CHAPITRE VI
Du culte du Phallus chez les Indiens.
ÂPRES avoir parcouru tout, l’espace qui existe entre les bords du Nil et ceux de l’Indus, et avoir trouvé chez les diverses nations qui occupent cette vaste étendue de pays le culte du Phallus établi, je vais examiner quel fut et quel est encore ce culte chez les Indiens anciens et modernes.
Ces peuples diffèrent de ceux dont nous avons parlé en ce que , malgré les efforts des missionnaires musulmans et chrétiens, ils ont conservé, pour la plupart, leur religion antique , ses dogmes et ses cérémonies.
Bardésane a vu chez eux, et dans un antre profond, une statue, de dix à douze coudées de hauteur, qui, en un seul corps, représentait l’homme et la femme. La moitié du visage, un bras, un pied, appartenaient au sexe masculin; et l’autre moitié du corps au sexe féminin. Sur
la mamelle droite on voyait le soleil, et sur la gauche la lune en peinture ; tout le reste du corps représentait des figures de montagnes, de mers, de fleuves, de plantes et d’animaux. Les brachmanes, anciens philosophes indiens, disaient que Dieu avait donné cette statue hermaphrodite à son fils, afin quelle lui servît de modèle, lorsqu’il créa le monde. Elle était l’emblème des principes actifs et passifs de la nature. C’est ce que nous apprend Porphyre de cette figure symbolique des deux sexes, par laquelle les anciens Indiens représentaient la génération des êtres (i).
On voit bien, dans cette description, que les deux sexes sont l’emblème de la génération; mais on n’y voit pas figurer le signe qui caractérise le sexe masculin, nommé Priape ou Phallus , et que les Indiens appellent Lingam. Le silence de Bardésane ne prouve pas que ce signe était inconnu chez les Indiens, lorsque, il y a environ quinze cents ans, il voyagea parmi eux. Bardésane a bien pu n’y pas tout voir; il a pu aussi y voir des Lingams , et ne pas en parler, parce que ces simulacres ne lui présentaient rien d’extraordinaire, rien qu’il n’eût vu plu-
(i) Porphyre, de Stjge , p. ^83; Mém. de V Acad, des Inscript. , tom. XXXI, p. i36.
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sieurs fois clans son pays; et Porphyre, qui le cite, a pu aussi ne point relater tout ce que Bardésane avait mentionné sur le culte des Indiens.
Cette citation sert à prouver que la figure des deux sexes réunis était anciennement chez les Indiens un objet sacré; elle prouve aussi que ces peuples ont scrupuleusement conservé jusqu’à nos jours les rites et les cérémonies qu’ils observaient il y a environ quinze siècles ; car la figure que Bardésane a remarquée dans l’Inde à cette époque ancienne existe encore aujourd’hui dans la même forme (i).
(i) L’abbé Mignot, dans un second Mémoire sur les anciens philosophes de V Inde , après avoir cité le passage de Porphyre sur le voyage de Bardésane , dit , à propos de cette figure à deux sexes : « Cette espèce de Lin— » gain se trouve encore aujourd’hui dans l’Inde, comme » on le voit par les figures des idoles de ce pays qui ont » été envoyées à M. le marquis de Marigny. » ( Mém . de V Acad, des Inscript. , tom. XXXI, p. i3 6). Un autre écrivain témoigne l’existence de cette figure. « Elle est » appelée aujourd’hui , dit-i \, Ardhanarj-Eswara. Ce » mélange fut fait , disent les bramines , parce que » Eswara (ou Chiven ), amoureux de Parvatti, lui » donna la moitié de son corps. » ( Mœurs des Bramines, par Abraham Roger, p. 1 540
Cette attention à ne rien altérer dans les pratiques de la religion me fait croire que la figure du Phallus ou du Lingam , que les Indiens vénèrent comme un objet sacré, était également vénérée par eux dans des temps trèsreculés.
Je suis confirmé dans cette opinion par le rapport de plusieurs voyageurs dans l’Inde, qui ont vu sur les murs des pagodes ou temples de ce pays, dont la structure remontait à la 4 plus haute antiquité, des bas-reliefs qui représentaient le simulacre du sexe masculin, appelé Lingarn , avec des formes très-variées. Enfin , dire à ceux qui connaissent l’éloignement des Indiens pour les innovations religieuses que le culte du Lingam existe, c’est leur prouver qu’il a existé depuis très-long-temps.
Les Phallus, appelés Lingam dans l’Inde, s’y trouvent sous plusieurs formes ; il en est d’isolés, de combinés avec la figure du sexe féminin il en est qui, par leur petitesse, doivent être mis au rang des amulettes; d’autres ^jui sont d’une grandeur très-disproportionnée avec le corps auquel ils adhèrent.
Les Indiens de la secte de Chiven, une des trois principales divinités, ont une grande vénération pour le Lingam : c’est sous cette forme que ce dieu est adoré dans les pagodes; mais
quand on le porte en procession dans les rues, son idole alors a la figure d’un homme (1).
Trois symboles réunis expriment ordinairement, dans les lieux consacrés au culte, les trois principales divinités ; Brama, Wischnou et Chiven. CetteTrinité indienne est caractérisée parmi piédestal, sur lequel est un vase, d’où s’élève un corps en forme de colonne. Le piédestal signifie Brama ; le vase posé dessus indique la figure du sexe féminin et l’emblème de TVischnou ; la colonne qui s’élève du sein de ce vase désigne le sexe masculin, emblème de Çhiven .
L’intérieur des pagodes et leur extérieur offrent des peintures et des sculptures bien faites pour blesser les yeux de tout autre peuple que les Indiens : il s’y trouve souvent des scènes d’une indécence révoltante. Les pagodes, les chemins, les lieux destinés à loger les voyageurs, que les Perses nomment caravanserais , > -
(i) Abraham Roger , p. iSy. Chiven ou Siven, Sib , Seib y Schiva Esswara , Ixora ou bien Routren y Roudra y Mayessonren y Mahaden , Sangara y etc., sont les noms de la même divinité. Quelques-uns se ressemblent, et sont prononcés différemment dans divers cantons de Fin de , ou différemment orthographiés par les Européens. Ce dieu a beaucoup de rapport avec le Priape des Grecs et des Romains.
()8 DES DIVINITES GENERATRICES
et les Indiens chauderies , offrent par-tout le Linganu La pagode de Villenour , située h deux petites lieues de Pondichéry, contient, dans son enceinte, une tour consacrée au Lingam . Cette tour est entourée de figures colossales et fort anciennes de ce simulacre de la masculinité (i). La célèbre et antique pagode de J cigrenat 7 celle non moins ancienne à’ JElephanta près de Bombai, dont TVilliam Alen a dessiné les bas-reliefs en 17 84? offrent les tableaux les plus indécens qu’une imagination corrompue puisse concevoir (2).
Sur la porte d’une des villes du petit royaume de Sisupatnam, on voit une statue de Si ta , femme du dieu W ischnou , incarné sous le nom de Ram . Cette statue, dans les proportions naturelles, est accompagnée de six faquirs, ou pé~
(1) Essais historiques sur l’Inde , par Deïaflotte * p. 206, et Eoyage de Grandpré dans VInde.
(2) Bans l’ouvrage anglais intitulé : An Account of ihe remains of the TVorship of Priapus etc. By R. P .
Knight, publié en 1791, on a gravé plusieurs monumens antiques de l’Inde qui ont rapport au culte de Priape. On y voit deux ex-voto tirés de la pagode de Tanjore, dont l’un réunit les deux sexes. On remarque sur-tout la gravure d’un bas-relief de la pagode à’ Elephanta , qui
représente un groupe exécutant l’action infâme que les Latins désignaient par le mot irrumatio. •
nitens indiens, placés de manière que trois sont d’un côté et trois de l’autre. Ces pénitens sont représentés à genoux, entièrement nus, les yeux levés vers l’épouse du dieu, et tenant chacun des deux mains leur Phallus, dont ils semblent faire une offrande à cette divinité (1).
Sur la côte de Malabar se voient plusieurs pagodes dont les façades sont chargées de basreliefs, qui représentent les scènes les plus étonnantes pour des yeux européens : tels sont ceux de la célèbre pagode de Gondoulour, située entre Pondichéry Trinqùebar, dont les vastes édifices forment quatre grands corps de bâtimens réunis; tels sont ceux bien plus remarquables encore de la pagode de Tricouloury située entre Pondichéry et Madras. Le culte du
Phallus s’y voit exprimé avec les raffînemens les plus extraordinaires. On y distingue une figure d’homme armée d’un Lingam d’une grandeur prodigieuse , qui, se repliant comme le serpent du Laocoon , contourne les membres nus de plusieurs femmes, et vient enfin
* 1?. 1 f JT — A.
que le génie lascif de l’Arétin n'a pu imaginer, se trouvent dans ces bas-reliefs consacrés par
sal slip siwâhïi noha&'l -Unitü&èXQ sqttôïg au dinar? usr.
(1) Dictionnëlré de là Fable, par Noël, au mot Sita «
aboutir vers une deriiiere, comme au but au
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lui est destine. Les attitudes les plus étranges
1 QO DES DIVINITES GENERATRICES
le culte, ainsique dans ceux qui décorent les chars destinés aux pompes religieuses.
Un Français, récemment arrivé de l’Inde, et qui me fournit ces détails, m’assure avoir furtivement pénétré dans le sanctuaire le plus secret de la pagode appelée Tréviscaré , qui est consacrée au culte de Chiven, et y avoir vu une espèce de piédestal , en granit, composé d’une large base et d’une colonne qui supporte un bassin du milieu duquel s’élève verticalement u nLingam colossal, d’environ trois pieds de hauteur. Au dessous, et sur la pierre qui forme le vase, est une vaste échancrure qui représente le sexe féminin : cet emblème caractérise la Trinité de la religion indienne. Dans ce sanctuaire, qui n’est éclairé que par le toit, et sur cette pierre sacrée , les prêtres de Chiven initient aux mystères de l’amour les jeunes devedassis ou danseuses, que les Européens nomment bayctdères , et qui, consacrées au culte, servent aussi aux plaisirs du public, et sont, comme étaient les courtisanes de la Grèce, prêtresses et prostituées.
Que dire de ces indécences, lorsqu’on est convaincu que ce n’est point le libertinage , mais la religion qui les a imaginées? Un yoya-* geur moderne fait, à propos de ces tableaux scandaleux, cette sage réflexion : « Ne jugeons
» point des coutumes des peuples avec lesquels » nous n’avons aucune ressemblance d’après » nos préjugés et nos habitudes : ces figures » choquent les Européens; elles inspirent aux » Indiens des idées religieuses (i). )>
Les Indiens ont cru donner plus d’expression ou de vertu à l’emblème de la fécondité, en réunissant les parties génératives des deux sexes. Cette réunion, que quelques écrivains confondent avec le Lingam,e st nommé Pulleicir. C’est sans doute un extrait de la statue moitié mâle, moitié femelle, que Bardésane avait autrefois vue dans l’Inde. « Ce symbole, aussi » naïf qu’énergique, est, dit Sonnerat, la » forme la plus sacrée sous laquelle on adore » Chiven : il est toujours dans le sanctuaire de » ses temples. »
Les sectateurs de ce dieu ont une grande dévotion au Pulleiar : ils l’emploient comme une amulette ou un préservatif; ils le portent pendu à leur cou; et les moines, appelés Pan durons y ne marchent jamais sans cette religieuse décoration. D’autres renferment 1 e Putleiar dans une boîte en argent, qu’ils attachent
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(1) Voyage à Canton , et Observations sur Je Voyage
de la Chine de lord Macartney , par Cli a rpen tièr-Cos» signy.
à leur bras. Sonnerai nous apprend que les sectateurs de Wischnou méprisent cette pratique, et la regardent comme infâme.
Les Indiens ont encore un petit joyau, d’or ou d’argent, appelé Talj, que les femmes pendent ordinairement à leur cou comme une amulette. Elles le reçoivent, le jour de leurs noces, des mains de leurs époux, qui, eux-mémes, le tiennent des Brames. Ces bijoux portent l’empreinte de quelques hiéroglyphes qui représentent le Pulleiar ouïe Lingam. C’est à leur occasion que Sonnerai , duquel j’emprunte ces détails, rapporte l’anecdote suivante :
Un capucin missionnaire eut une grande querelle avec les jésuites de Pondichéry, laquelle fut portée devant les tribunaux, Les jésuites , très-tolérans lorsque la tolérance favorisait leurs desseins ambitieux, n’avaient point contrarie l’usage de cette amulette. M. de Tournon, légat apostolique du saint-siège, qui ne badinait pas sur de telles matières, et qui n’aimait guère les jésuites, prohiba rigoureusement le Taljy et prescrivit aux chrétiennes de l’Inde de porter en place une croix ou une médaille de la Vierge. Les Indiennes, attachées à leurs anciennes pratiques, se refusèrent au changement. Les missionnaires, craignant de perdre les fruits de leur zèle, eide voirdiminuer
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- - * A va. Ci s? ■ A
le nombre de leurs néophites, entrèrent en composition , et prirent avec les chrétiennes de Flnde un mezzo-termine . Il fut convenu que l’on graverait une croix sur le Taljr . Par cet arrangement, le signe du chrétien fut accolé au simulacre des parties de la génération des deux
sexes (i). , *1*3113 •.sÀdlof
Quelques Lingams de l’Inde sont, comme étaient certains Phallus de l’Egypte et de la Syrie, d’une grandeur colossale, et très-disproportionnés aux corps auxquels ils adhèrent : tels sont les Lingams de la pagode de Ville nour, qui sont isolés, et ceux qu’on voit dans les bas-reliefs de celle àyElephantay qui adhèrent à des corps humains, etc. Un voyageur, dans cette partie du monde, rapporte un exemple remarquable d’un Lingam gigantesque attenant a un Terme.
En passant vis-à-vis la côte de Trovancour, près le cap Comorin, ce voyageur, officier de marine, envoya un bateau à terre pour prendre des informations. « Le bateau, à son retour, » apporta, dit-il, un Lingam ou Priape que » les canotiers avaient enlevé d’une niche pra- « tiquée dans un Terme , où il était exposé à
(i) V oj'age aux Indes et à la Chine, par Sonnerat, depuis 1774 jusqu’en 1781, tom . I, /iV. a.
I( >4 des divinités génératrices
n la vénération publique. Le dessin n'en était que trop bien fini; car il était indécent par la » recherche de la sculpture .... Les canotiers » l'avaient pris pour servir de timon au gou- » vernail du bateau. Ils avaient gouverné le » bateau avec ce Phallus , dont on peut juger » les dimensions d’après cet usage (i). »
Les rites et les cérémonies observes dans 1 Inde pour honorer le Lingam , et pour en tirer des avantages, se rapportent, à plusieurs égards, à ceux que pratiquaient les anciens Egyptiens.
Les prêtres de Chiven, chaque jour, à l’heure de midi, ornent de guirlandes de fleurs et de sandal 1 e Lingam sacré; et, pour se rendre dignes de cette auguste fonction, ils s’y préparent en se purifiant par un bain.
Dans la cérémonie appelée Nagapoutché , ou office de la couleuvre, ce sont les femmes qui remplacent les prêtres. Elles portent sur le bord d’un étang un Lingam en pierre, représenté entre deux couleuvres; lavent cet emblème de la génération, après s’être purifiées ellesmêmes par un bain; brûlent devant lui des morceaux de bois affectés à ce sacrifice; lui jet—
( i ) Voyage dans V Inde et au Bengale , eu 1789 et 1 790-5, parL. de Grandpré, officier de marine, tom . II, p.i 10.
CHEZ LES ANCIENS ET LES MODEBNES. lo5
tent des fleurs, et lui demandent des richesses, une nombreuse postérité, et une longue vie pour leurs maris (i). Les Indiens croient fermement que, si la cérémonie est faite dans les formes prescrites , on obtient tout ce quon demande.
Chaque sectateur de Chiven est tenu de faire Y Abichegam , cérémonie qui fait partie du Poutcké , ou des actes journaliers de dévotion obligée. « Elle consiste, dit M. Sonnerat, a ver- » ser du lait sur le Lingam. On conserve en- » suite, avec le plus grand soin , cette liqueur; )) et on en donne quelques gouttes aux mou- » rans, pour leur faire mériter par là les déli- » ces du Caïlasson (2), qui est le paradis des » Indiens. »
Les moines de Chiven sont nommés Panda rons . Ils se barbouillent le visage, la poitrine et les bras, avec des cendres de bouze de vache; ils parcourent les rues, demandent l’aumône, et chantent les louanges de Chiven, en portant un paquet de plumes de paon à la main et le Lingam pendu au cou (3).
(ï) Voyage aux Indes et à la Chine, par Sonnerat, tom. II, 2* édit., p. 46.
(2) Idem , idem, t. II, p. 44*
(3) Idem , idem , tom. II, p. 5o.
lO 6 DES DIVINITÉS GÉNÉRATRICES
Les Cacki-caoris sont une espèce dePandarons qui font le pélérinage de Cachi , d'où ils rapportent de l'eau du Gange dans des vases de terre. Ils doivent la transporter jusqu’à Ramessourin, près du cap Comorin, où est un temple très-renommé de Chiven. Ils répandent cette eau sacrée sur le Lingam^ adoré dans ce temple sous le nom de Ramanada-Suami , qui signifie Dieu adoré par Brama. On ramasse cette eau qui a découlé du Lingam , et on la distribue aux Indiens, qui la conservent religieusement, et qui sonL en usage d’en verser quelques gouttes sur la tête et dans la bouche des agonisans. Ils en boivent, et croient que cette eau les lave de toute souillure, et les rend dignes d’arriver, après leur mort* dans les célestes béatitudes (i)*
Les Andis ou pénitens sont dans l’Inde ce que les Fakirs sont dans leMogoL Presque tous sectateurs de Chiven , ils offrent continuelleleur adoration au Lingam , qui est à peu près l’unique meuble dont ils sont pourvus (2).
On trouve encore dans l’Inde une secte par-
(1) Eojrage aux Indes et à la Chine, par Sonnerat, tom. II, p. 53.
(2) Essais historiques sur l’Inde , par Delaflotte , p» 206 , etc.
ticulière de Chiven, dont ceux qui la composent sont nommés Laris: on les voit tous nus, cou-” verts de cendres, demander l’aumône le Lin gain à la main. Parmi ces mendia ns, on révère comme des saints ceux qui tiennent constamment les deux mains sur la tête en empoignant le Lingam. Les gens charitables leur donnent à manger, et leur portent les morceaux à la bouche (i).
Le Lingam sortant des mains de l’ouvrier est un meuble sans vertu ; il n’en acquiert que lorsqu’un brame l’a béni, et y a incorporé la divinité par des prières et des cérémonies (2).
Les prêtres de Chiven ne se mutilent pas comme ceux de JVischnou *5 mais ils sont obligés d’approcher du Lingam entièrement nus et en présence du public. L’obscénité de l’idole, les scènes voluptueuses peintes ou sculptées sur les murs de la plupart des temples de ce dieu, n’empêchent pas que la chasteté la plus rigoureuse ne leur soit prescrite; et, lorsqu’ils exercent leur ministère , on leur fait une loi de s’abstenir même des désirs que ces images licencieuses pourraient faire naître. Si ces prê-
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(1) Essais historiques sur VInde , par Delaflotte ,
(2) Idem , idem , p. 206 toin# I, p. 3i 1 *
108 DES DIVINITES GÉNÉRATRICES
très* y arrêtant leur pensée, avaient alors le malheur d’éprouver une émotion que l’imagination échauffée transmet aux organes extérieurs, cette émotion, que leur nudité absolue rendrait visible, serait sévèrement punie. « Si )) le peuple , dit Sonnerat, venant faire ses » adorations, s’apercevait qu’ils éprouvassent » le moindre mouvement de la chair, il les re- » garderait comme infâmes, et finirait par les » lapider (i). »
Les femmes stériles viennent mettre en contact certaines parties de leur corps avec l’extrémité du Lingam consacré à cet effet. On y conduit même des bestiaux que l’on soumet à la même cérémonie^ afin qu’ils multiplient plus abondamment. Cet usage, avec ce motif, se pratiquait, comme on le verra dans la suite, chez les Grecs et les Romains.
Duquesne a vu, dans les environs de Pondichéry, les jeunes mariées venir faire à cette idole de bois le sacrifice complet de leur virginité. Dans une partie de l’Inde , appelée Canard , ainsi que dans les environs de Goa , de pareils sacrifices sont en usage. Les jeunes filles, avant d’épouser, offrent et donnent dans
Cf usq ’W «Miçno. m* 1
(i) Voyage aux Indes et à la Chine ? par Sonnerat , tom. I, p. 3ii.
le temple de Chiven les prémices du mariage à une semblable idole dont le Lingam est de fer; et l’on fait jouer à ce dieu le rôle de sacrificateur (1).
Dans quelques pays de l’Inde, les prêtres, plus adroits, ont rayi à ce dieu une fonction aussi précieuse. Ce sacrifice, bien préférable au premier, a paru sans doute plus saint aux sacrificateurs et plus doux aux victimes.
Le roi de Calicut, par exemple, cède au plus considéré d’entre les prêtres de son royaume, pendant une nuit, la jeune fille qu’il va épouser, et paie ce service par une somme considérable (2).
A Jagrenat , une jeune fille, introduite pendant la nuit dans la pagode, doit en épouser la divinité. Un prêtre, à la faveur des ténèbres, s’empare des prémices qu’elle croit offrir à un dieu (3).
L’histoire ancienne offre un grand nombre d’exemples, d’usages et de fourberies pareils (4).
(1) Voyage dans l’Inde, par Duquesne.
(2) Voyage dans l’Inde, par l’amiral Yan Caerden.
(3) Voyage dans le Mogol et V Indostan, par Bernier^ et Essais historiques sur l’Inde, par Delaflotte, p. 218.
(4) On en verra plusieurs dans le chap. IX.
ÏIO DES DIVINITES GÉNÉRATRICES
La superstition étendit les hommages rendus au L ingam jusqu'aux prêtres de cet objet divin ; il était tout naturel que l’original participât aux honneurs attribués à la copie.
Dans le pays de Canara dont j’ai déjà parlé , les prêtres de Chiven, lorsqu’ils sortent de leurs pagodes, sont nus, et se promènent ainsi dans les rues, en faisant retentir une sonnette. A ce bruit, les femmes, même les plus qualifiées, accourent au devant de ces pieux personnages, et baisent dévotement leurs parties sexuelles en l’honneur du dieu Chiven.
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C’est ainsi que plusieurs pénitens se montrent aussi insensibles h la douleur qu’aux amorces du plaisir, et reçoivent sans émotion de pareils baisers de la part des dévotes indiennes.
Cette vénération religieuse pour l’organe viril de la génération était inculquée dans fâme de tous les peuples orientaux. Ce qui nous paraît ridicule ou honteux était pour eux noble et sacré; j’en rapporterai quelques preuves dans la suite.
L’Egypte fournit des exemples pareils à ceux de flnde; et on voit encore des Egyptiennes remplir, envers quelques inspirés, le même
acte de dévotion que les femmes de Canara remplissent à T égard des prêtres de Chiven (i).
Pour justifier l’adoration du Lirigam et le culte de Chiven, auquel cette partie était con-
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(i) Un Turc insensé parcourait* tgut nu, les rues d’Alexandrie en Egypte. Il entrait dans les boutiques , prenait ce qui tombait sous sa main sans le payer, le gardait ou le jetait dans la rue. Loin de déplaire aux marchands turcs , cette extravagance les flattait beaucoup : ils voyaient dans ce gaspillage une preuve de la protection du prophète ; car depuis long-temps , en Orient , on a Topinion singulière de regarder les fous comme des inspirés : on les nomme les saints de Dieu , tandis qu’en Europe tous les inspirés passent pour des fous.
Pendant que ce Turc, nu, se livrait à ces actes de folie, arrive une vieille Musulmane. « D’une main, dit l’au—
» teur qui me fournit cette anecdote , elle tire son voile » de côté , afin de lui laisser voir une partie de sa » figure, et, de l’autre, elle prend, à genoux, la par* » tie du fou que la décence ne permet pas de nommer, » quoiqu’elle fut plus malpropre que la boue même; » elle la baise et la porte à son front. Le saint ne » fait aucune résistance. La femme suit son chemin ; » et le fou , d’un air dédaigneux , continue sa mar— » che nonchalante. » {'F'oyage en Orient , par M. A. D. B., chap. ii.)
Pokoke vit à Rosette deux de ces fous qualifiés de saints : ils étaient nus ; et des femmes leur rendaient dévotement le même hommage.
112 DES DIVINITES GENERATRICES
sacrée, les prêtres indiens, comme ceux des autres nations, imaginèrent plusieurs fables, dont voici les plus accréditées :
Pendant que Chiven vivait parmi les hommes, il enleva aux prêtres ou bramines plusieurs belles fenxaes attachées à leur service; car Chiven était un dieu de fort mauvais exemple, comme la plupart des divinités grecques et romaines. Ces bramines, mécontens, prononcèrent tant de malédictions contre le dieu ravisseur qu’il perdit l’usage d’un de ses membres, fort nécessaire dans cette occasion. Le dieu, maudit, ne put en conséquence satisfaire ses désirs auprès de ces femmes; et le Lingam fut consacré comme un monument commémoratif de cette aventure, honteuse pour Chiven, et honorable pour les bramines.
Dans d’autres pays de l’Inde, la fable est différente.
Un jour que ce dieu, couché avec son épouse, allait savourer ce que les jouissances de l’amour ont de plus vif, un dévot vint, fort mal a propos, frapper à sa porte. Le dieu est trop occupé pour lui ouvrir. Le dévot continue à frapper, mais frappe sans succès. Impatienté de ce retard, il exhale sa colère, en se répandant en injures contre Chiven, qui, les ayant entendues, répond à l’importun par de violens re-
chez les anciens et les MODERNES. 1X5
proches. Alors le dévot, consterné, change de ton, s’excuse beaucoup, et demande que ceux qui adoreront Chiven sous la figure du Lingcùn soient plus favorisés que ceux qui ne l’adorent que sous la figure humaine : sa prière fut exaucée.
Une autre fable rapporte que la partie sexuelle de ce dieu était si grande qu’elle atteignait à son front, il fut obligé de la couper et de la diviser en douze parcelles, qui donnèrent naissance à toutes les créatures humaines.
Cette dernière fable paraît allégorique ; les précédentes ne le sont point. Elle semble exprimer la révolution annuelle du soleil, divisée en douze mois. L’auteur, qui l’a imaginée, a laissé voir la vérité à travers le voile léger dont il l’a enveloppée : cette allégorie prouve que le Lingam a la même origine et les mêmes rapports avec le soleil régénérateur que le Phallus , et que Chiven paraît être le dieusoleil des Indiens.
Dans les régions voisines qui sont à l’est ou au nord de l’Inde,, ou dans l’Indostan, on ne retrouve plus le culte du Phallus. Les relations que nous avons sur le Pégu , Ava , Siam ou l’empire desBirmans , sur le Thibet et le Boutan, n’offrent aucune notion sur ce culte. Quoique les religions de ces différentes nations il. 8
I 1 4 DES DIVINITES GÉNÉRATRICES
aient entr’elles et celles de l’Inde des rapports nombreux, ce culte paraît n’avoir jamais été adopté dans les vastes contrées de la Tartarie. On serait tenté de croire qu’il l’a été en Chine, d’après une idole que les voyageurs les plus récens ont vue dans cet empire, et qu’ils qualifient vaguement d’idole consacrée à la volupté. « On voit, dit l’un d’eux, plusieurs de » ces idoles obscènes dans les temples ou
» miaos: elles reçoivent un tribut de confiance
» et de respect de la part des Chinoises, très- « pudiques d’ailleurs. La superstition est un » voile pour ces images (i). »
Ces idoles sont sans doute celles dont parle M. Barrow, lorsqu’il dit que les femmes stériles vont dans les temples pour y toucher le ventre de certaines petites idoles en cuivre persuadées que, par suite de cet attouchement, elles concevront et feront des enfans (2).
Voilà bien le culte d’une idole obscène, et ce culte est rendu par des femmes ; mais ces notions trop vagues n’annoncent ni le sexe de l’idole , ni par conséquent le Phallus : ainsi l’on peut dire, jusqu’à ce que de nouvelles lumières
(1) Voyage de V Ambassade de la Compagnie orientale hollandaise vers V empereur de la Chine .
(2) V oyagc en Chine , par John Barrow, t. II, p. 821 .
CHEZ LES ANCIENS ET LES MODERNES. Iï5
nous éclairent, que le culte de cet objet sacré s’est étendu en Asie depuis les rives du Nil jusqu’à celles du Gange , et qu’il n’a point franchi cette dernière limite.
DES DIVINITÉS GENERATRICES
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