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LAMENNAIS

Félicité Robert Lamennais (1782-1854) s'instruisit sans maître, puisant au hasard dans une vaste bibliothèque laissée à sa disposition. Il fut ramené aux croyances religieuses par son frère aine, l'abbé J. M. de

LITTÉRATTJEE FRANÇAISE. 367

Lamennais, fit sa première communion à 22 ans, se décida à entrer dan& l'Eglise, et fut ordonné prêtre en 1816. Dès 1808, il avait rédigé avec son frère, des Réflexions sur Vétat de V Eglise en France; en 1812, il combattit les doctrines gallicanes et attaqua violemment l'Université dans un écrit sur Y Institution des Eveques. De 1817 à 1823, il fit paraître VFssai sur V indifférence en matières de religion, 4 vols. in-8. Cette œuvre éloquente mais paradoxale fit une sensation immense ; il dénie toute autorité à la raison individuelle et n'admet d'autre critérium de la vérité que le consentement universel. Il prétend ramener l'homme à la foi par le scepticisme et prescrit une obéissance absolue au chef de l'Eglise, subordonnant en tout le pouvoir civil au pouvoir pontifical. Cet ouvrage souleva de nombreuses objections ; il y répondit en publiant sa Défense de V Essai sur Vindiff'érence (1824). Deux autres de ses ouvrages datent de ce temps : La religion considérée dans l'ordre politique et civil, où il attaque violemment la célèbre déclaration de 1682, et Des progrès de la Révolution et de la guerre contre V Eglise, qui fut censuré par l'archevêque de Paris.

Sous le Gouvernement de Juillet, Lamennais se convertit aux idées démocratiques et fonda L'avenir, journal dans lequel il prétendait régénérer l'Eglise en faisant servir le catholicisme à l'afiranchissement des peuples ; il réclamait en outre la séparation complète de l'Eglise et de l'Etat. Condamné à Rome par le pape (1832), il répudia toutes ses anciennes croyances, et attaqua à la fois l'Eglise et la monarchie. C'est dans cet esprit que parurent Les paroles d'un croyant, pamphlet violent rédigé sous une forme mystique ; Affaires de Rome, le Livre du peuple, V Esclavage moderne, le Pays et le Gouvernement (1840), écrit qui lui valut un an de prison; Une voix de prison (1841) ; Amschaspands et Darvands, satyre de la société actuelle. Esquisse d'une philosophie (4 vols, in-8), grand ouvrage de métaphysique qui offre un mélange confus d'idées platoniciennes et alexandrines avec des idées chrétiennes, et où l'auteur nie plusieurs des dogmes fondamentaux de la religion. En 1848, il fut porté à l'assemblée constituante, se lia avec les chefs républicains^ fonda le Peuple constituant et prit part à la rédaction de la Ré/orme. Ses Œuvres posthumes, 3 vols, in-8, publiées par M. Forgues, contiennent une traduction de la Divine Comédie, sa correspondance, des critiques, des pensées, etc.

" Peu de vies, dit M. Renan (1) semblent au premier coup d'œil auss profondément brisées que celle de Lamennais. Des deux parties qui la composent, la seconde ne paraît point sortir de la première, mais en être la contradiction. Et pourtant peu de vies ont été dominées par un principe plus invariable ; peu de natures ont été plus entières et moins susceptibles de se modifier. Lamennais fut en réalité un caractère simple et tout d'une pièce : il manque de ce qui fait la diversité d'une carrière, je veux dire l'étendue des connaissances, la variété des études, la flexibilité de l'esprit. Ce fut là son défaut, et ce fut aussi la cause de sa grandeur. Les circonstances le portèrent successivement dans des postes opposés ; mais elles ne changèrent point le tour de son imagination, ni les procédés de son style. Ame forte et esprit étroit, il ne connut le monde que d'une seule manière : les évolutions de sa pensée ne semblèrent qu'un prétexte pour satisfaire l'éternel besoin de sa nature, le besoin de s'indigner pour ce qu'il croyait le bien, aboutissant par une logique fatale du besoin d'anathématiser et de damner. Un même système de haine éloquente appliqué aux objets les plus divers, voilà Lamennais. Son unité est dans sa rhétorique, elle tient à la forme et non au fond, mais la forme chez lui est bien plus essentielle que le fond. Ce ne fut ni un politique, ni un philosophe, ni un savant ; ce fut un admirable poëte, obéissant à une muse sévère et toujours irritée. Les figures qu'il avait d'abord employées contre les idées libérales et la philosophie il les tourne ensuite contre les rois, contre le pape. Par là, il fut ce qu'il fut : un ressort terrible, un arc tendu et toujours prêt à lancer le trait. La flamme vive et passagère de la passion méridionale n'a rien de commun avec ce feu ardent et sombre, avec cette colère profonde et obstinée qui ne veut pas être adoucie. Il n'y a pas de plus mauvaises dispositions pour un philosophe et un critique ; il n'y en a pas de meilleures pour un artiste et un poëte. L'art veut du parti pris et ne s'accorde pas de ces moyens termes où se complaît la critique. Le tour absolu des opinions de Lamennais, qui nous a valu tant de pauvres raisonnements, tant de jugements défectueux, nous a valu aussi les cinquantes pages de grand fityle, les plus belles de notre siècle."

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