LES ENCYCLOPÉDISTES
Une société philosophique qu'on appela les Encyclopédistes entreprit, à cette époque, un travail immense, où l'on développa toutes les opinions, examina toutes les questions, où l'on s'attacha surtout à répandre des idées neuves et audacieuses. Cette audacieuse entreprise alarma le ministère, l'encyclopédie devint une affaire de parti, et l'ouvrage resta incomplet.
A la tête de ces gens de lettres se place d'Alambert (1717-1783), fils naturel de Mme de Tencin et de Destouches. Précoce, le jeune d'Alambert, après avoir étudié la théologie et le droit, se livra avec ardeur aux mathématiques. Admis membre de l'association des Encyclopédistes, il fut chargé par Diderot, le chef de l'entreprise, de rédiger le Discours préliminaire, travail qui fixa sa réputation comme écrivain. Le but de l'auteur était de retracer la généalogie des sciences humaines, leur filiation, soit dans l'ordre logique, soit dans leur développement historique. Il emprunta de Bacon la classification des facultés intellectuelles : classi-
(2) Plus tard Mme. Guizot.
fication bien arbitraire, et qui pousse à des erreurs grossières ; ainsi, par «xemple, il ramène toutes les sicences à une de ces trois facultés : mémoire, raison, imagination ; facultés qui cependant se confondent continuellement dans leur action. La partie historique du Discours, où il note la marche et le progrès de l'esprit humain, est la meilleure. D' Alambert a de la sagacité, de la justesse, de la finesse, chaque fois qu'il s'abstient de traiter les hautes questions de la métaphysique : s'il le fait, il est vague et incomplet. C'est ce que nous montre son Essai sur les éléments de 'philosophie ou sur les jyrincipe^ des connaissances humaines. Il fut un des plus ardents propagateurs du philosophisme de son siècle.
Diderot (1713-1784), le président des encyclopédistes, avait une âme ardente et désordonnée, un esprit puissant, cultivé, doué d'une imagination vive et d'une âme d'artiste. Diderot est encore le plus inconséquent, le plus irréfléchi des philosophes. " Il était dans la conversation l'homme le plus étonnant de son siècle ; les discours étudiés, travaillés, des plus éloquents orateurs, auraient pâli devant ses brillantes improvisations. S'avançant avec une vivacité entraînante, traitant à fond et rapidement tous les sujets, il passait de l'un à l'autre par des transitions inattendues et pourtant naturelles, naïf sans trivalité, sublime sans efforts, plein de grâce sans afféterie, et d'énergie sans rudesse, qu'il fit entendre la voix ^de la raison, de la sensibilité ou de l'imagination, le génie avait toujours la parole ; l'homme du monde lui devait des lumières, l'artiste des inspirations. Dans ce genre de triomphe il n'avait pas de modèles et n'a pas laissé de successeur. (1)
Helvétius (1715-1771), connu par son livre de F Esprit, enseigne le plus grossier matérialisme.
Condillac (1715-1780) est surtout remarquable par sa lucidité. Son Art dépenser et sa Logique sont ses deux principaux écrits. Il soutient certaines erreurs inconciliables avec la saine raison.
Le salon du Baron d'Holbach (1723-1789) était le quartier général des encyclopédistes. "On y disait des choses, dit l'abbé Morellet dans ses Mémoires, à faire tomber cent fois le tonnerre sur la maison, s'il tombait pour cela." C'est peut-être de tous les philosophes de son siècle le plus cynique et le plus révoltant. Il a traduit plusieurs ouvrages allemands traitant de chimie, de physique et de météorologie.
(1) Goethe.
Il a aussi publié plusieurs écrits anti-religieux. C'était un homme aimable en conversation et d'une politesse exquise sans affectation. Madame Geoffrin disait de lui " je n'ai jamais vu d'homme plus simplement simple."
L'Abbée Raynal (1711-1796) auteur de V Histoire philosophique et politique des Indes, publia en outre une Histoire du Stathouderat, une Histoire du Parlement d'Angleterre, etc. Grimm reproche à ses écrits un style fatiguant et entortillé, la fureur des antithèses et des portraits faits au hazard.
Le Baron de Grimm (1723-1807) fit preuve d'un esprit enjoué dans la publication du Petit prophète, satyre contre la musique française. Il a beaucoup contribué aux travaux de V Encyclopédie. C'était un homme de beaucoup d'esprit, un écrivain original et piquant.
Lamettrie, (1709-1751), un des enfants perdus de la philosophie, publia une Histoire naturelle de Vâme où il avance que la pensée n'est qu'un produit de l'organisation physique. Après avoir écrit la Politique du médecin de Machiavel, il publia une seconde satyre contre les médecins dans son Homme machine, une traduction du Traité de la vie heureuse de Sénèque ; un Essai sut^V origine de Vâme humaine, etc. Tous ces ouvrages, dit d'Argens, sont d'un homme dont la folie paraît à chaque pensée, et dont le style démontre l'ivresse de l'âme ; c'est le vice qui s'explique par la voix de la démence': Lamettrie était fou au pied de la lettre.
D'Argens (1704-1771) est un des travailleurs les plus hardis de l'avant-garde philosophique. Il publia successivement les Lettres juives, les Lettres chinoises, et les Lettres cabalistiques ; brochures qui dénotent la hardiesse de l'auteur. La philosophie du Ion sens, la défense du paganisme, sont ses principaux ouvrages.
L'Abbé Galiani (1748-1787), un des habitués du salon de Mme. de Geoffrin et de la table dujbaron d'Halbach, est^un de ceux dont on a cité le plus de bons mots au XVIIIe siècle, il a laissé un grand nombre d'ouvrages sur l'économie politique,
Nous avons déjà parlé de LaHarpe (1739-1803) comme poëte dramatique ; après avoir remporté plusieurs prix à l'académie, tant pour des morceaux en prose qu'en vers, il kq fit connaître comme critique en s'emparant de la rédaction du Mercure de France. Nommé professeur de littérature au Lycée, il publia son Cours de littérature, [qui fait son
principal titre de gloire. Soldat de la milice philosophique, La Harpe embrassa le parti révolutionnaire et en fut un des plus chauds partisans. Cet auteur, dit Grimm, a beaucoup plus d'esprit que de connaissance, beaucoup moins d'esprit que de talent, et beaucoup moins d'imagination que de goût.
ÉLOQUENCE RELIGIEUSE AU XVIIle SIÈCLE.
Nous sommes loin de la parole savante de Bourdaloue, des élans sublimes de Bossuet, et des formes simples qui rendaient leur pensée plus forte. C'est plutôt l'école de Massillon qui domine au XVIIle siècle dans l'éloquence de la chaire ; on négligea le dogme au profit de la morale ; on n'annonçait les grandes vérités éternelles qu'avec une espèce de crainte et de défiance.
Le père de Neuville (1693-1744), a beaucoup de connaissances, des vues profondes, une argumentation serrée, un style clair ; mais on blâme son débit trop rapide, ses longues énumérations qui fatiguent l'auditeur et ses pléonasmes trop fréquents.
L'Abbé Poulie (1712-1781) avait reçu de la nature le talent oratoire, mais il ne l'a pas perfectionné par l'art. Il éblouit plus qu'il ne persuade. Ses Exhortations de charité sont ses deux meilleurs discours, on loue l'imagination féconde et brillante, l'onction, le pathétique de L'Abbé de Boismont (1715-1786). Il est supérieur aux deux premiers.
Le véritable orateur de la chaire au XTIIIe siècle est un pauvre missionnaire, le père Bridaine (1701-1767). On remarquait dans tout ce qu'il disait une éloquence naturelle, qui jaillissait des sources du génie ; des élans dont la vigueur agreste découvrait plus de talent et plus d'idées que l'indigence superbe de l'imitation ; des tours naturellement oratoires, des métaphores très hardies, des pensées brusques, neuves et frappantes ; une élocution très simple mais assez noble dans sa popularité ; des apologues ingénieux, attachants, quelquefois sublimes ; le secret merveilleux de gagner précisément ses auditeurs et de les faire pleurer à volonté, l'accent de l'indulgence mêlée aux cris déchirants d'une indignation douloureuse ; tous les caractères d'une riche imagination, des beautés originales et inconnues, que les règles des rhéteurs n'ont jamais devinées ; quelques traits ravissants, parfois même des morceaux entiers traités avec une voix qui tempérait son ima-
gination, et dans lesquels la régularité de sa composition attiédissait heureusement sa chaleur ordinaire (1).
A cette époque, la poésie n'eut que de bien faibles échos. On cite cependant Saint Lambert (1717-1803) qui se fit une réputation durable par son poëme descriptif des Saisons. Le poëte n'a pas assez de chaleur pour se soutenir, ses épisodes sont monotomes, et on lui reproche encore un certain vice d'ensemble.
L'inspiration manque à Lemierre ; on ne rencontre, dans son poëme des Fastes de Vannée, que quelques beaux vers qui nous font regretter leur rareté dans ce poëme.
Delille est le meilleur représentant de cette poésie qui emprunte la pensée et l'inspiration des autres pour les revêtir.