‹ Histoire abrégée de la littérature [microforme]Chapitre 38 sur 221 · LUCIEN · texte numérisé non relu

LUCIEN

Lucien naquit en Syrie, à Samosate, ville située sur les bords de l'Euphrate, en 140 après Jésus-Christ. Après avoir exercé la profession d'avocat il laissa les procès pour la rhétorique. TI] se fit déclamatcur publie, conférencier. Ses improvisations divertissaient ses nombreux admirateurs, C'était alors le beau temps des sophistes. Ils annoncçaïent un discours, dit Boissonnade, comme aujourd'hui un musicien voyageur annonce un concert, et les peuples accouraient de toutes parts pour les entendre et leur payer généreusement le plaisir qu'ils procuraient. Lucien les imita et parcourut l’'Tonie, l'Archaie, la Macédoine, l'Italie, les Gaules, lisant ou récitant des opuscules.

Doué d’une intarissable gaité, qui éclate en saïllies fines et sensées, d'un rare esprit d'observation, d'une connaïssance profonde du cœur humain et de ses faiblesses, habile à manier l'ironie et la satyre, Lucien ne charme pas seulement son lecteur par ce fond unique de qualités merveilleuses, il le captive par la beauté de sa diction, par le don qu'il a de peindre ct d’imiter les objets. Son style pur et plein de goût respire cet esprit de bon aloi, ectte originalité nette et vive, cette véritable perfection attique, qu'on ne retrouve avant lui qu'aux plus beaux jours de la littérature grecque (1).

Pour bien apprécier l'esprit philosophique de Lucien il faut tenir compte de l'état où se trouvait le monde paien au Ile et ITTe siècles de notre ère. La vicille société tombait en ruine ; on ne croyait plus aux divinités de l'Olympe. A l'égard du vieux polythéisme Lucien se mon-

(1) E, Tabot, Œuvres complètes de Lucien.

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tre d’un scepticisme radical et complet. Moqueur impitoyable, il a tout l'entrain bouffon, toute la vezre sarcastique d’Aristophane ; il verse le ridicule sur la légende mythologique. Pas une divinité n’est respectée ; aux yeux des païens, il passe pour un athée qui ne craint ni Jupiter, ni son tonnerre, ni le Tartare, ni les peines réservées à l’impiété. Aussi, personne n’a plus travaillé que lui à la ruine de la religion de son pays et de son siècle. En sappant la base du polythéisme officiel, il forgcait des armes aux pères de l’église grecque et latine.

La satyre de Lucien est pleine de pénétration, de vivacité, de dialectique, de justesse; il est bien vrai qu’il se montre quelque fois grossier et licencieux. I] sait unir, suivant la marque d’un critique quelque chose du génie de Platon et quelque chose aussi de la pétulance des anciens comiques; en un mot il fait du dialogue un genre littéraire à part, où nul de ses imitateurs, y compris Fénelon, Fontenelle et Voltaire, n'a pu devenir son égal.

Sans avoir surpassé les grands noms des Hérodote, des Thucydide et des Xénophon, l'histoire de cette période compte des écrivains remarquables. Nous rencontrons le nom de Polybe (200) qui, à une profondeur de vue admirable joint un amour excessif pour la vérité, une application constante à rechercher les causes principales, et une impartialité qui le rendent célèbre. Brutus le lisait constamment, Cicéron le copiait, et Tite Live l'imitait. Son style n’est pas harmonieux : il jette ses pensées sans ordre et sans méthode. Ilentreprit un vaste ouvrage, embrasant cinquante-trois années (220-146), c'est-à-dire depuis le commencement de la seconde guerre punique jusqu'à la conquête de la Macédoine par Paul Emile, L'ouvrage est divisé en 40 livres; il ne nous en reste que cinq.

Diodore de Sicile (50) embrasse une époque de 1100 ans dans sa Bibliothèque historique, ouvrage qui contient 40 livres dont 15 seulement nous sont parvenus. L'histoire de l'Egypte, de la Perse, des Mèdes, des Syriens, des Grecs, des Romains et des Carthaginois s'y trouve inclue, On y lit tous les événements importants depuis l'invasion de Xersès jusqu'à l'an du monde 3650. Il pêche par le même côté que le précédent : il écrit sans ordre et son style manque d'élégance, On ne peut lui refuser une sagacité étonnante.

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Denys dHalicarnasse traita des Antiquités Romaines dans un style parfois familier. Cet ouvrage, qui comprend 315 ans, se divise en 20 livres, et lui prit vingt-cinq années de sa vie ; il ne nous reste que les onze premiers livres. Il était contemporain de Jésus-Christ et vint à Rome sous l'empereur Auguste, Denys a aussi laissé des ouvrages de critique et de rhétorique très estimés, entre autres: De l'arrangement des mots: Jugements sur les anciens écrivains : Examen de Lysias, Isocrate, Isée, Dimanque, Desmosthènes, Thucydide, etc.

Flavius Josèphe, né à Jérusalem l'an 47 de notre ère, écrivit l’histoire de la guerre de Judée et de la prise de Jérusalem. Cette histoire passe pour un chef-d'œuvre. Dans ses Antiquités judaïques il nous fait l'histoire des Juifs jusqu’à la douzième année de Néron. Cet écrit était destiné à faire connaître la nation juive aux Grecs et aux Romains, |

Arrien (136), disciple d’Epictète, se distingue comme philosophe et historien. Il avait écrit ses Entretiens avec Epictète lorsqu'il entreprit de composer l'histoire de l’Epédition d'Alexandre et celle du Peuple de la mer Egée. On dit que son style peut se comparer à celui des grands historiens de la Grèce.

Dion Cassius (155) composa, en 80 livres, une Æistoire romaine qui allait jusqu’à l'an 229 de Jésus-Christ. Il nous reste que des fragments des 36 premiers livres. Quelques autres nous sont parvenus intacts, Il possède l’art de condenser ses périodes et d’avoir le mot propre. Cependant ses sentences sont trop longues et ses parenthèses trop multipliées.

Hérodien (250) écrivit une histoire contemporaine, depuis la mort de Marc-Aurèle jusqu’à l'avènement de Gordien-le-jeune (180-238) divisée en 10 livres. On ne lui connaît pas de défaut. Il possédait à un haut degré toutes les qualités qui font un histoiren distingué.

Plutarque (50) n’est pas seulement un historien consommé; c’est encore un moraliste profond. C'est sans contredit le plus populaire de tous les prosateurs de l'antiquité: Ses Vies parallèles sont admirées de tous les savants et ont été honorées des suffrages de tous les siècles. On lui adresse un reproche : il employait trop souvent le langage figuré et sa philosophie était trop abstraite, On a encore de lui un nombre considérable d'Œuvres morales, répertoire immense où se trouvent compilées

les idées d'une saine philosophie, Cet ouvrage dénote l'amour excessif de Plutarque pourla vérité. C'est le dernier représentant sérieux du polythéisme grec et de l'esprit des temps antiques.

Ntrabon, Pausanias, Ptolémée, Etienne de Bysance ont laissé des travaux précieux sur la géographie ancienne.

Lorsque la Grèce fut devenue province Romaine elle perait avec ses droits, son ancien nom. Nes vainqueurs l'appelèrent zarchaïe, A Rome on n'avait que du mépris pour tout ce qui rappelait ce pays conquis. Caton, rude stoïcien, ne voyait dans l'étude des lettres grecques qu'un amusement frivole, indigne d’un homme qui respire l'air de la liberté. Cependant, comme dit Horace, la Grèce vaineue subjugua à son tour le farouche vainqueur et introduisit la civilisation dans le Latium encore barbare, C'est 1à que s’envola le dernier souffle de l’Attique.

Nous ne pouvons pas terminer cctte esquisse de la littérature grecque sans dire un mot de la littérature chrétienne qui se manifesta durant les quatre premiers siècles. Pendant que la littérature paicnne rendait le dernier soupir le christianisme faisait, sur le sol fécond de la Grèce, une littérature nouvelle dont le caractère est, même à son origine, essenticllement pratique, historique et dogmatique. |

Dans le premier sièele, pour ne citer que les auteurs dont les ouvrages nous sont parvenus, du moins en partie, on remarque Saint Barnabé, Saint Clément de Rome, St. Ignace d'Antioche, St. Polycarpe, Hermès, et Papias. Leurs écrits consistent surtout en lettres évangéliques, exhortations, épitres, préceptes, où respirent la simplicité, la candeur et l'assurance de la vérité. “Il est à remarquer, dit Mochler, que dans ce petit nombre d'ouvrages nous trouvons déjà les principales formes sous lesquelles l’activité scientifique se développa plus tard. Les Epitres de St. Iunace nous offrent les premières traces d'une apologie de l'Eglise contre les hérétiques; celles de St. Barnabé, un essai de dogmatiqne spéculative ; dans le Pasteur, nous trouvons une première tentative d'une morale chrétienne, dans l’épitre de St. Clément de Rome, le premicr développement de la science d'où naquit plus tard le droit ecclésiastique, et enfin dans les actes du martyre de St. Ignace, le plus ancien ouvrage historique. C’est ainsi que dans les expressions de l'esprit d’un

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Au IT siècle la littérature sacrée reçut de plus grands développements. Méliton, Apolinaire, St. Justin, Tatien Athénagore furent les défenseurs de l'Eglise naissante, Leurs écrits ont de la force, du nerf, de la logique et du naturel. St, Théophile, Hermias, St, Iréné, auteur de la Science et d'un Traité contre les hérésies, ont de la gravité, beaucoup d'imagination, de l'inspiration et de l'éloquence. Les principaux ouvrages de St. Justin sont: l'Exhortation aux Gentils, son Dialogue avec le juif Triphon, deux Apologies et sa Lettre à Diognète.

Au IIIe siècle apparurent de grandes lumières, Clément d’Alexandrie, homme d’une vaste érudition, d'une éloquence facile, enseigna pendant douze ans. Les trois grands ouvrages que nous possédons de lui : son Æxhortation aux Gentils, son Pédagogue et ses Stromates, forment un tout complet avec lequel il prouve que le monde civilisé avait été préparé longtemps d'avance à la lumière de l'Evangile.

Origène, tout jeune encore étudia la musique, les mathématiques, l'astronomie, la dialectique, la rhétorique, la géométrie et l'histoire de toutes les sectes des philosophes. Son style a beaucoup de vigueur et de clarté; il argumente, et il ne présente aucun côté faible à ses adversaires. Il a beaucoup écrit. On range ses travaux en cinq classes: 10. les ouvrages bibliques, 20. les ouvrages apologétiques, 30. les ouvrages dogmatiques, 40, les ouvrages pratiques, 5o. les lettres

Nous avous de St. Polycarpe plusieurs commentaires sur l'Ancien et le Nouveau Testament et un Traité du Christ et de l'Antéchrist. L'Exposition de la foi, le Panégyrique d'Origène et une Epitre canonique formant les principaux ouvrages de St. Grégoire le Thaumaturge, La richesse et la variété de son style égalent la pureté de sa diction.

St. Denis d'Alexandrie, surnommé le Grand par ses contemporains, et par St. Athanase, le maître de l'église catholique, a écrit des leçons sur la Théologie et l'écriture sainte.

St. Pamphile a laissé une apologie d'Origène. Grave et élevé, le style de St. Pamphile se pare de toutes les grâces et de toutes les richesses de la poésie grecque.

Au commencement de IVe siècle apparaît St. Athanase, cette vive lumière de l'Eglise. “Il avait, dit l'abbé de la Bletterie, l'esprit juste,

(1) La Pathologie, 1, 57.

vif et pénétrant, le cœur généreux et désintéressé, un courage de sang froid et pour ainsi dire un héroïsme uni, toujours égal, sans impétuosité ni saillies, une foi vive, une charité sans borne, une humilité profonde, un christianisme mâle, simple et noble comme l'Evangile, une éloquence naturelle, semée de traits perçants, forte de choses, allant droit au but et d’une précision rare dans les Grecs de ce temps là.” (1)

St. Athanase a laissé un grand nombre d'ouvrages, la plupart dirigés contre les Ariens. Dans tous ses écrits, observe un de ses biographes, l'illustre docteur est grand, ferme, simple, et persuasif. Mais son éloquence se montre surtout avec dignité et noblesse dans ses propres apologies. Rien ne l'ébranle, rien ne le désespère. Qu'il raconte, dit Bossuct, la violence d’un Syrien, là sourde persécution de Constance, les tragédies des Ariens sur le calice rompu, la profanation des autels, le bannissement du pape Libère, d’Arius et de tant d’autres saints, le sien propre, et les calomnies dont on se servait pour rendre sa personne odieuse, on le trouve toujours le même, Au milieu de ces luttes ardentes et passionnées il déploie toutes les ressources de l’homme pénétrant qui n’est pas moins habile dans la pratique des affaires que dans l'exercice de l'argumentation. Ses lettres achèvent de nous révéler sous ce rapport la flexibilité de son génie, mais il est bien à regretter que le plus grand nombre soit perdu.

St. Basile n'eut point de rivaux dans l’art oratoire. Ses principaux ouvrages consistent en cinq livres contre Eumomius, son Traité du saint Esprit, des homélies, des traités contre les Ariens, les Sabelliens, et les Anomêens. Il joint à une grande profondeur d'idées beaucoup de sensibilité et d'enthousiasme. St. Grégoire de Nysse, son frère honora comme lui la chaise chrétienne. Son style est fleuri, abondant, parfois enflé et surchargé d'ornements inutiles.

À côté de St. Basile se place St. Grégoire de Naziance. Ils se disputent la palme de l’éloquence à cette époque. “ L'éloquence de St. Basile était plus séricuse, celle de St. Grégoire plus vive et plus enjouée ; l'un songeait plus à persuader et l’autre à plaire; l'un disait plus de choses, l’autre avec plus d'esprit; l’un paraissait éloquent parce qu'il l'était, l’autre, quoiqu'il le fut beaucoup, songeait encore à le paraître; l’un respectait la pénitence jusqu’à la sévérité, l’autre aimait

(1) Vie de Jovien.

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la pénitence jusqu'à la rendre aimable; l'un était majestueux ct tranquille et l'autre plein de mouvement et de feu; l'un aimait la gravité jusqu'à condamner la raillerie, quoiqu'il fut capable d'y réussir, et l'autre avait su la rendre innocente ct la faire servir à la vertu, en un mot, l'un attirait plus de respect, mais l’autre se faissait plus aimer.” (1)

St. Grégoire de Naziance a été surnommé le Théologien. Ses Oraisons funèbres ont toute la richesse, la gravité, l'élan qui conviennent à ces sortes de discours,

St. Epiphane fait preuve d'érudition dans l’Anchora et le Panarion, Dans le premier il explique la dovrine catholique sur le mystère de la Sainte Trinité, Son Panarion ou l'Antidote est un grand travail où il fait l'histoire dogmatique de toutes les erreurs parues jusqu'alors. Son Traité des poids et des mesures, sa Physiologie, ou traité sur les animaux, prouvent l'érudition de l'écrivain. Son style est rude, âpre et néglivé,

St. Ephrem réunit la pompe et la magnificence du langage à la chaleur des sentiments, Il a composé des commentaires sur l'Ancien et le Nouveau Testament. Son style est abondant, imagé, lumineux, profond et sentencieux tout à la ‘is.

St. Jean Chrysostôme est la plus grande figure du Vème siècle. La grande gloire de ce père de l'Eglise est d'avoir fixé le vrai caractère de l'éloquence sacrée ‘ Sa méthode devint la règle du genre et le sceau de la vérité. Cet évangile que l'orgucilleuse philosophie du siècle avait méconnu, fut ju zé dès lors le code de la plus parfaite sagesse et la source des plus sublimes conceptions qui puissent s'offrir au génie, C'était là le dernier trophée qui manquait à la gloire du christianisme, Chrysostôme fut donné au-monde et le paganisme fut vaincu à la tribune, comme dans ses temples.” (2)

Son Traité du Sacerdoce, ses Avis aux veuves et son Apologie de la vie monastique Sont Ses principaux ouvrages.

St. Cyrille d'Alexandrie a écrit cinq livres contre Nestorius ce qui lui valut le titre de docteur de l'Incarnation.

Le plus illustre historien de l'Eglise grecque est Eusèbe, dont les principaux écrits ont pour titre: Jlistoire ecclésiastique, la Pénétration

() Duget, Lettres III.

(2) Guillon.

et la Démonstration évangélique, une vie et un panégyrique de Constantin ; il était contemporain de Procope, historien profond qui a laissé une histoire de son temps.

L'erreur des Tconoclastes porta un coup mortel aux arts, aux lettres et aux sciences, Ces fanatiques s'étaient armés contre les images, les livres et les objets d'art, Léon l'Isaurien fit brûler la bibliothèque de Constantinople qui contenait plus 30,000 volumes.

Ainsi, dit Drioux, lorsque les Tures entrèrent à Constantinople, le génie grec était éteint, Sa langue n’était plus connue que des hommes de lettres qui en avaient fait une étude particulière ; le peuple ne la parlait plus. Sa littérature avait parcouru toutes ses phases et végétait tristement sans pouvoir rien produire, Pour se ranimer elle avait besoin d'être transportée sous un autre ciel, sur une autre terre et ce fut la mission qui échut aux Grecs exilés. Ils abordèrent en Italie avec leur savoir et leurs livres; Rome les accueillit avec amour, et l'Europe chrétienne s'enrichit des trésors qui lui avaient été légués par Constantinople à son agonie.

Ce fut l'époque de la Renaissance.

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