‹ Histoire admirable de la bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 62 sur 117 · ARRIVÉE A LAGNY — SA PRIÈRE RESSUSCITE UN ENFANT MORT SANS BAPTÊME · texte numérisé non relu

ARRIVÉE A LAGNY — SA PRIÈRE RESSUSCITE UN ENFANT MORT SANS BAPTÊME

Le château de Sully, majestueusement assis au bord de la Loire, entouré de profonds fossés que les eaux du fleuve remplissaient, était en 1429 une des plus anciennes et des plus belles résidences princières du rovaume. en même temps qu'une de ses plus importantes forteresses.

Ses épaisses murailles sont pleines du souvenir de Jeanne, et leurs échos ont dû maintes fois se renvoyer les plaintes qui s'échappaient de sa poitrine oppressée.

La Pucelle prolongea à regret son séjour chez son perfide ennemi. Bien qu'elle y fût comblée de toutes sortes d'honneurs et d'égards, je pense qu'il serait conforme à la justice autant qu'à l'histoire d'appeler Sully sa première prison.

La Trémoille ne multipliait sous les pas de Charles VII les distractions et les plaisirs que pour le retenir sous sa néfaste influence, et l'empêcher de prêter l'oreille à Dieu et à son Envoyée.

Tandis que la jeune fille errait triste et pensive dans le splendide château, il semble qu'on ait cherché à détourner son attention des événements de France. Le ministre, correspondant sans doute en cela à des désirs venus d'Allemagne où la réputation de la Libératrice était considérable, chargea ceux qui l'entouraient de proposer un autre but aux espérances et aux efl'orts de la sublime enfant.

Les troupes, recrutées sur L'initiative du Pape pour mettre fin aux abominations accomplies en Bohême par les partisans de Jean Huss. avaient été. on s'en souvient, écartées de leur véritable route au profit des envahisseurs de la France.

Par leurs criminels excès, les hérétiques continuaient donc à désoler leur malheureux

pays. Peut-être se rappelait-on que, dans sa première sommation, Jeanne avait invité les Anglais à se réunir aux Français pour détendre les intérêts supérieurs de Dieu et de l'Eglise. Quoi qu'il en soit, on lui exposa qu'en s'occupant activement de cette question elle procurerait la gloire divine en même temps que la paix parmi les chrétiens, et que certainement elle diminuerait les souffrances de l'Europe entière. C'était faire vibrer chez la vierge lorraine des cordes bien sensibles: son cœur dévoué, sa foi ardente et sa grande charité s'émurent. Elle consentit à laisser écrire aux Hussites en son nom. On espérait probablement que, après semblable intervention épistolaire, Jeanne en viendrait à prendre les armes. Une lettre latine, signée de la main de son aumônier, a été conservée dans les registres de l'empereur Sigismond. La langue employée non moins que le style dénotent bien que l'humble paysanne ne dut en être que l'inspiratrice assez lointaine, car on ne retrouve guère dans ces lignes sa douce et limpide simplicité. Néanmoins, la forme personnelle empruntée par le document ainsi que la loyauté du Fr. Pàquerel ne permettent pas de douter que cet acte n'émane de l'héroïne, au moins dans ses grandes lignes, sinon dans les expressions et les tournures adoptées.

Cette démarche ne paraît pas avoir eu d'autres conséquences, et ceux qui avaient cru trouver là un dérivatif aux patriotiques angoisses de Jeanne furent bien déçus.

Quand elle n'était pas en intime colloque avec Dieu ou ses Voix, la Pucelle méditait ce que l'on racontait autour d'elle, des événements de Bourgogne, d'Angleterre et de France.

Bien qu'il eût conclu à Paris un arrangement avec Bedford pour reprendre les armes au printemps, Philippe le Bon continuait à entretenir la diplomatie française dans le rêve d'une pacification prochaine, et semblait tout à la préparation de la « journée d'Auxerre ». De son côté, Charles VII avait, par lettres patentes du 4 novembre, adhéré à ce projet et s'était engagé à traiter de la paix avec le duc de Bourgogne et avec les Anglais, à la condition toutefois que ceux-ci amèneraient dans une ville du royaume, où l'on pourrait aisément conférer avec eux, les ducs d'Orléans et de Bourbon, les comtes d'Angoulème et d'Eu, alors prisonniers en Angleterre. On ne manqua point sans doute de faire valoir auprès de Jeanne cette clause, qui, en facilitant la délivrance du duc d'Orléans, concordait avec la mission qu'elle déclarait avoir reçue du Ciel.

Ee sire de Gaucourt fut envoyé vers Philippe le Bon; il le rejoignit à Bruges, et dans cette ville on signa, en date du iS décembre, une convention prolongeant d'un mois la trêve qui expirait à Noël. Outre qu'il trouvait la saison d'hiver peu favorable, le duc de Bourgogne avait des raisons toutes personnelles de désirer cette suspension d'armes : il se disposait à contracter mariage avec Isabelle de Portugal. Ea cérémonie nuptiale tut célébrée à Bruges le io janvier 1430. Il faut chercher là encore un des motifs d'une seconde prorogation de la trêve; par un acte du 29 janvier 1430, on l'étendit ensuite une troisième fois jusqu'aux prochaines fêtes de Pâques.

Ces noces princières furent l'occasion de grandes réjouissances. Un nouvel Ordre de chevalerie, qui reçut le nom de la Toison d'Or, fut institué, et un tournoi qui devait se prolonger plusieurs jours fut commencé le samedi 1 S février sur la grand'place

d'Arras, en présence du couple ducal. On en parla sans doute beaucoup dans l'entourage de Charles VII, car cinq de ses plus braves chevaliers, parmi lesquels l'illustre Poton d2 Xaintrailles, vinrent à Arras se mesurer avec cinq des plus nobles guerriers bourguignons. De semblables événements défrayent volontiers les conversations d'une cour; ils détournaient alors l'attention des seigneurs français de ce qui aurait dû les occuper à bien plus juste titre.

Cependant. l'Angleterre ne songeait qu'à réparer ses défaites successives et à compenser, aux yeux des pays conquis, l'immense effet moral du sacre de Charles VII à Reims. Henri VI n'avait que neuf ans; on décida, malgré cet âge si tendre, de le sortir de tutelle afin de l'établir à la tête des deux royaumes. Le 6 novembre 1429 eut lieu la cérémonie du couronnement pour l'Angleterre, et. le 20 décembre suivant, une lettre circulaire officielle annonçait aux villes de France la prochaine arrivée du jeune prince sur notre sol national. Les grands personnages qui l'entouraient, n'ayant pas su profiter de l'occasion unique fournie par la possession de Reims, pour faire couler la Sainte Ampoule sur le front de leur roi, voulaient du moins une solennelle intronisation à Notre-Dame de Paris. Dans le document signé de son nom, le nouveau monarque disait « à ses sujets de France qu'il avait entendu les douloureuses plaintes ainsi que les lamentables clameurs que leur arrachaient les durs traitements et l'oppression exercés sur eux par Charles de Valois, son adversaire, et par ses troupes ». Henri VI promettait ensuite aux Français de venir, accompagné d'une très puissante armée, pour leur porter secours. Dès son entrée en campagne, il conduirait la guerre si loin, assurait-il. qu'avant de retourner en Angleterre il verrait son bon peuple de France vivre, cultiver et négocier en toute paix et tranquillité.

En dépit de ce langage provocateur et fanfaron tenu aux pays conquis, la cour de Londres renouvelait sous main ses affirmations pacifiques. Elle comptait se taire représenter à la « journée d'Auxerre » et disposait les voies à ses négociateurs en demandant au Souverain Pontife de déléguer à cette conférence un cardinal non hostile au roi d'Angleterre.

De plus, les Anglais multipliaient les démarches de toutes sortes pour se rendre le duc de Bourgogne favorable; c'est ainsi qu'ils lui reconnaissaient, en date du 8 mars 1430, les comtés de Champagne et de Brie, l'engageant par là même à soutenir leur querelle contre la France, laquelle, certes, ne pouvait maintenir à Philippe le Bon de pareilles concessions de territoire.

L'esprit clairvoyant de Jeanne devait saisir en tous ces récits une menace permanente pour la cause de sa chère patrie. L'alliance de nos deux adversaires était plus étroite que jamais. Pour amener la paix, il eût fallu, par de grands coups, les mettre hors d'état de nuire. Hélas! Charles VII demeurait inerte, ne comprenant point que les ennemis ne parlementaient avec lui que pour préparer plus tranquillement la guerre.

Le château de Sully avait beau multiplier les fêtes; en vain ses hôtes s'entretenaient-ils des prochaines conférences pour la pacification de l'Europe, le pays ne partageait pas leurs illusions.

;i6 LA BIENHEUREUSE JEANNE D'ARC

Aux approches du printemps, l'Ile-de-France était d'une agitation extrême, car elle prévoyait la reprise certaine des hostilités. Nos soldats venaient d'attaquer Saint- Denis: ils s'en étaient emparés après avoir tué plusieurs chefs bourguignons. Obligés d'abandonner la ville à des forces supérieures, ils avaient néanmoins soustrait un riche butin et emmené beaucoup de prisonniers.

De l'autre côté du fleuve, les Anglais s'étaient jetés sur la ville de Lagny-sur-Marne. mais, devant l'héroïsme des défenseurs de la place, ils avaient été contraints de reculer avec de grosses pertes.

Dans Paris même, on conspirait. Nombre de bourgeois, fatigués de la domination anglaise qui leur était dure en toutes façons, avaient résolu de s'en affranchir. Ils s'étaient entendus avec un Carme du nom de Pierre d'Allée pour introduire une garnison française dans la capitale.

Il est vraisemblable que c'était à Jeanne elle-même que les conjurés désiraient ouvrir les portes de la capitale.

Au milieu du luxe et des fêtes de Sully, la vaillante jeune tille ne songeait donc qu'à correspondre aussi secrètement que possible avec ces courageux citoyens, souhaitant de toute son âme d'arriver à point pour remettre Paris à son roi, malgré le mauvais vouloir de celui-ci. La lettre suivante qu'elle adressa, le 16 mars, aux habitants de Reims, contient, à mon avis, de transparentes allusions à ce projet.

Très chers et bien-aimés, Jeanne la Pucelle, qui désirerait bien. vous voir, a reçu votre lettre dans laquelle vous lui disiez que vous craigniez d'être assiégés. Vous ne le serez pas, si je puis rencontrer les ennemis d'ici quelque temps. Si je ne les rencontre pas, ils ne viendront pas vous assiéger, si vous fermez vos portes. Car je pourrai venir rapidement vers vous; et si les ennemis s'y trouvaient, je les ferais chausser leurs éperons avec tant de hâte qu'ils ne sauraient par où les prendre, et, dans le cas où ils auraient mis le siège devant la ville, je le leur ferais lever rapidement. Je ne vous écris pas autre chose pour le moment; soyez toujours bons et fidèles. Je prie Dieu qu'il vous ait en sa garde.

Ecrit à Sully, le ifj mars.

Je \ous ferais bien encore parvenir d'autres nouvelles qui nous combleraient de joie, mais je crains que les lettres ne soient prises en route et que l'on ne voie ces nouvelles.

Jeanne.

Sur l'adresse :

.1 mes bons- et très chers amis, les gens d'Église, bourgeois et autres habitants de la ville de Reims.

Ainsi, qu'on le veuille on non. la Pucelle compte reparaitre bientôt sur les champs de bataille et mettre l'ennemi dans l'impossibilité d'assiéger Reims. En effet, si l'héroïne parvenait à entrer par surprise dans Paris, elle empêchait du même coup la marche des Anglais sur la Champagne. Vers la lin de la lettre, il semble que son secret va lui échapper : elle a, dit-elle, d'autres nouvelles, qui combleraient de bonheur ses amis les Rémois, mais elle s'abstient de les révéler: elle craint que son courrier ne soit saisi en route par les adversaires.

Pourtant, la Libératrice ne tarda guère à comprendre qu'elle avait définitivement perdu toute son influence et que La Trémoille régnait sans conteste. Elle reprit donc au château la vie monotone, inactive, qui n'avait pour elle d'autres éclaircies que les longues heures passées au pied des autels et la douce visite de son céleste Conseil.

Néanmoins, elle ne négligeait aucune occasion d'intervenir auprès du roi en faveur des villes qui avaient recours à elle.

C'est ainsi qu'elle eut à plaider la cause des bourgeois de Reims, accusés de s'être entendus avec deux conspirateurs dont on venait de découvrir les menées.

On sait que Pierre Cauchon. l'indigne évêque chassé par ses diocésains de Béarnais, était originaire des environs de Reims. Au temps de l'occupation bourguignonne, le prélat retournait souvent dans son pays natal et y entretenait de nombreuses relations. Or. il profita de ces dernières pour nouer une intrigue en vertu de laquelle deux ecclésiastiques, le chanoine Jean Honorât, dit de la Chambre, et le chapelain Jean Grelet, devaient ouvrir aux ennemis les portes de la cité rémoise. Une sentence datée du jeudi 2 mars, condamna le chanoine coupable 1 qui avait fait des aveux 1 à la détention perpétuelle, où. « les fers aux pieds et aux mains, il devait être nourri du pain de la douleur et désaltéré de l'eau de la tristesse ».

On avait donc profité de cette occasion pour desservir auprès de Charles VII tous les Rémois; mais Jeanne plaida leur cause, et, peu de temps après, le 28 mars, elle leur écrivit de nouveau :

Très chers et bons amis, j'ai reçu votre lettre dans laquelle vous dites comment on a rapporté au roi qu'il y avait beaucoup de traîtres dans la cite de Reims. Le roi est maintenant certain du contraire parce que vous le lui avez certifié. Il en a éprouvé une grande joie. Croyez que vous avez toute sa bienveillance. Si vous aviez une lutte, un siège à soutenir, il vous porterait secours. Vous aurez bientôt plus de nouvelles de moi. Je ne vous écris que ceci pour le moment. Toute la Bretagne est française; le duc doit envoyer au roi trois mille combattants avec une solde de deux mois. Je prie Dieu de vous garder. Ecrit à Sullv, le 28 mars.

Slip l'adresse :

A mes bons et très chers amis les gens d'Église, échevins, bourgeois, habitants et maîtres de la bonne ville de Reims.

Par ces lignes, on peut constater que. non seulement Jeanne s'occupait de détendre ses amis, mais que, malgré toutes les oppositions, elle préparait les moyens de recommencer la guerre.

Poursuivant son but, la Libératrice n'avait qu'un souci : attaquer l'ennemi national en lieu suret propice. Vers la fin du mois de mars, peu de temps après avoir envoyé sa seconde missive aux Rémois, elle quitta le château de La Trémoille. Je ne puis mieux faire que citer ici un fragment du chroniqueur contemporain. Perceval de Cagny, qui. en quelques mots, précise bien la situation :

En l'an 1429, le jour de mars, le roi étant en la ville de Sully-sur-Loire, la Pucelle, qui

avait vu et entendu toute la façon et le mode dont le roi et son Conseil usaient pour le recou-

vrement du royaume, en fut quant à elle très mal contente et trouva moyen de se séparer d'eux. Sans le su du roi, sans prendre congé de lui, elle teignit de se mettre en route pour une excursion de plaisance, et, sans retourner à Sully, s'en alla à Lagny-sur-Marne; de cette place, en effet, on faisait bonne guerre aux Anglais de Paris et d'ailleurs.

Les allégations du chroniqueur sont bien nettes. Jeanne est écœurée de la ligne de conduite adoptée par Charles MI et son entourage, concernant l'expulsion de l'envahisseur. Elle brise avec ces hommes et quitte ce milieu néfaste; son projet n'est pas tant de rencontrer des amis qui l'aideront à rentrer en campagne, car, dans ce cas, l'Ouest avec d'AIençon, et l'Est avec les Rémois, l'auraient attirée; elle recherche avant tout la proximité de la capitale. De là il sera aisé de lutter contre l'envahisseur au cœur même de la France et peut-être de finir la guerre d'un seul coup. Or, Lagny n'était qu'à une étape de Paris, à portée par conséquent des conspirateurs patriotes dont j'ai déjà parlé.

A Lagny, le Ciel manifesta d'une façon merveilleuse qu'il continuait à écouter et à soutenir celle qu'il avait députée à la France et dont les hommes ne voulaient plus. Un miracle, en effet, marqua l'arrivée de Jeanne dans cette cité toute dévouée à la cause nationale.

Suivie de quelques cavaliers, elle était à peine entrée dans les murs de Lagny que l'on entourait sa monture. Des bonnes gens, les larmes aux yeux, lui racontaient que, trois jours auparavant, une femme de la ville avait mis au monde un enfant mort-né, et que cette mère, animée d'une foi vive et confiante, ne voulait à aucun prix laisser enterrer le corps de son fils; elle n'hésitait pas, dans son ardent amour, à demander une résurrection, afin que, muni du saint baptême, le cher petit être put jouir éternellement de son Dieu. Le cadavre défiguré, déjà tout noir, avait été déposé au pied de la statue de Notre-Dame, et les jeunes filles de la cité, agenouillées devant l'image de Marie, imploraient un miracle. Persuadées que l'intervention de Jeanne parviendrait à fléchir le ciel, les bourgeoises la conjurèrent d'unir ses prières aux leurs.

La douce vierge avait une âme trop compatissante aux malheureux pour hésiter à condescendre à ce désir : elle se rendit immédiatement à l'église et pria avec les autres. Le Tout-Puissant ne fut pas sourd à la voix de sa fidèle messagère. Au milieu de la stupéfaction générale, l'enfant mort se réveilla; ses membres reprirent couleur humaine, et par trois fois il bâilla. Aussitôt un prêtre lui administra le saint Baptême; peu après. le petit chrétien expirait; son corps fut alors placé en terre sainte.

Ce miracle obtenu, Jeanne se releva ainsi que les jeunes tilles agenouillées à ses côtés. Elle quitta sans bruit l'église et ne parla à personne de l'événement prodigieux dont tout le pavs ne tarda pas à s'entretenir. L'histoire n'aurait peut-être point conservé le souvenir de ce fait, si les juges de Rouen, collaborant malgré eux à l'œuvre du Ciel, ne l'avaient révélé par leurs enquêtes et conservé dans leurs procès-verbaux.

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