CHAPITRE XXIT
Du Culte des Morts. Déification des Héros, des Rois , etc.
Sous la dénomination de fétiches naturels , jVi compris les astres^ les montagnes^ les forêts^ les eaux ; sous celle de fétiches artificiels , j'ai con^ris leurs images y leurs signes y leurs extraits et leurs symboles. Jusqu'ici ces divinités, naturelles ou artificielles, n'ont rien de Thumanit^j elles sont des préservatifs des talisn^ns, auxquels la crédulité attribuait la faculté d'amener le bien , d'éloigner les maux. Jusqu'ici elles sont des choses, et non des personnes.
On crut aussi que la faculté attribuée à ces choses, à ces corps taUsmaniques ^ était un esprit, un souffle, un génie ; qu'elle les pénétrait, leur emprégnait la vertu dont on les croyait susceptibles; que cette vertu émanait de. ces corps adorés, comme des fleurs émane la faculté odorante , et de l'aimant la faculté magnétique.
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Telle était l'idée que Thomme des premières sociétés avait pu concevoir de la divinité; telle «st celle qu'en ont les nations que nous nom* mons sau^^ages ; mais on ne trouve dans ces conceptions rien qui indique l'espèce humaine, :5es habitudes^ ses sens ni sa figure.
On a vu jusqu'ici les images du soleil et de la lune représentées par un ' cercle , un croissant ; on a vu des symboles de constellations , de planètes; des pierres brutes, longues, carrées, groupées ensemble, entassées; des troncs d'arbres , des souches , des planches , des vases, des serpens, des navires. Les formes de tous ces fétiches sont fort éloignées de celles de l'homme. Quel fut \^ mobile qui rapprocha des objets si distans , et qui, malgré leur diflPérence, leur appliqua, en partie ou en totalité, une même figure ; celle du corps. humain ?
Par quel moyen la superstition est-elle parvenue à opérer une métamorphose aussi étrange ? . Comptent l'homme -est -il arrivé à un excès d'audace tel quede donner ses dimensions, sa substance débile, sa constitution périssable, et, avec elles, ses sens, ses ha]pitudes, ses passions, à l'Ëti^e suprême, infini, éternel, inconcevable pour notre ijnagination bornée ; qui crée,.qui ré-^ git^ qui embrasse et pénètre l'univers; dont nous ne ppuypns calculer l'immensité ? Quelles
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circonstances singulières ont porté Thomme à rapetisser à ce point la grandeur ikiôommeiiS€trable de la divinité , et à vouloir s'égaler à elle en lui prêtant sa propre figure ?
Des traditions incertaines et respectées oât fait Dieu même Fauteur de cet étrange âbtis ; et la yen ération qu'elles in^iraient^ subjuguant la raison des hommes , a suspendu trop souvent dans leurs progrès les connaissances qui mènent à la découverte de la vérité. Je Irandiirai Êieilement cet obstacle ^ et je résoudrai la questiom de la manière la plus conforme à la raison et à la marche ordinaire de l'esprit humain*
Un nouveau culte y que j'ai indiqué au commencement de cet ouvrage , et dont j'ai annoncé les motifs ^ en s'amalgamant a ceux que je viens de décrire , va devenir l'agent unique de cette révolution étonnante dans les religions du monde.
Ce culte transformateur qui , en créant l'idolâtrie , humanisa la divinité , est le culte dès morts: roici comment il dut s'établir parmi les hommes,
» Dans les sociétés primitives, l'événement qui devait causer la plus forte impression parmi les individus était la mort de leurs semblables. Cette impression devenait plus vive , plus profonde, plus durable, en raison du degré d'es-
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time , de consldéralion et d'âtnîtté que celui dont on r^ettait la perte avait su inspirer.
Voyez autour de ce cadavre pâle , refroidi , immobile y une troupe ^orée : ce cadavre est celui d'un père, unique soutien de sa famille j celui d'un fils ch^ri, moissonné à la fleur de son âge j ce sont les restes inanimés d'une amante , d'une épouse adorée, ou d^une mère tendre .... Quelles émotions sublimes et déchirantes ! On voudrait éluder les lois de la nature , et ravir à la corruption ces restes dont les traits rappellent encore un être respecté , chéri ; et ce désir feit rechercher, fait découvrir l'art des emfoaumemens. On voudrait conserver et transmettre à la postérité les bienfaits , les actions mémorables de celui que l'on regrette ; et on compose un récit historique de «a vie : là eoinmenoe l'usage des éloges funèbres.
Mais Tusage d'embaumer les morts et de faire solennellement leur apokigie ne fut point général : on livra au feu ou à la terre le cerps du défunt , pour que sa dissolution fût plus prompte. Alors ces cendres forent conservées précieusement ; le lieu de Ja sépulture fut si- ^ gnalé par une éminence } et les regrets des vivans vinrent souvent payer aux morts le tribut de leur douleur. Là , c'est cette veuve inconsolable : elle presse encore contre son sein
l'uFDe insensible qui contient les cendres d^ son époux. Ici c'est une fille qui vient déposer, sur la tombe de ses parens ^ quelques objets de parure , des fleurs , des tresses de ses cheveux.
Parmi ces hommes de la nature chez qui les liens du sang sont d'autant plus forts que leur civilisation est moins avancée , on voit de» époux ^ nourrissant leur douleur, venir pendant plusieurs années, a diverses époques, arroser, le père, de ses larmes, et la mère, de son lait, la tombe d'un enfant chéri.
Plusieurs peuples regardèrent les tombeaux comme les objets les plus chers, les plus vénérables de leur pays. Si quelques évènemensles en éloignaient , ils n'aspiraient à y rentrer que pour se rapprocher d'eux , et leur rendre les hommages accoutumés. Us craignaient moins la mort que d'être privés de vivre auprès des tombeaux de leurs pères. Ainsi , chez eux , l'amour de la patrie se confondait avec la tendresse respectueuse qu'ils portaient aux cendres de ceux qui leur avaient donné l'être.
En conséquence de ce respect , on déposa dans les tombeaux les objets que les morts avaient les plus aflPectionnés pendant leur vie : leurs bijoux , leurs armes , leurs chiens , leurs chevaux* On porta plus loin encore cet hommage rendu à la mémoire du défunt; et l'atta-
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chement qu'on voulait lui témoigner fut porté jusqu'à la cruauté.
Plusieurs peuples se déchirèrent, se mirent en sang, se mutilèrent des membres, pour attester leurs regrets. Solon ne défendit aux Athéniens de s'égratigner le visage qu'aux enterreméns des morts qui ne seraient pas leurs parens.
Les Romains donnaient la mort à plusieurs animaux, se déchiraient les joues , ou s'arrachaient les cheveux. A Otaïtî , le premier personnage du deuil porte un gros bâton armé d'une dent de goulu de mer j et, dans un transport de fureur que sa douleur semble inspirer, il court sur les hommes qu'il rencontre, et les blesse dangereusement. Suétone dit qu'à la mort de Germanicus les Romains démolirent les temples, renversèrent les autels des dieux, chassèrent les pénates des maisons, et jetèrent les petits enfans h la voirie.
Quelques amis, quelques parens, transportés par la douleur, voulurent partager le sort de celui qu'ils regrettaient, et ne point s'en séparer : ils s'immolèrent eux-mémés sur son tombeau.
Ce dévouement exagéré , cette afièction délirante eut des suites funestes à l'humanité. On crut que de pareilles victimes honoraient
la mémoire du mort : l6s prêtres
cette opinion cruelle , et en firent une loi*
Achille , suivant Homère , ëgorge« dés chevaux ^ des bœu&^ des moutons et douze jeunes Troïens, et les plaça sur le bûcher aux obsèques de Patrocle (i).
Au Darien et à la Nouvelle-^Grenade , les sauvages enterrent^ avec leur mère , les enfans à la mamelle. Les insulaires des Philippines égorgeaient un homme à la mort d'une per^' sonne riche. Dans le pays des Guojas^ et chez la plupart des Nègres, on étrangle des esclave, après les avoir nourris quelque temps de mets délicats. A Loanda, le nombre des victimes est proportionné au rang et aux richesses du dé*funt. On entasse les cadavres sur le lieu de sa sépulture.
Chez les Romains ^ plusieurs gladiateurs étaient ordonnés pour se battre et s*eïitr' égorger devant le bûcher funèbre. Us nommaient ce massacre jeux funércdres.
Les veuves du Malabar et de quelques autres contrées de l'Inde se brûlent sur le bûcher de leuris époux. Les Américains y à la mort de leurs caciques , sacrifiaient des esclaves et des femmes. Lorsqu'un chef de l'ile de Bissao
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meurt ^ on étrangle trente de ses femmes et ses esclares les plus fidèles. C'est ainsi que , pour honorer les morts, on égorgeait les rivans.
On déposa des vivres dans le cercueil des morts. Cet usage annonce y ainsi que ceux dont je viens de parler^ l'impression profonde que causait la cessation de Texistence y et l'opinion où Ton était que le défunt pouvait encore conserver quelque sentiment ^ quelques besoins ; mais il n'indique point le dogme de l'immortalité de l'âme , ni la croyance d'une autre vie. Les usages suivans annoncent positivement la croyance à ce dogme.
Une livonienne met sur la tombe de son mari du fil et une aiguille ; elle aurait honte s'il paraissait dans l'autre monde avec des habits déchirés. Les paysans de Gourlande donnent de l'argent aux m<»rts^ afin qu'ils ne soient pas misérables en l'autre vie. Les Tonquinois placent dans la bouche des personnes riches d€s pièces d'or et d'argent^ d'après le même motif. Les Égyptiens plaçaient également une pièce d'or sous la langue des morts , afin qu'ils pussent payer leur passage dans l'autre monde (i).
( I ) Voyez, sur ces différens usages, V Esprit des Usages eàdes Coutumes des différens peuples , t. III, liv. 18, cnap. I, 2, 3.
46o DES CULTES
Les Gaulois brûlaient les corps et jetaient des lettres dans le bûcher, persuadés que les morts pourraient les lire ou les transmettre à leur adresse. L ji mort fut regardée , chez plusieurs natioAS y comme un passage d'une vie à Tautre : c'est encore l'opinion de la plupart des naturels de l'Amérique Septentrionale.
Les guerriers , les chefs des nations qui avaient rendu de grands services à leur pays , mené le peuple à la victoire , et s'étaient fait redouter de leurs voisins, recevaient à leur mort des honneurs proportionnés a l'estime qu'on leur portait. On leur consacrait, dans un lieu choisi , des sépultures plus apparentes : on instituait des fêtes funèbres en leur honneur. Le temps , qui donne aux grands évènemens une teinte de merveilleux, qui ne conserve des actions humaines que ce qu'elles ont d'admirable , et qui , comme le prisme , nous montre dans le lointain les objets revêtus des plus brillantes couleurs; le temps ne Êusait qu'accroître la gloire et la renommée de ces braves.
Le respect qu'inspirait leur mémoire se re-v portait naturellement vers le lieu qui contenait leurs cendres. Ce lieu était révéré : on n'en approchait que rarement et avec respect ; ou craignait de le profaner. ^
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Placés loin des regards^ et des communications^ toujours hors du territoire , sur des montagnes peu accessibles^ dans des iles inhabitées , ou sur les bords ombragés de quelque rivière , ces lieux consacrés à la dernière demeure des héros firent naître les fables de ces jardins délicieux , retraites des âmes vertueuses , où régnait un printemps éternel ; de ces iles for-tunées, habitées par des héros et des demidieux; de ces Champs-Éljsées ou sacrés , séjour des bienheureux, où, pour prix de leurs bonnes actions, ils goûtent un bonheur éternel et sans mélange. C'est ainsi que l'imagination poétique des Grecs transforma en un paradis terrestre un cimetière éloigné des lieux ha- ' bités.
Ces lieux devinrent, comme je l'ai déjà dit, un sanctuaire ; et ceux dont les cendres y reposaient furent honorés comme dieux.
Des rois qui n'avaient pour toute prérogative que leur puissance ambitionnèrent et obtinrent l'honneur de partager la gloire et le dernier séjour des héros, et de jouir pendant leur vie de l'espéranqc d'être dieux après leur mort. L'exemple, une fois donné, fiit imité par tous les rois : ainsi l'on confondit là vertu avec la puissance; et les honneurs décernés à la
46a Z>XS GtJLTES
première furent reportés sans discernement à la seconde.
Cet abus en amena un autre pins révoltant encore : la vanité des souverains^ la flatterie des courtisans^ firent penser que celui qui devait être dieu après sa mort pouvait bien èltê regardé comme tel pendant sa vie. On n'atten-» dit pas, comme auparavant^ que le temps eût e£facé de la mémoire des peuples les actions humaines et même criminelles des rois : il leur suffisait de l'être pour devenir dieux; ils le furent de leur vivant-
Les Egyptiens , accoutumés à déifier leurs souverains, les regardaient pendant leur rie comme des dieux : c'est ce que nous dit formel^ lement Diodore de Sicile. « L'autorité soave-* » raine, ajoute-t-il, que la Providence a don- » née aux rois sur leurs peuples -, et le pouvoir » de répandre toutes sortes de bienfeits , leur » paraît être un caractère de la divinité (i). »
Une inscription récemment découverte à Rosette , en Egypte , contient un décret des prêtres de ce pays, qui érige en dieii, pendant son vivant , Ptolémée Épjtphane^ le cinquième des Ptolémée qui régnèrent en Egypte après la
(i> Diodore dé Sicik, liv. i, éect. i x, p. ï^t âe k tradaction de Terrass^n,
mort d'Alexaadre. Ce décret porte que ce roi sera adoré comme le sont les ancienâ dieux du pays ; et il règle les cérémonies religieuses qui doivent être observées près des images d« ce roi^ ainsi que les fêtes ^ les solennités qu'on doit célébrer en son honneur (i).
Le culte des rois vivans , sur-tout dans ces temps où les lumières avaient fait des progrès, ne fut pas toujours de longue durée : leur divinité disparaissait souvent avec la vie , et quel-* quefois même avec la puissance. Plusieurs , pour satisfaire un moment leur vanité, et se repaître des hommages d'une multitude aveugle, souillèrent leur mémoire, et devinrent^ après leur mort, la risée des sages et de la postérités C'est ainsi qu'Alexandre , qu'on nomme le Grand ^ ternit sa gloire pour n'avoir pas , entraîné qu'il était par un orgueil puérile et absurde ^ sévi contre Apelle , qui représenta sa figure armée de la foudre de Jupiter. Antigonus, un de ses successeurs au trône de Macédoine , fut plus sage : comme il s'entendit qualifier de Jils du Soleil et de Dieu dans un poëme com^ posé par un certain Henâodote , il dit : Celui
( I ) Éclaircissement de F Inscription trouvée à Roiette, par M. Atneilhon, membre de l'institul; national de France, imprimé par ordre de riiistitttt, an 1 1 .
ifui vide tous les fours ma garde-robe sait bien le contraire.
L'orgueil est souvent plus fort que la raison , plus fort même que la crainte d'être ridiculisé. Plusieurs rois imitèrent ceux d'Egypte. Les souverains de Perse et autres potentats de l'Orient, les empereurs romains, et notjaLmmeni Auguste , si vanté par de lâches et habiles écrivains, se firent adorer par la sottise, la bassesse , et mépriser par la raison.
Voilà des hommes divinisés après et avant leur mort. Voyons comment ce culte amena l'idolâtrie.
L'Egypte, sur tout autre pays, me fournira les exemples dont j'ai besoin pour arriver à ce but. Je remonte à l'époque où les hommes , jaloux de conserver les corps des personnes chéries ou vénérées que la mort venait de leur enlever, cherchèrent à éluder les lois de la nature, et à les sauver d'un anéantissement total.
Us durent d'abord lui opposer les contraires, chercher à détourner les exhalaisons putrides des cadavres par des plantes odorantes et des parfums : après plusieurs essais, ils parvinrent à perfectionner l'art des embaumemens.
Lorsque cet usage fut généralement adopté , plusieurs familles riches renfermèrent dans un
lieu particulier tous les morts qui leur appartenaient. i< Plusieurs Égyptiens, dit Diodore de » Sicile , ayant conservé , par le moyen de » l'embaumement, toute leur race dans des » lieux faits exprès , trouvent une consolation » inexprimable à voir leurs ancêtres dans la » même attitude et avec la m*ême physionomie >i que s'ils étaient vivans (i), »
L'amour-propre , qui se mêle souvent aux aflPections les plus louables , qui les fortifie, et qui quelquefois les remplace, contribua beaucoup à la vénération que l'on portait aux tombeaux.
Un fils , méditant sous les voûtes sépulcrales où se trouvaient réunis les corps de ses parens, sentait son existence s'agrandir : il semblait s'entourer de sa famille antique , faire rétrograder les siècles écoulés, et, joignant dans son imagination le passé au présent , attacher son existence à celle de ses ancêtres; puis, remarquant la place que son corps devait occuper un jour dans cet asile de la mort, il songeait aux hommages qu'à son tour viendrait lui rendre sa génération future. Il avait étendu son existence dans le passé; il la prolongeait ensuite dans le vague des temps h venir.
(î) Diodore 'le Sicile, liv. i, sect. 2, p. 194. I- 3o
On se persuada, facilement qu'il restait après la mort quelques portions invisibles de l'existence, un souiBe, un esprit , une âme , qui était sensible aux honneurs qu'on rendait aux cadavres ; que ces âmes conservaient les habitudes des corps vivans j qu'elles pouvaient éprouver des besoins : c'est pourquoi on leur portait des alimens^ on plaçait dans leurs tom^ beaux des objets précieux et chéris j on leur faisait des sacrifices , des libations; et l'on pensait qu'elles s'abreuvaient du sang des victimes. Cette opinion fut reçue dans difFérens pays : les morts furent consultés comme des oracles; on les évoquait pour obtenir des réponses. De la naquit le dogme de l'immortalité de l'âme , et l'opinion que les âmes des morts étaient des espèces de divinités.
Les Égyptiens rendaient de très-^Tands honneurs aux morts , mais ne les adoraient point généralement comme dieux. Les peuples qui imitèrent les Égyptiens, allèrent plus loin que leur modèle. Les Grecs, et même les Romains, * considérèrent les morts comme des divinités y et leur rendirent un culte spécial. Des autels furent dressés près des tombeaux ; on leur fit des sacrifices; on les pria, on les adora sous les noms de Lémures ^ de Mânes ^ de Larves. On célébra des fêtes en leur honneur ; on crut
ANTÉRIEURS A L'IDOLATHIE. 4^7
entendre des cris perçans sortir de leurs tombeaux, et voir leurs fantômes apparaître. On crut aussi que les âmes des hommes qui avaient été privés de la sépulture n'étaient point admises dans le séjour qui leur était réservé , et ne jouissaient d'aucun repos ; que les âmes , même celles des scélérats^ après avoir été purgées par des tourmens expiatoires , jouissaient d'une félicité éternelle , et devenaient égales aux dieux. Gicéron dit formellement qu'on doit regarder les morts comme des dieux (i).
Ce grand respect pour les morts ^ qui assimilait leur âme à la divinité^ devint une des causes secondaires de l'idolâtrie : voici quelles forent ses causes premières.
On lit dans le livre dé la Sagesse , attribué au roi Salomon , que c'est la vanité des hommes qui a introduit le culte des idoles. « C'est » pourquoi, ajoute- t-il, on en verra bientôt » la fin (2). »
» Un père, affligé de la mort précipitée de » son fils, en fit faire une image, et adora )) comme un dieu celui qui depuis peu était
(i) Hos letho datos divos habento. (Cicer. , de Legibus, lib. a.) . ,
(2) L'événement a prouvé qu'à cet égard Salomon n'était pas prophète.
» mort comme un homme ; il lai établit^ parmi ' » SCS serviteurs, un culte et des sacrifices. Le » temps vint corroborer cette coutume crimî— » nelle ; et Terreur fut observée comme une » loi*
»Les images furent adorées par le comman-^ » dément des princes. Les peuples ne pouvant » rendre des honneurs à leurs souverains qui » se trouvaient à une grande distance d'eux , » en firent faire des représentations, auxquelles » ils rendirent les mêmes hommages qu'ils au-- » raient rendus aux souverains , s'ils eussent » été présens.
» Le talent des statuaires rehaussa le culte » aux yeux de la multitude , qui , ravie de la » beauté de leurs ouvrages, prit pour un dieu » l'image de celui qu'elle avait naguère ho- » noré comme un homme : voila l'origine de » l'erreur. Des sentimens.aflPectueux pour leurs » parens , un attachement servile pour leurs » rois, ont pojté les hommes à décerner à du » bois , à des pierres sculptées , des honneurs » qui n'appartiennent qu'à la divinité (i). »
Voilà bien les motifs généraux de l'idolâtrie ; mais il en est certainement de particuliers dont l'auteur du livre de la Sagesse ne parle point;
( I ) Sagesse de Salomon, chap . 1 4 •
ANTEHIEURS A L'iDOLATRIE. 4^9
car rattachement d'un père pour la mémoire d'un fils moissonné dans un âge tendre, Torffueil des souverains et rattachement servile des peuples pour eux , ne les ont pas soudainement portés à représenter au naturel les objets de leur affection, à inventer les arts d'imitation : la peinture et la sculpture. Voici donc par quelle gradation il est présumable que cette invention fut amenée.
Lorsque les Égyptiens avaient fait embaumer un corps mort , ce corps embaumé , ou cette momie, était placé dans une caisse en bois : (( Us font faire , dit Hérodote, un étui de n forme humaine ^ ety renferment le corps (i).» On a conservé jusqu'à 'nos jours ces caisses de momies : elles n'ont de forme humaine que. la tête.
D'où vient l'usage de figurer une tête humaine sur les caisses de momies? Etait-ce pour , les caractériser , pour indiquer l'objet qu'elle^ contenaient ; ou plutôt , comme on posait la plupart de ces caisses debout contre un mur , était-ce pour marquer la place de la tête, et éviter par là que le corps ne fût placé à contresens , ou bien afin que la face de la tête , figurée sûr cette caisse, servît à indiquer le devant
{\) Hérodote, Euteriye, sect. 86.
du corps embaumé , et empêchât qu'on ne se méprit sur sa véritable positiou ? On sait que les anciens observaient avec scrupule la ma* nière dont ils devaient plaqer les cadavres dans les tombeaux : ce dernier motif me $^qiblerait le plus vraisemblable ; et je verrais dans cette téta figurée sur la caisse des momies le premier pas que firent l^s hommes vers les arts d'imitation ^ si je n'avais trouvé que cet usage n'est qu'une imitation approxiipative ; et que c'est un peuple voisin des Égyptiens ^ et plus ancien qu'eux ^ qui en a fourni le modèle.
Les Éthiopiens , auxquels les Égyptiens doivent une partie de leurs institutions civiles et religieuses ^ embaumaient leurs fiaorts^ Ie$ enveloppaient d'une substance transparente et fusible, et en formaient une colonne qui garantissait la momie du contact de. l'air . sans dérober aucunement les formes du corps aux yeux des spectateurs. Hérodote dit que^ le cadavre étant desséché et embaumé ^ on l'enduit de plâtre , qu'on peint de manière qu'il ressemble à la personne lorsqu'elle était vivante; qu'après cette opération on le renferme dans une colonne creuse f transparente , de verre fossile, aisé à mettre en œuvre , et qui se tire abondamment des mines du pays. On aperçoit le mort a travers cette colonne, au milieifSe
Mstérieuks k l'idolâtrie. 4?*
laquelle il est placé. 11 n'exhale aacuue mauvaise odeur, et n'a rien de désagréable (i).
On croit <pxe ce prétendu rérre n'est autre chose qu'un sel f<tôsile transparant, abondant en Ethiopie , et qui se durcit à l'air (2) . Piodorè de Sicile cite à ce propos Ctésias , qui , critiquant Hérodote , dit que les momies des riches Ethiopiens étaient revêtues d^nne lame d'or , laquelle offrait les formes et la ressemblance du mort ; et que cette figure d'or était vue à travers l'enveloppe de verre qu'on avait coulée tout autour. Ces figures, dans les &miUes moins riches , étaient en argent , et chez les pauvres , en ai^ile.
Qu'importe à mon sujet que la matière cou-* lée autour du corps mort fut de verre ou de 8el? Il ne s'agit ici que du procédé préparatoire que les Ethiopiens , qui étaient les aînés des Egyptiens en matière d'arts et de religion , êm*^ ployaient pour donner à ces corps une forme agréable à la vue. Qu'importe à moxi sujet que les cadavres( fussent recouverts d'un enduit, d'une lame d'or, d'argent, ou d'une couche
(i) Hérodote, Italie, $eqt. 24-
(î) Voyez les Observations sur le vase que Ton conservait à Gènes sous le nom de SacroJatino , par M. le chevalier Bossi| p. 45.
d'argile ? C'est la façon donnée k ces diverses matières qui m'intéresse. L'enduit appliqué sur les corps morts reçoit les couleurs de la nature vivante. L'on donne à For, à l'argent et à Fargile, les formes et le relief des figures humaines : voilà bien les élémens des arts d'imitation y de la peinture et de la sculpture j et les hommes furent amenés à ces découvertes par le désir d^honorer les morts.
Ces cadavres^ ainsi encaissés dans une colonne transparente, recevaient un culte de leurs parens. Cette colonne, dit Hérodote, reste un an entier dans la maison des plus proches parens du mort. Fendant ce temps là ils lui offrent des victimes et les prémices de toutes choses (i).
Les Egyptiens , qui ont beaucoup emprunté des Ethiopiens, cherchèrent à imiter cet usage ; mais, leur pays manquant de la substance transparente , ils y substituèrent une enveloppe de bois , SUT laquelle ils sculptaient une tête humaine«
C'est sous celte forme qu'on honora les morts, les héros; qu'on leur rendit une espèce de culte; et bien tôt ce fut aussi sous cette même forme qu'on adora le"^ dieux.
(i) Hérodote, Thalie, sect. 24*
ANTERIEURS A l'iDOLATRIE. 47^5
Suivant Diodore de Sicile, on vénérait^ dans l'île sacrée de Phile , formée par les eaux du Nil, sur les frontières de l'Egypte et dé l'Ethiopie, Un tonabeau qu'on disait être celai d'0«ri* y divinité suprême de ce pays. Sans doute, c'était le tombeau de quelque personnage illustre^ de quelque roi très-anciennement divinisé , et qui fut, en conséquence > placé dans l'île de Phile , appelée le Champ sacré: lieu privilégié , où les prêtres seuls avaient droit de pénétrer. C'est ainsi que, sur les montagnes de l'île de Crète, était un ancien tombeau qu'on crut être celui de Jupiter , parce qu'on ignorait le nom de celui qui y était inhumé. Tous les peuples ont attribué à des êtres surnaturels les monumens dont le npm des personnes par qui ou pour qui ils étaient érigés ne leur était pas connu.
Sans doute aussi ^e ce prétendu corps d'Osiris était embaumé avec beaucoup d'art , puisqu'il servait de modèle aux momies les plus précieusement fabriquées.
ir II y a en Egypte certaines personnes que » la loi a chargées des embaumemens, et qui » en font profession. Quand on leur apporte » un corps, ils montrent aux porteurs des mo- » dèles de morts en bois, peints au naturel. Le » plus recherché dé ces modèles représente, à
» ce qu^ils disent^ celui dont je me fais scrun pale de dire ici le nom (i)« »
Ce nom divin , qu'Hérodote , par dévotion ^ n ose prononcer^ est celui d'Osiris. Diodore de Sicile a parlé de son tombeau ; et Athénagoras dit que non ^seulement les flgyptiens montrent la sépulture d'Osiris ^ mais aussi son corps em<^ baume (a). C'est Timage de ce corps que ceux qui faisaient les embaumemens montraient comme un modèle.
Il est prouvé , par une infoiité de monu* mens^ qu'Osiris était représenté sous la fonne d'une caisse de momie , n'ayant d'humain que la tète.
Dans la suite , on ajouta des bras à cette idole , afin de lui faire tenir les attributs et les symboles qui la caraçtéri^ient.
Voilà les premiers essais des arts d'imitation^ et les premiers pas de l'homme vers l'idolâtrie ; voilà des images fabriquées à l'occasion des moris; des caisses de momies^ avec une tète humaine^ oiBertes comme la figure d'un dieu ^ du dieu Osiris*
On conçoit que la dévotion des peuples dut
(i) Hérodote, Euterpe, sect. 86.
(a) AthenagQvœ Legatio pro Christianis , gect. a5 , p. u6.
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multiplier ces espèces d'idoles j que les rois , divinisés et placés par les prêtres au même rang qu'Osirisy et auxquels on rendait les mêmes honneurs divins^ commandèrent aux peuples qui habitaient loin d'eux , de faijre sculpter y comme le dit le livre de la Sagesse^ des représentations de ces mêmes idoles^ afin qu'on leur rendit un culte (i).
Maintenant la carrière de l'idolâtrie et des arts d'imitation est ouverte : suivons les hommes dans les progrès qu'ils y firent j et observons quels changemens cette nouveauté fit éprouver à tous les objets du culte.
(i) Suivant l'inscription de Rosette, que j'ai citée plus haut, le collège des prêtres d'Egypte ordonne, en divinisant le roi PtoléméeÉpiphane, qu'il soit adoré comme l'étaient les anciens dieux.
*\^x^»>s\.'^^^'^s^x\^^.^^s\/^^f\l^^sv,^^s^«^sssv.^^^»^svv\^x^^sv.^^s\»^^^