INTRODUCTION. XIII
D'un extérieur agréable, d'une mise recherchée, il se faisait remarquer par les agréments de sa conversation; habile prédicateur, écrivain élégant, il s'était attiré la haine des moines, et par ses talents et par son orgueil.
On s'accorde à dire que sa conduite n'était rien moins que réservée à l'égard des femmes; il aurait même été impliqué dans quelques intrigues galantes, et ses ennemis, n'ayant pu le faire condamner pour ce premier fait , durent chercher à lui susciter des accusations plus graves (Ménage, Notes; Montconis, Voyages}. Il avait tout à craindre d'ennemis acharnés et puissants, ces faits sont notoires; l'archevêque de Bordeaux lui avait même conseillé de permuter ses bénéfices et de s'éloigner d'un lieu où tout conspirait contre lui, mais il n'en voulut rien faire {Histoire des diables , 22).
Passons actuellement aux faits. Les magistrats qu'on avait requis, arrivés au couvent, trouvèrent les deux prétendues possédées dans leurs lits ; la supérieure, qui paraissait reposer, fut prise à point nommé de mouvements violents y elle poussa quelques cris qui approchaient de ceux d'un petit pourceau, et répondit de la manière suivante aux conjurations. L'exorciste s'adresse au démon, et le démon est censé répondre : D. Propter quam causant ingressus es in corpus hujus virginis? R. Causa animositatis . D. Per quod pactum? R. Per flores. D. Quales?R. Rosas. D. Qui s misitPR. Urbanus. D. Die cognomen? R. Grandier. D. Die qualitatem? R. Sacerdos. D. Cujus ecclesiœ? R. Sancti Pétri. D. Quœ persona attulit flores? R. Diabolica.
Tel fut le résultat de la première séance à l'égard de la supérieure. Les magistrats s'étaient retirés près d'une fenêtre; l'exorciste, qui n'était autre que le directeur de ces filles , leur dit que ce qui venait de se passer était semblable à l'histoire du prêtre Gaufrédi, exécuté
\l\ INTRODUCTION.
h mort en vertu d'un arrêt du parlement de Provence.
Paroles atroces , disent les historiens , et qui décelaient le but où voulait arriver cet ennemi implacable de Grandier.
Le lieutenant civil aurait désiré qu'on fit d'autres questions à la supérieure, pour mieux savoir à quoi s'en tenir sur cette prétendue connaissance du latin; mais l'exorciste s'y refusa, disant qu'il ne lui était pas permis de faire des questions curieuses.
Comme la sœur laie était également agitée de mouvements coiwulsifs, on voulut lui faire aussi quelques questions , mais elle ne put répondre que : A V autre > a Vautre ; comme pour renvoyer les exorcistes à sa supérieure, plus instruite qu'elle.
La même scène avait eu lieu en présence de deux magistrats : Paul Grouard, juge de la prévôté, et Trinquant, procureur du roi.
La question posée devant ces premiers juges, posée ensuite devant une commission spéciale, et posée aujourd'hui devant l'histoire est donc celle-ci : Les scènes étranges données par les Ursulines de Loudun étaientelles simulées ou étaient-elles réelles? Quesi elles étaient réelles , reconnaissaient-elles pour cause l'introduction de diables dans le corps des religieuses, ou résultaientelles de maladies particulières?
Ces trois opinions ont eu leurs partisans , aussi bien parmi les contemporains que beaucoup plus tard; opinions sur lesquelles nous aurons à revenir quand de nouvelles scènes auront fourni de nouveaux faits. Jusqu'à présent que voit-on? une supérieure qui répond en assez mauvais latin, à du latin non moins barbare; une sœur laie qui se montre encore moins savante; toutes deux agitées de mouvements dits convulsifs et poussant des cris étranges. Ce qu'on peut en inférer, c'est que chez la supérieure tout pouvait être simulé, et que chez la sœur laie il pouvait y avoir quelques convulsions