HUGO
M JOLLOIS ingénieur en chef des Vosges a été chargé de rédiger les projets du monument
et d'en suivre l'exécution.
L'inauguration du monument s'est faite le 10 du mois de septembre. Dès le matin la fête fut annoncée par le bruit de l'artillerie et par le son des cloches de Domrcmy, de Greux et des communes environnantes. Le soleil sorti de l'horizon pur et sans nuage promettait la plus belle journée. A une heure, M. le préfet accompagné d'une députation du conseil général du département des Vosges, présidée par M. le duc de Choiseul-Stainville, arriva sur le pont de Domremy ; il était suivi par les députations des villes de Nancy, deToul, de Commercy et de Vaucouleurs; un arc de triomphe de verdure surmonté de la figure de Jeanne d'Arc à cheval , décorait le pont jeté sur la Meuse , à l'entrée de Domremy ; il était orné d'inscriptions relatives aux exploits de l'héroïne; les avenues du village étaient gardées par la garde nationale de Neufchâteau , rangée en bataille , et remarquable par sa belle tenue. Toutes les rues de Domremy avaient été sablées; les maisons étaient ornées de festons et de verdures; tout enfin respirait la joie et la satisfaction qu'inspirait aux habitants la solennité de ce beau jour. M. le maire de Domremy et M. le curé cantonnai vinrent à la rencontre du premier magistrat du département , et lui exprimèrent au nom de leurs administrés des sentiments de reconnaissance pour lui, de fidélité au gouvernement, et d'attachement pour l'auguste famille de saint Louis. Mais bientôt on vit venir à la rencontre de M. le préfet une députation de la ville d'Orléans, qui, partie le 7 septembre, était arrivée le 9 à Vaucouleurs après avoir parcouru la plupart des lieux marqués par le souvenir des hauts faits de la Pucelle. Cette députation était composée de M. le comte de Rocheplatte, maire d'Orléans; de M. le vicomte de Grcmion, premier adjoint; de M. de Nourry, membre du conseil municipal, et de M. de Rabellau, conseiller de préfecture, délégué par M. le préfet du Loiret pour le représenter. Après des félicitations réciproques, on se rendit au bâtiment d'école élevé dans l'enceinte de la maison de la famille d'Arc. Une haie forniée des gardes nationales de Neufchâteau maintenait l'ordre au milieu de la foule qui était immense. Cependant les dispositions se faisaient pour la bénédiction d'un drapeau à l'instar de celui que Jeanne d'Arc portait dans les combats, et qui devait être déposé dans la chambre de l'héroïne. Lorsque tout fut prêt, le cortège se rendit à l'église; les différentes députations prirent auprès de M. le préfet les places qui leur étaient assignées ; le curé cantonnai assisté des desservants des communes voisines, était à l'autel. Alors le commandant de la garde
nationale de Neufchâteau présenta le drapeau h la bénédiction. M. le curé pro-
nonca dans cette circonstance un discours (A) renfermant 1 éloge le plus noble des vertus chrétiennes de l'héroïne, de ces vertus qui furent la source de ses hauts faits et de ses plus belles actions. M. de Ilaldat-du-Lis, descendant de la famille d'Arc, secrétaire de l'académie de Nancy, monta ensuite en chaire et prononça l'éloge de Jeanne d'Arc, sujet mis au concours par cette académie. L'orateur produisit sur l'assemblée une vive impression en lui rappelant tous les traits de la vie héroïque de celle qui était l'objet de la solennité du jour; le Te Deum fut ensuite chanté au son des cloches.
Après cette cérémonie on se rendit sur la place de Domremy. Elle était, ainsi que toutes ses avenues, remplie d'une foule immense' ; les toits de l'église et des maisons étaient couverts de monde"; des échoppes avaient été dressées çà et là pour élever les spectateurs; des curieux étaient placés même jusqu'à la sommité du clocher^ et montraient leur tête à travers les ogives qui le décorent; de jeunes garçons suspendus aux simples baliveaux plantés sur la place et aux branches d'arbres '^ des jardins voisins annonçaient un enthousiasme et un désir de voir qui excitaient un vif intérêt.
Au signal donné par M. le préfet, le voile qui couvrait le monument, tomba et laissa voir les traits de l'héroïne; l'air retentit alors des cris mille fois répétés de vive le Roi. Honneur à Jeaime (V Arc. Les jeunes filles de Domremy et de Greux, vêtues de blanc et rangées autour du monument, n'attendaient que le moment de déposer sur le piédestal les couronnes qu'elles avaient à la main ; le signal leur en fut donné par la fille du maire, qui, montée sur une estrade, vint poser elle-même sur la tête de Jeanne d'Arc une couronne de laurier et d'immortelles. Alors M. le préfet, s'avançant sur le piédestal du monument, prononça un discours (/) analogue à la circonstance, et qui respire l'amour du roi et de la patrie; il fut accueilli par des applaudissements unanimes et aux cris répétés de vive le Roi, vivent les Roiirbons. M. le maire d'Orléans [m) succéda à M. le préfet, et ses paroles excitèrent un vif intérêt; il était lui-même ainsi que ses collègues de la députation d'Orléans l'objet des questions empressées de tous les spectateurs;
(i) Voyez la planche XI.
(2) Voyez même planche, n°' 6, 7, 8.
(3) Voyez même planche , n° 6.
(4) Voyez même planche, n°' 2 et 7.
chacun voulait voir les députés de cette ville héroïque qui donnait dans cette circonstance une preuve si éclatante de sa reconnaissance envers l'illustre guerrière h laquelle elle avait dû sa délivrance au quinzième siècle. Ce n'était plus alors une simple fête de village destinée à remettre en honneur, au lieu de sa naissance , la mémoire de Jeanne d'Arc. La présence des députés d'Orléans, de ceux de Nancy, deCommercy, deToul, deVaucouleurs, et des personnes marquantes de Lunéville, de Ligny, de Bar-ie-Duc, de Joinville, de Wassy et de Chaumont, que l'on apercevait parmi les assistants, lui donnait l'aspect d'une fête nationale à laquelle toute la France prenait part. M. le duc de Choiseul, président du conseil général du département des Vosges, ne pouvait dans cette occasion rester spectateur oisif de tout ce qu'il avait en quelque sorte créé par son influence et par son crédit. Dans un discours (??) noblement exprimé, il paya aux vertus de l'héroïne, à ses hauts faits, un juste tribut d'éloges, et exposa tout ce que l'on devait à la bonté et à la munificence du Roi, pour remettre en honneur dans son pays natal la mémoire de la célèbre Jeanne d'Arc.
La cérémonie d'inauguration étant terminée, le cortège se sépara, et chacun alla prendre part aux jeux préparés dans la prairie ' située à la sortie du pont h gauche de la route de Domremy à Neufchâteau. Dans cette immense plaine qui pourrait aisément contenir plus de cent mille hommes , on avait enfermé par une enceinte de piquets et de cordes un vaste emplacement destiné à la fête. Des tentes y étaient dressées de toutes parts; des cafés et des restaurants y offraient aux spectateurs toutes sortes de comestibles et de rafraîchissements; des marchands y avaient établi une espèce de foire ; des orchestres distribués çà et là invitaient à la danse toutes les personnes accourues pour fêter l'illustre héroïne; des groupes de chanteurs exécutaient au son des instruments des chansons composées exprès pour la solennité du jour; des mâts de cocagne offraient aux jeunes paysans les moyens d'exercer leur adresse et leur agilité; des bateleurs attiraient la foule par la gaieté de leurs facéties; des chevaux de bois, des roues tournantes, offraient auxassistants des spectacles aussi variés qu'agréables. Enfin un carrousel à cheval vint ajouter à la diversité du spectacle; des chevaliers, le casque en tête et la visière baissée, armés de cuirasses et la lance à la main, vinrent enlever au galop des couronnes attachées au sommet d'une arcade élevée. Tout le cortège assis-
(i) Voyez la planche II, n" 5, et l'explication de cette planche.
tait à ces jeux, et les vainqueurs reçurent les prix des mains de M. le préfet.
Les jeux terminés on se rendit à un banquet qui avait été préparé sous une vaste tente dressée dans la prairie. Une table de soixante couverts était garnie de tout ce que pouvaient offrir les ressources du pays. M. le préfet et M. le duc de Choiseul en firent les honneurs; des toasts furent portés au roi et à la famille royale, à la mémoire de Jeanne d'Arc, à la députation d'Orléans, au conseil général du département des Vosges et à celui du Loiret, h l'auteur du monument et à l'ordonnateur de la fête. Ces toasts étaient répétés avec enthousiasme par le peuple qui environnait la tente et assistait pour ainsi dire au banquet.
L'heure du feu d'artifice étant arrivée, on se transporta dans la prairie à l'endroit où il devait être tiré. Les illuminations brillaient de toutes parts; des milliers de lampions disposés autour du cirque en dessinaient la forme et produisaient un effet merveilleux. Le château et la tour de Moncel situés sur le penchant de la montagne de Julien, à la rive droite du Yair, répandaient au loin la clarté de leurs feux; l'arc de triomphe était brillant de lumières, et le transparent qui représentait Jeanne d'Arc à cheval, produisait le meilleur effet; la maison d'école et le monument étaient dessinés par des illuminations d'un très bon goût ; le clocher de Coussey montrait à l'horizon son sommet couronné d'un cordon de feux, de manière que la fête paraissait s'étendre à deux lieues à la ronde. Les étrangers ne pouvaient se lasser d'admirer la beauté du site , et cette riche prairie arrosée par la Meuse et le Vair, et ces montagnes dont les sommets couverts d'épaisses forêts bornaient l'horizon de la manière la plus pittoresque.
Le feu d'artifice fut très beau , et termina dignement cette fête vraiment patriotique et nationale qui a laissé dans le pays les impressions les plus vives, et dont le souvenir ne s'effacera jamais de la mémoire des Français accourus de toutes parts pour en contempler le spectacle. On estime que plus de quinze mille personnes y assistèrent. Il est certain que toute la population de Neufchâteau s'y rendit, et qu il ne resta pour garder la ville que les personnes hors d'état de marcher. Ce jour-là tous les châteaux et tous les hameaux des environs de Domremy étaient déserts.
Toute l'ordonnance de cette fête est due au talent, au zèle et à l'activité de M. Gérardin , maire de Neufchâteau, éminemment secondé par M. Cherrier, sous-préfet de l'arrondissement.
Quelques jours avant la fête, la première légion de la Manche passant à Dom-
remy avait rendu à Jeanne d'Arc un hommage digne d'elle. Son buste n'était pas encore place sur le monument; mais la légion demanda à en contempler les traits. Il fut apporté sur la place de Domremy et déposé avec respect sur une table couverte d'un tapis. Alors la musique exécutant des airs nationaux, le corps entier défila devant l'image de l'illustre héroïne, en présentant les armes et en inclinant les drapeaux. Les habitants de Domremy émus jusqu'aux larmes sautèrent au cou des militaires , et mêlèrent leurs acclamations à celles de cette brave légion. Le colonel voulant consacrer le souvenir des hommages rendus par ses soldats à la guerrière fit graver sur une table de bronze cette inscription :