LA PROCESSION DE PÉNITENCE FAITE A TOURS
L'entrevue de Jeanne d'Arc et de Philippe le Bon eut lieu au château de Margny où la jeune tille avait été conduite immédiatement après le combat. Dès que le duc de Bourgogne se fut retiré, on remit la Pucelle entre les mains de Jean de Luxembourg à qui elle appartenait, à charge toutefois d'indemniser son subordonné, le bâtard de Wandonne, dont les archers avaient capturé la vaillante guerrière. Le comte de Ligny ordonna aussitôt de la transférer au logis qu'il s'était approprié dans le château de Clairoix et la fit enfermer dans la prison la plus sûre de ce domaine.
Quand la porte du cachot fut solidement verrouillée, il dut se passer entre les épaisses murailles de ce réduit une scène qui n'eut pas de témoin sur la terre, mais qu'il nous est permis d'évoquer, à nous qui connaissons si parfaitement l'âme de l'héroïne.
En présence de ses ennemis. Jeanne, malgré sa profonde douleur, s'était contenue: elle ne voulait point, par le spectacle d'une défaillance, humilier la France dont elle avait toujours incarné l'honneur. Impassible, elle avait reçu les outrages, et. sans une plainte, subi le cruel cérémonial du désarmement : sur le champ de bataille on lui avait arraché lance, épée, dague, hachette; puis, au logis de Margny. elle s'était vu retirer une à une toutes les pièces de son armure; chacune de ces dépouilles en la quittant emportait un souvenir des luttes à jamais terminées. Le cœur de la Pucelle avait saigné, mais pas un regard d'Anglais ou de Bourguignon ne put surprendre une larme dans ses veux; son devoir de Française lui commandait de rester forte jusqu au bout.
Elle est seule maintenant... Une première inspection l'assure que nul ne la verra.
34^ I \ BIENHEUREl'SE JEANNE DARC
Délivrée de toute contrainte, elle se cache la tète entre les mains, elle pleure, elle gémit. La guerrière intrépide disparait: la jeune tille de dix-huit ans. dont l'âme douce et tendre compatit à toutes les infortunes, redevient elle-même et accorde à son propre malheur de chaudes et abondantes larmes.
A cet instant, comme chaque jour du reste, les (jeux s'entrouvrent en sa faveur. Sainte Catherine et sainte Marguerite descendent vers elle; leur vue lui t'ait oublier les lourdes chaînes, les portes verrouillées, le froid, le dénûment, l'obscurité; par leur aide. Jeanne se sent capable de tout souffrir. Avec ce respect qui s'allie à l'accoutumance même familière, elle redit à ses chères maîtresses ses douleurs; elle leur demande encore de n'avoir pas à supporter la torture d'une trop longue prison, répétant qu'elle préfère la mort: mais ici le tendre regard des visiteuses est toujours impénétrable, et nul voile ne se lève sur l'avenir qui s'ouvre pour leur protégée. Néanmoins, la jeune guerrière se sent consolée, fortifiée, plus abandonnée que jamais aux divins vouloirs. Depuis Melun. sainte Catherine et sainte Marguerite ont sur les lèvres la même vivifiante parole; souvent elles la murmureront à son oreille; c'est le secret du triomphe dans la terrible épreuve :
— Prends tout en gré. fille de France. Dieu t'aidera!
Vers ce cachot que le ciel visite, trois grands Etats européens tournent les veux, mais avec quelle diversité de sentiments! Il est utile de le rappeler.
La Bourgogne tressaille de fierté : la vierge victorieuse de tous les bataillons anglais a été enchaînée par ses armées. Philippe le Bon ne songe pas alors à faire dire qu'il a dédaigné sa prisonnière. A peine a-t-il regagné ses quartiers de Coudun. que. sans délai, il adresse aux habitants de Saint-Quentin la lettre suivante :
Au Qom du duc de Bourgogne, comte de Flandre. d'Artois, de Bourgogne et de Xamur.
Très chers et bien-aimés, puisque vous désirez savoir de nos nouvelles, nous vous mandons qu'aujourd'hui, 23 mai, vers 6 heures du soir, les adversaires de monseigneur le roi et les nôtres qui s'étaient réunis en grand nombre et enfermés dans la place de Compiègne, devant laquelle nous campons, nous et les gens de notre armée, sont sortis en force de la ville contre nos postes d'avant-garde les plus proches. Celle qu'ils appellent la Pucelle et plusieurs de leurs principaux capitaines prirent part à la sortie. Mon beau cousin, messire Jean de Luxembourg, qui se trouvait la, nos autres gens et quelques-uns de ceux de monseigneur le roi (Henri VI) qu'il avait envoyés vers nous pour passer outre et se rendre à Paris, leur ont tait très grande et rude résistance. Nous y arrivâmes rapidement nous-mêmes, et trouvâmes nos adversaires déjà repoussés. Par la grâce et laveur de notre Créateur béni, la Pucelle a été prise.
Nous sommes sûrs que partout ce sera une grande nouvelle que celle de cette prise, et que l'erreur et la folle crédulité de tous ceux qui étaient bien disposés et favorables aux faits de cette femme sera connue.
l^crit à Coudun, près Compiègne, le 23 mai.
Signé : Milet.
Au dos est écrit :
.1 nos très chers et bien-aimés les gens d'Église, bourgeois el habitants de Sainl-Ouentin en Vermandois.
TRAHIE ET VENDIE 543
Une lettre identique à celle que nous venons de citer et portant la signature d'un autre secrétaire, nommé Christian, était adressée par le même courrier à la villedeGand.
Non content d'informer ses sujets. Philippe s'empressa de prévenir les chefs d'Etats. Au duc de Bretagne il expédia un chevaucheur nommé Lorraine.
11 écrivit aussi à son oncle, le duc de Savoie; mais ce dernier étant l'intermédiaire pour les négociations entreprises avec Charles VII. il y avait lieu d'entrer dans des explications plus étendues; le souverain bourguignon remit donc au surlendemain, jour de l'Ascension, l'envoi de sa lettre, l'ne chose importante à y relever: Philippe continue à s'entretenir des pourparlers engagés avec le roi. et des assises projetées en
vue de la paix générale, comme si de nouveau il ne combattait pas la France Il
pousse l'audace jusqu'à se plaindre de Charles VII et mande à son parent de vouloir bien. « s'il s'apercevait que son adversaire procède en tout cela par feinte et dissimulation », suspendre toute démarche, ajoutantqu'il n'a pas envie de perdre son temps à d'inutiles communications, puisque aujourd'hui son armée est sur pied de guerre, payée pour de longs délais et prête à entrer en campagne.
Philippe aurait-il pu tenir pareil langage s'il ne s'était encore appuyé sur la convention du 20 octobre 142*) qui abandonnait Compiègne à ses troupes et l'autorisait à assiéger cette place sans que nos armées eussent à intervenir? Voilà bien, saisi sur le vif, un des points lamentables de la situation créée par la politique des La Trémoille et des Regnault de Chartres. En terminant sa lettre. Philippe le Bon annonce triomphalement que la Pucelle a été prise l'avant-veille à 6 heures du soir; il ne doute pas que cette nouvelle ne fasse grand plaisir à son oncle. Enfin, dans un post-scnplii m. il propose de désigner Corbeil comme siège de la « journée » qui devait se tenir à Auxerre pour traiter de la paix entre les trois belligérants. Détail qui a également son importance: cette lettre n'est pas datée de Coudun. mais de Venette-les-Compiègne, où le duc. profitant de son premier succès, s'est hâté de transférer son quartier général au milieu de ses alliés d'outre-Manche.
Tout ceci ne nous donne-t-il pas à penser que la capture de leur terrible ennemie fut joveusement fêtée par les Anglais et que la cour de la « fausse Bourgogne » s'humilia une fois de plus en s'associant à leurs réjouissances?
De son côté. Jean de Luxembourg s'empressa de faire part de la bonne fortune qui venait de mettre Jeanne entre ses mains. Dès le mardi soir, il rédigeait, lui aussi, le récit circonstancié de l'affaire de Compiègne, dans une lettre qu'il fit porter sans retard à Paris par un de ses chevaucheurs et adressée à son frère. Louis de Luxembourg, évoque de Thérouanne et chancelier de France pour les Anglais : le courrier marcha d'une telle allure, que, le 25 mai. jour de l'Ascension, les Parisiens connaissaient déjà la captivité de la Pucelle. Par une note de quelques lignes, insérée à cette date dans le registre du Parlement, il est aisé de juger que la lettre envoyée à Louis de Luxembourg ressemblait beaucoup à celle que reçurent les habitants de Saint-Quentin. Cand. etc..
L'évèque de Thérouanne ne perdit pas un instant. L'héroïne était prisonnière, il fallait profiter de cet événement pour réparer le tort qu'avaient subi les armes anglaises.
Puisqu'elle était tombée entre les mains de Philippe le Bon, il importait d'aviser aux moyens de supprimer les privilèges habituels aux prises dé guerre, suivant lesquels Jeanne pouvait, en échange d'une rançon, se retrouver bientôt à la tète de l'armée française.
Pour assurer le succès de ces perfides calculs, il fallait que la juridiction ecclésiastique réclamât la captive comme accusée à la barre de son tribunal. Or, en matière de sortilège et d'hérésie, deux juges étaient alors compétents : l'évèque du lieu où axait été commis le délit et le Grand Inquisiteur de France, délégué permanent du Saint- Siêge. I.e temps manquait — car on voulait agir en hâte — pour rechercher quel était, dans les circonstances présentes, le prélat qui devait juger la Pucelle; mais l'Inquisiteur de France, Maître Jean Gravèrent, de l'Ordre de Saint-Dominique, résidait habituellement à Paris. C'est donc au couvent des Dominicains que parvinrent, le 23 mai. les injonctions du chancelier et de l'Université. Le délégué pontifical était-il absent ou retusa-t-il de s'occuper de cette affaire avec une si grande hâte? Toujours est-il que ce n'est pas son nom. mais celui de son vicaire ou suppléant qui se lit en tète de l'acte rédigé, séance tenante, pour réclamer la remise et le jugement de Jeanne la Pucelle. Voici cette sommation qui a été transmise au procès de Rouen :
A tics haut et très puissant prince Philippe, duc de Bourgogne, comte de Flandre, d'Artois, de Bourgogne et de Namur, et à tout autre à qui il appartiendra. Frère Martin, maître en théologie, et vicaire général de l'Inquisiteur de la foi au royaume de France, salut en Jésus- ( Ihrist notre vrai Sauveur. Comme tous les loyaux princes chrétiens et tous les vrais catholiques sont tenus d'extirper toute erreur venant contre la foi et les scandales qui s'ensuivent dans le peuple chrétien, et comme actuellement il y a voix et commune renommée, que, par certaine femme nommée Jeanne, que les adversaires de ce rovaume appellent la Pucelle, ont été, à son occasion, en plusieurs cités, bonnes villes et autres lieux de ce royaume, semées, enseignées, publiées et fait publier et enseigner plusieurs et diverses erreurs, qu'il en est encore ainsi actuellement, qu'il s'en est suivi et s'ensuit plusieurs grands torts et scandales contre l'honneur divin et notre sainte foi, pour la perdition des âmes de plusieurs chrétiens, que ces choses ne peuvent et ne doivent être dissimulées ni passer sans bonne et convenable réparation ; comme, grâce à Dieu, ladite Jeanne est actuellement en votre puissance et sujétion, ou en celle de vos nobles et loyaux vassaux. Pour ces causes, nous vous supplions de bonne affection, très puissant prince, et prions vos dits nobles vassaux que ladite Jeanne nous soit cuvoyée, ici, par vous ou par eux, rapidement et en toute sûreté, nous espérons que vous le ferez en vrai protecteur de la foi et défenseur de l'honneurde Dieu, et qu'on n'y mettra aucun empêchement ni délai (ce qu'à Dieu ne plaise). Nous, usant des droits de notre office, de l'autorité que nous a déléguée le Saint-Siè'L;e de Borne, nous requérons instamment et enjoignons en faveur de la foi catholique, et sur les peines de droit aux susdits, et à toute autre personne catholique, de quelque état, condition, prééminence ou autorité qu'elle soit, d'envoyer et amener prisonnière par devers nous, avec le plus de rapidité, de sûreté et de convenance possible, ladite Jeanne, fort soupçonnée de plusieurs crimes sentant l'hérésie, pour être citée par-devant nous contre le procureur de la sainte Inquisition; répondre et pr< >céder comme il conviendra au bon Conseil, faveur et aide des bons docteurs et maîtres de l'Université de Paris, et autres notables conseillers qui sont ici. Donné à Paris sous notre sceau de l'office de la sainte Inquisition, l'an i ,j3o, le 26e jour de mai.
(Signée ainsi) : Lefourbei r, Hébert.
La date du 26 mai montre que la prévoyance du gouvernement anglais ne fut pas
en défaut et que la haine des orgueilleux universitaires ne laissa pas traîner son œuvre.
Pendant que se tramaient ces intrigues, les habitants de Paris, qui n'avaient point pardonné à Jeanne la terreur que sa seule présence leur inspira le S septembre i-poentonnaient des Te Deum, allumaient des feux de joie et se livraient à toutes les manifestations d'une allégresse débordante.
D'après un auteur digne de toi, les lords anglais du Conseil de régence se réunirent aussitôt qu'ils apprirent la capture de la Pucelle. L'avis qui prévalut en premier lieu fut de la faire égorger ou noyer sans forme de procès, dès qu'on pourrait la retirer des mains des Bourguignons : mais Warwick démontra qu'en la faisant condamner pour sortilège, on aurait le double avantage de la perdre et de déshonorer Charles VII. En conséquence, l'accusation de magie fut répandue parmi le peuple, d'abord mystérieusement, et comme une semence destinée à fructifier sous peu.
Ces derniers mots permettent de placer ici une importante remarque. L'accusation de sorcellerie lancée contre Jeanne est l'œuvre de la politique anglaise. Pas plus en Grande-Bretagne qu'en France, cette odieuse accusation n'aurait pu germer d'ellemême dans l'âme du peuple. En 1429 et iq3o, les ennemis de l'héroïne tremblaient devant elle, il est vrai, mais ils la regardaient comme un ange envoyé par Dieu pour les châtier, et non comme un démon échappé de l'enfer.
Tous les textes invoqués pour affirmer que les envahisseurs fuyaient à l'approche de la jeune guerrière parce qu'ils la réputaient sorcière, sont falsifiés ou interpolés. En effet, pas une ligne de l'époque n'établit que le peuple anglais vit en Jeanne un suppôt de Satan, les chroniqueurs contemporains, même ceux de nationalité britannique, l'appelaient, au contraire : la Pucelle de Dieu.
Il fallut des années pour que la thèse du procès de Rouen pénétrât les masses populaires.
Nous venons de constater que les ennemis de Jeanne ne perdent point de temps à la nouvelle de sa prise; il nous reste à examiner ce que font ses amis ou du moins ceux qu'elle avait le droit de considérer comme tels.
Quelques passages de la Chronique de Morosini font seuls mention des sentiments personnels de Charles VI l en cette circonstance. Le roi fut ému et troublé, y est-il dit. Souhaitons que le chroniqueur ait été bien renseigné, mais cependant ne doutons pas que LaTrémoille ne se soit chargé d'apaiser aussitôt les inquiétudes de son souverain. Le traître suggéra vraisemblablement que la Pucelle n'était pas le premier chef de guerre auquel arrivait l'ennui d'une captivité; à des lutteurs de sa trempe et de son audace, c'était une utile leçon ; elle reviendrait auprès du roi, assagie par l'adversité
Si le monarque songea à tenter quelque démarche pour négocier la rançon de la jeune tille, le perfide ministre usa de bons arguments pour amener son prince à retarder semblable décision. En temporisant, put-il insinuer, on atteindrait le terme des pourparlers entamés; alors ce serait certainement la paix, puisque l'impétuosité de la guerrière ne créerait plus une gène pour la politique royale. Après un séjour assez prolongé dans un cachot, celle-ci serait sûrement calmée. Enfin — et cette dernière raison.
soyons-en persuades, se trouva sur les lèvres de ce financier avare et cupide. — Jean de Luxembourg ne rencontrant que peu d'empressement à la cour française pour recouvrer l'héroïne, n'exigerait pas pour sa rançon une somme trop élevée.
Que ces considérations ou d'autres l'eussent convaincu, Charles VI I ne bougea pas. laissant ainsi au gouvernement anglais toute liberté d'intervenir. Cinq jours plus tard, la réclamation formulée par l'Inquisition changea de fond en comble la situation de la prisonnière.
D'ailleurs, les ministres qui entouraient le souverain français purent se taire au sujet de l'événement de Compiègne, car le chancelier Rëgnault de Chartres manifesta, sans pudeur, les sentiments vrais que les membres influents du Conseil royal professaient alors pour l'ange terrestre dont ils refusaient désormais le concours.
L'allié de La Trémoille profitait, pour agir ainsi, de l'indépendance que lui donnaient son éloignement de la cour et son rôle prépondérant dans la direction des pavs conquis.
Le prélat saisit l'occasion d'une lettre adressée à ses diocésains pour faire connaître le fond de sa pensée.
Du temps de Louis XIII, écrivait Quicherat en i85o, il y avait aux archives de l'hôtel de ville de Reims l'original d'une lettre de Rëgnault de Chartres qui n'existe plus aujourd'hui, mais dont le greffier de l'éehevinage de ce temps-là nous a laissé l'analvse.
L'objet du chancelier est d'annoncer aux habitants de Reims la prise de Jeanne devant Compiègne, mais de façon que leur deuil en soit léger. Il rapporte d'abord le fait brièvement, sèchement, puis il s'en prend tout de suite à la victime : « Elle ne vouloit croire conseil, ains faisoit tout à son plaisir. » La perte d'une telle orgueilleuse est-elle bien à regretter? Il s'empresse d'avertir que Dieu a manifesté le contraire : un pâtre du Gévaudan « qui dit ni plus ni moins qu'avoit fait Jeanne » s'est présenté au roi, il a commandement de Dieu d'aller avec les gens du roi et de déconfire sans faute les Anglais et Bourguignons. Ce n'est pas assez de consoler les gens de la captivité de Jeanne, il faut les préparer à prendre en patience le sort rigoureux que les Anglais lui préparent probablement. Rëgnault de Chartres insinue qu'on a dit au berger que les Anglais avaient fait mourir la Pucelle, et qu'il a répondu que « tant plus leur en mescherroit ». Après cette dernière précaution prise contre les restes de l'affection populaire, il n'y a plus qu'à donner le coup de grâce. L'auteur de la lettre fait faire cela par le berger, en lui mettant dans la bouche que « Dieu avoit souffert prendre la Pucelle parce qu'elle s'étoit constituée en orgueil, et pour les riches habits qu'elle avoit pris, et qu'elle avoit f'aict sa volonté, au lieu de faire la volonté de Dieu. »
Tout cela me parait d'une suite parfaite, d'un art qui ne laisse rien à désirer, et me fait conclure que le complot monté contre la Pucelle eut pour dernière trame de lui susciter un remplaçant. Le sujet choisi pour ce rôle nous est à peine connu. Quelques mots des chroniqueurs autorisent à le regarder comme un idiot visionnaire. Il est constant que Rëgnault de Chartres le reçut comme un messie, le garda auprès de lui à Beauvais, et de là lui fit faire, deux mois après la mort de la Pucelle, une expédition où le malheureux trouva, dès le début, la fin de ses exploits. Les Anglais le prirent et, sans forme de procès, le jetèrent à l'eau dans un sac.
Il est possible que le chancelier, dans l'aveuglement de sa passion, ait fait jouer de bonne toi celte machine. Son éloignement de la cour au moment où le berger s'y présenta, est une raison pour croire que La Trémoille en eut l'invention plutôt que lui.
Après avoir lu ces lignes écrites par Quicherat il va plus d'un demi-siècle, et constaté avec douleur que les documents découverts depuis cette époque, loin de contredire
l'analyse de Rogier, n'ont fait que la confirmer, est-il possible de clouter encore du rôle infâme que joua le chancelier dans la prise de Jeanne d'Arc? 11 fut le metteur en scène de la trahison qui priva la France du secours de Dieu. C'est ainsi que l'envie, l'orgueil, l'ambition peuvent, hélas! détourner une âme de sa vocation première! Il aurait dû n'être qu'homme d'Eglise, il fut courtisan : chez lui les choses de la politique primèrent les intérêts catholiques; sur un chemin qui n'était pas le sien, ses pieds glissèrent, et il tomba dans cette faute aux incommensurables conséquences. Quels que soient les services qu'il ait rendus en d'autres circonstances à son pays, il est juste que sa mémoire porte cette tache indélébile : l'histoire ne pardonne pas.
Heureusement, nous n'avons pas à terminer ici ce chapitre. Il y avait encore en France de vrais Français, et le langage d'un pieux et noble archevêque va nous consoler des paroles odieuses d'un prélat de cour. Voici le résumé d'une lettre adressée à Charles VII par Jacques Gélu.
L'archevêque d'Embrun commence par rappeler au roi les grâces dont le Ciel l'a comblé par le bras et le réconfort de cœur d'une fille qui avait fait tant de prodiges en ses victoires; il prie le souverain défaire sur lui-même un retour d'esprit, pour voir si quelque offense de sa part n'aurait pas provoqué le colère de Dieu et ne serait pas la cause pour laquelle le Seigneur a permis que la vierge guerrière devint prisonnière de l'ennemi.
Il recommande que pour la délivrance de la jeune fille et le rachat de sa vie le roi n'épargne ni moyens, ni argent, ni quelque prix que ce soit, s'il ne veut pas encourir le blâme ineffaçable d'une noire ingratitude.
Plus encore, il lui conseille de faire ordonner partout des prières pour la délivrance de la Pucelle. afin que si un tel malheur était arrivé pour quelque manquement du roi ou pour les manquements du peuple, il plaise à Dieu de pardonner.
Les prières faites officiellement en France pour la captive, ont été retrouvées dans un évangéliaire. Ce sont trois oraisons particulières composées pour une .Messe célébrée à cette intention. En voici le texte :