‹ Histoire abrégée de la littérature [microforme]Chapitre 100 sur 221 · IDIOME · texte numérisé non relu

IDIOME

Les philologues diffèrent sur l’origne de la langue espagnole, Pblanch (1) affirme que la langue espagnole existe depuis la république romaine; Mayans la fait dériver entièrement du latin et soutient qu'elle ne contient que très peu de mots arabes; Conde (2), au contraire, fait du castillan un dialecte de l'arabe ; d’autres affirment qu'au VITTIe siècle il y avait encore en Espagne dix dialectes distincts : 10. le vieil espagnol; 20, le cantabre; 80. le grec; 40. le latin; 50. l'arabe; Go. le chaldéen; To, l'hébreu ; 80. le celtibérien ; 9. le catalan ; 100. le valençais.

L'opinion la plus probable, celle qui est partagée par le plus grand nombre des savants, est que la langue espagnole a dû s'être formée avant l'invasion musulmane, par les modifications que l'idiôme septentrional des Goths avait fait subir au latin, L'arabe introduit en Espagne au VIITe siècle a dû apporter de nombreuses modifications et affecter de beaucoup la prononciation,

On a partagé les langues anciennes et modernes de l'Europe en six grandes familles distinctes : 10. langues ibériennes ; 20, celtiques ; 30, greco-latines ; 40, slaves ; Do, germaniques ; Go. ouraliennes ou finoises, On a divisé la première famille, les langues ibériennes, en deux branches: Lo. en langues anciennes, éteintes depuis longtemps, comme les idiômes des anciens habitants de l'Espagne ; 20. en langues vivantes, comprenant le Basque, parlé dans la Biscaye, la Navarre et quelques départements des Basses-Pyrénées,

Le Basque est un des idiômes 1: plus riches et les plus sonores, II n'a pas d'articles, et sa conjugaison a onze modes. Un grammairien basque a calculé que cet idiôme renfermait 1,592,448,000 syllabes, ce qui est dû à ce que chaque verbe peut se conjuger de 26 manières différentes et à ce que chaque nom peut lui-même devenir verbe. (3)

(4) Opusculos Gram : Satincos.

(2) {ist. de la dom. de los arabes en Espana. (3) Le français ne contient que 2,519,000 syllabes,

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Le Basque se divise en trois dialectes: 1o, le Biscaïna, qui est le plus pur ; 20. le Quipuscoa; 30. le Basque proprement dit,

Ainsi le Basque, en Navarre; le Limousin ou plutôt le Provençal, en Catalogne, le Castillan, réuni au Portugais, et l'Arabe étaient parlés et écrits habituellement en Espagne, quand la muse espagnole commença à chanter, Plus tard, le Castillan d’un côté et le Portugais de l'autre finirent par l'emporter, en conservant néarroins les nuances que leur avaient imprimé les autres dialectes,

“ La langue espagnole, dit M. de Puibusque, la plus noble des langues méridionales, est nerveuse sans âpreté, est souple sans molesse ; tantôt accentuée et vibrante, elle résonne comme Ja voix du clairon; tantôt, douce et musicale, elle se module comme le chant d’une femme; elle est vive et déliée, grave, fastueuse, fanfaronne et solennelle.”

Moins lucide, moins précise que la langue française, elle est plus propre à émouvoir les passions et à électriser par sa sonorité; plus aspirée, plus gutturale que sa sœur la langue italienne, elle est moins expressive, moins vive, moins coulante que cette dernière,

Comme dans cette étude nous ferons marcher de pair les littératures portugaise et espagnole, nous dirons un mot de la langue portugaise.

Le portugais est une contraction de l'espagnol. Ainsi, on dira dor au lieu de dolor ; à Lisbonne, on dira ceos, et à Madrid, celos, ete.

On rencontre dans le portugais, de même que dans l'espagnol, des mots dérivés du grec sans l'intermédiaire du latin; mais le fond en est latin. Longtemps, le provençal fut la langue du Portugal.

La langue de Camoëns est riche, douce, sonore, sans cesser d'être colennelle,. Elle n’a pas créé de dialectes, mais tout au plus des variétés et des jargons. Suivant quelques philologues très érudits, l'élément arabique que l’on démêle dans cette langue, ne serait pas seulement dû à la domination des émirs, mais proviendrait aussi des colonies phéniciennes.

ROMANCEROS ET CANCIONEROS,

Bien peu de nations ont eu une marche aussi bizarre que l'Espagne. Parfois, elle a progressé si lentement, qu’on pouvait croire qu'elle descendait d'un degré dans 1 échelle de la civilisation—parfois aussi, à certaines époques, elle à progressé si rapidement, des idées y ont été traduites en actions avec une tendance si prononcée de vigueur et de passion, que l’on

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croirait voir dans l'Espagnol l'être le plus progressif de la création. On trouve dans l’histoire de cctte nation l'explication de ces phénomènes,

Quoiqu'il en soit, l'historien impartial reconnaîtra dans l'Espagne une nation noble et courageuse, Observons ce peuple ; à peine vient-il de naître qu'il lui faut lutter contre l'invasion musulmane. Malgré son isolement complet et sa lutte gigantesque, qui sauva l'Europe de la dévastation, il n'a cessé de grandir, Il y a dans la vie de chaque peuple des événements particuliers, grossis par les circonstances, qui sont considérés comme les époques les plus remarquables—ils surnagent tous les autres événements et toutes les autres époques—la lutte de l'Espagnol contre le Maure est de ce nombre.

Pendant neuf siècles, cette Péninsule au ciel pur, au sol fertile, au génie indépendant, cette délicieuse contrée qu’on aurait pu croire uniquement destinée à cultiver les arts de la paix dans le calme de la solitude, a étéle theâtre des plus grands événements.

Cette lutte de géants, cette brillante manifestation des droits de l'homme devait être encore pour l'Espagne une source intarrissable pour la poésie,

Les premières productions littéraires ne sont que des chansons chevaleresques, sans noms d'auteur, qui racontent dans un style san prétention, mais dans un langage imagé et plein de noblesse, les événements historiques des premiers âges de l'Espagne.

L'histoire politique de la Péninsule est féconde en sentiments poétiques et c’est toujours là que vont s'inspirer les chantres de la première période,

Le poëme du Cid est antérieur à Dante d'au moins un siècle et demi, On ne saurait, dit un critique, accorder le titre de poëme à une chronique platement rimée. Ce n’est qu'une curiosité littéraire, une sorte de médaille d’une vétusté remarquable. Le peu de coloris que l’on remarque çà ct 1à n’est dû qu'à la naïveté du style, aidée de quelques situations assez énergiquement peintes. Il n’y a, du reste, aucune invention.

Ce poëme, en vers alexandrins très irréguliers, est le récit des croisades contre les Maures (XITe siècle). Tout en étant dénué d'art et de prétention, il ne manque pas d'originalité et de vigueur avec ses couleurs et ses formes arabes,

Il est au nombre de ces créations littéraires qui produisent une influ. ence immense sur la destinée des peuples; ce qu'opéra la Divina Coime-

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dia, de Dante, dans la littérature italienne, le poëme de Cid le fit sur la gociété espagnole. Le nom de l’auteur est inconnu.

La poésie espagnole n'a pas d'épopée, mais le Romancero la remplace. Ce mot s'applique indistinctement à celui qui fait ou chante des romances- Mais il faut s'entendre sur le mot romances. Ce ne sont pas ces poésies fades et surannées, expression tiède des sentiments peu élevés qui sont dans le goût des siècles de décadence, mais bien des chants guerriers, religieux et patriotiques. On appelait d’abord romances, toutes les compositions en langue vulgaire dite romane ou romancière: mélange corrompu du romain ou latin avec l’idiôme national; puis, ce nom fut restreint aux ballades héroïques et romanesques.

Les chants du Romancero espagnol roulent sur les mêmes sujets que eux dt Troubadour en France: croisade, chevalerie, tournoi, soldatesque, nationalité, féodalité, généalogie des gentilshommes de vieille roche, noblesse, institutions dont le moyen-âge a été si fécond. ‘La vraie poésie espagnole, observe Cantu, consiste dans 1es romances ; effusion héroïque et spontanée du courage national et de l'esprit chevaleresque exaltés par une croisade de huit siècles. On y trouve comme aujourd’hui un peuple dur, au cœur courageux, à l’orgueil indomptable, toujours prêt à verser son sang ou le sang d'autrui. Le Æomancero, en Espagne, est le génie inspirateur de la bataille, une Illiade populaire, et son chantre c’est le Tyrtée faisant vibrer la cornemuse et soufflant le feu de l'indépendance et de l’amour de la patrie dans les montagnes des Asturies. Ces villes romances intéressent donc à juste titre dans les fastes de Ja catholique Espagne, et c’est avec raison que Corneille a dit, dans sa préface du Cid, qu'elles étaient comme les originaux décousus de l'histoire de ce pays.”

Les pièces du Æomuncero sont ordinairement divisées en couplets. Les poëtes espagnols ont emprunté leur redondillu des Provençaux de France.

Les plus anciennes romances appartiennent au XIIIe siècle et les plus récentes au XVIe.

Cette vaste épopée qui dure huit siècles célèbre sans distinction les héros chrétiens et musulmans.

Nous l'avons dit, on ne doit pas s'attendre à rencontrer beaucoup d'art dans ces romances. Le narrateur peint sans exagérer, sans emphase, simplement, naturellement ; dit les choses comme elles se présentent, sans

ordre, ni ménagement, ni élégance dans les formes : c’est un tableau sans encadrement, Mais ce qui donne du coloris, de la vigueur et de l'importance à ces poésies, c’est l'idée qu’elles représentent, c’est l'inspiration nationale qui les anime, c’est le souffle du patriotisme qui les soutient, C’est pourquoi elles:vivront toujours en Espagne.

Il y a un grand nombre de romances espagnoles, mais celles qui concernent le Cid Campeadore forment à elles seules un travail long et remarquable, sans compter celles qui sont ensevelies dans la poussière des vieilles bibliothèques, en manuscrit. On en connaît plus de cent, de différents textes.

Gonzalez de Berceo (1196-1268) et quelques autres, écrivirent des moralités, des légendes, des poëmes religieux, remplis de miracles, pauvres d'imagination et généralement trop prétentieux. !e principal mérite de ces écrivains est d’avoir contribué au développement de la langue nationale.

Jean Lorenzo Segura (1280), composa le poëme d’ Alexandre, imité de l'Alexundre de Philippe Gauthier ; il y annexa deux lettres morales, “C’est, dit un critique, l'œuvre capitale du XITTe siècle. Lorenzo à des hardiesses qui ne sont pas ordinaires ; il touche d’une main curieuse à toutes les connaissances humaines; il passe, il bondit, quand il lui plaît, du monde ancien au monde nouveau, monte et descend à vol d’aile le cours des idées et se complaît dans l’assemblage des idées les plus bizarres ; mais sous une apparence d'invention, il n’invente rien, pas même les vers dont il fait usage et que ses compatriotes ont appelé le vers français. C’est l’alexandrin inégalement allongé sous le balancier de la césure, sous ja symétrie des hémistiches.”

Par ordre de Ferdinand le saint (1226-1252), la loi des Goths, qui régissait alors l'Espagne, fut traduite en langue vulgaire sous le titre de Jfuero-juzgo (forum judicum). Ce monument, le plus ancien de la prose espagnole, cité par Viardot (1), contient cette sage définition de la loi : “ La loi est faite pour que les bons puissent vivre au milieu des méchants et que les méchants cessent de faire le mal. Elle est faite pour les hommes comme pour les femmes, elle gouverne les grands comme les petits, les savants comme les ignorants, les hidalgos comme les vilains (vilanos) ; elle doit luire pour tous, comme le soleil.”

(1) Etudes sur l'Espagne.

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Alphonse X (1317-1326), un roi-poëte de l'Espagne, surnommé le savant, inventa le vers d'Art majeur, plus noble et plus harmonieux que irrégulier alexandrin. Ce vers fut plus tard remplacé, à son tour, par l'endecasyllabe italien, qui envahit à la fois l'Espagne et l'Angleterre. Malgré les efforts que fit ce prince courageux pour détrôner le mauvais goût ct l’ignorance de son siècle, il n’obtint qu’un succès médiocre. Il composa des cantigos, en dialecte galicien, restaura les principes du droit romain, introduisit l’usage de la langue espagnole dans les tribunaux, traduisit la bible en langue vulgaire, laissa des recueils de chroniques une Jlistoire de la terre sainte et un poëme obscur, le Trésor, où il ré. vèle le secret de la pierre philosophale. On lui doit encore une institution remarquable qui fut maintenue, pendant tout le quatorzième siècle : il chargea des historiographes °n titre du soin de recueillir l’histoire nationale.

Ce que fut Edouard ITI à la littérature anglaise, François ler à la littérature française, Laurent de Médicis à la littérature italienne, Alphonse X le fut pour la littérature espagnole. C’est surtout de ce Mécène que date l’ascendant de la langue castillane, sur les dialectes voisins qui cheïchaient à l’étouffer.

Jean Ruiz (1351) a laissé un dialogue original où il met en scène don Amour, don Carnaval, don Jeu et don Carême. De même que Juan. Manuel dans le Comte Lucanor, Boccace dans son Décaméron, et Jean de Capoue dans son ÆExemplario, Jean Ruiz prodigue dans son livre les réflexions, les conseils, les apophtegmes. Cet auteur surpasse de beaucoup ses prédécesseurs par l'invention, l’action, le coloris. I] composa la plupart de ses poésies en prison. Ce n'est pas dans les œuvres de Ruiz qu'ilfaut chercher la régularité et l'ordre. ‘ Ce serait peine perdue, dit un de ses biographes, que de chercher à préciser le sujet d'un amas de poëmes sans accord ni suite, commençant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, entrecoupés de folies, d'exemples, de critiques, de cantiques, d’invocations à dona Vénus, d'hymnes à la Vierge, de scènes d'amour, de tableaux licencicux, de folies de toutes espèces, et finissant par un sermon.” C’est le Rabelais de l'Espagne.

Don Juan-Manuel (1267-1347) est un des écrivains les plus féconds de la première période. Outre le Comte Lucanor, recueil d'aphorismes, d'apologues et de dissertations sur la poésie, il composa encore plusieurs ouvrages de poésie, Son père était le septième fils du roi Ferdinand.

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À Manuel prit une part active à la politique de son temps. Le Comte Lu. que et

À canor est de beaucoup son meilleur ouvrage. C'est, sans contredit, le au-delà

+] meilleur livre qu’ait produit le XIVe siècle, Le bon sens et le bon goût tieuses s’en disputent le prix. téticien

La littérature espagnole prit à cette époque une tournure qui est à dans les

son désavantage. Le brillant enthousiasme, dont s’inspiraient les pre. transiti mières romances, se transforma en une exagération alourdie et énervée, | Tou Le moyen-âge, qui se débattait dans ses dernières étreintes pour briser les neros, re langes qui l'enveloppaient dans son enfance, avait, par une ardeur incon- poëtes. sidérée, troublé l’ordre de toute éducation. Dans cet âge plein de sève, cence,

de vigueur et de force, le beau et le vrai se fourvoyèrent, parce qu’on toute SO voulut faire grandir à la fois et trop spontanément l'imagination et l’en- ya tendement. Les conséquences naturelles de cet état de choses fut pour n'existe la littérature l'introduction d’un goût forcé, incorrect, manquant de na- occupe |

turel par l’excès de l’exagération. Un roman de chevalerie, le meilleur, antérieu parce qu’il devança les autres en date, Amadis de Guule, de Vasco Lo- Henri Ï

gi beira, ne contribua pas peu à répandre le mauvais goût déjà patronné majorité L par les Troubadours, peuple du gai savoir qui exerçait sa suprématie époques, À par toute l’Europe, chantres banals de la noblesse qui recevaient la cou- Les ( ronne aux tournois des mains des plus grandes dames, rapsodes infati- Ferrant if gables qui avaient enthousiasmé les sociétés pour le règne de l’intellig nce à Bacna | | de préférence à la loi du glaive. L'obstination des Troubadours à faire Ferrant de la poésie une science et non un art, et plus tard revenant de leurs sur le S: erreurs pour tomber dans une autre,—un art sans se guider sur la cisco In science, —engendra successivement l'abus de l’érudition et l'abus de l’es- littératu prit. On préféra le pédantesque et la subtilité à la simplicité et à la grand-pi vérité. rier aud Le marquis de Villena se mit à la tête d’une école réformatrice, en archevêc ) résistant à l'invasion des Troubadours et en conscillant la sujétion du Pedro rythme castillan à la prosodie nationale. Son livre de la Gaya Ciencia que l'on d'arte de trobar, s'élève fortement contre l'immixion des bardes étran- Custilla gers dans la littérature espagnole, mais prouve aussi que le luth des Juan I Troubadours devait faire le tour du monde et passer de main en main en outre jusqu’au XVIIe siècle. Pour opposer une digue à cet envahissement, il grands | fallait les génies qui apparurent au XIVe siècle en Italie, au XVIe (de sum siècle en Espagne, et au XVIIe siècle en France, CO posa

Au XIVe siècle, pendant que trois hommes en Italie, Dante, Pétrar- fauconn

LITTÉRATURF ESPAGNOLE. 235

que et Boccace, accomplissaient le progrès de trois siècles, l'Espagne, et au-delà des Pyrénées la France, concentraient leurs efforts dans de captieuses controverses, avec une dialectique pleine d'arguties tout paripatéticiennes, Fatigués de toutes ces subtilités qui avaient pris naissance dans les cloîtres, les esprits s’essayèrent dans la poésie religieuse, La transition était naturelle,

Toute la poésie du XIVe siècle se résume en romances : les Cancioneros, recueil des Romanceros, renferment un grand nombre de noms de poëtes. Ils pèchent tous ou presque tous par le même défaut: la licence, La raideur de l’orthodoxie et l’apprêt de l’érudition leur enlèvent toute souplesse, tout abandon, tout naturel.

Il ya en Espagne un grand nombre de Cuncioneros. La plupart n'existent qu'en manuscrit. Le plus ancien, celui de Baena, qui y occupe la plus large part, se partage entre cinquante-cinq auteurs; sept antérieurs au règne de Jean IT, trente-trois qui datent du règne de Henri IT et de la minorité de Jean II, six qui ont écrit jusqu’à la majorité de ce roi, et huit qui doivent appartenir à l’une de ces trois époques, sans indication de date cependant.

Les noms les plus célèbres qui paraissent dans ce Cancionero sont Ferrant Manuel de Lando (1414), poëte élégant, auteur d’une épître à Bacna sur les difficultés de la poésie comparées à la navigation; Ferrant Sanchez Calavera, de l'ordre d’Alcantara, qui laissa des traités sur le Salut, la Providence, la Trinité, la présence divine ; Micer Francisco Impérial, qui transplanta à Séville le goût et l'amour pour la littérature italienne, pour Dante surtout; Pero Gonzales de Mendoza, grand-père de Santillane; Garcie Fernandez de Gerena (1385), aventurier audacieux ; don Mose, médecin de Henri IIT; Pedro de Luna, archevêque de Tolède, ete,

Pedro Lepez de Ayala (1342-1407), laissa d'excellentes chroniques que l’on imprima plus tard sous le titre: Cronicas de los Reges de Custillas. Les rois dont il a raconté l'histoire sont Pedro, Enrique TT, Juan I et Enrique IIT. On l’accuse cependant de partialité. T1 laissa en outre des traductions de Tite-Live, de Valère-Maxime, la chute des grands hommes de Boccace, les consolations de Bocce de saint Isidore (de summo bono), le livre de Job, d'après saint Grégoire le Grand; il composa, dans le goût de l’époque, un livre de lignage et un autre de fauconnerie,

Perey de Guzman (1470), seigneur de Batres, conseiller du roipoëte, prosateur, chroniqueur et guerrier, composa divers ouvrages de morale: Traités des quatre vertus théologales, les Sentencias, les Setecientas coplas del bien-vivir, une chronique en vers; une Mer des histoires, en prose, une pièce intitulée, Narcisse, très charmante, Les Généalogies et portraits sont bien esquissés. Le crayon de Perey de Guzman, dit un de ses biographes, s’est changé en pinceau sous ses doigts; on ne peut lui reprocher que de laisser trop voir la peine qu’il se donne pour produire de l'effet; sa phrase travaillée a le cours solennel et la plénitude harmonieuse de la période latine. Guzman peut être considéré comme le père de l’histoire en Espagne.

C'est encore de cette époque que date la Celestina, drame lascif, antérieur à toutes les scènes modernes et qui eut les honneurs de Ja tra. duction dans toutes les langues. La première partie a été composée par un inconnu, au commencement du XVe siècle; cinquante ans plus tard Ferdinand de Rojas la compléta. C'était comme l'aurore de cctte ère brillante qui devait au XVIe siècle produire les Vega et les Caldéron.

Alvarez de Villasandino (1340-1424) fait preuve d’un talent facile, mais asscrvi au mauvais goût de l’époque. Il vécut et mourut misérablement ; comme beaucoup d’autres, il ne connaissait pas la simplicité du style et, suivant lui, compliquer c'était embellir et perfectionner

On rencontre encore dans le cancionero de Baena les noms de Garcie Alvarez de Alarçon, Martin Alonzo de Montemayor, Pedro Velez de Guerara, Vasco Lopez de Camoës, Rodriguez del Padron, qui chanta les sept joies de l'amour, Hernando del Pulgar, qui met en scène Moïse, le Messie et Mahomet,

Don Inigo de Mendoza composa le Doctrinal des favoris, des vers légers, des romances, le Centiloquio, recueil de cent maximes morales et politiques, des recueils de proverbes et d’historiettes. Son épître à Don Pedro du Portugal, sur l'origine de la poésie, a acquis une certaine célébrité.

Jean de Mena, dans son poëme du Labyrinthe, entreprit de réunir tous les trésors du savoir humain, A l'exemple de Dante, il voulut tout sonder, tout connaître, tout expliquer. S'il n’eût pasfait preuve de tant d'érudition, ce qui rend nulle l’action de son poëme, pour se laisser aller au mouvement de sa brillante imagination, son livre aurait été le

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plus beau produit de la première période. Il aurait pu être le Virgile de l'Espagne ; il ne représente, comme Ennius, qu'une date littéraire, borne poudreuse à demi effacée par le progrès de l'art,

Son poëme du Couronnement prouve une fois de plus que Jean de Mena a méconnu sa mission et fourvoyé son beau talent en retardant l'art qu'il pouvait faire avancer.

Outre le cancionero de Baena, on cite encore le cancionero général, le plus renommé des cancioneros imprimés. [l contient les poésies de cent trente-six auteurs différents. La plupart d’entre eux vécurent sous les règnes de Jean IT, d'Henri IV et d'Isabelle, Plusieurs noms déjà cités s'y rencontrent, Le plus remarquable après eux est le marquis de Santillane (1458), qui composa une dissertion en forme de lettres sur la poésie.

La forme de ces deux cancioneros est, à quelque chose près, la même, et malgré la distance qui les séparent, on s'aperçoit du peu de progrès

obtenus. Dans les deux c’est un pêle-mêle de chansons, gloses, motcts, plaids, villancicos, demandes et réponses, ete.

Fernand del Bulgar, qui vivait sous Ferdinand et Isabelle, est le plus ancien écrivain espagnol qui ait cult:vé le genre épistolaire, Il a imité Pline et Cicéron. Son plus beau titre de gloire sont ses Biographies, au nombre de vingt-six. C’est le Plutarque de l'Espagne. Comme on le voit, les poëtes ou, plutôt les Troubadours, n'ont pas manqué en Espagne, dans la première période, Mais ce n'est pas toujours le grand nombre qui fait avancer l’art. Tous ces poëtes se sont tenus au même niveau, Pourquoi cela ?—L'Espagne n'était-elle pas capable, comme l'Italie, de promouvoir une époque de renaissance ? Il faut le croire, Mais la France l'était encore moins, puisqu'elle ne parvint à renverser le règne des Troubadours qu'au XVIIe. siècle, révolution qui s’opéra en Espagne au XVIe siècle,

L'Italie, plus avantageusement située que ces deux dernières pour accaparer la science orientale, devait renaître au XIVe, siècle, grâce aussi au concours des trois génies que nous avons nommés plus haut. Quoiqu'il en soit, l’art ne pouvait demeurer plus longtemps en Espagne dans le même état. Les esprits, trop longtemps captifs et trop longtemps esclaves du mauvais goût, devaient s'élever dans une sphère supérieure,

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et l'élan une fois donné par des hommes de mérite, recevra toute son impulsion et toute sa plénitude au XVIe. siècle, justement appelé l'âge d'or de la littérature espagnole,

La première période, pour résumer, offre donc des hommes de mérite et de talent qui, s'ils n’ont pu toujours s'élever au-dessus du mauvais goût de leur époque, méritent cependant d'être considérés comme leg meilleurs écrivains du moyen-âge espagnol. Les noms de Don Juan Manuel, Jean de Mena, Perez de Guizman, Jean Ruiz, Fernand del Bulgar, Lopez d'Ayala, le marquis de Santillane et Gomez Morique Alphonse, semblent primer tousles autres.

‘ Aussi, conclut M. de Puibusque (1), en Espagne comme en France, g’asociait à l'honneur et à la religion, le patriotisme, Ces trois mots ré unis peuvent résumer l'esprit du moyen-âge, Plus ardent néanmoins que le Français, l'Espagnol laisse déjà déborder sur tous ses sentiments le feu de la passion; chez lui, l’hyperbole du langage est la mesure naturelle de l’exaltation de la pensée; dévot, pointilleux, romanesque, il exagère presque également les trois cultes auquels il s’est voué; tel il s'annonce avant le grand départ de la renaissance, tel il se montrera dans les diverses phases de sa fortune littéraire ; il gardera surtout sa trempe chevaleresque, lors même qu’il n’y aura plus de chevalerie,

‘“ Au sortir de son enfance, vous l'avez vu se mettre en route, une guitare à la main; il envoyait négligemment ses romances à tous les échos, il épanchait sur toutes les fleurs la fraîche rosée de sa poésie, ou bien se prenant ssudain à réfléchir, et se piquant de prudence, il gravait sur une feuille légère, qu'il appelait Apologue ou Proverbe, des maximes d'un sens profond. Passant des tournois de poésie et d'amour sur les champs de bataille ; il a soutenu des luttes séculaires avec la ferme résolution de ne se laisser jamais vaincre en héroïsme si le sort trahissait son courage; vainqueur, enfin, il a paru moins sensible à son triomphe que frappé de la grandeur du vaineu; il estimait son ennemi : l'intortune le lui a rendu cher, et, dans sa noble sympathie, on l'a entendu s’afiger de ne pouvoir saluer des infidèles de ce beau nom d'Aidalgos, qu'ils méritaient si bien; puis, déposant son armure, il a visité les écoles, il a pénétré dans les cloîtres, et, chargé bientôt d’un lourd butin, il a voulu paraître aussi érudit et plus orthodoxe que les clercs; il ne lui suffisait pas d’être instruit et pieux, il tenait à faire montre de dévotion et de savoir, comme il avait tenu en combattant les Maures à faire preuve éclatante de bravoure. C’est là, sans doute, de l'ambition et de l'orgueil ; mais quel ressort dans un tel orgueil et dans une telle ambi-

(1) Histoire comparée des littératures espagnole el française.

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tion! Les nations qui se sentent prises d’émulation à l'aspect des grandes choses, sont les seules qui puissent surmonter tous les obstacles et se frayer de vive force tous les chemins ; il ne faut qu'une étincelle pour embraser leur génie,

“ Lorsque les splendeurs de la poésie italienne vinrent frapper les regards de l'Espagnol, elles ne l’éblouirent point; c'était la lumière attendue, la révélation pressentie; l'Espagne marcha d'un pas assuré vers le foyer d'où jaillissaient des clartés si vives. Il est beau de voir ces deux littératures méridionales, qui se connaissent si imparfaitement, s'aborder pour la première fois : l’une admire, sous une écorce encore âpre, ce Style des choses, indice d’une ère puissante ; l’autre observe sous une gaze diaphane ce prestige de la forme, effet magique d’un art fondé sur le sentiment du beau. Dans cette attraction mutuelle, toutes deux aspirent à se compléter ; mais il est déjà sensible que l'Espagne, quoique plus défectueuse, y réussira mieux que l'Italie; car il y a chez elle une force de plus, la force dela volonté!”

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Avec le XVIe siècle commence la seconde période et l’âge d’or de la littérature espagnole.

En scrutant le passé, on aperçoit au milieu des ruines du temps des époques grosses d'événements. Au sortir du moyen-âge, le monde fut ébranlé par des commotions violentes. L’historien ne peut suffire à tout raconter, le critique craint de porter un jugement, le philosophe consulte sa raison et lui demande une solution à de si grands problèmes,

Au XVIesiècle, ces événements confondus étaient en partie accomplis, Les limites du monde et de la pensée sont reculées par les découvertes de l'Amérique et de l'imprimerie ; l'Allemagne se lève à la voix de Luther ; l'Angleterre fowiv aux pieds ses croyances, change de culte et de dynastie; une soldatesque affamée, une troupe de fanfarons condottieri, À l'allure sournoise, au regard avide de pillage, se précipite sur Rome; le Milanais est l’arène où trois rois de France, Charles VIII, Louis XII et François Ier, vont successivement rompre une lance; les Sforce, à Milan, sont détrônés le soir, pour se relever le lendemain ; à Naples, cinq souverains se succèdent dans l’espace de trois ans; Florence, h belle Florence de Cosme de Médicis s'ébranle à la voix de Savonarole; Calvin administre d’une main sûre le venin qui plus tard vomira

sur le sol de l'Europe les malheureuses guerres de religion; l'empire d'Orient s'écroule; partout des cris de malheur, des prédications sanguinaires, des pamphlets virulents.

Cela ne pouvait durer, Il fallait la vraie lumière pour renverser les ténèbres extérieures et les fausses clartés, il fallait le calme après la tempête, la paix après le déchaînement des passions, des idées et des ambitions mondaines. Mais d'où la lumière surgira-t-elle ? Les esprits fatigués de ce long travail s'inquiétaient de l'avenir, Quelle sera ectte force régénératrice et sur quelle base s'appuiera-t-elle ? Quel peuple devait être assez puissant, assez fécond en b'autés de toutes sortes pour capter l'attention de l'Europe, changer le goût des arts qui menaçaient ruine? Ce fut l'Italie, ce fut l'œuvre de la Renaissance,

Le seizième siècle ne fut pour l'Espagne qu'un grand jour; elle a le droit de le dire et d’en être fière; mais ce jour immort:l eut une aurore assez pile. La veille encore existait-il un seul poëte dont l’ascendant pût enlever et diriger les esprits ?

Le bachelier Alonzo de la Torre, George Manrique, Rodrigo de Cota, Juan de la Eneina—voilà sans contredit les talents qui méritent le plus d'estime, parmi eeux qui fermèrent la période du moyen-âge, mais les genres qu'ils avaient adoptés ne leur permettaient d'exercer qu'une influence partielle et bornée.

Pedro Alonzo de la Torre s’est distingué dans l’idylle et l'églogue ; il est simple, chaste, touchant, mais monotone; et s'il faut croire, comme l'a prétendu un de ses compatriotes dans un fastucux éloge, que sa renommée s'étendit de l'Ister au Tage et du Tage au Nil, on doit être surpris qu'elle ait fait si peu de chemin en Espagne, puisqu'on dispute encore sur l’époque où il vivait; on le confond sans cesse avec Francisco de la Torre, bachelier comme lui, mais plus vieux d'un demi-siècle,

Les stances (coplas) de George Manrique sur la mort de son père, offrent à l'analyse une homélie plutôt qu’une élégie, Des lieux communs sur Ja vie et la mort y sont revêtus d’un style noble et profondément empreint de cette tristesse religieuse qui pénètre l'âme. C'est un ouvrage d'une pureté sans exemple au quinzième siècle, Ce n’est pas un chef-d'œuvre; des inutilités, des longueurs en affaiblissent l'effet, et l'on est choqué, à chaque strophe, du désaccord que présentent la gravité des pensées et le sautillement du rythme.

Rodrigo de Cota n’a rien écrit qui ne soit devenu matière à contesta-

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tion, excepté son dialogue entre un vieillard et l'amour. La pastorale satirique de Mingo Rebulgo est attribuée par Mariana à Pulgar, qui l’a commentée, et le premier acte de la Célestine, soit à l’auteur des actes suivants, soit à Jean de Mena; mais en maintenant en sa faveur la propriété de Mingo Rebulgo, il est impossible de ne pas le biâmer d'avoir placé dans la bouche de deux bergers la satire des mœurs de la ville, quelque soit d’ailleurs la vérité de cette satire.

Quant à Juan de la Encina, les poésies que l’on a conservées de lui remplissent un eancionero. On y distingue une relation en vers d'art majeur du voyage qu’il fit en Palestine avec don Henriquez de Ribera, mais son art de la poésie castillane n'est qu'un traité de prosodie, Il a beau rabaisser tous les poëtes d’origine romane pour s'élever à leur dépens on ne saurait lui accorder, selon la définition qu’il donne du poëte espagnol, ‘d’avoir été au troubadour ce que le compositeur est au musicien, le géomètre au charpentier, le capitaine au soldat.” Ses égloyues n'ont pas une telle supériorité qu'on ne puisse les balancer, sans leur faire aucun tort, avec les œuvres de quelques troubadours valenciens, catalans et provençaux.

Son nom marquait pourtant le dernier terme du progrès. Le génie espagnol, malgré l'abondance de ses germes, n'était riche qu’en espérance, Il devait, comme le génie français, chercher son perfectionnement dans l'étude des modèles de l'Italie et de l'antiquité.

“ Déjà, dit un écrivain, une tentative infructucuse avait signalé cctte disposition. Admirateur éclairé du père de la poésie italienne, le marquis de Santillane, s'était proclamé le chef des Dantestas et son école était restée déserte—malgré l'éclat de son mérite et l'élévation de son rang, Les auteurs nationaux n'avaient pas confiance en lui; ils savaient qu'à l'exemple de Villena, il avait voué ses premières affections à la gaie-seicnee, et que ce n'était qu'après avoir échoué, en voulant faire adopter ses modèles de la poésie limousine, qu'il s'était tourné vers ceux de là poésie italienne. Cette susceptibilité ombrageuse exigeait des ménagements extrêmes; un poëte de Barcelone, Juan Boscan Almogaver, eut l’adresse d’effleurer l’écueil sans le heurter. Il ne perdit pas son temps à composer ou à traduire des poétiques, comme Villena, Santillane et la Encina ; il se hâta de donner quelques bons exemples. Toujours castillan par l’expression passionnée, par l’image et même par l'hyperbole, il ne se montra qu’à demi italien par l’adoucissement du

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rythme et la pureté du vers; sans être d’une pureté classique, il laissa voir où était l’incorrection ; il ne renonça pas tout-à-coup aux allégories du poëme mythologique, C’eut été troubler trop d’habitudes:; il ge contenta de glisser, entre ces fleurs un peu fanées de la vieille Espagne, le cupitolo ou élégie, le sonnet et les éclatantes canzoni qui avaient fait diviniser Pétrarque.”

Remarquons ici que l'Espagne était mieux disposée que tous les autres pays de l’Europe, à l'époque de la Renaissance, pour ne pas tomber dans un excès d'imitation. Son but était bien marqué et chez elle se trouvaient l'unité de culte et l'unité politique qui la garantissaient de toutes innovations dangereuses ; aussi, peut-on dire que l’imitation n'y domina jamais.

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