ORIGINES DU THÉÂTRE ESPAGNOL
C'est à tort que la plupart des biographes attribuent à Lope de Véga l'honneur d'avoir créé le théâtre espagnol ; c'est, ou une exactitude à relever ou un préjugé à détruire. Le théâtre espagnol doit avoir, à peu de choses près, dit Lottin de la Laval, la même généalogie que ceux de France et d'Italie. D'après la Croniqua générale del Espana, des Trouhàdores y jùglares (troubadoures et jongleurs) assistèrent aux noces des filles du Cid, vers 1090, et ces poètes nomades, après avoir fait entendre le chant du barde et du rapsode, se réunissaient en troupes, pour offrir à leurs hôtes des représentations où chacun pouvait faire briller son talent de poëte, de danseur ou de musicien ; — telle fut la gaie-science, ce premier jalon du théâtre moderne. D'un autre côté, les Espagnols, peuple éminemment religieux, assistaient avec délices aux Mystères que leurs prêtres représentaient dans les églises. Nous partageons l'opinion de Yiardot, qui croit que ces mystères ont donné naissance aux drames religieux appelés Autos sacramentales ou Comedias divinas, genre auquel se sont adonnés les plus beaux génies du théâtre espagnol.
Moratin (1) dit : Notre Eglise, après avoir lancé interdiction sur interdiction, pour faire cesser des représentations condamnées parles conciles, avait reconnu que les lois luttaient en vain contre les habitudes populaires, et que, puisqu'il fallait absolument des fêtes, c'était à elle d'en prendre la direction pour les épurer des obscénités qui les souillaient.
(1) Origines del teratro espagnol. '
Elle rappela que les fêtes les plus solennelles du catholicisme avaient été célébrées autrefois par des chants, des cancions, des divertissements, et elle résolut de procurer au peuple, avec plus de décence et à l'abri du sanctuaire, les mêmes plaisirs qu'il avait goûtés sur les places et les promenades publiques."
Bouterweck et Signorelli, critiques distingués, sont encore dans l'errei^r-, quand ils attribuent l'invention des A^itos, le premier à Caldéron, et l'autre à Lope de Yéga. Cervantes, qui apparut avant Lope de Véga, dit dans le Prologo de sus Comedias, qu'avant l'âge de onze ans, son goût pour le théâtre et la poésie naquit devant les tréteaux du célèbre Lope de Rueda. " Moi, dit-il, comme le plus vieux, je me souvenais d'avoir vu un jour le grand Lope de Rueda, homme insigne pour l'esprit et la représentation. Dans le temps de ce célèbre acteur espagnol, tout l'attirail d'un acteur de comédie s'enfermait dans un sac."
Le mauvais goût qui distingue l'école antique fut combattu par une nouvelle école qui s'éleva à côté d'elle. Cette nouvelle école nationale trouva des zélateurs dans la personne de Yillabonis, moraliste distingué, qui composa des écrits intitulés : Prohlemas naturales y morales, Los tormentos dt los avaros ; Fernand Ferez de Oliva (1494), traducteur de Fiante, d'Eurypide, de Sophocle ; Fedro Simon Abril (1530), qui traduisit un grand nombre d'auteurs grecs et latins. Déjà, l'élan avait été donné par Rodrigo de Cota et Juan de la Encina, qui peuvent être considérés comme les pères de l'art dramatique et les véritables fondateurs de l'école nationale.
L'apparition de la CélesHue, cette farce licencieuse qui eut plus de vogue dans le XV le. siècle que Bon Quichotte dans le XYIIe. prouve que l'auteur principal de ce drame, Ferdinand de Rojas, était doué d'un grand talent dramatique.
Terres Naharro fut le Boscan du théâtre. On cite huit comédies de cet auteur. Ses œuvres ont été imprimées, pour la première fois, à Rome, en 1517, sous le titre de Propalatia. Son dialogue est vif, mais il est loin de connaître les règles sévères des unités de temps, de lieu et d'action. La Comedia tinelaria et la Comedia soldatesca sont d'excellentes peintures de mœurs. Il mérite bien le titre à^ artijicioso que lui donna Cervantes. La marche de l'action est trop souvent ralentie dans ses comédies, par la multiplicité des intrigues.
Augustin Rojas Villandrandos, dans son roman plaisant : Le Voyage
amusant, décrit l'indigence et la vie vagabonde des auteurs ou acteurs dramatiques. D'après son catalogue, huit noms représentent les différentes espèces de troupes ou d'acteurs qui, pauvres, dénués, portant dans un sac l'attirail de leurs représentations, allant par les villages de la vieille Castille, grimaçant, hurlant, astiqués de longues barbes postiches, tendant une main amaigrie pour recevoir l'aumône du passant. Des confréries succédèrent à ces acteurs nomades ; on cite surtout celle de la Passion et celle de Notre-Dame de la Solitude.