POPE
" La poésie anglaise, dit M. Yillemain, si neuve et si libre dans Shakespeare, si savante et si originale dans Milton, si facile et quelque-
fois si brillante sous les pinceaux de Dryden, a donné dans les beaux ouvrages de Pope, l'exemple de cette élégance ingénieuse et noble, de cette pureté de formes que l'on a nommé le goût classique, et qui fut longtemps le goût français. Après avoir senti les créations immortelles de Shakespeare, après avoir étudié le sublime du génie anglais dans ce grand poëte né de lui-même, barbare et puissant comme son siècle, après avoir contemplé cette âme politique de Milton où l'enthousiasme était sans cesse nourri par les études et les souvenirs, on peut goûter le chefd'œuvre artistement travaillé de ces talents plus timides qui brillaient au milieu d'une civilisation plus avancée. On voit dans leurs écrits moins le génie personnel d'un homme que le savoir d'une époque; leurs idées semblent un produit artificiel de la vie sociale. Mais si quelquefois ils reviennent à la nature par des accès d'humeur, s'ils ont des caprices d'une imagination froissée par le monde, alors un intérêt de surprise et de nouveauté s'attache à leurs ouvrages polis avec tant de soin : tel fut Pope, le plus correct des poëtes anglais, et cependant original."
Alexandre Pope, naquit à Londres, le 22 mai 1688. D'une complexion délicate il s'affranchit de tout travail manuel, il ne semblait tenir à la terre que par l'intelligence. Sa voix était si douce qu'on l'appelait le petit rossignol.
Son éducation fut très soignée. Tout jeune encore, il parlait avec facilité le grec, le latin, le français et l'italien. Son goût pour la poésie se développait à mesure qu'il faisait un pas dans la vie, à 12 ans son ode à la solitude fut imprimée, à 14 ans il traduisit le premier livre de la Thébaïde de Stace, à 16 ans il écrivit ses pastorales que l'on cite encore dans les académies comme des modèles de versification, à 20 ans parut son Essai sur la critique, ouvrage où se montre avec tant d'éclat un goût juste, un sens droit, une connaissance profonde des hommes et des livres, une appréciation exacte des opinions et qui, s'il ne place pas l'auteur au rang des meilleurs poëtes, le met du moins au rang des meilleurs critiques ; à 25 ans il était proclamé le meilleur poëte de l'Angleterre ; il resta simplement littérateur en vieillissant.
Versus amat hoc studium studet unum.
Jamais vers ne peut être cité plus à propos quand on l'applique à Pope. La poésie, et la poésie en tant qu'art, telle fut l'étude favorite
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de ce poëte. Elle a occupé tout son temps, rempli tous ses loisirs, et il devint ainsi, degré par degré, à force de corriger, de retrancher et de remettre sur le métier, le poëte le plus châtié qui ait jamais écrit.
La traduction d'Homère lui a rapporté 126,000 francs, et c'est sans contredit le plus beau monument de la versification anglaise. Le Messie et les Odes sur Sainte Cécile et sur le Chrétien mourant sont inférieures à ses autres compositions. Son poëme héroï-comique, la Boucle de cheveux enlevée^ dans lequel la satyre porte le ceste de Vénus, est vraiment délicieux et peut-être le plus agréable écrit que l'on puisse lire.
Sa Dunciade, satyre violente contre les libraires, où l'auteur montre sa mauvaise humeur est inférieure à la satyre. A mo7i esprit, Le temple de la Renommée, la Foret de Windsor^ et d'autres compositions fort piquantes, parurent successivement.
L'épître dHélo'ise à Abailard, par la peinture naïve et libre de la passion, par une sorte de mélancolie amoureuse et mystique alors nouvelle, et toujours difficile à bien rendre, est une création des plus heureuses de la poésie moderne. L'essai sur Vhomme, dans lequel l'auteur professe une espèce d'obtimisme, se divise en quatre chants. On se plait à remarquer le tour philosophique des pensées et l'application heureuse et neuve de la poésie à la métaphysique. Mais quelque bien écrites que soient ses satyres et ses épîtres, sa traduction de l'Illiade sera toujours son monument le plus durable et l'expression la plus fidèle de son talent docile.
Pope a laissé de bonnes satyres en prose. Le Traité de Vart de ramper en poésie et le Martin Scrihlerus rappellent l'ingénieuse malice de Swift et le rire sarcastique de Sterne.
Imitateur d'Horace et de Boileau, Pope s'élève parfois jusqu'à ses maîtres. Il a voulu dans ses écrits châtier les vices et les ridicules de son époque, surtout ceux de son sexe. En général, il est moins violent, moins cérémonieux, plus délicat dans ses attaques que Boileau, mais sa verve est moins abondante, moins spirituelle, moins gracieusement entraîn^te que celle de l'auteur de l'Art Poétique. Pope unit à une versification mélodieuse. une grande facilité d'expression. Personne en Angleterre n'a atteint cette concision de style qui donne tant de nerf aux poésies didactiques. Mais on lui refuse cet ensemble de qualités qui constituent le véritable poëte. Il manque d'ordre dans quelques-uns de ses ouvrages et ses principes ne sont pas toujours approuvés de la
droite raison ; on y cherche vainement l'inspiration. Au reste, esprit Taste et délié, il s'adapte à toutes les circonstances, à tous les âges, à toutes les conditions. C'est l'écrivain élégant et classique par excellence, le moraliste rêveur et profond, le poète de la raison.
Fluet, débile, bossu. Pope s'appelait lui-même la plus petite chose humaine qu'il y tût en Angleterre. Il mourut en bon catholique, en