CHAPITRE XTIII
Les pierres monameiitales , sépulcrales et dÎTines, quelle que s<»t leur forme , siCfot loutes. placées sur des frontières y et n'étaient, dans leur origine, cpie des bornes.
05 a vu que le*s montagnes adorées faisaient partie des frontières; on va voir que les pierres monumentales, sépulcrales et adorées , y étaient aussi placées.
Je commence par le . dieu Terme , qui fut constamment une pierre érigée sur les frôn-* tières des héritagea et des territoires, dont la nature et la destination, bien connues, bien at^testées , ne laissant aucun doute , doivent servir d^ base aux raisonnemens que je ferai sur les autres pierres adorées comme lui (i). Cette divinité pierre , malgré les vicissitudçs des re-
(i) Numa limita le territoire de Rome, et plaça des bornes qu'il fit adorer sous le nom de dieu Terme. (Plu^ tarfue^ OEuvres morales. Questions romaines*)
ligions anciennes , resta toujours ce qu'elle avait été ; les honneurs divins qu'elle reçut ne firent jamais oublier son origine obscure ; Terme, quoique dieu, ne cessa point d'être
une borne.
Il n'en fat pas de même de Mercure^ dieu des bornes, et borne lui-même. Il sembla rougir de son humble tiaissaace; et, tout en continuant se6 fonctions de dieu d^s frontières, il en réunit un jg;rand nombre d'autres, et remplit à la fois des emplois brillans et honteux, qui dérivèrent, comme je le prouverai bientôt^ de la diversité des iustitutiqn§ étaj^ies sur les frontières,
Hermès j che2 les Grecs, était la diviailé homogène de Mercure, et du dieu Terme^ Plusieurs exemples , déjà ci^és, prouvent que son nom signifie borne, ' et que Dette divinité n'était , comriie Terme, ei. Mercure , ' qu'uiie pierre limitante et adorée.
Les ihoths ou tkeuths des Égjptiens, les ihaouts des Phéniciens^ les theut ou theutates des Celtes, étaient aussi des pierres ou des colonnes limitantes. Les Grecs ont toujours traduit le mot thoth par celui d'hermèf. La pierre tho^h et la pierre kerpiès forent, l'une et IWtte, chargées d'inscriptions relatives aux Sici^nceç^
A]NT£RI£URS K l'iDOLATIUE. 5h
et aux arts; l'une et l'autre furent adorée» j l'une et l'autre n'étaient que des colonnes (x).
Lucien atteste que les colonnes inscrites étaient sur des frontières (:i).
H est probable que la pierre nommée béthel, érigée par Jacob ^ avait ^ dans l'origine ^ la même destination; qu'elle était une borne de frontière; car ce fut en sortant de son pajs^ et en entrant dans la terre de Ghanaan , que ce patriarche la rencontra^ la plaça debout^ et l'oignit. Lorsqu'on sort d'un pays et qu'on entre dans un autre, on est sur une frontière* D'ailleurs^ l'espèce de culte que Jacob. rendit à celte pierre, en y répandant de l'huile^ l'aéra simile aux pierres de borne qui recevaient \m même genre de culte. Apulée place les pierres ointes sur des limites (5).
La Bible nous offre d'autres exemples de pierres dressées sur des frontières..
(i) JaUcosky, Panthéon égyptien, Uy. 5, p, iSd; — ^ Court M (iebelin , jillégories orientales , Histoire de Mercure , p. laS^ 136; et les Notes sur Laiotairce, tte JaUâ Religione,\ïb. i^p. ii3.
(a) Lucien , Traité des Hommes qui ont vécu long^ temps.,
{3) Negant sei)idiêse, qui ibi/uere, unum saltem in finibus ejus , aut lapident unctum , aut ramum corona'^ tum. (Apul., Apologia, p. 5o4*)
Jia' DES CULTES
Le même Jacob y faisant alliance avec Laban ; érigea un amoncellement de pierres qui fiit nommé le Monceau dit témoignage. Cet amoncellement était placé dans le lit du Jourdain et sur une frontière; car ce fleuve formait la limite des Samaritains et des Amorréens. ' ^
C'est aussi 'sur la frontière du pays de Changan , et près des rives du Jourdan ^ que les enfaus de Ruben, ceux de Gad^ réunis à la demi-tribu de Maiiassé^ en se rendant à Galaad, pays qui leur avait été promis ^par Moïse y élevèrent un monument de pierre y d'uiie grandeur colossale^ que la Yulgatôfdé-" signe sous le nom à' autel. Ce monument^, à cause de sa ressemblance avec ceux qu'éri-f> geaient les nations idolâtres ^ faillit causer une guerre entre ces tribus et leurs voisins (i).
La pierre monumentale qu'Hérodote dit avoir vue dans la Palestine de Sjrrie, et qu'il croit être une de celles que Sésostris éleva dans le cours de ses conque tes , me semble p d'après l'indication de cet historien , avoir été placée sur une frontière. En effet, ces mots Palestine de Sjrrie désignent un lieu qui participe de l'un et de l'autre pays : la Palestine t\
(i) Jo»ae, chapH.2a«
ANTERIEURS A L'iDOLATRIE. 5i5
la Syrie , et qui ue peut être qu'un pays in^termédiàire , limitant ces deux régions.
Les pierres appelées bétjrles eurent la même destination que celles de bétheh Lieur nom, semblable^ a la même signification^ et exprime demeure de Dieu. On leur rendait le même culte en y répandant de l'huile. Les bétyles dû mont Liban étaient sur une frontière; car cette montagne est la borne naturelle cpii séparé la Palestine de la Syrie.
La pierre adorée dans le voisinage de Delphes, sous le nom ^Abadir ou de Bétyle y devait être placée sur une-frontière , sur celle du territoire de cette ville; ou, ce qui est plus vraisemblable, Delphes était elle-même située sur une frontière : celle des Phocéens • dont ellf est très-voisine. La célébrité de son oracle y attira ua grand co&cours de dévots ; et cette affluence religieuse aura donné naissante à cette ville « plusieurs autres doivent leur origine à la même cause. Quoi qu'il en soit , on r.endait à cette pierre divine le nïême culte qu'aux pierres placées sur les frontières : on l'oignait tous les jours avec de l'huile. Elle avait de plus un grand rapport avec la pierre appelée Terme, puisqu'on lui donnait la même origine. Le Bétjrle de Delphes et le Terme des Latins étaient , l'wk et l'autre ,
3l4 ^^ CULTES
cette pierre enveloppée de langes que Sa-;
tume, troxapé, ayala^ croyant dévorer son fils Jupiter (i).
. Les pierres monumentales iurent ^galeqpoent placées sur les frontières. Le Monceau du (^ mûignage, les pierres ou oolonties érigées par SésQStris, les colonnes inscrites placées sur les frontières de la Per^e^ dont parle Lucien^ en sont des pi^nves.
L'abbé Anselme ^ daa$ sa Dissertation sur kis moiaumens q¥i ont servi de mémoires aux premieis historiens^ parie des pierres monumentales ou colonnes^ et déclare qu'elles si9rvaient à marquer les liiliites des héritages^ do* provinces et des États : « Témoin, ajoute-t*il^ » la Êoneuse colonne quc^ Tbésée fit ériger }). dans l'isthme de Corinthe, pour 4)(tinguer n rionie du Péloponnèse* Gyi:us en mit une sur n les frontières de la Phsygie et de la Lydie f )) et lés Perses en firent^utant pour marquer n le territoire de la ville de Magnésie (:^). m
Les fâerres sépulcrales étaient également {lacées sur lei frontière^. J'en fournirai bienr (4X des preuves surabondantes (S).
' C>) La<^tant., de Pabâ Religionef lib. i, p. 111,112. ^" (2) Mikmoirti dé VAéadêmie de^ Inscriptions, t. yï>
. (3) Voyep ci^^rès, «bf4>. XX, p. ^7;^^
ANTERiEijas A l'idolâtrie. 5t5
Ainsi les Thotks des Égyptiens, ks ThaouU des Phéniciens^ les Theuts ou Theutates des Celtes, les Belles et les Béthels de la Paîeç<^ tine, de la Phéaide et de la Syrie; les Hermès des Grecs, les Termes des Latins, les Marcs y Mercs ou Mercure des G^.ulois, toutes ces divinités se rapportent à une seule, la divi«oité des bornes ; toutes se rapportent aux iron-^ tières où elles étaient placées; et la plupart même, comme il a été remarqua, eii«titenl leur dénomination. Le terrain inculte qui ternUnaii.^ hermaU ( r) ^ margeaii pu mapquaU'^ ( pour me servir d'expit^sions dé^iyé^s des xiMns primitifs des frontières) les régicms ii^ mitrophes, étaient un terrain consacsré-, poJsh tpL'il était la résidence des divinités tufiélaivefi; des proprîétésl
Voila ce que la tradition des anciens m*à fourni sur la position de ces monumens.y oyons maintenant si cent qui ont résisté aux ravagea des temps gisent encore sur des frontières.
Keysler , dans ses Antiquités septentnonaleis,
( I ) Un juriconsulte du i6* siècle emploie le verbe Kermcr pour exprimer rester inculte : de crainte, dit-il, que leurs terres ne hermassent satis labourage tie cultvfre, etc. (Des Fiefs et de leur Origine, par Jean de Basmaison,
Si6 nfis CULTE&
a donné ]m description^ et a fait grarer la figure -de plusieurs espèces de monumens celtiques qui se trouvent dans le pays appelé les Mar-^ ches de Brandebourg; et l'on se rappelle , que le mot marche est synonyme de frontière. Cesi dans le pays appelé les p^ieiiles Marches j et dans le canton de NeiUngen , que , suivant le même auteur ^se trouvent plusieurs espèce» de CCS pierres monumentales. Olaûs Magnus en a vu un grand nombre qui étaient chargées d'inscriptions , et qui s'élevaient sur le bord de la mer : c'est piourquoi il les nomme pierres Utrtondes (i); les bords de la mer^ comme on Fa déjà observé^ tenaient . lieu de frontières aax peuples maritimes» D'autres pierres étaient situées sur dès chemins^ sur des carrefours^ sur des montagnes; et ces lieux fsiiskieiit le plus drdînairemeni partie des frontières.
C'est aussi sur les bords de la mer et dans les Iles voisines de la côte que sont^ en Bretagne^ plusieurs monmnens de la même espèce dont j'ai^déjà parlé.
Le monument brute que Pocoke a vu entre Lunebourg et Hambourg , et dont il a été cidessus fait mention , se trouve sur les frontiètes de la Saxe. Les monumens de pierres ac-
(i) OlaïMagfd hùtoriœ Brewiarium, Kb. i, cap. iR*
ANTÉRIEUKS A l'IBOLATRIE. 817
oomiifêes, appelés motte^ ccmble y etc., sur les-* qaels Tabbé Lebeuf a composé unMémoir^i se trouvent en grand nombre dans la province de XaiMcarchey frontière antique duBerry, deTAu?* vergne et du Limosin* Il existe plusieurs de ces moite^^ ainsi que des pierres-levées, sur les frontières particulières de T Auvergne et du Li-* mosin. Le Mémoire de M. Baraillon, dont je parlerai bientôt, en est une preuve. De pareils monumens de diverses formes se trouvent sur la rive du Lot ^ qui séparait les Arvern€s des Ruthéniens. La galerie couverte, appelée la Boche-^mx-'Fées y autre espèce de monument du même genre, ^t encore aujourd'hui,* suivant la >3auvagère et Gaylus, sur le§ frontières des paroisses du Theil et d'Essé.
Les exemples sont nombreux , et le seraient bien d'avantage, si le petit nombre d'écrivains qui ont donné des détails sur ces monumens grossiers n'eût pas négligé de parler de cette circonstance , et si les lieux où ils se trouvel|t eussent gardé leur ancien état de frontières.
Pour éviter la longueur d'une nomenclature sèche et fastidieuse, pour ne point fatiguer le lecteur par des preuves déjà surabondantes,^ me l^ornerai à citer le passage très-concluant d'un écrivain qui habitait un pays où les pierrts monumentales sont encore très-nombreuses.
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. Okuis MagnMSy âprèi» avoir parlé dès rochers ou pierres érigées en forme d'obélisque au de pjivainîde rustique ^ qui abondent dans les conirées du Nord , prouve d'une manière positive^ lectr skuation sur des frontières^ lorsqu'il dit : ce C'est à la présence indicative de ces ix pierres élevées qu'on s'en ra^^rte pour dé- « terminer l'étendue des possessions ancien-n nés ; pour reeonnaitre celles des provinces , N des contrées^ des communautés et des autres n propriétés appartenantes tant aux nobles » qu'aux plébéiens ; ce sont ces pierres qui , ji) sans lois, sans procès, sans jùgemèns , dé- » viennent les juges suprêmes du pays. C'est » un exemple à opposer à la conduite des au- » très nations , que celui de ce peuple simple D et grossier , chez lequel des pielreâ et des » rochers élevés sur des frondètes tiennent » lieu de tribunal et de jurisprudence ; tatidis \» qu'ailleurs des hommes , plus savans , plus » civilisés, sont obligés d'avoir recours à une » infinité de livres de droit (i). >*
Cette preuve acquise , le gisement des pierres monumentales sur les frontières étant reconnu comme un usage généralement établi dans l'àii-
(i) Olaùs Magniis,de Ritugehtiumseptent.^lïb* i, cap. ï8.
ANTÉRldbRS k I/'iDOLATRIE. 3ig
tiquitéy on peut en induire des conséquences avantageuses à la science géographique et à l'histoire^ et parvenir , d'après la situation de ces pierres existantes, à fixer les limites des anciens États; car, là où se troavenf des pierres monumentales, était une frontière.
S'il se rencontre souvent de pareils monumens sur les anciens chemins, c'est parce que les chemins communs , comme je le prouverai bientôt, étaient autrefois pris sur le terrain des frontières,.
Je prouverai aussi qu'il existait sur les frontières, près des monumens grossiers consacrés au culte , des monumens sépulcraux dont les formes étaient pareilles, et qui reçurent également un culte; que là était le Forum, où se traitaient les affaires de nation à nation , et oà se vidaient les querelles particulières; que là se faisaient les échanges entre les peuples voi* , sins, et que là étaient ce qu'on appelle les foires et les marchés.
5aO DES CULTES
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