CHAPITRE XII
Des Monumens monolithes ; des bornes ou colonnes grossières , isolées ou accouplées, appelées Thoths , Hermès , Termes , Bethels , Béthyles , Menhir , etc. Origine des cippes , des colonnes et des obélisques.
Les traditions du culte des hommes, les fables allégoriques qui sont fort antérieures à l'histoire, font mention de ces pierres monumentales, comme existantes dans les temps les plus reculés, et attestent par conséquent que l'usage de les ériger, et même de leur rendre un culte, remonte à la plus haute antiquité. Leur existence, dans les récits fabuleux ou historiques , se trouve liée aux premières époques de l'histoire des hommes.
Joseph rapporte que les fils de Setli , petitsfils d'Adam et d'Eve, déjà savansdans la science astrologique , et lisant dans l'avenir la destinée du genre humain, élevèrent deux colonnes, y gravèrent des inscriptions prophétiques qui annonçaient que le monde serait détruit deux
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fois, l'une par un déluge, et la seconde par un embrasement universel. La première de ces colonnes était en brique, et devait résister au feu; l'autre, en pierre, devait braver l'inondation. Joseph ajoute que cette dernière existait encore de son temps dans la Syrie , ou dans une contrée appelée Sjriade (i).
Hercule érigea, dit la Fable, deux colonnes sur chacune des montagnes qui forment le détroit de Gibraltar, croyant que ces montagnes étaient les bornes du monde. L'histoire ajoute que les habilans de Gadès élevèrent dans la suite au demi-dieu un temple, où ils placèrent ces colonnes.
Hercule planta aussi des colonnes en Germanie, dans la Frise; au moins les Romains, lorsqu'ils portèrent leurs armes dans ces contrées, en étaient persuadés. Les colonnes rustiques ou pierres dressées qui abondaient et abondent encore en Germanie , et qui , par leur forme, rappelaient celles qu'on voyait sur les montagnes du détroit de Gibraltar, firent naître cette opinion, que Tacite nous a transmise (2}.
On voyait des colonnes d'Hercule en Arabie
(i) Joseph, Aitliquilcs, liv. 1, chap. 3. {•>.) Tacite, ^r Germanid , cnp. 3'j.
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et en plusieurs autres régions; ce qui semblerait prouver qu Hercule fut, dans les premiers temps, chez certaines nations, un des noms génériques de ces colonnes. Jean Goropius cite une inscription , placée sur une frontière , qui ferait croire qu'Hercule a quelquefois rempli les fonctions de dieu des frontières, et que son nom a été associé à celui de Marc. Cette inscription , qui se trouve dans le lieu de West- Capelj sur les confins de la Gaule-Belgique et de la Zélande , à l'embouchure de l'Escaut , porte ces mots : Herculi marçusano. Là , dit cet écrivain , était un ancien lieu consacré à Hercule limitant (i).
Dans le premier fragment de Sanchoniaton, cité par Eusèbe, d'après la traduction de Philon de Biblos , on lit ç^Ousoiïs , qui vivait avant le déluge, consacra au Feu et aux Vents deux colonnes devant lesquelles il se prosterna, et qu'il fît, à leur honneur, des libations du sang des animaux qu'il avait pris à la chasse (2).
Dans le second fragment de Sanchoniaton, également cité par Eusèbe, il est parlé de l'origine des pierres monumentales, fort vénérées en Phénicie et en Palestine, sous le nom
(i) Johannis Goropii Becaui Origines antwerpianœ,. lib. 2, p. i54-
(2) EusM)f, Pr('iuirnt. F,v(ingel.,\\h. i, rap. 10.
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de Bétj les ou Béthels ^ mots qui signifient demeure de Dieu. Ces pierres divines, coniormémeiil au génie allégorique, y sonl personnifiées. Bétjlus est le fils (VUranus et de Ghé. Uranus n'est autre chose que la partie du ciel qui se montre à nos yeux, et que l'horizon visuel semble encadrer. Ghé , mère de Bétjlus ^ signifie la terre, ou cette partie visible de la terre qui est bornée par l'horizon, et sur laquelle le ciel ou Uranus domine. Expliquons maintenant quelle était la vérité ou l'apparence de vérité qui donna lieu à cette fiction , et quel fut le canevas sur lequel les Phéniciens brodèrent cette allégorie.
La partie du ciel qui est apparente et semble s'élever en voûte sphérique au dessus de nos têtes , correspond à une pareille partie de la terre qui lui est inférieure et soumise. Cette partie du ciel parait, aux extrémités de l'horizon visuel, s'unir à la partie de la terre qui est au-dessous. Ces apparences suffisaient pour fixer l'opinion d'un peuple grossier et ignorant; elles suffisaient aux allégoristes pour exprimer cette union apparente du ciel et de la terre à l'horizon, par l'union conjugale. Les pierres héijles étaient le plus ordinairement élevées sur des montagnes qui terminaient le territoire et l'horizon d'une contrée sur les
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hauts lieux. Ces pierres s'élevant vers le oit;!, se dessinant sur la clarté de l'atmosphère , paraissaient de loin autant appartenir à la terre qui les supportait, qu'au ciel vers lequel elles semblaient tendre : c'est pourquoi les allégoristes, qui personnifiaient tout, les firent enfans de l'un et de l'autre époux, du Ciel et de la Terre.
Le même auteur ajoute ensuite ; « On dit » encore que le dieu Uranus inventa les bétj- » les y fabriquant des pierres animées», ou, suivant l'interprétation d'un savant, des pierres ointes y parce que le culte qu'on leur rendait consistait à les oindre avec de l'huile.
Les dégradations qui s'opèrent ordinairement sur la cime des montagnes, par l'eiFet des pluies et de la fonte des neiges, et autres accidens de l'atmosphère ou à'Uranus, ont pu laisser à découvert, dans plusieurs pays, des rochers ou de longues pierres aiguës qu'on honora ensuite comme des hétjles ; et voilà comment Uranus a pu en être le fabricateur.
Sur la côte européenne de l'Hellespont, qui est la limite connue de l'Asie et de l'Europe, était dressée une pierre monumentale , dont l'érection est attribuée, par le poèteManilius,à Jupiter. Lorsque ce dieu , ayant, sous la forme d'un fnurrnu, enlevé Europe cl traversé la mer
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avec elle, aborda celte côte, il se dépouilla de celte forme, et érigea une pierre comme un monument de son amour (i).
Si l'existence de ces dieux, demi - dieux ou héros , est fabuleuse; si on leur attribue sans fondement l'érection de ces colonnes, il n'en est pas de même de l'existence de ces monumens; elle est confirmée d'ailleurs par l'histoire; et la preuve de leur haute antiquité se tire de ces traditions allégoriques ou populaires : car c'est le propre des nations ignorantes, d'attribuer à des êtres surnaturels ou à des hommes d'une grande célébrité, l'érection des monumens très-anciens, et dont l'origijie leur est inconnue (2).
Voici des traditions sur l'origine de ces colollues, qui paraissent davantage appartenir à l'histoire.
Thésée fit élever dans l'isthme de Corinthe ,
(1) Marci Manilii Aslronoinicon, lib. 4i v. 880. IMaiiilius désigne ce monument sous le nom de Tiiulus, mot employé dans la même acception par divers auteurs. On en verra bientôt des exemples. On peut consulter encore le Glossaira de Ducange, au mot Tiltiîus.
(2) Tous les monumens de ranli(piiu' , dont l'époque f'.e l'érection est inconnue, ont été élevés, suivant la commune opinion des peuples de l'Europe, par le rHahlr, par des /».*, par des .s f ri ni s. nn par Ccsnr.
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et sur la chaîne des montagnes qui séparent rionie du Péloponnèse, une colonne fameuse, sur laquelle , dit Plutarque, il grava une double inscription en deux vers iambes, qui déterminaient les limites des deux pays. On y lisait sur le côté oriental :
Ce n'est pas ici le Péloponnèse , mais l'ionie;
et sur la face occidentale :
C'est ici le Péloponnèse , et non pas l'Ionie.
11 y établit des jeux isthmiques, à l'imitation d'Hercule, qui avait établi de pareils jeux à Olympie (i).
Dans la Palestine, on donnait à ces pierres adorées le nom de béthel. On lit dans la Genèse, que Jacob érigea en colonne une pieu*e qui lui avait servi de chevet; qu'il y versa de l'huile et la nomma béthel, ou demeure de Dieu (2). Dans le même livre, on voit que Dieu parla dans la suite à Jacob, en ces termes : Je suis le Dieu de béthel dont tu as graissé la pierre (5).
Après avoir érigé une pierre comme un mo-
( 1 ) Plutarque , J^ie des Hommes illustres , Thésée, chap. 24.
(2) Genèse, chap. 28, v. i8et suiv.
(3) Genèse, chap. 3i, v. i3.
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nument religieux, Jacob en érigea une seconde, comme monument sépulcral. Sa femme Rachel étant morte, il la fit enterrer sur le chemin qui conduit à Ephrate, appelé depuis Bethléem, et lui dressa un monument de pierre. Les monumens consacrés au culte et aux sépultures avaient alors la même forme ^ et portaient le même nom , comme on le voit dans la Genèse.
Les Chananéens, sur les frontières desquels était érigée la pierre de héihel, l'adorèrent comme un Dieu ; mais les Hébreux ayant conçu de la divinité une idée moins matérielle , abandonnèrent le culte de cette espèce de fétiche, firent aux Chananéens un crime de l'adorer; et, au lieu du nom de héihel , ou demeure de Dieu, ils lui substituèrent celui de Beth- Aven , ou demeure du mensonge. Cet éloignement pour le culte de pierres érigées reçut bientôt, chez les Hébreux, le caractère du fanatisme ; (( Quand vous aurez passé le Jourdain , fait-on dire au Seigneur dans le livre des Nombres, et que vous serez entrés dans le pays de Chanaan, extermine7,-en tous les habitans, brisez leurs pierres érigées, rompez leurs idoles , dévastez leurs hauts lieux (i). w
(i) Nombres, chap. 33. v. ô?..
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Une loi expresse défendit aux Hébreux l'adoration de ces pierres : « Vous ne dresserez )) point de colonnes, vous n'érigerez point sur » vos terres de pierres remarquables pour les >) adorer «, lit-on dans le Lévitique (i).
Ils en érigèrent cependant; mais ce ne fut point pour les adorer. Absalon fit élever une colonne dans la vallée du Roi : u Je n'ai point » de fils qui rappelle mon nom; ce sera un » monument érigé à ma mémoire. » Dans la suite, ce monument fut nommé la main ou r ouvrage d Absalon. La Vulgate donne à celle espèce de pilier le même nom qu'elle donne à celui que Jacob érigea : et ce nom est traduit en latin par Titulus (2).
Hérodote et Diodore de Sicile parlent des colonnes de pierre que Sésostris fit ériger dans presque tous les pays où il porta ses armes victorieuses. Sur ces colonnes étaient gravés ces mots en caractères égyptiens : Sésostris y roi des rois , seigneur des seigneurs y a conquis ce pajspar ses armes. Chez les nations courageuses et jalouses de leur liberté, il y joignait la marque de virilité; mais chez les peuples lâches et efféminés, les colonnes qu'il y dressait por-
( I ) Léviiicjuc, cluip. 3 ( , V. i .
(■>.) hes Rois, liv. 7, rliap. 18, v. iR.
ANTÉRIEURS A L'iDOLATRIE. l8'j
laieiit la figure qui caractérise le sexe féminin. Hérodote dit avoir vu de ces colonnes chargées de cette inscription et de ce dernier emblème , dans la Palestine de Syrie, c'est-k-dire dans la partie de la Palestine qui avoisine la Syrie , ou sur les frontières communes à ces deux pays (i).
C'est là tout ce que les traditions anciennes nous apprennent sur les fondateurs de pareils monumens ; voici ce que l'histoire nous témoigne sur l'existence de plusieurs autres delà même espèce.
Le Liban, cette chaîne de montagnes sacrées et frontières, était garni de ces pierres divines. Photius, dans sa Bibliothèque, rapporte qu'Asclépiade y étant monté près d'Iiéliopolls, y vit un grand nombre de bétjles ; il ajoute qu'il en rapporta des choses merveilleuses, et qu'Isidore les vit également après lui (2).
Une inscription étrusque, rapportée par Passarei, oii on lit les mots lapis veithi , interprétés par pierre hétjle , prouverait que, dans
(i) Hérodote , Euterpe , et la note 371 de son dernier traducteur.
{1) Biblioth. cod. 2.^1, p. io47- Extrait de la /-7e d'Isidore , par Damascius.
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l'antique EU'urie, on adorait de semblables pierres sous la même dénomination (i).
En Egypte, ces colonnes étaient en grande vénération. Leur existence est attestée par plusieurs écrivains. J'ai parlé, et j'aurai encore ocsion de parler de leur destination et du nom de ihoth qu'elles portaient; c'est pourquoi je ne m'y arrêterai pas.
Le dieu Soleil des Phéniciens, Heleagabale avait, dans la ville d'Emese, un temple magnifique, où brillaient l'argent, l'or, les pierres précieuses, et les riches oflPrandes des potentats des contrées voisines. La divinité n'y était point représentée à la manière des Grecs et des Romains par une statue de forme humaine; mais sa représentation était une grande pierre toute noire, de forme conique, que les Phéniciens disaient être tombée du ciel (2).
De pareilles colonnes existaient en Perse; elles étaient inscrites comme les thoths, et placées sur les frontières. Lucien invoque ces colonnes et leurs inscriptions, pour prouver l'âge auquel mourut Cyrus l'ancien , roi de Perse (5).
( 1 ) Lettere Boncagliese, lett. 12.
(2) Histoire d'Hérodien, Vie de Macrin, liv. V, traduction de Mongault, p. 202.
(3) Lucien , Traité des Hommes qui ont vécu longtemps.
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Elles abondaient en Grèce , où elles portaient le nom d'hermès. Elles étaient également élevées sur les frontières , comme l'atteste Pausanias clans des passages déjà cités (i).
Dansl'origine, ces colonnes étaient, en Grèce, comme ailleurs, des pierres brutes et grossières, plantées sur des frontières. Les progTès des arts et de l'idolâtrie leur donnèrent bientôt des formes régulières et agréables ; on les surmonta d'une tête humaine, qui était la figure d'une divinité; on les érigea, ainsi embellies, dans les villes, dans les temples. Une rue d'Athènes était bordée d'hermès : chaque maison avait à l'entrée extérieure plusieurs de ces kermès, que dans les jours de fête on couronnait de fleurs.
Mais ces innovations séduisantes ne furent pas adoptées par tous les Grecs; et le culte des pierres grossières et informes se maintint parmi eux dans le temps où la civilisation de ce peuple avait atteint un haut degré de perfection. La civilisation n'agit pas sur toutes les classes de la société; un culte ancien n'est jamais entièrement détruit par un culte nouveau, embelli ou perfectionné. Doit-on s'étonner si, pendant que les Calatnis, les Miron, les Phidias en-
(1) Pausanias, Corinth., à la fin du livre.
Jt)?, DES CULTES
faiitaieiU des chefs-d'œuvre et des dieux, faisaient admirer, adorer même , par une nation pleine de goût et de sensibilité, les productions sublimes de leurs ciseaux, on voyait encore le vulgaire , et principalement les habitans des campagnes, porter leurs hommages et rendre un culte régulier à des morceaux de rocher, à des pierres brutes et informes ? Ce serait ne pas connaître Tempire de l'habitude sur la plupart des hommes, et leur zèle à suivre aveuglément la route battue par leurs ancêtres.
Ces chefs-d'œuvre de sculpture^ oùl'art, pour ainsi dire, s'associant à la divinité, participait au culte qui lui était rendu, n'agissait pas assez puissamment sur l'opinion et sur les vieilles habitudes desGrecs, pour leur faire négliger l'antique vénération qu'ils conservaient pour des pierres grossières.
Pausanias, en parlant d'une statue d'Hermès qu'on voyait dans la ville de Phares, en Achaïe, dit qu'elle était accompagnée d'une trentaine de grosses pierres carrées, dont chacune est honorée , dit-il, par les habitans, sous le nom de quelque divinité. Il ajoute que ce n'est pas fort surprenant : car anciennement les Grecs rendaient à des pierres toutes brutes; les mêmes honneurs qu'ils ont rendus depuis aux statues
A.NTÈlilELRS \ L IDOLATRIE. 1^3
«les dieux (i). 11 (Ul ailleurs que les pierres les plus grossières sont les plus respectées, parce qu'elles sont les plus anciennes.
Lorsque la Grèce eut admis la théologie des Egyptiens, les fables et les noms de leurs divinités, elle appliqua ces fables et ces noms aux objets grossiers de son adoration. Ainsi, des pierres en forme de colonne ou de cippe étaient adorées à Delphes sous le nom ôi^ Apollon y à Argos, sous celui de Jiuion; li Thèbes, sous celui de Bacchus , et, près de Corinthe, sous le nom de Diane Patroa; une pierre pyramidale reçut, tout comme à Emesse, le nom iVEloi^ahale ou du soleil. De pareilles pierres étaient nommées, à Sicyone, Jupiter Melichius; à Mégare, Apollon Carinus ; à Thespie , CupidoTi ; à riiette , Hercule ; à Paphos, Vénus , etc.
Les habitons de Delphes rendaient aussi les honneurs divins à une pierre située près de cette ville: a Elle est de moyenne grandeur, » dit Pausanias;on la frotte d'huile tous les » jours , et on l'enveloppe de laine crue les » jours de fêtes (i). ))
Les anciens nommaient cette pierre bétyle ou abadir. Ce dernier nom appartenait aussi à des
(i) Pausanias, Achaïe.
(i) Pausanias, Phocide,
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divinilés-plent s qu'adoraient les CarlliiJginois. On suppcsT (\ii s la suite que celte pierre de Delphes était celle que Saturne avala, croyant avaler le corps de son fils Jupiter, et qu'il rendit bientôt après par l'effet d'un vomitif".
Les Grecs ne donnèrent à ces pierres ces difFérens noms, qu'après avoir admis les dieux des Orientaux; car, avant cette époque, elles ne portaient que le nom générique d'hennés.
Les Romains adorèrent de pareilles pierres, et les nommèrent Terme , divinité des bornes ou des frontières. Virgile indique la forme, le volume et la destination de ces pierres limitantes, lorsque, peignant dans son dernier livre de l'Enéide, le combat singulier de Turnus et d'Énée, il dit :
Saxum ajitiqiaim, ingens, campo qund forte jaceb al , Limes agro positus, litem lit discerneret arvis.
Et Juvénal indique le respect religieux qu'on
portail à ces bornes divines, en nommant
sacrée la pierre ou le rocher qui les constituait :
. . Sacrum affoditmedio de limite saxvm (i).
Le seul trait qui compose la fable du dieu Terme annonce qu'il résista à l'introduction
(i) Juvcnal , satir. i6, v. 38.
ANTERIEURS A l'iDOLATRIE. igS
lies dieux nouvellement admis par les Romains. Lorsque Tarquin fit reconstruire le Capitole, et qu'd y fonda le temple de Jupiler, le dieu Terme, qui occupait la place, ne voulut point la céder à ce nouveau dieu, ni à aucun autre. Ovide célèbre dans ses vers cette glorieuse résistance ; et Virgile qualifie ainsi ce dieu tenace :
- Capitoli immobile s axum.
C'est ici une preuve de l'antériorité du fétichisme sur le sabéisme, et un exemple de l'attachement des peuples aux objets de leur antique adoration, ainsi que de leur répugnance pour toute nouveauté en matière de culte.
Le dieu Terme était, comme les autres dieux dont je viens de parler, une pierre brute plantée sur des frontières, un rocher, saxuin. On lui rendait un culte; et sa fête, appelée Terminahy était célébrée le 22 janvier. Ovide, dans ses Fastes, en a décrit les cérémonies, et nous a conservé l'hymne qu'on adressait à cette divinité borne : j'en ai rapporté ailleurs un fragment (i).
Voilà des témoignages asser. nombreux de
(i) Voyez ci-dessus, cliap. X, p. 149.
rexisleuce de res pierres monunienfales limitantes et adorées chez les anciens. Je passe aux pierres de la même espèce qui existent encore parmi les modernes.
Les insulaires de Cozumel ou de Sainte- Croix adorent une pierre dressée, de dix pieds de haut, à laquelle ils donnent la forme d'une croix, forme qu'avaient les anciens Tlioihs de l'Egypte. Celte pierre cruciforme, suivant Oviédo, qui me fournit ces détails, est invoquée par les habitans pour en obtenir de la pluie.
Les anciens naturels de File de Saint-Domingue adoraient plusieurs de ces pierres en forme de croix, qu'ils appelaient Zcmez. Charlevoix, dans son Histoire de cetle île, parle d'un cacique qui adorait trois pierres, dont l'une avait la vertu de faire croître la récolte; l'autre de procurer aux femmes enceintes un accouchement heureux; et la troisième de produire au besoin la pluie et le beau temps.
Le même écrivain, dans son Histoire de la INouvelle-France, parle d'un rocher, ou pierre dressée, placé au midi de la grande baie , que les sauvages adorent comme le dieu lutélaire (ie leur pays (i).
(i) Histoire de la Noin'elJe-France, t. I, p. 447-
AMTERIEURS A L IDOLATRIE. nj-1
J. Long a vu, dans ses voyages sur Ifs bort's du lac supérieur, un rodier élevé que les îiidiens-Chi|)peways appellent Kilchée-Manitoo , ou le Maître de la vie de l'honinie^ Ils y portent des oflrandes , jclcnt du tabac et autres choses dans les eaux du lac, et l'adorent comn;e lin dieu suprême (i) ; mais ce rocher, d'après les dimensions que lui a données rauleur de ce voyage, a été placé là par \à nnîure, et non j>ar la main des hommes; et on peut le mettre au rang de ces hétjles qui, suivant Sanchonialon, furent l'abri qués par Uranus.
Les INatchez, nation de la Louisiane, adorent une pierre conique. Cette forme rappelle celle des pierres adorées en Grèce et en Asie.
Si l'on se reporte en Europe, on y trouve en abondance des pierres de cette esjièce : 1 Espagne, le Portugal, rAnglelerre, l'Ecosse, ec sur-tout les îles Hébrides, en offrent de nombreux exemples. Il faudrait des volumes pour les détailler. Je me borne à indiquer les pru.cipaux écrivains qui se sont parîiculicrcmeni attachés à les décrire. Stiikelcy a décrit ccu;e du comté d'Oxford et d'Overton-Temple; Pctiiianty ceux d Ecosse; Boiiassc , ceux de Cornouailles; Canulcn a parlé de plusieurs de «'cs
(a) T'orn^r de J . Lo-i^, p. S"', et 8 .{-
moiiumens qui existent dans la Grande-Brelagne. Kejsler, dans ses Antiquités septentrionales, a publié de savantes dissertations sur le même sujet. Tfilliams Cooce a vu un grand nombre de ces monumens barbares en Suède, enDanemarck et en IVorAvège. On a des preuves que la plupart de ces pierres recevaient un culte. Ce dernier voyageur assure que, dans une cbronique d'Islande , intitulée Kristni- Sagay on lit que les Islandais, avant qu'ils eussent embrassé le christianisme, allaient adorer, à Gilia , une pierre dans laquelle ils croyaient que résidait leur génie lutélaire. Olaits Ponnius a donné plusieurs descriptions de pareils monumens. Olaûs Magnus a parlé en détail de ces pierres érigées qui abondent en Suède. Il les qualifie d'obélisques ^ de colonncs et de pyramides. Suivant cet historien, les unes sont destinées à faire passer à la postérité la mémoire de quelques héros , des combats et des victoires; les autres sont des monumens sépulcraux ou des bornes de territoire. La plupart de ces écrivains ont joint h leur description la gravure de ces obélisques grossiers.
Pococke a mesuré une de ces pierres, qu'il a rencontrée près d'un village appelé llanuar, sur le chcniin de Lunebourg à Hambourg; elle
avait trente pieds de hauteur : c'est à pea près là le maximum de leur élévation. On sait que ces pierres étaient adorées avant que le christianisme fût admis dans les contrées septentrionales de l'Europe. Elles le sont encore dans celles où cette religion n'a pas encore pénétré. Aux exemples déjà cités je joindrai celui des Vandales, qui rendaient un culte à un monument de cette espèce, appelé Fliniz, mot qui signifie pierre ou rocher ; et celui des Lapons, qui adorent encore une pierre brute isolée, qu'ils \\o\\\\\\e\\i StorjiuLlxare.la prouverai ailleurs que les Français, long-temps après l'établissement du christianisme parmi eux, ont rendu un culte à des pierres brutes.
Dans le Nord du continent de l'Europe, ces monumens, suivant ^i\'illiam Coxe, sont nommés monumens celtiques y pietés , cambricns , gothiques , danois, saxons. Cette diversité, celte incertitude de jjoms donnés à ces pierres vénérées par les peuples du Nord, prouvent que leur dénomination primitive, celle qui caractérisait leur culte, a été, par le temps, ellacée de la mémoire des hommes 5 ou qu'un j)eiq)le nouveau a succédé, dans cette partie du moîide, <à un peuple plus ancien, don! la langue el les usages sont restés dans l'oubli.
11 en est de même en France, où de pareils
iiionuniens se trouvent en quanlité. Le pèi"e liosfrenen et sur-tout les savans la Saui'agère et Cajhis en ont parlé avec détails^ et en ont donne la figure. J'ai trouvé dans des chartes du onzième ou douzième siècle ces pierres indiquées sous les noms de Petra erecta , Saxum erecium, Terminus antiquus , et plus souvent sous celui de Petra fixa : d'où viennent les noms très-nombreux dans notre nomenclature géographique de pierrefixe , pîerre- Jite, pierrejaite y et dans nos parties méridionales, de Pierre-fichade y etc.; et j'ai la certitude que la plupart des bourgs, villages, territoires ainsi nommés, renferment une trèsgrande borne, ou longue pierre dressée. Celle que l'on voit dans le Bas-Poitou, près d'^w/'/Z/e, dont Caylus adonné la figure et la description, porte le nom de Pierre-de-bout. On en Irouve ailleurs qui sont appelées pierre-longue, lo?iguepierre, haute-home , roche- cornue (i). A une lieue et demie de Tournay, entre les villages
(i) Sur la vive gauclie ilc la Ivoire et dans le j^ays appelé Sauinurois,on trouve se\)t pù^nes fixes ou Peu Ivan. On reuiaïque celle oui est située dans l'enclos de la maison neuve, coinniune de Bessé : on la nomme Pierrc-loiigve.Sa. hauteur est de six mètres et un tiers. (Recherches histoririiii-s sur la ville de Sautnur , jxir ^î. Hodin , t. i, cliap. 2 et '\.)
A>TEi\lEUUS A L IDOLATRIE. 20I
(Vllollain et de Rongy, on voit, au milieu de la cniiipagiie, une pierre brute, haute d'environ quinze pieds, large de dix, épaisse de deux, et enfoncée très-nvant dans la terre : on la nomme la pierre Brunehnut. Cette dénomination, comme celles que je viens de citer, n'est ni originelle, ni indicative de la destination {'e ce monument; elle appartient, ainsi que les précédentes, à une époque bien postérieure à son érection. A une trentaine de pas de cette pierre, se trouvent les restes d'une des chaussées dites de Bruiiehaut. Le chemin a donné évidemment son nom à la pierre qui l'avoislnait (i).
Ces obélisques grossiers , fort nombreux en Bretagne, y sont nommés nicJiJiir, qui signifie pierre longue (2).
Toutes ces dénominations expriment l'état
(i) Recueil d' Antiquités vomnines et gauloises trouvées dans la Flandre, par IM. J. de Bast.
(2) Le brave et savant Latour-d' Auvergne nous apprend , dans ses Antiquités gauloises, (^aarniéné, en cello-Lreton, slgnitie montagne , hauteur, d'où, suivant lui, est venu le nom à^ Arménie , pays fort montagneux. Il est certain que , dans plusieurs dialectes anciens, inen , min , maen , signifient ce qui est élevé , ce qui domine, nt que delà a élé formé notre mot cminctit.
iictuel de ces moiiismeiis, mais ne caraclériseiif lii leur destination antique, ni leurs rapports avec le culte : rapports qu'une infinité de témoignages anciens et modernes rendent incontestables.
Destinées à fixer la ligne de démarcation tics frontières, ces pierres, dont les grands avantages furent reconnus par les peuples limitrophes, devinrent l'objet de leur respect mutuel, et bientôt de leur adoration. Érigées Cil divinités, leur présence sur les frontières parut en sanctifier le terrain. Ce fut ce terrain sacré que l'on clioisit pour être la sépulture des hommes distingués par leur vertu ou leur courage. Cet honneur, cette espèce d'apothéose décerné au mérite, le fut bientôt à la puissance, ensuite à la richesse; enfin personne n'en fut privé, excepté les scélérats : c'est une vérité historique que j'établirai sur des preuves certaines. Les frontières devinrcjit un véritable cimetière; et les monumens sépulcraux qu'on y éleva furent semblables aux pierres limitantes et sacrées. Dans ces temps de barbarie, les hommes n'imaginèrent point de formes différentes pour honorer les dieux et les morts.
Dans ses voyages, le docteur Pallas a rencontré une infinité de tombes placées sur des irontières, et accompagnées d'une, de deisx ,
ANTÉRIEURS A. l'iDOLATRIE. 205
et même de trois pierres longues érigées, dont quelques-unes éiaient chargées de iigures ou de caractères inconnus (i).
La politique éleva de pareils monumens pour transmettre à la postérité la mémoire des héros , de leurs exploits et des grands événemens. Dans des pays où les arts avaient fait des progrès, on grav^a sur ces pierres, encore brutes , des emblèmes , des inscriptions : ce qu'avait fait Sésoslris fut imité par plusieurs autres conquérans. Pallas rapporte plusieurs exemples de pierres sépulcrales chargées d'inscriptions ou de figures emblématiques. Borkise et Olaûs Mngnus décrivent plusieurs pierres grossières élevées en forme de colonne, existant en Suède et en Angleterre, et chargées de figures ou d'inscriptions , dont quelquesunes sont assez récentes : elles attestent des victoires ou la mort de quelque brave.
On ne connaît en France qu'un seul monument de cette espèce qui soit inscrit : c'est celui qui existe entre Joinville et Sainl-BIdicr, dans le territoire du village de Fontaine , que les habitans du pays appellent la Hanle- Borne. C'est une pierre longue, plaie, rustique, et
(i) Vojage de Pallas, t. Y, p. i i, 12; t. Vï, p. 237, 9.38ctsuiv.; t. YIÏ, p. 238.
2o4 DES CULTES
haute de dix-huit pieds, sur laquelle est une inscription où se lit le nom de Viromaïus. Les earacUres qui suivent ont exercé sans succès l'érudition de plusieurs savans (i).
Ce que je viens d'exposer m'induit naturellement à conclure que ces bornes, que ces pierres brutes, monumentales ou sépulcrales, inscrites ou jnueitrs (car c'est par ces mots qu'on distinguait autrefois celles qui étaient chargées d'inscriptions de celles qui n'en portaient point); que ces pierres, dis-je, ont été l'origine des cqjpes, des colonnes monumentales et des obélisques, etc., qui figuraient parmi les constructions fastueuses de l'Egypte , de la Grèce et de Rome.
J'y A ois d'abord une conformité de destination ; ci'.r, et cela est connu , les clppes, les colonnes, les obélisques ont été, ainsi que les pierres brutes auxquelles je les compare, empio}és comme monumens politiques, sépulcraux et religieux. J'y vois encore beaucoup de rapports datis les formes, ou ])!ulùt je n'y vois de différence que celle qui se trouve entic les ouvrages de l'industrie et du goût des peuples qui, favorisés par ties clrconsîances heureuses, ont devancé leurs contem})orains dans
(t) Yoy. les 3/cm. Je l'Jcad. des Jii.uiij). , vol. ÎX p. i';o('l siiiv,; t;t ..hili(]r(i(<\i df ('tn7"\, t. ]n,p. ;\i\\.
A^TÉRlIil RS A L'iDOLAinrE, :io")
1.1 carrière des sciences et des beaux-arts , et les productions de l'indiistrie et du goût des nations qui sont restées dai;s leur barbarie originelle, ou qui commencent à peine à s'en débarrasser.
11 serait possible encore que rallacbement dp certains peuples à leurs anciensusages et leur éloigtiement pour les nouveautés les eussent portés à proscrire les embellissemens dans ces objets de la vénération publique. Une nation très-ancienne, et célèbre parmi nous, avait une loi qui défendait expressément, comme u:ie action sacrilège, d'attenter à la grossièreté des inonumens du culte. .l'aurai bientôt occasion de la rapporter.
Cette loi ne fut point générale ; et le peuple môme qui la mit en vigueur, entraîné par l'exemple de ses voisins, la transgressa bientôt. Ainsi, malgré quelques obstacles particuliers, la civilisation et les arts relatifs aux constructions suivirent le cours de leurs progrès. Les monumens qui subsistent encore, tels que ces pierres dressées sur lesquelles les Tatars et les peuples du nord de l'Europe ont gravé des caractères emblématiques, des inscriptions, des figures d'hommes et d'animaux; tels que ces massifs de maçonnerie, en forme d'obélisque, dont Pallas a vu quelques exemples dans ses
voyages (i), qu'on nomme en Angleterre Tours dancises , et dont la France oflre un exemple très-remarquable dans la Pile de Saint-Marc , décrite par la Sauvagère (2), indiquent les degrés intermédiaires que l'art a parcourus dans sa marche , .pour faire passer ces monumens de l'état de barbarie à celui de perfection oii l'ont porté les Egyptiens et les Grecs.
(i) Notamment à Bolgai'i. T'^oj. t I, p. 218.
(2) Cette pile, bâtie en brique, olfre dans son plan vm carré parfait , dont chaque côté est de douze pieds six pouces. Sa liautcur totale est de quatre-vingt-six pieds six pouces. Ce n'est pas le seul monvmient de ce genre qui existe en France ; dans les environs de Sablenceaux est ime semblable construction , nommée la Pile-Longue ; elle est Ijàtie en moellon avec du ciment dur ; chaque côté du plan de sa base a dix-huit pieds de longueur ; sa hauteur totale est de soixante-quatorze pieds. Il existait de pareilles piles sur les frontières de la Touraine et du Poitou, et particulièrement une située presqu'au confluent de la Creuze et de la Vienne, au lieu nommé Portde-Pile. {T^oj-, les Antiquités de la Saiivogère.)
ATNÏERIEURS A L IDOLATRIE. 207
AXVA^VXXXVVVXVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVV'VVVVVVVVXX.X-VVVs.
CHAPITHE XIII,
Des inonumens moiiolitlies, cai-rés ou cubiques, et autres semblables. Oiijïine des autels et des trônes.
Ces moiuimcns ont tant de i-apport avec ceux qui font l'objet du chapitre précédent, que j'ai été long-temps induit à les ranger dans la même classe ; mais, considérant la différence de leurs formes, et l'usage très-distinct auquel ils ont été employés dans la suite, je me suis déterminé à les regarder comme une espèce particulière.
Ces pierres carrées ou d'une forme approchante, destinées, dans l'origine de leur institution , à marquer les frontières, ont eu dans divers pays un sort différent : les unes sont restées simplement des objets d'adoration ; d'autres furent destinées h recevoir les offrandes , les libations et le sang des victimes que les hommes y égorgeaient en l'honneur de la divinité j d'autres enfin devinrent des espèces de
2o8 Di:S CULTES
sièges sacres, où (!e prétendus interprètes des illeux rendaient d( s oracles , et sur lesquels les souverains s iiisLallaient pour recevoir leur inauguration.
C'est sous ces différens rapports que je vais examiner ces monumens.
Quanta leur destination originelle, elle n'est pas douteuse, si l'on considère que ces pierres se trouvent encore pour la plupart sur des frontières, et qu'elles ont porté , chez dift'érens peuples, le nom de la divinité qui y présidait. Les licrmès y nom générique des bornes chez les Grecs, étaient le plus souvent des pierres carrées. Pausanias, en parlant de ces figures adorées, nous les désigne sous cette forme. Lorsque les arts el l'idolâtrie eurent fait des progrès parmi ces peuples, on les surmonta d'une tête humaine avec quelques attributs ; on plutôt, en les fabriquant de cette sorte, on conserva religieusement la forme carrée à la partie de la pierre qui supportait cette tête : c'était un hommage rendu à l'antique habitude , un sacrifice que faisait le bon goût à la superstition. Pausanias ne se borne pas à des exemples particuliers , qui prouvent que beaucoup iVhen?iès avaient la forme carrée : il généralise sa désignation , lorsque, parlant d'une figure d'Ammon, vue
àistérieurs a l'idolâtrie. 209
en Arcadie , il ajoute qu'elle est de figure carrée
comme les hennés (i).
Le même auteur s'exprime plus positivement
encore lorsque , décrivant la Messénie , il dit que sur la porte d'Ithome , à Mégapolis , ville d'Arcadie, on voit une statue de Mercure qui est dans le goût antique; a car, ajoute-t-il, les » Athéniens ont fait les hennés de figure car- « rée; et, à leur imitation, les autres peuples » de la Grèce ont donné cette forme à toutes » les statues d^hennès (2). »
Les Romains adoraient, comme les Grecs, des pierres carrées, dont la dénomination était sjnonjme d'hennés ; ils y ajoutaient une épitliète indicative de sa forme : ils les nommaient Mercurius quadratus y Mercure carré, ou simplement Deus quadratus ; et, sous ce dernier nom, ils comprenaient souvent le dieu Tenne^ qui présidait aux bornes, et qui en était une : ce qui contribue à établir l'afTinilé des pierres carrées avec les frontières, et celle de hennés,
ou Mercure , avec le dieu Terme.
Mercure , à cause de la forme de la pierre
qui le représentait , fut aussi nommé quadri-
ceps , quadrifrons , quadriformis , le dieu à
quatre faces.
(i) Pausanias, ^rca^.
(3.) Pausanias, Mew<'///e, cliap. 33.
Ces pierres carrées reçurent plusieurs autres dénominations, suivant les pays et les temps; et, chez les Grecs, le nom spécial de ces pierres fit souvent oublier le nom générique kermès. C'est ainsi que la pierre carrée, surmontée d'une tête à cornes de bélier, était adorée en Arcadie , comme je viens de le dire, sous le nom ô^ Amman; une autre pierre, à Tliespie, l'était sous celui de Cupidon.
Toutes les pierres carrées ne furent pas des divinités ; mais plusieurs obtinrent un respect religieux et une mention dans les fables mythologiques : telle était la pierre dite de Bon- Conseil ^ qui se voyait hors de la ville de Thèbes, parmi plusieurs monumens sacrés et sépulcraux. C'est , dit la Fable , Minerve qui la lança sur Hercule , lorsque , dans sa fureur, ce héros allait tuer Amphitryon : étourdi du coup, il s'endormit, et changea de résolution. Pausanias , qui nous fournit ces détails , ajoute que cette pierre , qu'il qualifie de miraculeuse, était au dessous d'un autel dédié à Apollon svondius y ouïe dieu qui préside aux traités, emploi qui est généralement attribué à Mercure , dieu des bornes (i).
Près de Mégare et du tombeau de Mégaréus,
(v) Pausanias, Bœotie.
ANTERIEURS A l'jDOLATRIE. 211
était une grosse pierre sur laquelle, dit Pausaiiias, Apollon déposa sa lyre. De pareilles pierres étaient placées près des tombeaux. Ojî en voyait de toutes brutes près du tombeau d'Amphion. Elles étaient au nombre de trois près de celui de Mélanippe. Aux hermès grossiers, c'est à dire aux pierres brutes, on substitua , dans la suite , près des tombeaux , des bermès façonnés par l'art , mais qui conservaient la figure carrée , leur forme originelle : tel était Thermes qui , avec une colonne chargée d'une épitaphe , accompagnait le tombeau de la sybille Héropliile , qu'on voyait dans la Troade, du temps de Pausanias (i).
Le même auteur nous parle de deux pierres vénérées , posées l'une sur l'autre , qui se trouvaient en Arcadie , près du temple de Cérès, Elles étaient parfaitement jointes. On posait entre elles un écrit, contenant les rites et les cérémonies qui devaient s'observer lors de la solennité des grands mystères de cette déesse. C'était alors que l'on retirait cet écrit pour en faire usage ; après la féte^ on le replaçait entre ces deux pierres. « Ces pierres sont en si grande » vénération, dit Pausanias, que, dans des
( I ) Pausanias , Phocidc.
» affaires importantes, plusieurs personnes y » jurent en mettant la main dessus (i). »
Au rang des pierres carrées qui recevaient un culte, je dois placer la pierre noire adorée par les anciens et les modernes Arabes : on la nomme Brachtan. J'en parlerai plus en détail dans la suite (2),
Une autre pierre de forme pareille , mais de couleur blanche , est tout aussi respectueusement conservée dans la même ville : elle est renfermée dans un coffre de fer placé sous un dôme. On croit qu'elle porte l'empreinte des pieds d'Abraham.
Les Arabes adoraient aussi une grosse pierre appelée Manali : ils lui offraient des sacrifices. On croit que c'est la même divinité que le 3Iéni adoré par les Juifs , et dont parle le prophète Isaïe. Quoiqu'il en soit, cette dénomination rappelle celle d'une autre pierre très-vénérée chez les anciens Romains , et qu'ils nommaient Manalis. Festus nous apprend qu'elle était placée à Rome, hors la porte Capène, et près le temple de Mars. Les Romains, dans des temps de sécheresse , la promenaient en pro-
(i) Pausanias, Arcadie.
ip) Voyez ci-après, cîiap. 21 .
ANTERIEURS A l'iDOLATRIE. 2l5
cession pour obtenir de la pluie (i). Nonius dit qu'on la transportait pour le même motif, et que cette cérémonie religieuse était nommée manale sacrum (2). Fulgence , d'après Labéon, qui avait composé quinze volumes sur les rites des Etrusques et autres peuples, rapporte que l'on faisait mouvoir les pierres inanales lorstjue, dans les sacrifices, les fibres des victimes étaient trouvées d'une couleur jaunâtre. 11 ajoute que ces pierres, qui sans doute étaient nombreuses, avaient la forme cylindrique, et que les anciens étaient en usage de les traîner le long des limites, lorsqu'ils avaient besoin de pluie (3).
Toutes ces pierres carrées , ou de forme approchante, rappellent deux pierres pareilles: l'une qui se trouve dans l'île de Ceylan , et l'autre qu'a vue le major Sjmes , en se rendant dans la capitale de l'empire des Birmans. Elles portent toutes deux des inscriptione sur leur face supérieure; toutes deux elles ont la forme d'un autel moderne; et les hiéroglyphes dont elles sont chargées passent dans l'un et l'autre pays pour l'empreinte des pieds
( I ) Festus, au mot Manalis.
(2) Nonius, au mot Manalis Lapis.
(3) Fulgenlius, deprisco Sermone, au mot Manales.
(le Boiiclh y 1 ont OU Boudhain : divinilé qui a de très-grands rapports avec Mercure (i).
Ces pierres carrées, oblongues ou cylindriques , grossières ou travaillées, ne diffèrent point, pour la forme , des autels antiques; elles n'en diffèrent guère par le genre de culte qu'on leur rendait. On en trouve près des tombeaux, et l'on sait que près des tombeaux étaient souvent des autels : c'étaient ceux que les Latins appelaient ara , parce qu'ils étaient spécialement consacrés aux dieux Lares , aux dieux Mânes.
Ces pierres étaient les mêmes que celles appelées Ahadir, Béthel. Les peuples cultivateurs et pasteurs y répandaient des fleurs, du lait et de l'huile, et quelquefois les enveloppaient de la toison de leurs troupeaux. Les autels des Hébreux étaient oinls d'aromates et d'huile (2). Les peuples chasseurs et guerriers, au lieu d'huile et de lait, y faisaient couler le sang des animaux qu'ils y égorgeaient, et même trop souvent celui des hommes.
Les différentes occupations auxquelles la nécessité de pourvoir â leur subsistance avait livré
{\) Relation de V Ambassade afiglaise dans le rojaumc d'Ava, par le major Sjrnes. Voyez la note de la pag. Sa. (2) Exode, chap. 29 et 3o.
ANTÉRIEURS X l'iDOLATRIE. 2i5
certains peuples , la nature du sol et du climat qui avait commandé ces occupations diverses , transformèrent seules les pierres bétyles en autels de sacrifice.
Si l'on considère les autels antiques, on y trouvera de nouvelles conformités avec ces pierres vénérées. Ces autels étaient, pour l'ordinaire, des parties de rocher que des accidens naturels ou que l'art avait détachées ou mises à découvert. On les transportait ensuite au lieu destiné au culte. Leur grossièreté ne nuisait point à la vénération qu'on leur portait. Les peuples alors, pour être attirés vers ces objets sacrés, n'avaient pas besoin qu'ils se présentassent sous des formes gracieuses et séduisantes: ces formes leur étaient inconnues. Même lorsque les arts furent, chez plusieurs nations, appelés à embellir les objets du culte, d'autres peuples les repoussèrent, et regardèrent leur admission dans les lieux saints comme une innovation dangereuse, une profanation. îSous avons un exemple bien marqué de cet attachement pour les vieilles pratiques , de cet éloignement pour les nouveautés, dans les lois imposées aux Hébreux. (( Si vous faites un » autel de pierre , dit leur législateur, vous » ne le bâtirez pomt de pierres taillées ;
2l6 DES CULTES
» car il sera souillé si vous employez le ci-' » seau (i). »
La même loi est renouvelée dans le Deutéronome : (( Lorsque vous aurez passé le Jour- )) dain .... vous élèverez de grandes pierres » que vous enduirez de chaux pour y pouvoir )) écrire toutes les paroles de la loi que je vous )) donne; vous élèverez ces pierressurle mont )) Hébal, et vous les enduirez de chaux : vous » dresserez là , au Seigneur votre Dieu, un au- » tel de pierre où lejèr 7i aura point touche'; )) quelles soient brutes et non polies. Vous y )-> écrirez distinctement les paroles de la loi » que je vous propose (2).
Cette loi fut exactement mise à exécution par Josué. Il éleva un autel au Seigneur sur le mont Hébal, et, selon que Moïse l'avait ordonné, il construisit cet autel de pierres non polies, que le ciseau n'avait point touchées, et il écrivit sur les pierres la loi de Moïse (5).
Ces passages sont instructifs; non-seulement ils nous montrent l'attachement des Hébreux poui les usages anciens; non-seulement ils constatent positivement l'usage de consacrer
(1) jE'.raf/e, cliap . 20, v. 25.
(2) Deutéronome, chap. 27, v. 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8.
(3) Josué, chap. 8, v. 3o, 3i et 32.
ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 217
des pierres grossières de préférence aux pierres façonnées, et établissent la similitude qui se trouve entre ces autels et les pierres grossières que les autres peuples regardaient comme sacrées; mais encore ils nous décèlent le procédé employé pour écrire facilement sur les pierres monumentales et religieuses. 11 est trèsprobable que les Hébreux devaient aux Égyptiens l'usage d'inscrire des lois sur des pierres; il est en conséquence très-probable que les Égyptiens, avant qu'ils eussent adopté la méthode plus pénible de graver sur la pierre, enduisaient leurs tlioths de chaux, et traçaient leurs inscriptions hiéroglyphiques sur cet enduit.
Ces passages constatent encore l'usage antique d'élever des monumens religieux près des rivières et sur des montagnes frontières. C'est à l'entrée de la terre promise, près des rives du Jourdain, fleuve limitrophe , et sur le mont Hébal y que les Hébreux élèvent des pierres monumentales, et dressent un autel au Seigneur.
La Bible nous offre plusieurs autres exemples d'autels placés sur des hauts lieux, sur des montagnes frontières. Les autels de Béthel , du YwoniGalaady deSic/icm, et plusieurs autres, en sont les preuves. Les Grecs aussi plaçaient
2l8 DES CULTES
leurs autels sur des montagnes et des frontières. Pausanias, dans ses voyages, en a vu plusieurs dans des lieux que la géographie nous indique comme des frontières; mais il s'exprime d'une manière très-positive, lorsque, parlant d'un autel de forme ronde, situé près d'un temple de Neptune en Arcadie^ sur le chemin qui conduit à Tégée, il dit que cet autel sépare le territoire de Mantinée de celui de Tegée (i).
L'abbé Fontenu, qui a composé une Dissertation sur les autels, regarde la pierre de Béthel comme le premier exemple des autels votifs, dont il y eut dans la suite un si grand nombre chez les Grecs et chez les Romains. Il croit que les pierres bétyles ont la même origine; ainsi, en assimilant les pierres bétyles à la pierre béthel, et en regardant cette dernière comme l'origine des autels, il en résulte que les autels sont une dérivation des pierres carrées auxquelles on rendait un culte.
L'autorité de ce savant est d'un grand poids sur une matière qu'il a si curieusement approfondie. Je l'ai invoquée pour établir l'origine des autels, et je l'invoque encore pour confirmer mon opinion sur leur situation dans
(i) Pausanias, ^/ra(//c^ chap. n.
ANTERIEURS A L IDOLATRIE. 21CJ
les lieux qui formaient les frontières. A propos de l'autel que Jacob fit élever avec Laban sur le mont de Galaad, où ils jurèrent ensemble une alliance éternelle, l'abbé Fontenu observe « que ce monument ramène à la plus haute » antiquité l'usage, observé dans la suite, de » placer aux extrémités des terres et sur les » frontières des États ces autels et ces bor- » nés, qui dès-lors devenaient sacrés et invio- » labiés (i). »
Ces pierres carrées ou oblongues, objets de la vénération publique, eurent une autre destination : elles furent employées comme un siège consacré aux personnes éminentes en dignités civiles ou religieuses. J'en citerai quelques exemples.
A Mégare, et près du temple de Diane, était, suivant Pausanias, une pierre appelée Anacletra, sur laquelle les habitans de cette ville prétendaient que cette déesse vint s'asseoir, pour se reposer des fatigues que lui causait la recherche de sa fdle Proserpine. Les femmes , ajoute notre auteur, pratiquent encore tous les ans je ne sais quelles cérémonies qui ont rapport à cette tradition.
(i) Mémoires de l'Académie, des Inscriptions, t. V; Histoire, p. i8.
A trois stades de Gythée, dit le même auteur, dans son Voyage en Laconie, on voit une grosse pierre toute brute. On dit qu'Oreste s'y étant assis recouvra son bon sens : c'est pourquoi on a nommé celte roche , en langue dorique, Jupiter-Cappautas j, ou Dieu-Cappautcis.
En décrivant la ville de Delphes, il parle d'une grosse pierre où la sibylle Hérophile, lorsqu'elle rendait ses oracles, avait coutume de s'asseoir.
En Elide, une pierre grossière, placée sur la cime du mont Sipyle, était nommée le trône de Pélops.
Suidas dit que le nom ^aréopage dérive d'une roche élevée, sur laquelle siégeait anciennement ce tribunal célèbre. En effet, ce mot composé de p^g^o^^, monticule, et d'rtre^^, Mars, signifie monticule de Mars.
Une pierre, placée dans une vallée spacieuse, près des ruines d'une ville antique , servait à l'inauguration des ducs de Carinthie; et voici comment :
Un paysan, assis sur cette pierre, y reçoit le nouveau duc, lui rappelle, d'une manière trèspiquante , les devoirs qu'il doit remplir, et lui donne une leçon bien faite pour rabaisser son orgueil. Le dur, alors, remplace le paysan
AISTÉRIEURS A L'îDOLATRIE. 221
sur la pierre, et, l'épée nue, il jure au peuple de ofouverner avec iustice. Il va ensuite à l'cglise; après quelques cérémonies, il revient, vêtu des habits de sa dignité, siéger sur la pierre, rend la justice, et y exerce les premiers actes de souveraineté (i).
Non loin d'Upsal , est une grande pierre , brute et ronde, qui sert également à l'intronisation des rois de Suède. Elle est entourée de douze pierres cubiques moins grandes. Cette pierre est nommée morasten : c'est sur elle que siège d'abord le roi; c'est là qu'en présence de tous les grands du royaume il est sacré par les évêques, et qu'il prête son serment au peuple (2).
Dans le pays de Galle, et dans le Flintshire, on voit, parmi plusieurs monumens druidiques et sépulcraux, un tumuluSy appelé Gorsseddeiiy qui signifie en gallois siége^ tribunal. Les Druides , suivant le docteur Borlasse , avaient des sièges élevés qui portent ce nom de Gorssedden j d'où ils rendaient la justice (3).
Mallet, dans son histoire de Danemarck,
(i) Joan. Boemius, de Moribus gentium, 1. 3, p. 244-
(2) Olaûs Magnus, de Ritu gentiinn septent. ,\ih. i, cap. 18, et lib. 8, cap. i .
(3) Monumens celtiques, par M. Cambry, p. 86, 89.
parle cVuue pierre très-élevée, et placée au centre de douze autres qui le sont moins, et formant autour une espèce d'enceinte : c'est, dit-il, sur cette pierre centrale qu'était le siège où se plaçaient les rois, lors de leur couronnement. Le même auteur ajoute, à propos du poids énorme des rochers qui formaient ce monument, « que de tout temps la supersti- » tion a imaginé qu'on ne pouvait adorer la » divinité qu'en faisant pour elle des tours de )) force. » Il aurait pu dire aussi que de tout temps la politique , pour rendre ses institutions plus augustes et plus vénérables aux yeux des peuples , a emprunté les cérémonies de la religion.
C'était ainsi que , dans le champ deRakosch, à trois ou quatre milles de Pest , sur les bords du Danube, s'assemblait la nation hongroise, pour élire son souverain , et tenir ses diètes.
Les anciens rois d'Irlande étaient couronnés sur une pierre semblable, appelée lia/ail y ou pierre fatale. Le nouveau roi s'y asseyait; et l'on prétend qu'alors cette pierre miraculeuse poussait des gémissemens. Suivant une ancienne prophétie, la race des Scots devait régner par-lout où cette pierre serait conservée. Ce fut sans doute pour en empêcher l'accomplissement qu'Edouard l'"'", roi d'Angleterre,
la fit enlever et déposer clans l'abbaye de Westminster , où on la voit encore encbâssée dans une caisse de bois.
Près de la petite ville de Reuse, en Allemagne, située sur les bords du Rhin, et non loin de l'antique château de Marksherg , dont le nom indique sa position sur une frontière , est un monument où se tenaient les anciennes assemblées de la nation, et où se faisaient les élections des rois. Ce monument présente un édifice heptagone à ciel ouvert, percé de huit arcades. On voit dans l'intérieur une lonsue pierre, sur laquelle on suppose que s'asseyaient les électeurs. Un pilier massif, élevé au centre, était le trône du roi élu. Les historiens allemands rapportent qu'au quatorzième, et même au quinzième siècle , il fut tenu des assemblées politiques à l'imitation des anciens usages (i).
L'auteur de la Statistique de Rhin-et-Moselle dit, au sujet de ce monument appelé Banc- Rojal y qu'il parait qu'au temps des anciens rois gaulois et francs, la nation austrasienne y tenait ses assemblées connues sous le nom de Champ-de-Mcus (2).
(i) Momnnens celtiques, par M. Canibrj, p. 23'j. (2) Vojage en Hollande et sur les frontières occidentales de V Allemagne , traduit par Cantwel, t. II, p. 117.
C'est ici un nouvel exemple de l'usage de s'assembler, pour les affaires politiques, sur le terrain des frontières. La pierre , en forme de pilier, qui servait aux intronisations rappelle celle dont je viens de parler; et le bâtiment heptagone qui l'entoure , bien moins ancien, paraît être l'ouvrage des Romains , et remplacer ici les enceintes de pierres brutes dont ces pierres monumentales étaient souvent environnées.
C'est ainsi que ces pierres grossières, destinées d'abord à servir de bornes, devinrent insensiblement, comme on vient de le voir, des autels ou des trônes.
ANTRUÏF.URS a L IDOLATraii. 22 J
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