TITE-LIVE
Tite-Live (59-19) composa des ouvrages philosophiques, des dialogues une lettre à son fils et une admirable Histoire Romaine, en 140 livres à laquelle il consacra 21 ans de sa vie. C'est à peine s'il nous en reste le quart. Cette vaste production s'étendait depuis la fondation de Rome jusqu'à 743. " Je ne ferai point de tort à Hérodote, dit Quintilien, en lui comparant Tite-Live ; car non-seulement celui-ci met une douceur et une netteté dans ses écrits, mais il est éloquent daus ses haran^mes au- . dessus de ce que l'on peut désirer, tant elles sont bien proportionnées aux sujets qu'on y traite et au caractère des personnes qu'on y fait parler. Pour ce qui est des passions, particulièrement de celles qui sont moins violentes, aucun historien, pour en parler modestement, ne les a mieux maniées. C'est pourquoi les diverses perfections qui sont en lui ne peuvent se garder comme un juste équivalent de la merveilleuse brièveté de Salluste, digne de servir de modèle à tous les siècles ; car ces deux écrivains sont plus égaux que semblables."
.Tacite admire surtout l'éloquence et la véracité de Tite-Live. Si grande était sa réputation qu'un citoyen de Cadix était venu à Rome tout exprès pour le voir et s'en retourna aussitôt content et satisfait. St. Jérôme s'étonne à ce sujet, en songeant que des étrangers seraient venus à Rome pour voir autre chose que Rome même.
C'est un tel sujet, dit Charpentier, sept siècles de combats terminés par la soumission de l'univers et le repos de Rome, que Tite-Live s'est proposé de retracer : sujet magnifique, épopée et drame tout à la fois, qui dans son étendue même a ses limites fixées et ses péripéties continuelles dans l'unité d'action. Aussi, Tite-Live en sent-il tout l'intérêt en même temps que la grandeur. Si je ne me fais illusion, dit-il, sur l'ouvrage que j'entreprends, jamais république ne fut ni plus puissante, ni plus juste, ni plus riche en grands exemples. Et, ravi de cette grandeur, dans sa double émotion de Romain et d'écrivain, avant de racontei: cette histoire de Rome, il invoque les dieux, comme avait fait Romulus en la fondant : urbtm auspicato auguratoque conditam.
Cette émotion n'est pas une émotion passagère ; née au moment même où, pour la première fois, l'artiste a été en présence de son œuvre, elle ne l'abandonnera plus ; loin de là : à mesure qu'il avance dans ces siècles reculés, qu'il retrace les antiques vertus romaines, il s'en éprend davan-
tage, et son âme s' identifiant avec elles, il redevient citoyen de la vieille Rome. "Je ne sais, dit-il comment cela se fait; mais en peignant l'antiquité, mon âme, elle aussi, en devient contemporaine." Confidence naïve de cette sensibilité précieuse du génie qui sent ce qu'il exprime et voit ce qu'il peint, si éloigné, si effacé que soit le modèle. C'est le don merveilleux de Tite-Live que cette sympathie avec son sujet ; mais ce n'est pas son seul don. Si, comme l'a dit Buffon, le style n'est que l'ordre et le mouvement que l'on met dans ses pensées, qui, avec l'imagination de l'artiste, a possédé à un plus haut degré que Tite-Live cette faculté de l'ordre et de l'harmonie dans la composition ? Avec quelle régularité sans monotonie, quelle rapidité sans confusion, se classent et se déroulent ces événements si compliqués de l'histoire romaine ! Dans ce drame si long et plein de situations si diverses, quelle lumière toujours présente en éclaire les détails comme l'ensemble ! La royauté nécessaire à l'enfance de Rome, a été chassée par suite de l'attentat des fils de Tarquin : avec quelle satisfaction l'historien salue l'avènement de la liberté ! Et quand il a suivi Rome dans toutes les phases de sa fortune, qu'il nous l'a montrée soumettant les peuples voisins et l'Italie, triomphant de Carthage et de l'Asie, il s'arrête dans une religieuse admiration devant cette Rome victorieuse, devant cet empire, le plus grand après celui des dieux: ^^ 3Iaximu'm stcunduin Deoriini ojyes imjytrium,'^ lia en même temps que le sentiment de la grandeur de Rome, celui de son éternité. (1) Le déplaisir avec lequel les grands hommes d'alors observaient le déclin de leur patrie, ou n'atteignit pas Tite-Live, ou l'affecta différemment que les autres. Tandis que Salluste, Suétone et Tacite font voir que les vices ont poussé la République à sa chute, il se plait à démontrer que la vertu l'éleva à un si haut degré de grandeur qu'elle fléchit désormais sous le poids de sa gloire. Rome est son idole. Son amour pour elle est le même qui dicte son récit , mais en l'éblouissant de son éternité à laquelle il croit fermemement, il ne lui permet plus de discerner la vérité ni la justice. Les oppressions et les perfidies, il les dissimule, ou s'il ne le peut, il les excuse en exagérant les torts du vaincu ; il met au nombre des obligations des vaincus celui de croire à l'origine divine de Rome dès qu'elle la proclame ; il se montre moins homme que citoyen, et laisse derrière lui, sous ce rapport, tous les autres historiens païens (2).
(1) Les Ecrivains Latins de l'Empire.
(2) Cantu, Histoire Universelle.
Troque Pompée laissa une Histoire Générale en 44 livres, intitulée Histoire Philippique, depuis Ninus à Auguste, Cet ouvrage est disparu. Il nous en reste que l'abrégé fait par Justin. Il avait fait, paraît-il, une Histoire des animaux.
ÉLOQUENCE
Hortensius (114-50) le rival de Cicéron dans l'éloquence, composa des Annales dont il nous reste rien. Son mérite principal est d'avoir été le rival de Cicéron. Ce dernier fait de lui le brillant éloge qui suit : <' Heureux choix d'expressions brillantes, périodes harmonieuses, fécondité inépuisable, telles sont les qualités qu'il devait à un génie supérieur fortifié par de continuels exercices. Sa mémoire embrassait tous les détails et il ne laissait guère échapper aucun moyen que laissait la cause, soit pour la preuve, soit pour la réfutation. Sa voix était douce et sonore, son geste, plein d'art, paraissait un peu étudié pour un orateur."
Hortensius honora le barreau pendant 44. Sa plus célèbre cause fut celle de Varrès contre Cicéron. Ses harangues sont toutes perdues. Quintilien nous apprend qu'elles étaient froides et peu propres à obtenir le but d'une harangue.
Si l'éloquence de Cicéron semble pécher par une abondance qui nuit à la concision et à la force, Hortensius donne davantage dans ce défaut. Il brille plutôt par son imagination et le luxe de son style que par la sublimité et l'énergie qui caractérisent la haute éloquence. Il avait un air imposant, une figure agréable ; on l'admirait lorsqu'il parlait.
Marcus Cassus, le plus opulent des Romains, consul et orateur, figure à côté de César. Par son activité et son travail, il obtint une grande réputation au barreau. Deux orateui'S portaient le nom de Lentulus, Calpurius doit tout à l'étude. Pison ne manque pas d'invention. Une diction élégante, un jugement solide, une urbanité parfaite distinguent Torquatus. A l'âgede 20 ans, Pompée devient le plus illustre orateur de son époque. Arrius est cité par Cicéron. Niger n'était pas dépourvu des qualités de l'orateur, Metellus Celer réussit dans l'éloquence populaire. Claudius Pulcher (50), savant jurisconsulte, fut un homme discret. Claudius, suivant Cicéron, n'est pas un orateur de la classe ordinaire, on peut le ranger après Hortensius. Calvus attire aussi l'attention. Marcus Brutus fut un des meilleurs avocats de son temps. Massala devient le maître de Tibère.
LITTÊRATUEE EOMAINE. 129
Rome avait jeté l'éclat le plus éblouissant, elle avait régné en maîtresse. L'auréole qui entourait son front finit par l'alourdir et elle trébucha sous le poids de sa propre grandeur.
Sachant trop ce qu'elle était et ce qu'elle pouvait, elle oublia ce qu'elle devait à l'humanité. Elle avait pourtant une grande mission à remplir. Grouvernant tous les peuples, elle aurait pu les initier à une civilisation douce, leur communiquer les bienfaits de la science. Mais enorgueillie de sa puissance, comptant trop sur ses propres forces, méprisant le faible, outrageant l'opprimé, méconnaissant les principes du droit des gens et faisant supporter avec tyrannie toutes les conséquences du cruel Vœ Victis, Rome tomba, et sa chute entraîna celle des lettres. Elle tomba par la corruption, et la corruption des mœurs entraîne toujours celle du goût, l'avilissement du beau.
Auguste vit mourir la plupart des grands littérateurs qui honorèrent son siècle, et le génie littéraire, qui avait quitté Athènes, après avoir erré quelque temps à Alexandrie et à Constantinople, suivit l'ombre du premier empereur romain dans le tombeau. Par la suite, le défaut d'encouragement fut la cause de malheureuses conséquences. Les successeurs d'Auguste se firent persécuteurs. C'est alors que le génie poëtiqu3 erra pendant quelques années encore sur cette terre ingrate et inhospitalière. Le despotisme avait amené l'abrutissement littéraire à Athènes ; Rome à son tour, devint despote. Le sceptre du tyran, cherchant à avilir la noblesse de l'homme en le forçant à se taire, à ne plus écrire ou à ne le faire qu'avec des restrictions, les belles-lettres s'envolèrent dans les couvents et dans les murs de Constantinople. C'est là qu'elles demeurèrent jusqu'au XYe siècle, époque où de nouveau la pensée humaine, surmontant par d'énergiques efîbrts la nuit du moyen âge^ prit son essor pour revenir dans la Rome de Léon X, avec la Renaissance.
La cour des César fut le réceptacle de tous les vices de l'époque, le lieu où se signait les proscriptions, les supplices, l'exil et la mort. Tacite nous a retracé dans un style de feu le tableau de cette époque où il était également dangereux de parler et de se taire. Faute d'aliment le feu sacré de la poésie devait s'éteindre. Citons, cependant, quelques noms qui sont comme un pâle reflet du grand siècle.