PHILOSOPHIE ALLEMANDE
L'Allemagne est la patrie des philosophes, des penseurs, la terre classique des systèmes. La métaphysique, la philosophie spéculative et contemplative surtout y ont occupé les esprits beaucoup plus que la philosophie expérimentale,
Le sensualisme et l’idéalisme, après avoir grandi et brillé d’un éclat presque irréprochable dans Bacon et surtout dans Descartes, avait abouti dans deux écoles également exclusives et défectueuses, représentées à la fin du XVITe siècle par Locke, d'un côté, et Malebranche de l’autre. C’est au milieu de ces deux écoles rivales qu'il faut placer Leibnitz (1646-1716), car il prétendit les concilier et les remplacer en absorbant pour ainsi dire les deux systèmes ennemis par un système plus vaste. On trouve dans ce beau génie les plus hautes qualités: érudition immense, bonne foi parfaite, enthousiasme caché sous des formes sévères, Il avait profondément étudié la théologie, la jurisprudence, l'histoire, les langues, les mathématiques, la physique, la chimie, Il était conraincu que l’universalité des connaissances est nécessaire pour être supérieur dans une partie quelconque ; enfin, tout manifestait en Jui ces vertus qui tiennent à la hauteur de la pensée, et qui méritent à la fois l'admiration et le respect.
Ses œuvres peuvent se diviser en trois branches: les sciences exactes, | de la philosophie théologique, et la philosophie de l'âme. Dans les ma- ÿe qu thématiques il n'eut d'autre rival que Newton. Son système de l’har- Le ak monie préétablie, par lequel il se flattait d'expliquer les rapports de Ju (e2 l'âme et de la nature, en les considérant l’un et l’autre comme des LE qu instruments accordés d'avance, qui se répètent, se répondent et * La s'imitent mutuellement, a été refuté depuis longtemps. Leibnitz ne . 1 < Ju fondait son système que sur le raisonnement : de ]à vient qu’il a poussé 15 ou trop loin les abstractions, et qu'il n’a point assez appuyé sa théorie sur ne tioi la persuasion intime, scale véritable base de ce qui est supérieur à F à l'entendement. (1) Sa Théodicée traite de la préscience divine et de la É Au cause du bien et du mal; c’est un des ouvrages les plus profonds et (ù Sen: les mieux raisonnés sur Ja théorie de l'infini; il applique trop | vw hun souvent à ce qui est sans bornes, une logique dont les objets cireons- ‘ être crits sont seuls susceptibles. Il a combattu avec beaucoup de force n. elle le système de Locke qui attribue toutes nos idées à nos sensa- une tions. Il admettait bien l’axiôme: Mihil est in intellectu quod non 4 tire: fuerit in sensu, pourvu qu'on ajoutât nisi tntellectus ipse. Lei- he I buitz, dit Victor Cousin, (2) appartient à cette famille d’esprits 4 sop}
puissants et originaux qui ont renouvelé ou agrandi la métaphysique Fi mai et laissé dans l’histoire de la philosophie une trace immortelle, Socrate, Platon, Aristote, Plotin, Descartes. Il est le dernier venu parmi eux, il n'est pas le moindre ; car ce rang éminent il l’aurait obtenu, lors même qu'il ne l’aurait pas tant recherché et qu'il n’eût pas fait tant d'efforts pour combattre son unique rival au dix-septième siècle, l’auteur du Discours, de la méthode et des Méditations.
Emmanuel Kant (1724-1804) a vécu jusque dans un âge avancé et jamais il n'est sorti de Koœnigsberg; c’est Ià qu'au milieu des glaces du Nord, il a passé sa vie entière à méditer sur les lois de l'intelligence humaine, Une ardeur infatigable pour l'étude lui a fait acquérir des connaissances sans nombre. Les sciences, es les langues, la littérature, tout lui était familier ; et sans rechercher la je gloire, dont il n’a joui que très tard, n'entendant que dans sa vieillesse le bruit de sa renommée, il s’est contenté du plaisir silencieux de la réflexion. Solitaire, il contemplait son âme avec recueillement ; l'examen
(1) Mme. de Staël,.
(2) Histoire de la philosophie p. 472,
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men
de la pensée lui prêtait de nouvelles forces à l’appui de la vertu, et quoïqu’il ne se mêlât jamais avec les passions ardentes des hommes, il a su forger des armes pour ceux qui devaient être appelés à les combattre. (1) Kant est assurément, dit Victor Cousin, un des plus grands esprits qu'offre l’histoire de la philosophie dans l'antiquité et chez les modernes. La critique de la raison pure, celle de la Raison pratique, celle du Jugement, avec les nombreux petits écrits qui font cortége à ces grands ouvrages, contiennent des trésors d'analyse et une multitude d'observations de tous genres où la finesse le dispute à la profondeur.
Son système substitue l'autorité de la conscience à celle des sens. Au lieu d'examiner les différentes manières dont l'âme transforme les sensations, il recherche les règles que suit constamment l'intelligence humaine dans ses procédés : de sorte que l'âme de l’homme lui semble être coexistante avec une certaine quantité d’axiômes ou de lois, dont elle nc peut jamais s'écarter. Ce ne sont point des idées innées, mais une nécessité innée de combiner les sensations de telle et telle sorte, d’en tirer telle ou telle conséquence.
Il a combattu avec force la philosophie matérialiste. La philosophie de Platon est plus poétique, celle de Malebranche plus religieuse, mais le grand mérite du philosophe de Kænisgberg a été de relever la dignité morale, en donnant pour base à tout ce qu'il y a de beau dans le cœur une théorie fortement raisonnée. La doctrine de Kant combattait le système de Locke comme tendant au matérialisme, et l'école de Leïbnitz, comme ayant tout réduit à l’abstraction. Lorsque Kant n'est pas dans les liens de son système, il a la vue nette et vaste, mais la partie systématique de ses diverses Critiques ne résiste point à un sérieux examen.
Wolf narcha sur les traces de Leïbnitz. Lessing, Hemsterhuis et Jacobi, qui avaient précédé Kant, sans avoir fait école, avaient cependant lutté eontre le matérialiste de Locke.
Gottlieb, Fichte (1762) entreprit d'élever la philosophie critique au rang des sdences exactes, fondées sur l'évidence, d'en bannir à jamais tout sujet d dispute, enfin, de terrasser le scepticisme.
Selon la Doctrine de la science de Fichte, ni la conscience, ni ses objets, ni la matière de la connaissance, ni ses formes, ne ‘1 présup-
() Mme deStaël,
posées comme données, mais sont produites par un acte du moi et recueillies par réflexion.
Le monstrueux système de Fichte se distingue par une rigoureuse unité et une forte conséquence logique; il lève bien des difficultés, mais il en fait naître beaucoup d’autres en faisant du moi exclusivement l'être absolu et indépendant. Il détruit la vie, l’existence indépendante de la nature et sa participation propre aux lois divines, Fichte a exposé sa théorie dans trois ouvrages, qu’il a intitulés: de la Doctrine des sciences, Fondement de toute la Doctrine des sciences, Rapport sur la véritable essence de la Philosophie. T1 publia aussi divers traités spéciaux sur le droit naturel, la morale et la religion, ces trois grandes divisions de la philosophie pratique.
Selon Fred.-Guill. de Schelling (1775), la science philosophique est formée de deux parties opposées et parallèles, savoir : la philosophie de la nature et la philosophie trancendentale, à chacune desquelles, surtout à la seconde, il a consacré des ouvrages spéciaux. La première part du moi et Schelling en déduit l’obje:t.f, le divers, le nécessaire, la nature ; la seconde part de la nature et il en déduit le moi, ce qui est libre, ce? qui est un et simple. Le principe commun est celui-ci: les lois de la nature doivent se retrouver immédiatement au dedans de nous comme lois de la conscience, et réciproquement les lois de la conscience doivent pouvoir se contrôler par le monde extérieur.
“ Dans ce système, dit un biographe, il n’y a d’existence réelle qu'une seule existence, absolue, inconditionnelle, infinie, et par conséquent une seule idée ; l'univers et l’homme ne sont que des expressions figurées, des emblêmes, des épreuves du type qui est invisible. L'univers est un immense poëme épique où la nature et l’homme, toujou:s en contraste l’un avec l’autre, présentent, sous toutes les faces, l’idée première et directrice. Ce poëme n'a jamais commencé, il ne finira jamais ; il n’a ni épisode, ni hors-d'œuvre, ni défauts, ni beautés. Les siècles, et de plus grandes époques encore, sont autant de chants de ce poëme ; chacun de nous est un mot, qui n’a pas de sens en lui-même,et qui n’en a que dans l’ensemble. Rien n'est à nous, tout en nous est ombre ou emprunt ; nous sommes les accidents de la substance universelle.” C’est la doctrine pantéiste.
Nous arrivons à Hegel (1770-1831), penseur profond cui a créé le système le plus admiré et le plus obscur. Il avait commencé, comme
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Schelling, son ami, par professer le système de Fichte, qu’il avait remplacé dans la chaire de Berlin; il finit par être, après Schelling, son plus rude adversaire. ‘La raison, disait Schelling, ne pense pas, elle voit.” Ce fut précisément cette intuition intellectuelle qui soutenait tout le système de Schelling, que Hegel reconnut tout à coup pour une hypothèse; hypothèse qui pouvait être la vérité, mais qui n'était ni justifiée ni établie par la science. Hegel résolut de l'établir et de la justifier, Comme Schelling, il trouva dans l'unité du subjectif et de l'objectif, de l'idéal et du réel, la vérité absolue, et la philosophie fut pour lui la science de la raison qui a conscience d'elle-même, en tant qu’elle est l'être dans l'idée. L'idée pure est l'être pur ; telle est la base de tout le système. Puis Hegel réduit à trois branches toute la philosophie spéculative : logique, ou science de l’idée considérée en elle-même; philosophie de la nature, ou science de l’idée dans son union avec l'objet : philosophie de l'intelligence ou science de l’idée qui revient de l’objet sur elle-même. On le voit, entre Hegel et Shelling, la différence était plus dans la démonstration et les prémisses que dans la conclusion.
Pendant les dernières années, Hegel fut considéré comme le premier métaphysicien de l'Allemagne, et ses disciples appliquèrent sa doctrine à toutes les études, à l’histoire, à la littérature, à la jurisprudence, à la théologie, aux sciences naturelles.
Sept des amis les plus distingués de Hegel se sont constitués les éditeurs de ses œuvres, qui se composent jusqu’à présent de dix-sept volumes. Nous y signalerons les ouvrages suivants: lo. Foi et science, où Analyse critique des systèmes de Kant, Jacobi et Fichte ; 20. Différence entre le système de Fitchte et celui de Schelling ; 30. Science du droit ; 40. Esthétique ; 50. Philosophie de la religion ; 6o. Histoire de la philosophie, ete.
Fred. Bouterwick, professeur à Goettingue, se proposa dans son Apodictique de chercher la vérité hors des formules banales et vides, et d’arriver à la science vive et profonde. La doctrine de cet ouvrage se
ramène aux points suivants: toutes nos sensations et nos pensées ont pour base une existence vraie, par conséquent absolue, n'ayant ellemême de base qu’en soi. Cette existence ne peut être trouvée par la pense, attendu que toute pensée la présuppose, et que l'être est supérieur à la pensée. Il faut donc, ou que toute existence se réduise à un caprice de l'imagination, on qu’il y ait une faculté de connaître absolue,
laquelle n’est ni sensation, ni pensée, faculté sur laquelle repose l'authenticité de la raison elle-même, et par laquelle nous arrivons direcment (apodictiquement) à toute existence.
Bouterwick a essayé de fonder une esthétique sur des principes purement psychologiques, et de constituer cette doctrine dans une certaine indépendance de la ph sophie. (Æsthétique, Leïps., 1806).
L'Allemagne se vante de s'être créé à elle seule ses systèmes de philosophie; mais elle a tour à tour subi largement l'influence de Bacon, de Descartes, de Locke, de Voltaire, ete. Ce qui est vrai, c’est que le nombre de ses métaphysiciens surpasse celui de tout le reste de l'Europe; mais en général ces systèmes pèchent par la base et sont d'une remarquable obscurité.
Ramler (1725) est élégant dans ses Odes. Il traduisit en langue nationale Catulle, Martial et Horace ; il composa un recueil de poésies légères, intitulé : Rumlerslein, c'est-à-dire Moisson de Ramler. DeKolis est un publiciste distingué, un littérateur estimé. Son poëme intitulé le Mal du pays respire le plus pur patriotisme. Nous avons du philosophe Moses Mendelssohn (1729) des Æntretiens philosophiques, le Phédon ou l’immortalité de l'âme, les Heures du matin et des poésies gracieuses ; son style est parfois mystique.
Nicolaï (1733), critique éclairé ; Rabener (1734), satyrique spirituel, Joseph Baronsonnenfild, qui se dévoua entièrement à l'instruction de la jeunesse, sont des écrivains recommandables. Nous voici arrivés à la grande époque littéraire du règne de Frédéric II. Esquissons les grandes figures de cette époque.