RABELAIS
François Rabelais naquit à Chinon, en Touraine, vers 1483. Après es études il entra au couvent de Fontenay-le-Comte, en Poitou, de l’ordre de St. François, y reçut la prêtrise vers 1511. Il quitta l’ordre de St. François, où sa conduite déréglée et friponne lui avait attiré des téprimandes pour celui de St. Benoit, et devint ensuite secrétaire de Geoffroi d'Estisac.
(1) Saucié, Histoire de la Littérature française.
A l’âge de 42 ans, il étudia la médecine, et prit ses degrés de bachelier à Montpellier. Il avait une grande connaissance de l'antiquité, parlait avec une égale facilité le grec, le latin, l'anglais, l'italien, l'espagnol ct l'allemand. C'est en 1532 qu'il publia son Gargantua et son Pentagruel, ces deux francs éclats de rires qui mirent en émoi la société entière, et qui portèrent un dernier coup à la chevalerie. Rabelais, l'un des trois Homère que, selon la vive expression d'un poëte contemporain, le moyen âge expirant jeta sur le seuil de l’ère moderne (1), dans ses monstrueuses fictions et dans son cynique langage, exprime largement l'originalité puissante et luxuriante de cette époque, où le moyen-âge encore debout, g’étonnait de voir grandir si vite avec son audace de Titans l'ère moderne et la Renaissance,
Sur ses vieux jours, Rabelais obtint la cure de Meudon, et si l'on en croit certains historiens, il y accomplit les devoirs de son ministère avec fidélité et mourut d’une manière édifiante, le 9 avril 1553. D'autres disent, et c’est l'opinion la plus probable, qu’il vécut en grande intimité avec la divine bouteille et qu’il mourut en impie et en athée.
‘“ Au nom de Rabelais, dit Jules Janin, le sourire monte soudain à votre lèvre réjouie, soudain vous apparaissent, quelque peu débraillées, toutes les grâces de l'esprit, mais aussi toutes ses licences, La gaicté, l'ironie, le sarcasme, le doute, non pas le doute sérieux, qui est encore un hommage rendu à la vérité, mais le doute du bouffon qui s'inquiète fort peu de savoir où le conduit des faciles plaisirs, des paradoxes heureux, folies des sens, folie de la tête, folie du cœur ; eet homme d’un rire inextinguible comme les rires des héros d'Homère, portait en lui tous les contrastes ; il était savant, il était habile, il avait de la poésie dans l'âme, mais, pendant que cette poésie était mêlée avec les plus grossiers appétits, ses élégances se perdaient dans les plus vulgaires instincts. Comment fit-il ce bouffon de génie pour deviner en se jouant, qu’une langue était vivante, la langue française tout simplement, dans cet infernal cahot ou plutôt dans ce patois qui se parlait à la fin du XVe siècle? De ce caillou brut, comment fit-il pour tirer les premières étincelles, ces étincelles précieuses qui devaient enflammer à cent ans de distance la verve de Molière, et cinquante ans plus tard, l'ironie de Voltaire : enfants illégitimes de la même famille, sceptiques du même tonneau ? ”
(1) Les deux autres sont l’Arioste et Cervantes.
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Après avoir étudié les hommes, les idées, les tendances de son temps, après avoir vu d'un côté la force et les croyances et de l’autre la révolte et le doute, après avoir bien analysé toutes les passions du XV Ie, siècle, il voulut faire le conte et la comédie de son temps, conte sans limite, comédie sans frein et sans lois. Son Gangantua et son Pentagruel sont destinés à ridiculiser les romans de chevalerie de la Cour de François I, ü C'est une œuvre sans nom, dit un critique, dans laquelle toutes les hardiesses coudoient tous les blasphèmes, où l'ironie la plus amère se fait pardonner à force de folle gaieté, où l’on cherche en vain, sous l'ironie la leçon que l'auteur prétend donner à son lecteur et à laquelle il n’a pas songé Jui-même, Ce fut un grand bruit quand parût cette satyre immense, chacun cria, celui-ci parce qu'il se sentait touché, celui-là parce qu'il était honteux d'avoir été oublié, et que le dédain se pardonne encore moins que l'attaque, A cette lecture, l'Eglise s’émeut, la Cour avant de rire veut savoir comment le roi acceptera cette nouveauté, le peuple rit sans gêne et sans vergogne, quant à l’auteur, il se tient coi, il laissait passer l'orage en riant, il l'avait amoncelé en riant.”
Rabelais a écrit en latin plusieurs traités curieux, entre autres, Quelques restes de l'antiquité romaine, et il a laissé des traductions de quelques livres d'Hippocrate, de Gallien, etc.
Les critiques s'accordent à donner à Rabelais, en dépit du nuage d’obscénité qui le noircit, un grand sens, beaucoup d’habileté, et le talent de bien dire :»s plus incroyables hardiesses,
Grand artiste quand il faut assouplir cette langue rebelle, grand hâbleur, mais dans ses hâbleries, vous rencontrez plus d’une fois la sagesse et l'observation d’une vérité sans réplique. Il a été et il est encore une passion pour une foule de gens, et pourtant la plus vive admiration ne peut faire qu'on l'estime; on ne peut ni l’estimer, ni s’en séparer ; on l'aime pour ses qualités naturelles, pour sa verve inépuisable, pour son parler rond, net, incisif, ouvert, merveilleux, français en tout, insupportable aux esprits délicats dans les passages graveleux; quand il reste dans les limites permises, on ne saurait trouver de meilleure compagnie. Il est excellent ou bien il est impossible. Il tient une place parmi les rares écrivains qui deviennent un sujet d'études pour toute la vie d’un lecteur. 11 plait, il attache, il passionnne, On a entassé à son sujet commentaire sur commentaire, mais l’homme de sens a bien vite rejeté le commentaire pour courir tout de suite à l'écrivain. Arrière, s'écrie un
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de ses biographes, arrière, ceux qui font de ce bouffon un réformateur, A Dieu ne plaise qu’une réforme quelconque emprunte à jamais cette forme obscure et ce paradoxe rouillé ! À Dieu ne plaise que les mœurs de l'Eglise de France aient jamais été assez décriées pour être soumises à la satyre d’un pareil mécréant! Ces plaisanteries contre les moines, qui font bondir de joie le lecteur frivole, François Rabelais ne les à pas inventées, il les puise dans tous les vieux fabliaux, dans les vieux auteurs, plaisanteries aussi vieilles que les plaisanteries contre les médecins, et dont le clergé s’inquiétait tout aussi peu que la Faculté de Médecine. (1)
LE XVIC SIÈCLE.
On a dit qu'Amyot (1513-1593) était un traducreur de génie; c'est Delille dans la prose. Incapable d’être original, de créer quelque chose par lui-même, cet homme avait un talent tout particulier pour s'approprier les conceptions des autres. Il était professeur de grec et de latin à l'Université de Bourges, et avait embrassé l’état ecclésiastique. Il a traduit deux romans grecs: Les amours ae Théagène et de Clariclée, d’Héliodore et les Amours de Daphuis et Chloé, de Longus. Mais son grand titre de gloire est la traduction des œuvres complètes de Plutarque, à laquelle il travailla toute sa vie. (C’est peut-être le plus beau monument de la prose française au XVIe siècle, —aussi fut-il l'objet des études, le modèle suivi au XVIIIe siècle.
M':hel Montaigne (1538-1592) s’est immortalisé par ses £ssais, où il s’est peint en parlant de politique, de morale et de religion. Epicurien en morale, pyronnien en matière de croyances religieuses, il est indifférent en poïtique, Son style est bref, naïf, passionné, vif; nul ne sait aussi bien décrire la pensée ; il la rend palpable, visible ; il ne court pas après les mots : ce qu’il veut, c’est que son lecteur saisisse l'idée.
A côté de Montaigne se place son ami La Béotie (1550-1563), “le plus grand onme de son siècle,” comme il l'appelle, Il a découvert toute sa grande âme républicaine dans son livre: De la servitude volontaire, Cet auteur a traduit les Economiques d'Aristote et de Xénoyphon, les Règles du Mariage et la Consolation de Plutarque, ce qui l'en fait le digne rival d'Amyot, On a encore de lui des Lettres latines et françaises.
(1) Jules Janin.
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Le chanoine Charron (1541-1603) est le dévoué disciple de Montai-
gne. Il a poussé plus loin les idées de son maître, dans le livre de la Sugesse. “ Montaigne avait montré le ridicule du dogmatisme, Charron dogmatisa le scepticisme.” (1) Le premier disait : Que sais-je ? l'autre Je ne sais pas. “ De là une différence sensible dans la forme. Au lieu de cette allure vive et capricieuse, qui plait par son désordre même, et tient toujours l'esprit du lecteur en éveil, dans Montaigne, nous ne trouvons plus, dans Charron, qu'une gravité ennuyeuse, une marche pesante et sans grâce ; au lieu de ce langage abondant qui coule de source avec la pensée et ne fait jamais défaut; c’est un appareil pédantesque de divisions, de subdivisions, de définitions et de distinctions. Il n’y eut à ce défaut qu'un avantage, c’est qu’il donna le goût des œuvres méthodiques.” (2) ® La Sutyre Ménippéc, qui avait pour but de ridiculiser la Ligue, est l'œuvre du chanoine Pierre le Roy, Nicolas Rapin, Jean Passerat, Florent Chrestien, Pierre Pithou et Gillot. Elle fut très utile à Henri IV., un crit que dit qu’elle est tout à la fois ‘un pamphlet, une comédie et un coup d'état.”
L'histoire perdit, au XVIe siècle, ce caractère religieux et féodal qu'elle avait au XVe; elle devint plus variée, toute protestante ou euitièremens .atholique, et partant moins impartiale. L'Æistoire du chevalier Bayard, l Hisioire des chises mémorables advenves au règne de Louis AIT ét de François I par le Maréchal de Fleurange ; les Discours politiques et militaires de François de la Noue ; les Commentaires de Blaise de Mont Luce, maréchul de France; les Mémoires de Pierre de Bourdeilles ; les Economies de Sully ; l'Histoire universelle de Théodore Agrppa d’Aubigné sont les principaux monuments historiques du XVIe siècle,
Dieu suscita, à cette époque, un écrivain illustre et un grand saint ; c'est François de Sales (1567-1622), évêque de Genève. ‘Il est, dit un critique, simple et familier sans être trivial, naïf à la fois et ingénieux; poétique et pittoresque sans fadeur; abondant et coloré sans recherche : d'une finesse et d'une délicatesse exquise dans l'analyse des sentiments les plus déliés du cœur humain; d’une pénétration profonde et d’une chasteté irréprochable dans la peinture de nos passions; plein
(U Saint-Mare Girardin : Histoire de la Littérature française au X F'Le siecle. (2) Saucié,
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d’agréables comparaisons tirées des usages domestiques et des objets qu’il a sous les yeux. C'est parce que son style est sans artifice qu'il réfléchit comme un miroir les richesses vasiées de la belle nature des Alpes et qu'il s’impreigne, comme l'air qui les entoure, des plus suaves parfums.” Son Zatroductiou à la vie dévote est un chef-d'œuvre; il est complété par le Traité de l’'umour de Dieu. L'étendard de la Sainte-Croix, les Entretiens Spirituels, et des Lettres complètent ses écrits. St. François de Sales est, comme on l’a dit, le saint à la mode, Tous ses écrits, surtout une Zatroduction à la vie dévote, sont spécialement adressés aux personnes qui vivent dans le grand monde.
Guillaume Crétin, qui chanta les Chroniques de France ; Martial d’Auverune, Jean Molinet, qui rima les Choses merveilleuses, Guillaume Alexis, Guillaume Coquillart; Jean Marot, auteur des Voyages de Gènes et de Venise, et Jean Muire, représentent la poésie pendant les 54 années qui séparent Villon de Clément Marot. Après ce dernier, viennent Mellin de Saint Gelais, Herolt, la Borderie, Charles Fontaine, Louise Labé et le scandaleux Charles Bourdigné, auteur de la licencieuse lécende de Maître Pierre Fuifue, digne pendant des Æepues franches. Puis, apparaît la pléiade des imitateurs de Marot, ayant à leur tête Joachim du Bellay et Ronsard,