialiste a faussé leur conscience et troublé leur jugement.
■Même si l'association impériale devait durer et devenir la solution définitive, je dirais encore - — toujours faute du mieux ciui est l'indépendance: N'en ayons pas peur. Car si elle durait, c'est que ses avantages l'auraient emporté sur ses dangers et ses inconvénients.
L'annexion, solution la plus probable, conséquence de la folie impérialiste
Si un plébiscite donnait au peuple canadien l'occasion d'exercer tlibrement, au scrutin secret, le choix de son avenir national, la masse des suffrages se partagerait vraisemblablement en nombre à peu près égal entre l'indépendance et l'asso-
dation impérialei. Fort peu de votes, à l'heure actuelle, — sauf peut-être ceux des nouveau-venus — iraient à l'annexion.
L'union politique avec les Etats-Unis est assurément la moins désirée des solutions du problème national. Et pourtant, c'est bien la plus probable : elle est tout-à-fait dans la logique des causes et des faits accumulés par nos extravagances, et surtout par la suprême folie de notre participation dévergondée à la guerre actuelle.
Si d'ici cinq, dix ou vingt ans, nous sommes noyés dans le grand-tout américain, nous pourrons en remercier les recruteurs de soldats pour l'Empire et pour la France, les pontifes de la religion impériale, les rénovateurs de la théorie du bonplaisir royal et, surtout, les banqueroutiers du Canada " pour le salut de l'Empire ". Leurs collaborateurs actifs ou passifs — " sommités sociales ", parvenus titrés, gazettiers patriotes, voués au salut de " nos deux mères-patries ", à tant "le pouce carré ", — auront un égal droit à notre reconnaissance. Tous auront coopéré à ce suicide définitif de la nationalité canadienne. Ils y auront contribué par leur travail systématique de dénationalisation, par leurs enseignements et leurs exemples de servilisme, par les fausses espérances qu'ils ont fait naitre, par les désenchantements qui suivront, par la ruine économique qu'ils ont préparée, par les remèdes mêmes qu'ils vont s'efforcer d'appliquer au mal qu'ils ont fait.
Tous les arguments accumulés depuis quinze ans par les fauteurs de la révolution impérialiste et, depuis un an et demi, par les protagonistes de la participation à la guerre " par reconnaissance pour la mère-patrie ", peuvent se ramener à deux propositions: la puissance anglaise nous protège; la richesse anglaise nous fait vivre. Aux Canadiens-français on ajoute: l'Angleterre protège nos libertés religieuses et nationales. Or, la guerre et les événements qui se précipitent au Canada sont en train de démontrer la fausseté absolue de ces trois propositions.
En dépit des mensonges et des vantardises carnavalesques de la presse coloniale et jingoe, l'incapacité notoire des chefs militaires de la Grande-Bretagne saute aux yeux des plus ignares. La répugnance du peuple anglais à se battre aux portes de son pays ne laisse guère prévoir qu'il s'immolerait pour le salut des Canadiens. La détermination manifeste des ouvriers anglais de ne pas fournir à leur armée, à leurs propres nationaux,
1 J'élimine le statu quo, dont il ne peut plus être question. Nul dout^ que la majorité des Canadiens, encore ignorants des seules alternatives qui s'imposent, voteraient aujourd'hui pour le maintien de ce qu'ils croient être l'état de choses existant.
les armes et les iiiiinitioiis qu'ils réclament pour se battre convenablemenl, ne nous permet pas de supposer qu'ils se désàmcraieiit pour secourir les beastly colonials.
iReste la flotte anglaise. Mais les cliefs des deux partis, leurs serviteurs et leurs complices ont tout fait pour alïaiblir la confiance du peuple canadien dans la puissance navale de la •Grande-iBretagne. Depuis la panique de 1909 jusqu'à l'heure actuelle, l'immense troupe des perroquets de presse ou de tribune, rouges ou bleus, n'a cessé de clamer sur tous les tons que c'est le devoir du Canada de venir au secours de la " pauvre " Angleterre, désemparée sur terre et sur mer. Sous prétexte que l'Amirauté anglaise était forcée de concentrer ses flottes autour des Iles britanniques, M. Laurier a voulu nous imposer la construction de deux escadres. Pour justifier sa ridicule proposition d'un cadeau de trente-cinq millions à l'Angleterre, M. BoRDEX et ses collègues ont multiplié les pronostics terrifiants sur la possibilité d'une défaite de ila flotte anglaise. Depuis que la guerre est déchaînée, ministres, sénateurs et députés des deux partis s'égosillent à nous crier qu'à moins de vider nos villes et nos campagnes pour remplir les tranchées d'Europe, c'en est fait du Canada. " Notre première ligne de défense est aux Flandres!!! " C'est donc que, cette ligne franchie, la flotte anglaise serait impuissante à nous protéger?
D'autre part, afin de justifier cette série de manœuvres impérialistes et faire accepter par les Canadiens ces multiples et lourds sacrifices au dieu de l'Empire, les hommes qui font ou dirigent l'opinion n'ont qu'un souci : abattre la fierté nationale des Canadiens, affaiblir leur confiance en eux-mêmes, développer leur pusillanimité, leur crainte de tout et de tous, le sentiment de leur impuissance, le besoin maladif de se faire protéger, de se cacher sous l'aile de la mère-patrie.
iLa foi en la toute-puissance de l'Angleterre disparue, vers quelle nation se tournera instinctivement le peuple canadien apeuré, énervé par cette propagande débilitante? Tout naturellement vers les Etats-Unis. Arrive une victoire décisive de l'Allemagne, une défaite de la flotte anglaise, une descente des Allemands en Angleterre, un sentiment irrésistible en faveur de l'annexion naîtra et se propagera avec la rapidité de la foudre.
Immigration américaine — Conquête économique du Canada
Mais c'est surtout après la guerre que cette évolution est à craindre. La période héroïque passée, — celle des dévouements et des enthousiasmes sincères, celle aussi des mensonges, des hj^pocrisies, des honteuses exploitations, — viendra l'heure des
froides réflexions, dos constatations désastreuses, l'heure des réveils, des dégoûts et des colères.
Le peuple mesurera alors Ja profondeur de l'abime où il a roulé; il tàtera ses plaies et ses bosses; il fera l'inventaire de ses dettes; il comptera les milliards engloutis; et surtout, il paiera ses impôts et les sentira grossir, toujours plus lourds et plus vexatoires. Tout cela, se dira-l-il, c'est le prix que je paie pour l'honneur de faire partie d'un grand empire. Décidément, ça coûte trop cher!
Ce sentiment sera vivement stimulé par l'unique remède que nos charlatans politiques ont imaginé jusqu'ici pour combler les vides désastreux opérés par la guerre dans la population et le trésor public : l'immigration intense d'Américains à qui l'Etat promet l'exemption des charges militaires.
"Comment! se diront les Canadiens : nous avons versé notre sang pour l'Empire; nous sommes ruinés parce que nous avons pris une part active à la guerre; des étrangers qui n'ont rien fait, ni pour l'Angleterre, ni pour le Canada, viennent s'emparer de nos terres, gagner notre argent, et, par comble, nos gouvernants leur promettent qu'ils ne seront tenus de défendre ni le Canada ni l'Empire, tandis que nous, nous restons chargés de ce double fardeau ! Décidément, il fait meilleur d'être étranger qu'enfant du sol. Américain qu'Anglais."
S'ils s'en plaignent aux nouveau-venus, ceux-ci auront tôt fait de leur répondre: "Il n'en tient qu'à vous! Séparez-vous de l'Angleterre; unissez votre sort à celui des Américains: vous vivrez en paix, vous vous enrichirez et vous pourrez garder ou racheter votre bien sans être obligés d'aller vous battre sur tous les continents pour la gloire et le profit des autres."
Le conseil tombera (dans maintes orcile.s largement ouvertes ; et les moins accueillaintes ne seront pas celleis des jingos enragés, politiciens, journalistes ou ' hommes d'afTaiires ", qui me menacent aujourd'hui de la hart parce que je persiste à croire et à dire que le Canada avait autre chose à faire qu'à se mettre en banqueroute pour sauver l'Empire.
Les faicteurs écononiiqueis travailleiront dans le même sens.
Le plus piuil&saint des leviers employés par les impéria'i.stes anglais pour renverser le vieil ordre public, c'est l'argent. Les impériialistes ont acheté la conscience nationale, la dignité et rindépendance des coloinies auitonomes. Les mairchés ignominieux pirofltent raremeint à ceux qui les consentent — pas plus aux dupeurs qu'aux dupés, aux corrupteurs qu'aux corrompus. Après avoir servi les desseins et les intérêts de l'Angleterre, cette conquête vénale pouirrait bien tourner à son désavantage. Au Canada, il ne semble guère possible quie le châtiment soit évité.
Apirès la guerre, 'nious J'avoms vu, le Canada aura plus que jamais be.soiin ide capitaux étnamigors. Il kii en faudra beaucoup paiir i&okler le prix de -sa désaslreuse équipée ; il lui en faudra aiuitant pour neoo'nsit'ruire la base écroulée de son activité éooinomique. Ces capitaux, ce n'est pius l'Anigleterre qui les foiurnira, «iHicore moinis la Fnamce.
Un seul pays pourra venir à noire secours : les Etats-Uinis, piluis riches que j'amais, " grainidis sur les ruineis des folies de l'Europe "i et des nôtres. Tout 'l'airgent 'dont nou,s aurons besoiin, c'est à -nos voisins qu'il faudra l'emp.runter. C'est déjà cùmme-n-cé. La guerre finiie, ce sera bien autre chose ! Nous verrons, chaque jour, notre ministre des Finances, nos trésoriers de proviniceiS et de viiUes, les ladmi.niistrateuirs de nos grandes iindustries et die nols voies de train,spo:rt, prendre la iiO'U'te de New-York et em, rapipiOirter lies milllioins qu'ils ai'laient, avant la guerre, chercher à Londres.
Quielle im-pireisisio-n. ces pèlerinages à la iniouvelle Mecque du dieu Or et de son prophète Capital laisseront-ils dans l'esprit des Caïuadiens, des Cainiadiens-anglais surtout, élevés dans le cu'te diu veau id'oir, produits niatériailisés de "'l'éducation pratique " ?
" C'est doinc à cela, se idirOiut-ils, qu'abo'uitit- la ' dévotion impériale ' ? Les Américainis sont riches parce qu'ils sont restés chez >eux ; nous sommes païuivres parce que noms nous sommes batitus pour l'Angleterne. Miainteinant que nious sommes dans l'embarras à cause d'ciux, les Anglais refusent de -nous aider. Les Américains, à qui nous n'avons reindu aucun service, vien.nent à notre sccoiuirs ".
Pour peu qu'ils se souviennent des homélies impérialistes sur les "bienfaits" de l'Angleterre, prêteuse de milliards, les boinis Cainadiens ne tarderont pas à conc'ure : ' Décidément, l'intérêt et la recomniaissaince nous comimaindent d'être Américains plutôt qu'Anglais."
Raiisonneraient-ils aiinsi s'ils n'avaient pas désappris à être Canadiens, exclusivement Canadicnis ? si on- leur avait enseigné un autre paitriotisnie que la irecioninaissance dm ventre et du portefeuille ?
L'iinfluence du capital américain va do.nc déplacer, au Canada, comme facteur politique, l'influence du capital anglais — avec cette différence esseniticHe : l'influencie politique du capital anglais, je l'ai imdiqué, n'atteignait que les sommets ; l'influemce du capital américain va pénétrer partout. Les Américaiins ne se conteintent pas de placer des milliions dans n is
I Prédiction de Napoléon à Sainte-Hélèns, rapportée par un viei officier anglais dont j'oublie le nom, commandant de la garnison avant l'arrivée de HuDSON LowE.
industriics et nos services publics ; ik suivent ce capital dains toutes ses op'érations. Ils envoient des géranits améiriicaiins ailrainistrer leiurs eintrepriseis, des commis aiiiiéricainis pratiquer leurs "méthodes id'aJf aires '', des techniciens américains améliorer les procédés de fabrication. Leur emprise sur les politieienis canadien^ va peu à peu déplacer celle des Anglais ; leur influence sur le peuple s'exercera directement et constamment.
Que résultera-t-il de tout cela? Je l'ai dit ailleursi; je le répète en toute certitude: il en résultera exactement ce que les Américains voudront. S'ils ne trouvent aucun avantage à consommer l'union politique des deux pays, peut-être aurons-nous le temps de nous ressaisir et d'entreprendre l'œuvre de reconstruction nationale. Chose certaine, ce n'est pas la propagande impérialiste, encore moins le maintien de la servitude coloniale, qui immunisera les Canadiens contre le péril de l'américanisation. Seule la renaissance d'un nationalisme vigoureux et positif, la perspective prochaine de l'indépendance, pourrait contrecarrer la force d'attraction qui va les pousser du côté des Etats-Unis.
.Mais si le délire impérialiste et, surtout, le crétinisme colonial sont inguérissables; si, d'autre part, les Américains trouvent profit à supprimer la frêle barrière qui sépare les deux pays, leur tâche sera facile. Ils achèteront sans peine toutes les gazettes patriotes qu^'ils voudront; ils feront célébrer les bienfaits de l'annexion, à tant le pouce carré, sur les mêmes feuilles vénales aujourd'hui couvertes des hymnes au dieu de l'Empire. Ils feront crier " Vive l'Amérique, la paix et la prospérité! " par les hérauts qui clament aujourd'hui : " Vive l'Empire, la guerre et la gloire! "
Faible résistance des Anglo-Canadiens — Quelle sera l'attitude des Canadiens-français ?
Le peuple résistera-t-il à ce nouveau courant avec plus de fermeté qu'il n'a défendu ses immunités contre la propagande elles entreprises des impérialistes? Le peuple anglo-canadien, c'est douteux. C'est lui qui va ressentir le plus profondément les désillusions du rêve impérialiste. Et puis, il est déjà américanisé par ses habitudes, son langage, son alimentation intellectuelle, sa formation utilitaire et matérialiste.
Si l'on ine considère que l'aspect matériel des choses, — • et c'est le point de vue habituel des Anglo-Canadiens, en temps de paix — l'annexion offrirait au Canada d'immenses avantages et fort peu d'inconvénients. Ce serait le iSieuil remède qut pût
1 "Le Devoir et la guerre."
guérir prorn.pteimen.t les maux éooinioniiqiuies aio&u,niui'.és par nos folies. Ce serait aussi notre seul préservatif efficace contre la vengeance ou la haine des ennemis de l'Angleterre, dont nous avons voulu faire nos propres ennemis. Autant l'impérialisme britannique accroît nos chances de guerre, de guerre désastreuse, autant l'annexion aux Etats-Unis les écarterait ou en réduirait les dangers.
Croit-on que le peuple — les Anglo-Canadiens surtout, plus déçus que nous par la colossale duperie de la gloire impériale — sera iongtemps encore sans faire ces comstatationiSi et déduire les ooniséquemces qui en, découlent ?
iLes Canadienis-français ont constiliué jusqu'ici l'otostacle te plus insurmontaWe à toute teuita'tive d'ainnexio'n. Persisterontils dams leuirs répiignianoes et leur >opp«isiti;0!n ?
Le principal motif de cette oppositioin c'était ia crainte lie pendre leur lanigue et leur foi, de se voiir en-Lever leurs iprivilèges naitiomaïux. Ce fiuit, HiOU,s l'avoins constaté, ia raiisom invoquée par la pluipart de nos évêques pour oombatilne l'annexion et app'uyer chaïuideiuent le pacte fédéiral 'et 1» Co'nisti'tution de
Ce motif subsiste-t-il?
La province de Québec, Etat américain, conserverait la libre direction de son régime interne. Elle jouirait même d'une plus large mesure d'autonomie, puisqu'elle ferait et administrerait ses lois pénales aussi bien que ses lois civiles et municipalesi.
En dehors du Québec, le sort fait par les Anglo-Canadiens aux minorités françaises et catholiques est-il si heureux, si bienfaisant, que la terreur de l'annexion aux Etats-Unis soit encore justifiée? Que dire aujourd'hui des espérances fondées sur les promesses de paix, de concorde, de justice, de la Constitution de 18C7? Qu'ont fait les Anglo-Canadiens du pacte de 1865 et des garanties qu'il ofTrait à toutes les minorités?
Il n'est pas un Etat de la république américaine où les Franco-Américains ne soient mieux traités, de toute façon, que les Canadiens-ifrançais dans la plupart des provinces anglaises du Canada. Ils ont parfois maille à partir avec certains évêques irlandais. Mgr Fallon et plusieurs de nos évêques irlandais ont-ils, pour nos compatriotes de l'Ontario, des entrailles de pères? Sont-ils pour eux des anges tutélaires?
1 Je ne sais qui a cr6é la légende que la constitution américaine interdit les écoles confessionnelles. C'est absolument faux. L'instruction publique est placée sous l'autorité exclusive des Etats. Tout ce que la constitution interdit, c'est l'existence d'une Eglise "établie" — chose inconnue au Canada, même dans la province de Québec.
r50 HIER, aujourd'hui, DEMAIN
On a maintes fois invoqué l'exemple de la Louisiane. Il ne prouve rien. Les Louisianais ont laissé entamer leur patrimoine intellectuel. Un grand nombre se sont américanisés volontairement, parce qu'ils n'ont pas compris l'avantage de conserver leur langue. Mais cette capitulation n'est due ni aux lois, ni à la Constitution des Etats-Unis, ni à la domination des Américains anglophones.
Le véritable exemple, le seul probant, c'est celui des Franco-Américains de la Nouvelle-Angleterre, aussi catholiques et plus français de langue aujourd'hui qu'il y a trente ans.
Si les Canadiens-français envisagent la situation du seul point de vue de leurs intérêts religieux, de leurs droits nationaux; s'ils ne se préoccupent que de la conservation de la foi et de la langue; il y a tout à parier qu'un nombre rapidement croissant de nos compatriotes seront tentés de dire, à tort ou à raison: l'annexion aux Etats-Unis vaut mieux que le mariage forcé avec les coloniaux de langue anglaise; les Yankees sont moins détestables que les Boches d'Ontario.
" La foi eit la langue, me direz-vous, n'est-ce pas le principal".'" Sans doute; mais il ne faut pas oublier que la conservation de La foi et de !a laingiue dépend de Dieu d'abord, de nous-mêmes ensuite. Dieu aidant, nous garderons notre foi et notre langue si nous le voulo.n.s, si nous avoius la force, le courage, la fierté, la persévérance et la conviction nécessaires pour n'apostiasier jamais, poui gairder intact le plus précieux de nos héritages. La forme de gouvernement, la constitution, l'état politique ei natiomal idu. pays, n'y feront pas gramd'chose.
Suicide national — Devoir de l'éviter
Mais comme Canadiens, comme Britanniques, — je vous étonne ? — nous devons nous opposer de toutes nos forces à i'union politique des deux pays, tant qu'il nous restera l'ombre d'une chance de faire triompher la seule vraie solution du problème de nos destinées: l'indépendance.
L'association impériale ne serait que le prélude de l'indépendance ajournée. L'annexion aux Etats-Unis en serait la mort, l'exclu.sion définitive.
Un peuple qui a déjà trois siècles d'existence — et, à certains égards, trois siècles en Amérique équivalent bien à six siècles d'Europe — un peuple (pii a su préserver, trois siècles durant, une existence mouvementée, résister à tant d'assauts, traverser de si lourdes épreuves, un tel peuple n'a pas le droit d'abdiquer.
En dépit de l'abandon politique et moral de la France, nous avons hérité d'elle d'admirables institutions sociales, un esprit,
1111 tenipcTaiiU'iit, des aptitudes qui font notre valeur intrinsèque. Tout en conservant notre foi et notre langue, nous perdrions beaucoup, au contact de la nation américaine, de cet inappréciable patrimoine moral.
En dépit des persécutions tyranniques de l'Angleterre, nous avons appris à son école quelque chose — pas encore assez — de son admirable esprit public, de sa patience, de sa ténacité.
En dépit de l'insupportable arrogance des Anglo-Canadiens, des tracasseries stupides qu'ils nous font subir sans relâche, nous avons gagné quelque chose aussi à leur contact. La lutte nous a aguerris, nous a immunisés. La preuve, c'est que nous résistons infiniment mieux à l'assimilation que les Français modernes émigrés en Amérique, soit au Canada ou aux Etats- Unis.
Tout cela forme un ensemble de faits acquis, de traditions, qui constitue notre patrimoine national. C'est cela que nous n'avons pas le droit de sacrifier, tant qu'il reste un espoir de trouver une autre solution que le mcrying dans le grand trust américain.
Ne jetons pas encore le manche après la cognée. A plusieurs reprises déjà, nous avons empêché les Anglo-Canadiens de se vendre et de nous vendre aux Américains pour un plat de lentilles. Tentons encore un effort, appliquons-nous avec un regain d'ardeur et d'énergie à nous renationaliser, à déjouer à la fois les calculs des impérialisants et ceux des annexionnistes. Peut-être arriverons-nous un jour à nous faire mieux comprendre de nos concitoyens de langue anglaise ; peut-être même réussirons-nous à leur forger, à eux aussi, une âme nationale.
Fallùt-il à la fin céder devant l'invincible aveuglement de la majorité ou la force inéluctable des événements, aucun de nos efforts de résistance ne sera perdu. Tout ce que nous aurons fait pour réveiller en nous et chez les autres la fierté nationale, l'énergie, la combativité, la volonté de vivre, nous servira dans toutes les situations où nous serons placés. Associés plus intimement à l'Angleterre, ou fondus comme peuple dans la nation américaine, nous serons d'autant plus forts pour défendre nos droits et jouer avec succès notre rôle de Britanniques ou d'Américains que nous aurons .su mieux conserver notre virilité nationale.
Nos alliés possibles: Angleterre, France, Allemagne — Rôle du Canada après la guerre — Programme de paix et de vraie civilisation^
Le Canada doit avoir une politique extérieure
Que la solution de demain soit l'indépendance ou l'association impériale, le Canada a l'impérieux devoir de préparer, dès aujourd'hui, la base de ses relations étrangères. Ce devoir, nos chefs d'Etat et de parti l'ont totalement négligé dans le passé; les " sommités sociales " ne lui ont accordé aucune attention ; le peuple, naturellement, n'y a pas pensé. Et pourtant, dès 1865, SIR John Macdon.\li> entrevoyait le jour prochain où la Confédération canadienne, tout en restant alliée à la Grande- Bretagne, contracterait à l'étranger des alliances prolitabless — nouvelle preuve qu'à ses yeux le Canada était, de droit, un Etat souverain et' qu'il avait intérêt à rechercher d'autres alliances que celle de l'Angleterre.
Si nous rompons dèlinitivement le lien colonial, nous serons libres de choisir nos alliés. Si l'association impériale se consonmie, notre action .sera, forcément, beaucoup plus restreinte. Il ne nous restera qu'à exercer, dans le gouvernement de l'Empire unifié, une pression assez forte pour que les alliances de la Confédération britannique nous soient aussi utiles ou aussi peu dommageables que possible.
De toutes façons, il importe que nous nous préparions dès aujourd'hui à l'accomplissement de ce devoir essentiel. Pour y arriver, il faut que les hommes de pensée et d'action observent ce qui se passe dans le monde, pressentent les prochaines convergences et divergences d'intérêts, voient nettement ceux de ces intérêts qui se rapprochent des nôtres et ceux qui s'en éloignent. Et puisque nous avons l'avantage, ou l'inconvénient, de vivrie dans un pays démocratique, les hommes qui voient et qui pensent ont le strict devoir de préparer une saine opinion na-
1 Conférence du 6 avril 1916.
2 Voir note 1, page 123.
tionale en éclairant ceux qui n'ont ni le temps ni la faculté de voir et de penser.
Une seule erreur, commise au lendemain de la guerre dans le choix de nos alliances ou de nos ententes, peut avoir d'incalculables et désastreuses conséquences. En ceci, comme dans l'ordre des préparatifs de guerre, si nous attendons que la France et l'Angleterre, " nos deux mères-patries ", nous ménagent d'utiles relations extérieures, nous nous préparons de sérieux mécomptes. Dans le règlement de la guerre et la préparation de leurs alliances du lendemain, elles se préoccuperont de leurs seuls intérêts. De l'intervention de la France en notre faveur, dans ce domaine, il ne saurait être question. Quant à r.\ngleterre, si les " nations-sœurs " laissent aux hommes d'Etat anglais le soin exclusif de dresser la carte stratégique de la diplomatie impériale, elles peuvent être assurées que leurs intérêts seront, comme ils l'ont toujours été, sacrifiés ou, du moins, subordonnés aux intérêts de la Grande-Bretagne.
Cette seule pensée doit nous convaincre que si nous voulons traiter avantageusement avec les nations étrangères, soit par nous-mêmes, soit par l'entremise d'un gouvernement d'Empire où nous aurons voix délibérative, nous devons tout d'abord nous débarrasser de notre puérile et désastreuse mentalité coloniale, anglaise ou française.
Communauté d'intérêts, base des alliances
Les alliances entre nations ne sont pas déterminées par des considérations de sentiment: communauté de religion, de langue ou d'origine; similitude d'institutions politiques, d'ordre social, d'habitudes, de tempérament; sympathies intellectuelles ou morales. Toutes ces causes peuvent aider puissamment à fortifier les accords: elles ne les déterminent pas; et, surtout, elles ne résistent pas aux conflits d'intérêts.
C'est peut-être triste à admettre pour l'honneur de l'humanité, mais toute l'histoire démontre à l'évidence que toujours les nations se sont rapprochées ou divisées, se sont unies ou combattues, en raison de leurs intérêts. Tout le reste — pompeuses formules humanitaires, professions de foi religieuse ou nationale, hypocrites protestations d'amitié — n'est que le pavillon qui couvre la marchandisei.
1 La seule exception serait les Croisades. Mais elles ne furent pas, à proprement parler, le résultat d'alliances internationales. C'étaient de pures associations d'armées, poursuivant un objet idéal, étranger aux intérêts particuliers des nations d'où venaient ces armées. Et encore, que de conflits d'intérêts et d'ambitions souillèrent ces magnifiques élans de la Chrétienté!
Un simple coup d'œil sur les pages de l'histoire moderne suiïit à convaincre de cette vérité.
Alliances de la Bourgogne et de l'Angleterre contre la France, puis de la Bourgogne et de la France contre l'Angleterre; de ia France, de Venise et de la Turquie contre l'Autriche et l'Espagne; de la France, de la Saxe et du Palatinat contre l'Autriche; de la France, de la Suède et des Pays-Bas contre l'Espagne et l'Autriche; de la France et de la Prusse contre l'Autriche et l'Angleterre, puis de l'Autriche, de la France, de la Suède et de la Russie contre la Prusse et l'Angleterre; de la France, de l'Espagne et des Etats-Unis contre l'Angleterre ; de toutes les nations de l'Europe contre la France; de la France, de l'Angleterre et du Piémont contre la Russie; de la France et de l'Italie contre l'Autriche; entente morale — ou immorale — de la Prusse, de l'Angleterre et de la France contre l'Autriche; de la Prusse et des Etats de l'Allemagne du nord, moralement soutenus par l'Angleterre, contre la France; alliance de la France et de la Russie contre l'Allemagne, l'Autriche et l'Ralie, avec l'Angleterre à l'arrière-plan; du Japon et de l'Angleterre contre la Russie; pour aboutir à la combinaison actuelle, où les faiseurs de phrases creuses voient la lutte suprême entre la " civilisation " et la " barbarie ", où les esprits avertis ne voient qu'une forme nouvelle et intense du conflit des intérêts qui divisent l'Europe et le monde.
Où, quand et comment les sympathies de race, de religion, de langue, de civilisation, ont-elles compté pour quoi que ce soit dans la plus durable ou la plus fugitive de ces combinaisons?
Toutes ont été inspirées par l'intérêt, depuis l'alliance fraternelle du Roi Très Chrétien, François 1er, avec le fléau de la Chrétienté, Soliman, jusqu'à l'entente toute récente entre la catholique Espagne, la protestante Angleterre, et la France officiellement athée, pour se partager l'Afrique au détriment de l'Allemagne.
Y a-t-il une alliance moins naturelle, dans l'ordre moral, que le mariage conclu entre la France républicaine, libérale, égalitaire, et la Russie des Tsars, autocratique et brutalement hiérarchisée? Même aujourd'hui, qu'y a-t-il de commun entre
Quant aux guerres si faussement appelées ■' de religion ", en France, en Angleterre ou en Allemagne, elles furent essentiellement des guerres politiques ou sociales; et les accords auxquels elles donnèrent lieu ou servirent de prétextes furent tous des alliances d'intérêts. La preuve, c'est que dans toutes ces guerres, des factions protestantes et des factions catholiques se liguèrent pour combattre d'autres protestants unis à d'autres catholiques.
la Russie démocratisée — à la surface — et la France, si ce n'est l'impérieux intérêt qu'elles ont de se coaliser contre la prépondérance du bloc germanique?
Ce rapprochement forcé a engendré une autre coalition d'intérêts: il a jeté du côté de l'Allemagne les pays balkaniques, pourtant beaucoup plus près de la Russie, par le sang, la langue et la religion. J'ai cité le cas typique de la Roumanie^. Si la Roumanie se décide, avant la fin de la guerre, à faire cause commune avec les ennemis des empires du centre, ce ne sera pas à cause de ses séculaires sympathies pour la France, mais parce que son intérêt lui commandera, comme après le Congrès de Londres, d'empêcher la Rulgarie, soutenue par l'Allemagne, de dominer les Balkans et la rive occidentale de la Mer Noire.
'Le cas de la Belgique est non moins frappant. Les Flamands appartiennent à la famille des peuples germaniques; jusqu'à la guerre, leurs sympathies allaient à l'Allemagne; ils favorisaient les influences allemandes plutôt que les influences françaises; encore aujourd'hui, ils sont loin de haïr indistinctement tous les Allemands. Les Wallons, par contre, de pure race française du nord, se sont toujours servis de toutes les influences françaises pour combattre le flamingantisme. Et cependant, la Belgique, le peuple belge tout entier, a toujours, depuis 1830, fait fond sur la protection de l'Angleterre, beaucoup plus que sur l'Allemagne ou la France. Pourquoi? Parce que l'Angleterre, tout en ayant un intérêt vital à empêcher la France et l'Allemagne de s'emparer de la Belgique, n'a ni les moyens ni l'occasion de la dominer.
Cette constante prédominance des intérêts sur les sympathies naturelles des peuples s'est fortement accentuée, de nos jours, à cause du développement intense de l'industrie, du commerce et de l'expansion des capitaux des nations les plus riches.
Autrefois, l'intérêt principal des rois était l'agrandissement de leurs domaines. A l'école de l'Angleterre, " nation de boutiquiers ", la politique des nations est devenue plus sordidei.
1 Pages 73 et 74.
1 LoHD Ro.sEBERY a signalé, il y a déjà quinze ans, cette évolution de la politique internationale: "The war I fear is not a rnilitary war — and "when I say I fear, I do not nican thaï I regard il wilh cowardice or dis- "quielude — hid Ihe war I regard inth appréhension is Ihe utar of trade which "is unmislakably upon us. . . When I look round me I cannât blind my "eyes lo Ihe facl thaï so far as ive can predicl anylhing of Ihe twentieth century "on which we hâve now enlered, il is thaï il will be one of acutest international "conflicis in point of Irade. We were Ihe first nation in Ihe world — of tlie "modem world — to discover thaï trade tvas an absolule necessily. For Ihal "we loere nicknamed a nation of shopkeepers; but now every nation riyishes "to be a nation of shopkeepers too, and I am bound lo say when we look al "the character of some of thèse nations, and when we look at the intelligence
Elles convoitent des ports de mer, des comptoirs de commerce, surtout des sphères d'expansion et de placements pour leurs capitaux. Ce n'est guère pour autre chose, au fond, que l'Europe est en feu.
Les combinaisons de demain — Quelle part y prendrons-nous ?
Quelles seront les combinaisons de demain ? Il est assez difficile de le prévoir, encore que les probabilités se dessinent déjà à l'horizon. Chose certaine, les alliances d'après la guerre ne correspondront nullement à la confraternité des armes. Telles nations qui se déchirent aujourd'hui seront alliées demain à commencer peut-être par l'Allemagne et l'Angleterre;
— telles autres qui se battent du même côté se montreront les dents. Pourquoi '? Tout simplement parce que l'équilibre des forces rivales sera déplacé, parce que les conflits d'intérêts ne seront plus les mêmes. Chose plus certaine encore, aucun des accords nouveaux ne se liera autour des mots sonores qui retentissent dans nos salles de recrutement, quand nos politciens d'aventure et nos majors d'occasion appellent nos jeunes gens à prendre les armes pour le salut de la démocratie, de la liberté, de la France, des petites nationalités, etc., etc. L'intérêt, l'intérêt supérieur, si l'on veut, l'intérêt national, j'espère, sera le seul mobile qui fera agir chacune des grandes nations.
Aurons-nous, à cette heure fatidique, assez de bon sens et de patriotisme, aurons-nous un sentiment assez vif de notre devoir national, une vision assez nette de nos intérêts supérieurs, pour penser à nous, à nos enfants, à notre pays? Au moment où toutes les nations, ibelligérantes ou neutres, feront valoir leurs réclamations dans ce rajustement cyclopéen des affaires du monde et s'assureront des garanties pour l'avenir, exigerons-nous le droit de parler comme nation, de protéger nos intérêts nationaux, de rechercher l'appui des peuples qui
"of their préparation, thaï behooves us not io fear, but to gird up our loins in "préparation for what is before ?<s. There are two nations ivhicli are obviously "our rivais and our opponents in the commercial ivarfare that is to corne — "/ do not intend by any means io put olhers oui of tfie category, but I do say "that il is la America and to Germany thaï we hâve to look in the future for "an acute and increasing compétition wilh regard to our Irade, and I am bound "to say that in looking al thèse two countries there is much to apprchend." (Discours à Wolverhampton, publié dans le Times du 17 janvier 1901. La traduction française de cette citation est incluse dans les appendices de Grande-Bretagne et Canada (1901), pages CXXVI et CXXVIL)
On a là, en -raccourci, toute l'origine du conflit anglo-allemand d'aujourd'hui et du conflit anglo-air érlcain de demain.
ont à protéger contre les mêmes rivaux des intérêts identiques aux nôtres? Ou nous contenterons-nous béatement. . . et bêtement de laisser l'Angleterre disposer à sa guise de nos intérêts et de nous-mêmes? Nous laisserons-nous rouler, après comme avant et pendant la guerre?
Si nous voulons tirer notre épingle de ce jeu complicpié, il faut nous y préparer sans retard. II faut regarder en nous et autour de nous. Il faut savoir ce que nous voulons, ce qui nous manque, et rechercher l'amitié de celles des nations du monde qui ont l'intérêt le plus vital et le plus constant à nous l'accorder sans trop exiger en retour.
L'Angleterre, notre meilleure alliée d'Europe
De toutes les nations de l'Europe, c'est encore l'Angleterre, indépendamment du lien politique, qui a le plus d'intérêt à nous aider à conserver notre indépendance. C'est aussi avec elle que nous avons le plus d'intérêt à rester en bons termes, à nous allier même, dans la mesure où la politique anglaise admet des alliances (lui ne soient pas des servitudes.
En fait, l'Angleterre nous serait beaucoup plus utile- comme alliée que comme " mère-patrie ", — surtout, elle nous exposerait à beaucoup moins de périls et nous coûterait infiniment moins cher, de toutes façons.
Si la Confédération canadienne était restée fidèle à l'inspiration de ses fondateurs, elle aurait pu, sans rien sacrifier au minotaure de l'impérialisme, maintenir avec la Grande-'Bretagne une alliance profitable aux deux pays; et cela, tout en restant libre, comme l'Angleterre elle-même, de chercher ailleurs d'autres points d'appui. C'était le rêve de Macdonaldi.
L'éventualité la plus probable, maintenant, c'est que la folie impérialiste entraînera tôt ou tard la rupture violente du lien politique. Comme toutes les querelles de famille, celle-là laissera de longues traces d'amertume, de haines et de rancunes. Néanmoins, il subsistera, entre les deux pays, tant d'intérêts communs qu'un rapprocheriient ultérieur s'imposera, comme il s'est imposé entre l'Angleterre et les Etats-Unis.
Les Anglais auront, longtemps encore, des placements considérables au Canada. Et surtout, le motif suprême qui les guide
1 Voir note page 123.
L'erreur de Macdonald, c'était de croire que cette alliance pouvait être à la fois "permanente" et libre. Il n'y a guère de permanence en ce monde, — assurément pas dans la politique anglaise, toute faite d'opportunisme et d'évolutions. La "libre" alliance entre l'Angleterre et le Canada s'est muée en asservissement, volontaire si l'on veut, du Canada à l'Angleterre.
en toute chose: la crainte des rivalités commerciales trop fortes, les amènera à préférer que le Canada grandisse comme nation indépendante plutôt que de voir les Américains monopoliser les immenses richesse économiques de l'Amérique du Nord et commander toute la rive nord-américaine des deux océans. Mais l'Angleterre sera-t-elle assez forte et assez libre par ailleurs pour s'y opposer?
La France; nos seules relations possibles avec elle
Et la France?
Au risque de scandaliser les tenants du colonialisme moral français, je ne puis entrevoir la plus lointaine perspective d'une alliance avec la France, voire d'une simple entente, pour assurer l'int-égrité du territoire canadien, soit contre les empiétements des Etats-Unis ou contre toute agression extra-américaine. Il n'y a guère de probabilités que la France joue de nouveau en Amérique un rôle prépondérant. Elle s'est taillé, en Afrique et en Asie, en Afrique surtout, un immense empire colonial qui va sufTire à absorber, durant de longues années, tous ses efTorts, toutes ses énergies d'expansion. Le caractère particulier de son organisme économique et de sa production industrielle ne la pousse pas, comme l'Angleterre ou l'Allemagne, à s'immiscer dans les alTaires des autres nations pour écouler un énorme surplus d'articles de consommation générale ou de camelote. Ses financiers hésitent plus que les Allemands ou les Anglais à faire à l'étranger des placements industriels et à courir des aventures de guerre pour les faire valoir.
Il est encore difficile de prévoir les modifications que la guerre actuelle va opérer dans la situation de la France, dans ses ambitions mondiales et sa politique étrangère, dans le tempérament et les habitudes de son peuple. Ce qui est certain, toutefois, c'est que, sortît-elle victorieuse, triomphante même, de sa lutte contre l'Allemagne, la France ne sera certainement pas en mesure d'encourir les risques d'une guerre avec les Etats-Unis ou le Japon, à seule fin de protéger le Canada, — pas plus le Canada français que le Canada anglais.
Il n'y a pas même, entre la France et la Confédération canadienne, un lien d'intérêts économiques assez puissant pour justifier une entente de protection mutuelle.
Avant la guerre, nous aurions pu intéresser la France à notre sort en nous efforçant d'attirer ici le plus possible d'émigrés français, peu nombreux du reste. Mais cela, nous ne l'avons pas voulu. Notre politique d'immigration a toujours été toute à l'anglaise et à l'allemande, même quand elle était sous la haute direction de M. Laukier flanqué de M. Eemieux. Aucun
ministère fédéral n'a jamais rien tenté de sérieux pour fortifier le lien ethnique qui nous unit à la France. Le gouvernement de Québec non plus.
C'est une occasion qu'il n'est plus temps de reprendre. D'ici longtemps, la France va garder jalousement tous ses enfants; et si elle veut conserver sa place en Europe, elle devra pratiquer, avec plus de vigueur qu'elle ne l'a fait depuis cent ans, le précepte biblique: crescite et midtiplicamini.
Les seules relations fructueuses que nous puissions établir et entretenir avec la France, ce sont des relations intellectuelles et certaines relations commerciales. C'est en cela que, nous. Canadiens-français, avons un rôle tout particulier à jouer. Si nous voulons bénéficier des influences françaises, nous devons tout mettre en œuvre pour persuader aux Français qu'ils ont un intérêt primordial à nous aider moralement dans notre lutte pour la langue, à faire passer par notre canal les capitaux et le commerce qu'ils dirigent de ce côté-ci. C'est une tâche difficile.
Il faut bien le reconnaître, les Français, si supérieurs aux Anglais à maints égards, leur sont notoirement inférieurs dans l'utilisation des forces économiques pour assurer le triomphe de leurs idées et fortifier l'influence de leur pays. Ils ne sont pas patriotes " en affaires ". S'ils voulaient réfléchir et observer, ils constateraient pourtant que les Anglo-Saxons se sont rendus maîtres du monde par leur or et leurs balles de coton, parce qu'ils ont insufflé à ces matières inertes quelque chose de la grandeur de la race. Les Anglais sont les maîtres de leur or.
Si les Français consentaient à s'extérioriser davantage, ils constateraient aussi que les Canadiens-français sont, en dehors de l'Europe, le seul groupe national, le seul peuple, de race française, de langue française, de mentalité française, d'habitudes françaises. Par nous-mêmes, nous ne représentons, à l'heure actuelle, qu'un faible groupe de clients de la France ; mais en survivant, en nous développant, ici et aux Etats-Unis, nous répandons autour de nous les idées françaises, les habitudes françaises, le goût des choses de France ; nous contribuons ainsi à élargir singulièrement, et surtout à raffermir, le cercle des influences françaises.
Il serait temps, grand temps, que l'on se persuadât, en France, que la civilisation française n'a d'espoir de survie dans toute l'Amérique du Nord que par le Canada français.
L'opiniâtre survivance des soixante mille pauvres diables abandonnés par la France en 1760, devenus, en 1916, les trois millions et demi de Canadiens-français, d'Acadiens et de Franco-Américains, vaut Infiniment plus, pour la France, pour la pénétration des idées françaises, pour l'exportation des produits
français, que tous les cercles d'Alliance française, que toutes les tournées de conférenciers français, que tous les traités de commerce, que toutes les manifestations de courtoisie internationale — • plus même que l'Algérie, le Tonkin> et Madagascar. II n'est donc nullement exagéré de dire que la France a autant besoin de nous que nous avons besoin de la France.
C'est à nous. Canadiens-français, c'est aux classes dirigeantes de la province de Québec, d'entreprendre en France, dès maintenant, un travail intelligent, une propagande persévérante, pour démontrer aux Français de toute catégorie . — artistes, écrivains, financiers, négociants et même, à certains égards, hommes d'Etat — qu'ils ont le devoir de s'intéresser à nous, de nous aider dans toutes les sphères où nous pouvons nous rejoindre; non seulement parce que nous sommes les fils de la civilisation française, mais parce que la France y trouvera un avantage croissant et permanent'.
Mais, étant donnée la situation toute particulière des deux peuples, cette communauté d'intérêts n'entre nullement dans la catégorie des convergences d'où naissent les accords internationaux.
Rapprochement entre l'Angleterre, l'Allemagne et la France
En dehors de l'Angleterre, il n'y a donc pour nous, en Europe, aucune perspective prochaine d'alliance défensive. El encore, avec l'Angleterre, il se passera beaucoup de temps avant qu'une alliance de cette nature ne soif, pour le Canada, beaucoup plus encombrante et onéreuse qu'utile.
De toutes les combinaisons possibles de demain, la seule qui nous ofTrirait quelque chance de faire contrepoids à la puissance des Etats-Unis, ce serait l'alliance de l'Angleterre, de l'Allemagne et de la France. Quelque extraordinaire, monstrueuse
1 Le même correspondant dont j'ai cité l'opinion sur les dangers qu'offre aux Canadiens-français l'entente cordiale entre la France et l'Angleterre (pages 82 et 83, en note), m'écrivait en même temps:
"Il ne faut pas chercher le remède de ce côtê-ci de l'Atlantique. A "mon avis, les Canadiens-français eux-mêmes sont, à ce point de vue, "les victimes de leur propre indifférence et de leur apathie. Si nos finan- "ciers ayant un nom et une fortune à l'épreuve de tous soupçons, et Dieu "merci nous en avons un grand nombre, venaient solliciter des concours "en France en apportant aux Français la garantie de leur haute situation, "je n'ai aucun doute que des résultats intéressants pourraient être obtenus. "Vous admettrez avec moi que quelques-unes des expériences que les "Français ont faites avec certains de nos aventuriers de la finance cana- "dienne n'ont pas été de nature à les encourager à donner suite à des mou- "vements spontanés qui se sont produits et qui auraient pu prendre des "proportions fort intéressantes pour l'élément français au Canada."
si l'on veut, qu'elle paraisse en ce moment, elle n'est pas impossible, ni même improbable. Elle hante le cerveau de maints Anglais et peut-être de quelques Allemands. Si elle s'accomplit, pourrons-nous l'intcresser à notre sort? C'est douteux. Elle s'occupera vraisemblablement de refaire la carte de l'Afrique, de contenir les ambitions voraces de la Russie et de se partager les dépouilles de la Turquie. Elle aura de la besogne.
Pourquoi ne pas jeter les yeux plus près de nous, sur le continent même où nous vivons?
Le Canada, pays d'Amérique — Les Etats-Unis, nos alliés naturels
Quoi que nous fassions, nous ne pouvons échapper aux lois inéluctables de la nature. Peuple d'Amérique, c'est en Amérique que sont nos intérêts, c'est en Amérique que nous devons vivre, c'est en Amérique que nous devons rechercher les points d'appui dont nous avons besoin pour nous défendrei. Des nations d'Europe ou d'Asie, nous ne pouvons attendre d'autre appui que l'intérêt qu'elles peuvent avoir à empêcher que les Etats-Unis étendent leur puissance sur toute l'Amérique du Nord. Cet intérêt, nous l'avons vu, n'est pas assez fort pour les détourner — sauf peut-être l'Angleterre — des autres problèmes qui les occupent ailleurs; et l'Angleterre seule ne peut rien faire pour nous protéger contre les Etats-Unis . Contre les nations d'Europe ou d'Asie, nous ne pouvons espérer d'autre appui efficace que celui des Etats-Unis eux-mêmes.
Il n'y a pas deux ans, à Londres, l'un des rares vrais hommes de guerre de l'.^ngleterre me disait, à propos des puériles tentatives d'armement esquissées ou suggérées par nos politiciens de camelote: "Il est absolument insensé pour le Canada de songer à un système quelconque de défense, sur terre ou sur mer, avant de s'être au préalable entendu avec les Etats-Unis."
1 Dès 1838, Lafontaine insistait sur l'importance de ce fait primordial: "Il n'est pas en votre pouvoir," écrivait-il à M. Ellice, "de changer "nos mœurs, nos besoins, et surtout notre position géographique, quoi- "qu'un de vos journaux en ait dernièrement exprimé le désir. [Çà, c'est "bien anglais!) Il est absurde de penser que nous puissions avoir en vue "de redevenir colonie française. Une telle idée ferait soulever les Cana- "diens en masse. Mais vous ne pouvez faire que l'on ne soit pas américain, "soit qu'une saine politique de la part de l'Angleterre prépare ses colonies "du nord à l'indépendance, soit que l'oubli de cette pensée nous force à "tomber dans le giron de l'union. C'est à vous à l'éviter, si vous le jugez "à propos." (Lettre du 29 avril 1838, reproduite dans la Revue Canadienne de février 1916.)
On voit qu'aux yeux de Lafontaine, — comme à ceux de Mgr La- FLÈCHE — U n'y avait, pour le Canada, que deux destinées possibles: l'indépendance ou l'annexion.
C'est le bon sens même. Si nos gouvernants avaient le moindre souci des intérêts nationaux, s'ils étaient les chefs de la nation canadienne, au lieu d'être de simples marionnettes coloniales ou de tout petits pions sur l'échiquier impérial, il y a longtemps que cette entente serait conclue; ou, du moins, que des tentatives sérieuses auraient été faites pour la faire naître. Au lieu de cela, ils ont passé leur temps à débiter des balivernes, tantôt sur la toute-puissance de l'Angleterre qui nous protège contre tous nos ennemis, tantôt sur notre devoir de venir au secours de la " pauvre " Angleterre, incapable de se suffire à elle-même. A quoi ils ajoutent, dans l'un et l'autre cas, leur antienne habituelle sur les " dangers " et les " humiliations " de la doctrine Monroe. Ils ont si bien fait qu'ils ont réussi à faire de cette fameuse doctrine Monroe, que fort peu de Canadiens connaissent, un véritable croquemitaine.
La " Doctrine Monroe " ; son origine, ses réalités
Combien de Canadiens savent que la prétendue " doctrine Monroe" est d'invention tout anglaise?
Après que toutes les nations de l'Europe, sauf l'Angleterre, eussent été expulsées d'Amérique, un homme d'Etat anglais, Cannino, trouva fort ingénieux de faire déclarer par les Etats- Unis qu'ils ne toléreraient plus la conquête ou la reprise d'aucune portion des deux Amériques par aucune puissance européenne. C'était, pour les Américains, une grosse responsabilité à prendre. Le président Monroe hésita longtemps. Pressé par Canning et par Addington (représentant de l'Angleterre à Washington), il s'y décida, à la grande joie des Anglais. Cette politique éloignait de leurs possessions d'Amérique toute rivalité européenne. Elle n'accroissait en rien leurs risques du côté des Etats-Unis. En d'autres termes, l'Angleterre a obtenu, à grand'peine, que les Etats-Unis se constituent les défenseurs du Canada et de Terre-Neuve contre les nations d'outremer. C'est cela, la doctrine Monroe !i.
Cette politique est encore celle de l'Angleterre. C'est celle de SIR Edward Grey, en 1916, autant que celle de George Canning, en 1823. C'est peut-être même le seul point sur lequel la politique étrangère de l'Angleterre n'a pas varié d'une nuance depuis près d'un siècle.
Si la " doctrine Monroe " est " humiliante " et " dangereuse " pour nous, c'est donc à l'Angleterre qu'il faut nous en
1 M. EwART a fait une excellente analyse historique et psychologique de la doctrine Monroe dans son Paper no 16: "The Canning Policy, sometimes called the Monroe Doctrine."
prendre: c'est un nouvel item à ajouter à la liste des "bienfaits de la mère-patrie ".
La vérité, c'est que la doctrine Monroe n'est en soi ni humiliante, ni dangereuse.
" L'humiliation ", nos jingos et leurs perroquets rouges ou bleus la voient dans le fait que nous escomptons la protection d'une nation étrangère. En ciuoi est-il plus humiliant pour l'Angleterre, et surtout pour le Canada, de compter sur la protection des Etats-Unis, que pour la France d'attendre secours et protection de la flotte anglaise? ou pour l'Angleterre de s'abriter derrière l'armée française? ou pour la Belgique de recevoir l'aide de la France et de l'Angleterre?
11 faut toute l'ignorante et vaniteuse suffisance du parvenuisme colonial, sans horizons et sans responsabilités, pour voir une humiliation dans celte interdépendance des peuples. C'est la loi générale de l'humanité.
Quant au " danger ", il résulte, non pas de la doctrine Monroe, mais du voisinage sans contrepoids des Etats-Unis. Ce danger ne serait nullement accru par le fait que les Etats-Unis nous aideraient à repousser les Allemands ou les Japonais. S'ils abandonnaient la doctrine Monroe, nous serions exposés à de nouveaux périls sans ([ue le premier fût en rien amoindri ou éloigné.
Toutes les tirades de nos politiciens contre la doctrine Monroe procèdent du concept colonial et du sentiment hybride qu'il inspire: mélange de ridicule présomption et de puérile pusillanimité.
Nous aurons beau dire et beau faire, que nous restions en lisière britannique ou que nous devenions une nation, nous ne pouvons, en cas d'attaque d'une grande puissance, nous passer de l'aide des Etats-Unis. Toute la question, pour nous, c'est d'obtenir cette aide dans les conditions les moins onéreuses possibles.
Envisagée d'un point de vue vraiment national, la doctrine Monroe, telle que comprise aujourd'hui à Londres et à Washington, est certainement humiliante et dangereuse pour le Canada; mais pas pour les raisons creuses données par nos jingos. Pourquoi, alors?
Elle est " humiliante ", d'abord, parce qu'elle a été arrêtée entre l'Angleterre et les Etats-Unis, sans aucun égard à nos sentiments et aux conséquences qu'elle peut avoir pour le Canada; ensuite, parce que nous ne prenons aucune part à son application, bien qu'elle nous intéresse au même degré que les Etats- Unis et beaucoup plus que l'Angleterre ou tout autre pays britanniciue; enfin, parce qu'elle nous place dans la posture
ridicule de marmots qu'une mère négligente ou trop sorteuse confie à la garde des voisins.
Elle est " dangereuse " parce que, de définition trop ancienne et d'application trop générale, elle est laissée à l'unique arbitre des Etats-Unis, qui restent maîtres de décider quand ils nous aideront et quand ils nous abandonneront à notre sort. Elle est dangereuse aussi parce qu'elle ne stipule rien de nos obligations en retour. 'Les contrats unilatéraux sont toujours dangereux — ■ surtout quand celui qui ne s'oblige à rien est le plus faible.
iMais il ne tient qu'à nous d'enlever à la doctrine Monroe ce qu'elle a d'humiliant pour nous et de réduire ses dangers au minimum, tout en l'utilisant pour parer aux périls très réels dont elle est, pour nous, le seul préservatif.
Entente défensive avec les Etats-Unis
Tout d'abord, au Heu de conspuer la doctrine Monroe, nous devrions proclamer hautement qu'elle est nôtre autant qu'américaine, ou plutôt, qu'elle est vraiment américaine, au sens continental du mot; et que le Canada, nation américaine, entend s'en prévaloir. Ensuite, il faudrait arrêter au plus tôt, avec les Etats-Unis, les conditions d'une bonne entente défensive, contre toute nation européenne, asiatique ou océanienne qui viendrait attaquer nos côtes.
Naturellement, une entente de cette nature serait beaucoup plus difficile à conclure si nous restions liés à l'Empire britannique. Les Etats-Unis ne peuvent entreprendre de nous protéger contre tous les ennemis possibles de la Grande-Bretagne. Mais si nous déclarions notre indépendance ou si, pays britannique autonome, nous proclamions notre neutralité, comme d'AncY McCiEE le suggérait dès 1862i, cette entente serait facilement conclue. Elle reposerait sur cette communauté d'intérêts, dont j'ai parlé, qui fait les accords les plus durables.
Les Etats-Unis n'ont guère plus besoin que nous de fonder des colonies lointaines et de chercher noise aux nations extraaméricaines. Leurs expériences aux iPhilippines — dont ils cherchent à se débarrasser à tout prix — les ont guéris de leur première attaque d'impérialisme. Ils ont le même intérêt que nous à empêcher les nations européennes ou asiatiques de venir régler leurs différends ou exercer leurs représailles sur le sol d'Amérique. Ils ont un intérêt primordial à ce qu'aucun de leurs ennemis possibles — • disons le Japon — n'imite l'exemple de l'Allemagne en Belgique et ne débarque des troupes en Ca-
1 Voir "Que devons-nous à l'Angleterre?", pages 27 et 300,
nada afin de s'introduire chez eux par la frontière indéfendable qui sépare les deux pays.
L'objet de l'entente serait donc de déterminer les travaux de défense côtière que le Canada devrait exécuter et le nombre de troupes et de vaisseaux que les Etats-Unis devraient fournir en cas d'attaque par l'un ou l'autre océan.
Qu'on ne prétende pas que ce serait nous mettre sous la tutelle des Etats-Unis. Ce serait, au contraire, nous affranchir de la tutelle par procuration que l'Angleterre leur a confiée, et la transformer en une entente librement conclue entre deux nations majeures qui ont, quoique d'inégale puissance, un égal intérêt à sauvegarder l'intégrité de leurs territoires respectifs.
Même, en augmentant la sécurité du Canada, en éloignant les chances de guerre, un contrat de cette nature, librement consenti, tendrait à éliminer tout danger de panique soudaine, à affaiblir ce sentiment morbide qui portera un grand nombre de Canadiens à demander l'annexion aux Etats-Unis, le jour où l'Angleterre subira une défaite sérieuse sur un point quelconque du globe.
En tout cas, soyons bien persuadés de ceci: le jour où les Etats-Unis seront convaincus que l'Angleterre est impuissante à nous protéger, — et ce jour est plus près que l'on pense, s'il n'est déjà venu — ils se mettront en mesure de nous " protéger " à leur façon, dans leur propre intérêt. Au lieu des inconvénients d'une entente préalable et réciproque, nous subirons tout le poids d'un contrat léonin.
Si les Etats-Unis étaient attaqués par une grande puissance, comme le Japon ou l'Allemagne, qui menacerait à la fois leurs côtes et les nôtres, ce serait à leur tour de jouer en Canada le rôle de l'Allemagne en Belgique. Comme Bethman-'Hollweg, ils diraient: " Salus populi snpremu lex". Et s'ils ne le disaient pas, ils feraient de même, comme, avant les Allemands, ont fait les Anglais, les Français et tout le monde; — comme nos alliés viennent de faire en Grèce. Pourrions-nous les en blâmer, si nous n'avions rien fait pour leur aider à parer au danger?
Si nous étions restés dans notre état de colonie autonome mais neutre, nous pourrions plaider impuissance; mais une nation qui a entrepris de dépenser un milliard et de mettre sur pied une armée de cinq cent mille hommes, afin de prendre part, à mille lieues de chez elle, à une guerre qui ne la cc^ncerne en rien, n'a plus le droit d'invoquer sa faiblesse. Elle ne peut refuser à son unique voisin la légitime assurance tiue son territoire ne servira pas de vestibule à ses ennemis, surtout quand les mesures préventives qu'elle adopterait la mettraient ellemême à l'abri du danger.
Supériorité de cette entente sur l'association impériale
Mais une entente avec les Etats-Unis ne nous coûterait-elle aucun sacrifice d'amour-propre ou d'argent? Evidemment, oui. Tout contrat, pour être équitable et durable, exige de mutuelles compensations. Ceci est aussi vrai des ententes internationales que des marchés entre individus.
Une entente défensive avec les Etats-Unis nous imposerait certainement de fortes dépenses pour la protection de nos frontières maritimes. Elle exigerait probablement, à l'occasion, certains sacrifices d'amour-propre. Chose certaine, elle nous coiiterait moins, beaucoup moins, dans ces deux ordres de sacrifices, que le lien britannique nous a coûté jusqu'ici, infiniment moins que l'association impériale nous coûtera à l'avenir. Et elle aurait l'avantage de nous protéger beaucoup plus efficacement, même contre les Etals-Unis, que la " protection " de l'Angleterre ou l'association des pays d'Empire. Ceci, toute notre histoire, éclairée par la lumière décisive de l'heure actuelle, le démontre à l'évidence.
Si cette entente avait été conclue, disons depuis dix ans, deux cents millions, cinq cents millions si l'on veut, dépensés judicieusement pour la défense nationale, auraient mis le Canada à l'abri de toute attaque des nations européennes ou asiatiques. C'est, répartie sur dix années, la juste moitié de la somme que nous aurons gaspillée en trois ans pour le " salut " de l'Angleterre, de la France et de la " démocratie " en Europe, en afTaiblissant d'autant les forces de résistance du Canada.
Ces dépenses pour la protection du territoire, il va falloir les faire quand même. Si nous exécutons ces travaux, d'accord avec les Etats-Unis, ils seront profitables. Si nous les entreprenons en dehors de toute entente préalable, leur efficacité contre l'attaque des nations extra-américaines reste douteuse; et les Etats-Unis pourront à bon droit les regarder comme une provocationi. Loin de diminuer nos chances de guerre, ils les augmenteront.
Quant aux sacrifices d'amour-propre, l'Angleterre nous en a fait subir beaucoup plus, et de plus lourds, que les Etats-Unis n'ont jamais exigés de nous. C'est un fait notoire que, depuis le jour où nous avons cessé de recourir aux bons offices des auto-
1 Dans cet ordre d'idéeis, il n'est rien de plus imprévoyant, de plus antipatriotique, que le dâsir des jingos canadiens de voir les Etats-Unis s'armer jusqu'aux dents contre l'Allemagne. Dans leur aveugle passion du moment, ils ne semblent pas comprendre qu'une fois armés, les Etats- Unis resteront ime menace formidable pour le Canada. Les préparatifs de défense des Etats-Unis sont, pour nous, un motif additionnel de hâter le jour d'une entente cordiale, bien définie, avec nos voisins.
rites britanniques pour régler nos différends avec les Etats- Unis, nous n'avons rien perdu, nous n'avons subi aucune humiliation, aucune injustice. La raison en est bien simple. Lorsque l'Angleterre "défendait" nos intérêts, elle les troquait pour sauvegarder les siens et conserver ou regagner les bonnes grâces des Américains. Elle faisait comme Artemus Ward: elle sacrifiait ses enfants adoptifs, les Canadiens, sur l'autel de l'Empire. Depuis que nous traitons directement avec le gouvernement américain, les questions controversées entre les deux pays se règlent à leur mérite.
Réaction anti-impérialiste aux Etats-Unis
J'ai dit qu'une des premières conditions de l'établissement de nos relations extérieures, c'est l'étude de ce qui se passe en dehors de notre bergerie coloniale. A ce point de vue, l'évolution de l'esprit public américain est, pour nous, d'un haut intérêt. Nous avons déjà noté la régression de l'impérialisme aux Etats-Unis. La croissance du respect des droits d'autrui n'est pas moins remarquable. Du reste, ce jeu de bascule est normal. L'immoralité nationale et le mépris du droit sont les inséparables gardes-du-corps de l'impérialisme. L'histoire de tous les empires anciens ou modernes — Rome, Espagne, Autriche, France, Angleterre, Russie, Allemagne — le démontre à l'évidence.
En Amérique, les évolutions sont rapides. Il faut savoir les observer et en déduire les conclusions qui s'imposent. Quand nous envisageons nos rapports avec nos voisins, nous en sommes encore aux Etats-Unis de la conquête du Texas et du Nouveau-Mexique, de la guerre contre l'Espagne, de l'annexion des Philippines et de Porto Rico. Nous n'avons pas pris garde que l'impérialisme décroissait, aux Etats-Unis, presque aussi rapidement qu'il croissait chez nous. Avec la réaction antiimpérialiste a grandi un remarquable sentiment des droits d'autrui. De toutes les grandes nations du monde, les Etats- Unis sont peut-'étre, aujourd'hui, celle qui hésiterait le plus à déclarer la guerre pour un motif de conquête, de vengeance ou de ce que les diplomates et les démagogues appellent " honneur national ". Ils ont plus fait que tout autre peuple pour faire entrer dans le domaine des réalités le principe de l'arbitrage international et l'élimination des causes de guerre.
Leur désir manifeste et général de remettre aux habitants des Philippines la libre possession de leur indépendance démontre que l'opinion américaine a subi de profondes modifications depuis le jour où le jingoïsme, fouetté par une bande de brigands de la haute finance, forçait le président Mackinley
à déclarer la guerre à l'Espagne. L'hésitation à intervenir au Mexique est peut-être plus symptômatique encore. Si l'état d'esprit qui régnait, il y a vingt-cinq ans, avait encore quelque emprise, le gouvernement américain aurait déclaré la guerre au Mexique depuis deux ans au moins; et il aurait pu justifier son intervention par des motifs autrement réels que la plupart des prétextes généralement invoqués par les nations d'Europe pour faire la guerre — y compris la guerre actuelle.
Ce nouvel état d'esprit se manifeste également dans les relations des Etats-Unis avec les républiques latines de l'Amérique du Sud. Jusqu'à ces années dernières, — après la guerre d'Espagne surtout — ces pays voyaient avec une crainte et une méfiance croissantes l'expansion économique de la grande république du nord et ses velléités d'impérialisme. Ils n'étaient pas loin d'envisager la doctrine Monroe sous l'angle où se placent les Canadiens. Depuis dix ans, les hommes d'Etat et les publicistes les plus distingués des Etats-Unis n'ont négligé aucune occasion de détruiie cette fâcheuse impressron et de persuader aux républiques du Sud qu'elles n'ont rien à redouter de leur . sœur aînée. La conférence de Niagara, où les représentants de l'A-B-C — l'Argentine, le Brésil et le Chili — ont virtuellement arbitré le différend entre les Etats-Unis et le Mexique, est un indice i-emarquable de l'évolution de la politique continentale des Etats-LInis.
Il semble même que le choix d'un point du territoire canadien, comme lieu de réunion, était une invite à l'attention bienveillante des Canadiens. Naturellement, nous étions trop totalement immergés dans notre nirvana colonial pour y faire attentioni.
Utiles relations à nouer avec l'Amérique du Sud " Pax americana "
Et pourtant, si nous nous décidons jamais à jeter tes yeux par-desus la clôture de notre bergerie, nous constaterons sans peine qu'après les Etals-Unis, celles des nations du monde avec lesquelles nous pourrions, à certains égards, établir les relations les plus avantageuses se trouveraient parmi les républiques latines du midi. N'y eût-il que le fait primordial que ces pays sont,
1 Nous étions, à ce moment-là, tout occupes à nous disputer sur la manière la plus avantageu.se pour l'Angleterre et la plus dc.sastreuse pour nous de "sauver l'Empire". Fallait-il nous affubler de deux escadres "canadiennes en temps de paix mais impériales en temps de guerre" ? Ou valait-il mieux faire l'aumône de quelques millions à la "pauvre" Angleterre ?
comme nous, situés en Amérique, cela suffirait à solliciter ces relations. Ce serait déjà fait, si l'abêtissement colonial, français ou anglais, et le délire impérialiste n'avaient totalement oblitéré chez nous la notion des réalités les plus élémentaires. Nous aurions découvert, à notre grande surprise, que plusieurs de ces pays sont plus véritablement civilisés que le nôtre; qu'ils ont résolu certains problèmes économiques que nous ignorons ou qui nous font encore tâtonner. Mais ce qui importe davantage, dans l'ordre d'idées qui nous occupe en ce moment, c'est qu'au cas où la fièvre impérialiste renaîtrait aux Etats-Unis, c'est dans une entente avec les républiques sud-américaines que nous pourrions encore trouver le préservatif le plus efficace.
Combien de nos hommes d'Etat, " constructeurs " de nations et " sauveurs " d'empires, ont pensé à cet aspect de notre situation, qu'entrevoyait déjà Lafontaine, il y a près de quatrevingts a'nsî? Et pourtant, qu'ils le veuillent ou non, les lois inexorables que Dieu a imposées au monde obligent le Canada à entrer dans le concert des- nations d'Amérique. Si nous n'y entrons pas de notre plein gré, pour y jouer notre rôle de nation, nous y entrerons de force, non pas même comme adjunct-, mais comme partie intégrante de la République du Nord. Tout ce que nous dépensons d'efforts stériles et d'énergie perdue pour maintenir notre fausse position de satellite des nations d'Europe, tout ce que nous négligeons de préparatifs sérieux et féconds pour jouer notre rôle de nation américaine, c'est autant de clous que nous plantons dans notre cercueil.
Une entente purement défensive entre les principales nations des deux Amériques, — disons, les Etats-Unis, le Canada, l'Argentine, le Brésil et le Chili — aurait d'abord pour effet de mettre tout le continent à l'abri des agressions de l'extérieur. Elle tendrait à établir une paix solide et permanente entre les nations américaines elles-mêmes: pax americana. Elle fortifierait les espoirs de paix dans le monde entier — beaucoup plus sûrement que le fameux système des équilibres européens, dont la liquidation s'opère aujourd'hui dans le sang des peuples, la haine sauvage des nations les plus civilisées, la dévastation des plus belles contrées du globe.
1 Voir note 1, page 162.
2 Mot de M. Taft dans sa fameuse lettre à M. Roosevelt au sujet du traité de réciprocité conclu avec le Canada, en 1911.
L'Amérique et la paix de demain
Mais là ne doivent pas se borner nos efforts. Nous avons, tous les peuples ont le devoir de contribuer à la pacification, à la repentance et au progrès moral du monde. Autant nous devons repousser les suggestions des sophistes qui nous prêchent le sacrifice des intérêts nationaux, l'abandon du devoir national, pour nous faire épouser des querelles qui ne nous concernent pas, autant nous devons répondre à l'appel de Benoit XV, de tous les hommes inspirés par un vrai souci des intérêts de l'humanité, et coopérer à l'œuvre de pacification générale. La vraie charité sociale et le véritable souci de nos intérêts supérieurs nous le commandent également.
Quel rôle joueront les peuples américains dans l'apaisement du conflit abominable qui ébranle le monde? Quelle sera leur attitude dans le congrès des nations qui rétablira l'ordre et l'équilibre '?
Le Canada, plus que tout autre pays d'Amérique, a le devoir impérieux d'intervenir dans le règlement. Nous avons, sans nécessité, apporté notre concours actif à l'œuvre de mort. Ne prendrons-nous aucune part à l'œuvre de résurrection et de survie ? Ce serait mal débuter dans notre existence de nation vouée à la défense de la " civilisation supérieure ". Ce serait marquer au coin de la plus honteuse hypocrisie nos multiples et sonores déclamations humanitaires.
Il ne suffit pas de vociférer, avec nos avaleurs de sabres, que la seule paix possible, c'est l'anéantissement de l'Allemagne et le triomphe de nos alliés. Comme l'a fort bien dit Benoit XV, comme le concèdent tous les esprits élevés et réfléchis, une telle paix ne serait ni bonne ni durable.
Toutes les nations, toutes celles surtout qui n'auront fait ou subi aucune conquête, aucun morcellement de territoire, — ce sera notre cas — devront veiller à ce que la paix ne laisse aucune plaie béante dans le flanc d'aucune nation vaincue. Elles devront faire rendre aux peuples conquis ou opprimés le droit à la vie et à la liberté; rentrer dans leurs bornes les grandes nations spoliatrices; et, par-dessus tout, réduire au minimum les causes futures de guerre. C'est le programme du Pape, c'est le seul vrai, le seul bon, le seul juste, le seul qui s'inspire d'une haute conception de la vraie politique.
Aurons-nous le courage et l'intelligence de nous y attacher, de faire tous nos efforts pour assurer son triomphe? Comment y parvenir?
D'abord, en réclamant le droit de participer, directement ou indirectement, aux délibérations qui précéderont le règle-
ment des affaires du monde. Je ne parle pas particulièrement, notez-le bien, du premier congrès qui mettra fin aux hostilités et étendra le baume — ou le vitriol — sur les plaies saignantes. Pour la raison que j'indiquerai dans un instant, il est peu probable qu'on nous y admette. Du reste, ce n'est pas là qu'il importe davantage de porter notre action et notre influence. Sans doute, il est important, essentiel même, que cette opération préliminaire se fasse dans l'esprit de justice suggéré par le Pape. Mais ce qui est plus nécessaire encore, c'est l'adoption d'un nouveau code de lois morales à l'usage des nations, appuyé de sanctions pratiques qui répriment la haine des peuples, qui anéantissent l'infernale puissance des agents provocateurs de la guerre. Il est très important que ces mesures soient prises dès le lendemain de la guerre, avant que les peuples n'en aient oublié les horreurs et la démence.
Nouveau code de lois internationales — Faillite du vieux système
Les facteurs de paix les plus efficaces qui aient été suggérés jusqu'ici sont: l'arbitrage international; le désarmement ou, au moins, la réduction considérable des armements; l'immunité du commerce maritime; l'entière publicité des traités, la suppression des ententes secrètes, et, dans les pays de régime parlementaire, la nullité des conventions conclues sans le concours et l'assentiment des représentants de la nation.
Qu'on n'objecte pas que la plupart de ces palliatifs sont illusoires, que des essais partiels n'ont abouti à rien, que la guerre actuelle démontre l'impotence dérisoire des conférences, de la Haye et des congrès de la paix. Seuls les esprits superficiels et les hommes de mauvaise foi raisonnent et parlent de cette façon. Si les disciples du Christ avaient montré la même faiblesse de cœur et d'esprit, ils auraient jeté le manche après la cognée et renoncé à prêcher l'Evangile, dès la première persécution ou les premiers sursauts du schisme et de l'hérésie. Du reste, cette objection est aussi fausse que lâche.
Ce que la guerre actuelle démontre, au contraire, c'est l'effroyable banqueroute du vieux système des alliances, de l'équilibre des forces brutales, de la diplomatie secrète et des armements à outrance — toutes mesures nécessaires, affirmaient les tenants du militarisme, pour " assurer la paix du monde ". Les protagonistes de la paix armée ont perdu le droit de vanter leur système.
S'il entre un seul élément de sincérité dans les protestations de nos hommes publics et de nos journalistes, de toute nuance et de toute école, en faveur de la paix, de la liberté, de
la démocratie, de la survivance des petits peuples, ils ont l'impérieux devoir de redoubler de zèle et d'ardeur, après la guerre, pour induire les chefs de nation à tenter un essai loyal et complet d'un nouveau régime de vie internationale.
Ce régime n'aboutirait-il qu'à éloigner et amoindrir les causes de conflit armé, à rendre la guerre moins sauvage et moins dévastatrice, ce serait un immense progrès sur l'état de choses antérieur à la guerre.
(Mais, me direz-vous, que peut faire le Canada pour agir sur l'opinion et la pratique des autres nations? Beaucoup plus que vous ne le pensez, pourvu qu'il sache comment s'y prendre, pourvu surtout qu'il veuille agir. C'est ici que s'impose l'action collective des nations d'Amérique. Elles ont toutes un égal intérêt à faire triompher ces principes et ces pratiques de droit nouveau. Elles en ont déjà, les Etats-Unis surtout, fait l'application partielle.
Si nous unissions nos efTorts à ceux des Etats-Unis et des républiques sud-américaines, si nous entraînions avec nous les autres nations britanniques d'outre-mer, nous pourrions exercer une pression considérable sur l'action de la Grande-Bretagne et, par elle, sur les autres nations européennes, pour faire adopter un nouveau code de lois internationales.
Arbitrage — Désarmement — Immunité du commerce maritime
Les Etats-Unis sont tout désignés pour préconiser le principe de l'arbitrage. Quels que soient leurs fautes antérieures ou leurs mobiles récents, ce sera l'éternel honneur des Américains d'avoir fait plus que tout autre peuple pour introduire ce principe dans la pratique du droit international. i Au lendemain de la guerre, ils n'auront pas trop de peine à le faire accepter, en théorie. Les apôtres de la force brutale, les Bçrnhardis allemands, anglais, russes, français ou canadiens, s'en accommoderont, en se disant in petto qu'il sera toujours facile, dans la pratique, de se dérober aux engagements pris et de mettre de nouveau les peuples aux prises.
L'article le plus difficile à faire passer sera le désarmement, ou même la simple réduction des préparatifs de guerre, — précisément parce que ce serait la sanction pratique des promesses de paix. Il n'y a qu'un moyen d'y parvenir, c'est de briser l'infernale coalition des intérêts liés à la fabrication des armements. C'est là la véritable menace perpétuelle de guerre. Songez donc
1 Les Etats-Unis ont signé plus de traités d'arbitrage universel que toute autre nation.
qu'à l'heure actuelle s'accumulent clans les banques anglaises les dividendes gagnes par les Allemands dans la construction des vaisseaux anglais et la fabrication des canons et des obus anglaisi; pendant qu'en Allemagne s'empilent les pièces d'or maudit gagnées par les Anglais sur la fabrication des armes et des munitions qui servent à massacrer les soldats anglais, canadiens et australiens! Ces sinistres profiteurs seront aussi avides d'or et de sang après la guerre qu'avant. Le remède le plus pratique qui ait été suggéré pour mettre tin à ce trafic diabolique, c'est l'expropriation par tous les Etats des chantiers maritimes et des fabriques d'armes et de munitions. Il deviendrait alors plus facile de limiter, dans chaque pays, la fabrication des engins de mort.
Si cette réforme était opérée, le Canada et la plupart des pays d'Amérique auraient l'énorme avantage d'avoir à débourser beaucoup moins que les pays d'EuropeS.
Les Etats-Unis ont également les titres les plus valables pour réclamer l'immunité du commerce maritime. Depuis le Traité de Versailles, qui a reconnu leur droit à la vie des nations, ils n'ont cessé de préconiser cette importante modification du droit international. Sans l'opposition constante de l'Angleterre, il y a longtemps que l'humanité aurait fait ce progrès additionnel dans la voie de la civilisation. A la seconde Conférence de la Haye, en 1907, les délégués des Etats-Unis, de l'Allemagne, de l'Autriche et de l'Italie, appuyés d'une majorité décisive des représentants des petits nations, ont fait reconnaître la justesse de cette réforme. L'opposition opiniâtre de l'Angleterre, soutenue par la France, la Russie et le Japon, a réussi à en faire différer l'adoption.
Nul doute que le gouvernement américain saisira la première occasion favorable pour renouveler ses tentatives. Nos gouvernants auront-ils l'intelligence et le patriotisme de seconder ses efforts ? Nul pays au monde ne bénéficierait plus que le Canada de cette réforme décisive. Les autres colonies autonomes, l'Australie surtout, qui vit pratiquement de son commerce maritime, y trouveraient un égal avantage. Si, en 1907, les délé-
1 Interpellé par lokd Charles Beresford, le gouvernement britannique n'a pas voulu s'engager à confisquer les profits des Allemands pour indemniser les victimes des zeppelins ou pourvoir au coût de la défense aérienne. Ceci en dit long sur la secrète connivence des vampires de tous les pays, qui spéculent sur le sang de leurs propres nationaux.
2 Le Canada pourrait mettre fin à la construction de la plupart des engins de guerre en interdisant l'emploi du nickel dans la fabrication des armes et des pièces de blindage ^es vaisseaux de guerre. Le Canada détient 85% de la production mondiale du nickel.
gués du gouvernement britannique avaient songé un seul instant aux intérêts des " nations-sœurs ", ils n'auraient pas combattu la proposition de M. Choate, à seule fin de conserver à l'Angleterre son vieux " droit " de saisiei.
Espérons qu'au sortir de cette guerre où nous nous battons avec l'Angleterre pour la " civilisation supérieure " contre la " barbarie ", les représentants des " nations sœurs " jetteront le poids de leur influence du coté de la liberté du commerce contre la piraterie.
Publicité des traités — Suppression des ententes secrètes
Les Etats-Unis ont également été les premiers à donner l'exemple de la publicité des conventions internationales. Le président, le secrétaire d'Etat et les ambassadeurs de la République n'ont aucune liberté de lier leur pays par un traité sans l'approbation du Sénat.
Le Canada et les autres pays autonomes de l'Empire auraient un intérêt primordial à faire adopter cette pratique par l'Angleterre. A l'heure actuelle, les cinq cents millions de sujets britanniques et de " protégés " de l'Angleterre peuvent être liés, deux ans, cinq ans, dix ans d'avance, sans en rien savoir, par les seuls agissements secrets du secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, aidé de deux ou trois de ses collègues. Toute la politique étrangère de l'Empire britannique échappe virtuellement à l'autorité, au contrôle le plus lointain de tous les parlements britanniques, y compris celui du Royaume-Uni, souvent même à la connaissance du cabinet impérial!
Il devrait être définitivement entendu (|ue ni le ministre des AfTaires étrangères ni le cabinet britannique ne peuvent, par une simple convention internationale, lier aucun des pays d'Empire à aucune éventualité de guerre, à moins que ce traité n'ait été ratifié par le parlement de chacun de ces pays ; au moins, devrait-il être admis que celui ou ceux des pays d'Empire qui refuseraient de se lier, resteraient neutres en cas de conflits.
Cette seule réforme du droit public anglais diminuerait de beaucoup nos chances de guerre et celles de tout le monde. Elle
1 Cette attitude a Été dénoncée en Angleterre par des autorités de premier ordre, entre autres, lord Loreburn, ancien Haut Chancelier, qui a publié sur ce sujet une remarquable étude: "Capture al Sea", (Londres, Methuen & Co, 1913.)
2 C'est pratiquement l'attitude que .sih Wilprid Laurier a prise lors du renouvellement du traité anglo-japonais. C'est l'un des meilleurs traits dé sa carrière.
gênerait considérablement les impérialistes, les jingos et les agents provocateurs de tous les pays. lîlle forcerait tous les gouvernements qui traitent avec l'Angleterre, et l'Angleterre elle-même, à jouer cartes sur table. Et comme l'Angleterre traite virtuellement avec toutes les nations de la terre, la coutume ne tarderait pas à devenir générale. La diplomatie secrète aurait vécu. Qui la regretterait? Les iMachiavels, les Talleyrands, les Bismarcks, les Chamrerlains de tous les pays, tous les dupeurs de peuples, tous les dépeceurs de nations. Mais les innombrables victimes de leurs infâmes calculs, les peuples décimés, mutilés, surchargés d'impôts de guerre, regretteraient-ils, eux, la fin de ce régime de mensonges, de sinistres tractations, qui a toujours abouti à la guerre, au pillage, à la dévastation, à l'asservissement des faibles par les forts?
Le Canada travaillera-t-il pour la paix ou pour la guerre ?
Quel espoir y a-t-il que le Canada puisse faire entendre sa voix dans le concert des nations qui décideront du sort de l'humanité au sortir de cette guerre ? De représentation offlcielle dans le premier congrès de la paix, il ne saurait être question. L'Angleterre voulût-elle nous en faire ouvrir les portes, qu'elle se heurterait vraisemblablement à un refus de la plupart des gouvernements étrangers. Les colonies autonomes de la Grande- Bretagne ont voulu participer à la guerre en simples brigands, au service de l'Angleterre. Elle n'ont pas même pris la peine d'avertir les belligérants, alliés ou ennemis, qu'elles entraient dans le conflit. Il est donc peu probable qu'on les traite en nations civilisées.
Mais ce que nous pouvons faire, ce que nous devons faire, c'est d'exercer une pression immédiate et persistante sur le gouvernement britannique. M. Boiîden et M. Doherty ont maintes fois déclaré, depuis que la guerre est commencée, que le Canada a le droit d'être entendu dans le règlement des affaires de l'Empire et la discussion des conditions qui lui seront faites après la guerre. Le Canada parlera à l'Angleterre par la voix de ses gouvernants; ses gouvernants exprimeront les vues qui s'affirmeront le plus nettement, avec le plus d'énergie.
Il s'agit donc, pour tous les Canadiens, de décider dès maintenant dans quelle direction leurs mandataires devront s'efforcer de faire orienter la politique britannique, qui sera la nôtre tant que nous n'aurons pas repris notre ancienne liberté d'action.
Si nous voulons réellement travailler pour le droit, la justice, la paix, la liberté, l'affranchissement des peuples, le véritable progrès du monde, c'est le temps.
Et comme les arguments de persuasion n'ont guère de force auprès des puissants, à moins de s'appuyer sur des sanctions eflicaces et tangibles, voici ce que nous devrions proclamer dès maintenant.
Le Canada se prononce nettement et sans réserve en faveur de l'arbitrage international, pour tous les cas de guerre. Il ne prendra part à aucune guerre à moins qu'une sérieuse proposition d'arbitrage n'ait été faite par l'Angleterre et ses alliés et repoussée par leurs ennemis.
Le Canada réclame l'immunité du commerce maritime et refuse de coopérer à toute tentative d'armement naval tant que le gouvernement britannique n'aura pas uni ses efforts à ceux des Etats-Unis pour faire introduire cette réforme dans le droit des nations.
Le Canada restera absolument neutre dans toute guerre où l'Angleterre se trouvera entraînée par des traités, des conventions secrètes ou des ententes vagues qui n'auront pas été soumis aux délibérations et au vote approbatif du parlement canadien.
Le Canada se retire de toute coopération impériale, si l'Angleterre refuse de formuler ou d'appuyer une proposition sérieuse de réduction dans les armements des grandes nations.
Si une politique générale de désarmement est acceptée et mise à exécution par les grandes puissances de l'Europe, les Etats-Unis et le Japon, le Canada y adhère d'avance et sans réserves.
Et surtout, le Canada réaffirme son droit de neutralité dans toutes les guerres qui ne menacent pas son territodre.
Voilà ce que le Canada devrait dire, voilà ce que le Canada devrait faire.
S'il le disait avec conviction, s'il le faisait avec énergie, il rendrait à l'Angleterre un réel service: celui de l'arracher au vertige de l'impérialisme qui l'entraîne à sa perte; il réparerait une partie du mal qu'il a fait aux autres et à lui-même en écoutant la voix des apôtres de haine; il prouverait que l'épreuve de la guerre a purifié sa conscience et restauré son intelligence; il aurait quelque chance d'échapper aux conséquences vengeresses de son délire; il aurait raison d'entrevoir le jour où il pourrait tendre une main loyale aux nations qui marcheront à la tête de l'humanité assainie et assobrie.
Ce serait assurément un rôle plus noble, plus glorieux, plus fécond, plus civilisé, un rôle plus chrétien, en un mot, que de fournir des légionnaires à l'Angleterre et à la France, et d'accroître dans le monde les ferments de haine, de discorde et de fureur bestiale.
Si le Canada de demain s'unissait aux autres nations d'Amérique et à tous les peuples qui veulent secouer le joug avilissant de la diplomatie amorale et échapper à l'étreinte des pieuvres du militarisme, il ne tarderait pas à recevoir la récompense matérielle de ses eflforts. Si le programme de paix dont j'ai esquissé les grandes lignes triomphe et s'impose à la politique des nations, le Canada évitera la plupart des dépenses colossales qu'exigera la protection de son territoire; il pourra se débarrasser du caporalisme dangereux qui l'envahit; il n'aura pas même besoin de contracter d'alliances défensives: il sera libre de poursuivre un idéal de paix, de justice, d'ordre et de vraie liberté.
Cette double récompense morale et matérielle, nous ne l'avons guère méritée. Puissent les nombreuses victimes de l'aveuglement de nos chefs sociaux et des infâmes calculs de nos politiciens et de nos démagogues mériter, quand même, cette récompense aux générations futures!
TABLE DES MATIÈRES
Origines du droit public anglais 1
Formation de l'Empire britannique 3
Les colonies anglo-américaines 5
Introduction du régime britannique au Canada 7
Autonomie militaire 9
Lord Grey et Lord Elgin 10
Partage équitable des obligations de guerre 13
Traités de 1854 et de 1865 — Constitution de 1867 14
Les colonies autonomes sont des Etats souverains 17
Situation internationale du Canada 19
Le devoir colonial et la tradition épiscopale 22
Révolution américaine et Révolution française — ■ Loj'alisme des
évêques 23
Guerres napoléoniennes — Mgr Denaut et Mgr Plessis 25
Guerre anglo-américaine de 1812 — La défense nationale 27
' Insurrection de 1837 — ■ Guerre de Crimée — Révolte des Cipayes. ... 28
Affaire du Trenl — Attaques des Féniens 29
Les évêques et la Confédération 31
Mgr Cooke, Mgr Laflèche et l'Indépendance du Canada 35
Qui sont les révolutionnaires ? 38
Evolution de la politique coloniale de l'Angleterre 41
Naissance du nouvel impérialisme — Guerre du Soudan — Guerre
sud-africaine 43
La Conférence Impériale 45
L'impérialisme de Chamberlain et l'impérialisme libéral 46
Séduction des politiciens et des "hommes d'affaires" coloniaux 47
Influence de l'or anglais — Boutiquiers anglais et boutiquiers coloniaux 49
Rôle des métèques impérialisés — • Rivahté des races 51
La duperie démocratique 52
"Solidarité" impériale; ses duperies, ses dangers 54
La "pauvre' ■ Angleterre — Le Canada "riche et puissant" 56
Les ennemis de l'Angleterre 58
"Bienfaits" de l'Angleterre 60
Devoir de "reconnaissance" des Canadiens-français 62
Le vrai devoir de reconnaissance 64
TABLE DES MATIERES