VIRGILE
Publius Virgilius Maro, naquit le 15 octobre, l'an 684, 70 ans avant J.-C, à Andes, village situé près dç Mantoue, d'une famille pauvre et obscure. Son père était potier. Il avait reçu une excellente éducation à Crémone, à Milan et à Naples où il cultiva les lettres grecques et latines. L'an 46 il fut dépouillé de l'héritage de ses pères par les vétérans d'Octave. Il vint à Rome pour réclamer son patrimoine. Là, il fut présenté à Mécène qui le recommanda à Octave.
Naïf, élégant, doux, bienveillant et ami de l'art, Virgile est bien le poëte qui convient à son époque et qui servit le mieux les intérêts d'Auguste.
Les Géorgiquts de Virgile sont l'œuvre la plus parfaite de l'antiquité. Tout y est noble, varié, harmonieux et rapide. Il déploie dans ses tableaux les trésors de son langage poétique avec un art qui paraît inimitable. Il employa sept ans à composer cette œuvre didactique et l'offrit à Mécène comme un humble cadeau, en reconnaissance de la protection que ce ministre lui avait accordée. Ce poëme est divisé en quatre chants. Le premier est consacré à l'agriculture, le second à la culture
des arbres, le troisième à l'éducation, le quatrième à l'éducation des abeilles.
Tous les génies poétiques de Rome pâlissent devant Virgile. On l'a surnommé le prince des poètes^ le dieu de la poésie. En effet, quel écrivain peut surpasser la richesse de son rhytme, la fécondité admirable de son imagination, la noblesse de ses sentiments, la sensibilité de son âme, le charme qu'il répand sur tout ce qu'il touche ! Bien peu de poëtes ont découvert le secret de charmer l'oreille du lecteur, tout en ménageant l'intérêt de son récit.
Les Eglogues, comme ses autres écrits, sont des modèles de style et de poésie. Ils forment un choix fait par Virgile entre plusieurs ébauches de sa jeunesse. Il a imité Théocrite avec une perfection inconnue jusqu'à lui^ mais sans avoir saisi, comme son devancier, les qualités des mœurs pastorales. Cela est dû, sans doute au progrès qu'avait fait la civilisation.
A la prière d'Auguste, il entreprit son grand ouvrage de l'Enéide. C'est un poëme national et monarchique à la fois. Le berceau de Rome et les origines de la famille des Jules, la gloire de la patrie, et la consécration d'Auguste y sont heureusement réunis. Douze années furent consacrées à ce travail gigantesque. La mort qui l'enleva tout à coup l'empêcha d'y mettre la dernière main. Il avait ordonné de brûler son livre, le jugeant indigne de passer à la postérité. C'est un bonheur que cette volonté ne fut pas exécAitée.
Jj' Enéide est divisé en douze chants et a pour sujet l'établissement des Troyens dans le Latium, sous la conduite d'Enée, fils d' Anchise. Les six premiers chants sont imités àeVOdî/ssée, les six derniers de VlUiade. En somme, comme poëte épique, Virgile est inférieur à Homère, son imagination manque de hardiesse et l'intérêt de son poëme n'est pas conservé. Ses personnages, en général, n'excitent pas la sympathie et l'admiration.
Mais les beautés de détails, semées avec bonheur, en fait une des plus belles productions poétiques. L'auteur sait répandre un charme particulier sur tout ce qu'il décrit, il est doué d'une exquise sensibilité. Mais son grand mérite est la pureté du style et l'harmonie de la versification que nul poëte peut-être n'a surpassées.
Le Cygne de Mantoue n'a qu'à un degré secondaire, le talent de l'invention. Il est bien loin en arrière d'Homère sous ce rapport. Dans ses Uglogues, il imita Théocrite, Homère dans son Enéide et Hésiode e<
Varron dans ses Géorgiques. Mais on lui devra une éternelle reconnaissance pour avoir perfectionné l'art. C'est avant tout et surtout un homme de goût, amoureux de la forme, polissant et repolissant encore. Il observe la mesure, les règles, et ses élans sont toujours cadensés et majestueux, quoiqu'il manque parfois de hardiesse et d'intrépidité.
On lui attribue d'autres petits poëmes. Des critiques lui en disputent l'authenticité. Cuïex (le Moucheron) est un élégant badinage de berger ; Ciris (V alouette) n'est qu'une historiette de femme, la Capa^ (la Cabaretière) un éloge à Bacchus, les Calalecta, un recueil de lettres et de fra""ments détachés. Ces productions n'ont, en général, qu'un mérite secondaire. Elles seraient des essais de sa jeunesse ; au reste, certains endroits sont marqués au coin du génie.
Trois influences se réunirent pour préparer, nourrir et inspirer le génie du poëte latin : son enfance passée au milieu des travaux de la vie champêtre, et attristée du spectacle des guerres civiles ; sa jeunesse fortifiée sous l'influence grecque par l'étude des sciences et de la philosophie ; enfin, la protection d'Auguste, qui est venue en l'encourageant, soutenir son génie qui se cherchait.
Si on veut en quelque sorte mesurer les progrès qu'avait fait la civi. lisation d'Homère à Virgile, il suffit de comparer le Yle livre de V Enéide au Xle de V Odyssée. Entre l'enfer de V Enéide et l'enfer de Y Odyssée l'intervalle est immense. Homère ne va pas au-delà de la fable ancienne. Virgile, après avoir emprunté la croyance grecque, à côté des croyances spiritualistes du Phédo7i, exprime les idées nouvelles de justice et de crimes que le temps a mises dans la société. Supérieur à Homère et à tous les poètes qui l'ont précédé dans la peinture des crimes, il l'est plus encore dans le tableau des récompenses qu'il accorde aux hommes vertueux. On trouve dans le Vie livre la pensée du purgatoire, d'un lieu d'expiation où se régénèrent les âmes qui ont été plus faibles que coupables. Que manque-t-il à ce purgatoire pour être chrétien ! les prières qui sont le lien entre la vie et la mort, entre le ciel et la terre.
On peut donc le dire : dans ces châtiments attachés à la violation de la loi morale, dans ces expiations inconnues au polythéisme grec, dans ces récompenses accordées à la vertu, il y a comme un pressentiment de la révélation évangélique ; un rayon du jour nouveau qui se levait sur le monde ; et c'est, sans doute, moins par un esprit d'imitation classique, que par une de ces secrètes et puissantes harmonies qui, à travers les siècles
et malgré la différence des civilisations, lient entre eux les ouvrages du génie et forment les générations éternelles de la pensée humaine, que Dante a placé ses chants sous l'inspiration de Virgile : la Divine Comédie est, en effet, le développement du Yle livre de V Enéide.
Les traces de cette influence mystérieuse, de cette transmission intellectuelle de Virgile à Dante, sont répandues dans tout le poëme de la Divine Comédie comme une haute et douce inspiration. La pensée du poëte florentin était fille de l'antiquité, et elle continuait le développement de l'humanité dans son progrès religieux. On ne s'étonne donc point de voir Dante placer Virgile dans les limbes, parmi ces anges qui avaient dans les ténèbres du paganisme, entrevu la lumière évangélique.
Virgile a-t-il trouvé dans son sujet la matière d'une véritable épopée ? Il est permis d'en douter. Une épisode de l'histoire d'un peuple, dit Charpentier, son histoire même toute entière ne peuvent sufîire à un poëme épique. A ce poëme, pour sujet, il faut un cycle de l'humanité, ou du moins un événement où l'humanité tout entière se trouve engagée. Ainsi, Homère retrace à peine les temps héroïques, premier développement de l'humanité ; Dante résume la foi religieuse du moyen-âge ; Milton décrit la chute de l'homme, dont Klopstock chante la délivrance : tous ces poëmes embrassent la vie, la pensée ou la croyance de l'humanité ! et avant tout, le poëme de Virgile a-t-il cette unité qui fait des poëmes d'Homère, de celui de Dante, l'expression complète et profonde d'une civilisation toute entière ? Nous ne le croyons pas ; mais la faute n'en est pas au poëte. Le peuple romain n'est pas un peuple primitif et un ; double est son origine, double, son histoire. Dans le développement de l'humanité, il est peut-être un progrès, mais il n'est point une face nouvelle. Rome continue la G-rèce, en la copiant ; elle lui emprunte ses dieux, ses fables, sa littérature, son histoire.
Dans les destinées de Rome, les Troyens sont de moitié ; ils sont la souche de la grandeur romaine : ils sont donc l'introduction naturelle du poëme, et l'on peut, jusqu'à un certain point, dire que cette action qui se poursuit au sein du Latium a son exposition nécessaire dans Troie, si si elle a son dénoûment à la cour de Latinus. Ceci expliqué, que de beautés neuves et brillantes ! Ici Evandre, son chaume hospitalier qui pourtant a abrité un Dieu ; le chien fidèle de ce roi patriarcal ; ce réveil au chant matinal des oiseaux : tableaux si simples et cependant si grands mis en regard de ce bouclier où se déroulent les phases diverses de la
grandeur romaine ; plus loin, le dévouement héroïque de Nisus et d'Euryale et leur amitié immortelle comme la roche du Capitole ; la séparation d'Evandre et de Pallas ; le retour funèbre du jeune et malheureux guerrier ; le désespoir du père ; la piété filiale de Lausus ; Camille, type brillant et délicat des Clorindes modernes : toutes scènes pathétiques où éclate en accents si doux et si tristes la sensibilité de Virgile ; créations sublimes d'une puissante imagination, surtout révélations intimes et splendeurs nouvelles de l'âme humaine; richesses intérieures, pour la première fois manifestées pour le plaisir et l'instruction de l'humanité tout entière. Et ce n'est pas le seul côté neuf et original de ces six derniers livres. Les héros y grandissent comme les caractères ; ce ne sont plus des copies effacées, des imitations des héros grecs ; plus de fidèle Achate, de brave Gypas, de courageux Cloanthe, de sage Ilionée, ces héros homériques en raccourci ; mais c'est Mézence farouche, impitoyable, contempteur des dieux et tyran des hommes, indomptable, fermé à tout sentiment humain ; je me trompe ; au fond de ce cœur, un sentiment subsiste encore dans la ruine de tous les autres, l'amour paternel ; une larme lui échappe à la mort de son fils. Le rival d'Enée, Turnus, est un noble rival ; il a la franchise et l'audace, l'élan et la générosité ; son seul défaut, c'est de paraître éclipser Enée. Enée, j'en suis fâché pour lui et pour le poète, Enée, c'est un peu Auguste ; ce qui, soit dit sans épigramme, n'a pas permis à Virgile d'en faire un héros.
On le voit : ici tout est romain ; dans ces six derniers livres, Virgile reproduit la physionomie du vieux Latium avec une fidélité qui, même aujourd'hui, sert, on le sait, de guide à l'archéologue, en même temps qu'elle peut encore intéresser la fierté nationale : poëte original tout ensemble et poëte industrieux, et qui n'est pas le second après Homère, mais, à côté d'Homère, une autre et nécessaire expression de l'humanité, à cette époque critique où le monde romain, travaillé tout à la fois par un esprit philosophique nouveau, le souffle de Platon, et le levain du christianisme, prêt à fermenter, allait enfanter un autre empire, réalisant ainsi, dans un sens mystique, la prédiction du poëte :
Imperium sine fine dedi. . . .
Les six derniers livres, voilà donc le côté vierge, national, dramatique de l'Enéide ; les six premiers ne sont qu'un doux reflet, une dégradation brillante et artificielle d'une autre époque. Ainsi, l'histoire romaine tout
entière, l'histoire du peuple-roi n'a pu suffire à une épopée. Il ne faut pas s'en étonner : dans le développement de l'humanité, ce peuple n'était qu'une évolution : il achevait le monde grec, qui l'avait enfanté, et préparait le monde moderne. (1).
Virgile mourut le 22 septembre, l'an 19 avant J. C, 735 ans de la fondation de Rome, à l'âge de 51 ans. Ses restes furent transportés à Naples, selon qu'il en avait manifesté le désir, et inhumé sur le chemin de Pruzzole. On grava sur son tombeau cet épitaphe qu'il avait composée lui-même :
Mantua me genuit, Calabri rupuere, tenet nunc : Fartlieope ; cecini pascua, rura, duces.