‹ Histoire admirable de la bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 70 sur 117 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

le chateau de beaulieu i i son seigneur légitime — l.l xembol i", s'empare de cette forteresse en 1430 : garnison aux frais des pays environnants — lyonel de wandônne, capitaine de beaulieu — le premier voyage de la prisonnière — élincourt-sainte-marguerite et le chateau de beauvoir — la forteresse de beaulieu — les chapelles de sainte-catherine rencontre de jean d'aulon et parole prophétique de la pucelle — tentative

d'évasion, le transfert décidé — le 6 juin, jeanne est conduite a noyon et présentée a la duchesse de bourgogne — ham, wiege et beaurevoir — la résidence de jean de luxembourg — sa tante, sa femme, sa fille : trois jeanne — les messes quotidiennement chantées a la chapelle seigneuriale — bonté des dames de luxembourg démarches aupres

de la pucelle pour lit faire abandonner son vêtement masculin.

La Pucelle demeura peu de temps au château de Clairoix. Personne ne s'étant présenté de la part des Français pour traiter de son rachat. Jean de Luxembourg, avant de lui choisir une prison d'un caractère plus définitif, songea à l'éloigner du camp où sa garde devenait une gène pour les opérations militaires et où. malgré toutes les précautions, on pouvait redouter un coup de main hardi d'un La Ilire ou d'un Xaintrailles.

Le comte de Ligny n'hésita point dans ce premier choix. Il avait à sa disposition le château de Beaulieu-en-Vermandois, situé à huit ou neuf lieues en arrière des lignes de l'armée bourguignonne.

C'était une forteresse puissamment défendue, commandant le pays fertile et riche qui s'étend des rives de l'Oise aux cités de Rove. Nesle. Ham et Noyon.

Lyonel de Wandonne fut sans doute chargé de conduire sa captive à Beaulieu. Quoi qu'il en soit, il se trouvait encore gouverneur de cette place en 1441. au moment de la mort de Luxembourg, car, à cette époque, les habitants de Beaulieu et de Nesle. jugeant l'occasion favorable pour secouer le joug, se révoltèrent contre Lyonel et le chassèrent.

Le lendemain ou le surlendemain de la fête de l'Ascension, l'héroïne, sous bonne escorte, partit de Clairoix pour sa nouvelle prison. La rencontre d'une bande d'Armagnacs dans le pays à traverser n'était pas impossible; de plus, les lignes françaises se trouvaient proches. Ce fut donc avec d'infinies précautions que le voyage s'effectua.

Par exemple, je ne pense pas qu'on ait laissé l'héroïne monter à cheval même en la ligotant et en tenant le coursier par la bride, ainsi que cela avait lieu assez souvent

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pour les prisonniers d'importance. La pauvre captive lit cette route à pied ou dans une de ces charrettes que les armées de l'époque utilisaient et qui, par des chemins presque impraticables, n'avançaient guère plus vite que les piétons.

Clairoix s'étage gracieusement sur les premières assises du mont Ganelon; il est bordé par l'Aronde, qui se jette dans l'Oise, non loin du confluent de cette rivière et de l'Aisne.

Quand la Pucelle sortit du château, son œil ne s'arrêta point aux splendeurs de cette nature de mai: il chercha Compiègne à l'horizon et se mouilla de larmes. L'escorte marcha vers Coudun, par la rive gauche de l'Aronde. et de là elle gagna la vallée du Matz, passa ce ruisseau, et se dirigea sur Elincourt. Parvenue à ce dernier village, Jeanne vit. au sommet d'une colline couverte de vignes, une église qui n'était pas le sanctuaire de la paroisse, puisqu'on avait déjà aperçu celui-ci parmi les maisons du bourg. La jeune fille interrogea et apprit qu'on se trouvait en face du prieuré de Sainte-Marguerite; elle entra dans ce temple élevé à une des deux saintes de son céleste Conseil et pria de toute son âme. Déjà le jour touchait à son déclin, la première étape s'achevait. Le cortège pénétra dans le manoir du capitaine de Noyon. Aubert de Cannv; c'était la forteresse de Beauvoir, située au sommet d'un mamelon, un peu au delà du château actuel de Bellenglise, qui ne fut construit qu'au xvie siècle. Beauvoir, en iq3o. menaçait toute la vallée de ses quatre puissantes tours. Détruit par un incendie, il fut ensuite rasé et longtemps oublié; au xixe siècle seulement on retrouva ses ruines en creusant le sol.

Après un séjour d'une nuit dans ce donjon, l'escorte reprit sa route. Elle suivit le chemin tracé sur le plateau jusqu'à Lécouvillon. puis descendit à Thiescourt où elle traversa la Brovette. se dirigea vers Dives. dont le château, appartenant à Guillaume de Klaw. était tombé aux mains des Bourguignons; on passa à cet endroit la rivière appelée Dive ou Divette, et la prisonnière fut bientôt en vue de Beaulieu.

En iq3o, le château de Beaulieu avec ses tours élevées, hérissées de créneaux, reflétait sa masse imposante dans des fossés remplis d'une eau limpide.

Lorsqu'elle parvint à la porte de sa prison, la Pucelle. entourée de son escorte, aperçut vers la droite l'église paroissiale : elle ne manqua point sans doute d'envoyer à son céleste Epoux, l'Hôte divin du tabernacle, un silencieux acte d'amour; une autre consolation lui était encore réservée à l'intérieur du manoir: Raoul de Clermont. connétable de France, seigneur de Nesle, y avait fondé, en l'an i3oo, quatre chapelles et une aumônerie sous le vocable de sainte Catherine, coïncidence frappante, surtout après la visite de la veille à l'église de Sainte- Marguerite sur le chemin de Beauvoir! Les protectrices de Jeanne l'attendaient donc aux deux premières étapes de sa voie douloureuse. Dès son arrivée, l'héroïne rencontra dans le château son écuyer. le brave Jean d'Aulon qui, on s'en souvient, avait été fait prisonnier à ses côtés, le 23 mai. Ces grandes âmes, dignes l'une de l'autre, oublièrent en se retrouvant leurs infortunes personnelles pour ne songer qu'à la France: c'est de la patrie seulement qu'ils parleront dans ce court entretien : — Cette pauvre ville de Compiègne que vous avez beaucoup aimée, s'écrie

d'Aulon. elle sera donc cette fois remise entre les mains et dans la possession des ennemis de la France?

— Non, reprend Jeanne, cela ne sera pas. car toutes les places que le Roi du ciel a voulu réduire et remettre en l'obéissance du noble roi Charles par mon entreprise, ses ennemis ne les reprendront point, aussi longtemps que luimême s'emploiera à les bien garder!

Enfermée dans sa nouvelle prison, la Libératrice n'avait qu'un souci : préparer une évasion afin de secourir encore son malheureux pavs. Elle avait fixé dans sa mémoire le chemin parcouru, et. toujours intrépide, elle se disait qu'une t'ois sortie du château, elle rejoindrait aisément les troupes françaises. D'un autre côté, ses geôliers, tout en employant les précautions usitées vis-à-vis des captifs, ne savaient sans doute pas de quelle habileté et de quelle vigueur elle était douée. Dans la chambre où elle se trouvait. Jeanne remarqua qu'une des clôtures — soit le plancher, soit une cloison — - était de bois; au bout de quelques jours, familiarisée avec les habitudes de ses gardes, elle profita de ce que leur surveillance s'était un peu ralentie, souleva les planches et se glissa entre les deux poutrelles. La chose réussit d'abord à souhait : les soldats ne s'aperçurent de rien. La courageuse enfant était déjà hors de la tour, elle en avait tiré la porte derrière elle et s'apprêtait à la fermer à clef, quand une main s'abattit sur sur son épaule : c'était le portier du château qui l'avait reconnue. Elle tut donc réintégrée dans son cachot: les geôliers, mis en éveil par cette audacieuse évasion, redoublèrent de vigilance, afin qu'un second essai ne se renouvelât pas.

Cependant, Jean de Luxembourg, prévenu de la tentative, comprit que. pour conserver sa proie, il fallait trouver mieux qu'une prison banale, aux soins d'une garnison quelconque. D'ailleurs, la démarche faite au nom de l'Inquisiteur de France auprès du duc de Bourgogne ainsi que les dépêches du chancelier son frère, lui avaient ouvert les yeux, s'il en était besoin, sur le prix que les Anglais attachaient à la possession de la Pucelle et sur les efforts qui seraient tentés sous prétexte ecclésiastique, c'est-à-dire à titre gratuit, pour la lui arracher. Or. toujours à court d'argent, ce guerroveur n'avait nulle envie de renoncer à la large aubaine qu'il escomptait depuis que le sort des armes avait fait tomber Jeanne en son pouvoir. Il songea alors à la demeure où résidait sa famille. Cette imprenable forteresse, perdue dans les forêts du Cambrésis, à l'abri d'un coup de main des Anglais comme d'une expédition française, serait la meilleure retraite pour cacher son trésor. Il faut remarquer, en effet, que. à partir de ce moment, le secret entourant la prisonnière devient de plus en plus profond et que des circonstances providentielles ont pu seules permettre qu'un coin du voile épais, qui six mois durant va la dérober à notre regard, fût soulevé de temps à autre.

Juin commençait à peine quand Jean de Luxembourg communiqua à Philippe le Bon. son souverain, l'intention qu'il avait de transférer la jeune fille du château de Beaulieu à la forteresse de Beaurevoir. Le duc de Bourgogne ne vit probablement aucun motif pour s'opposer au projet du eomtede Ligny; il lui fit toutefois remarquer que la duchesse, sa femme, venant de Noyon le 6 de ce même mois, tiendrait à connaître celle dont on parlait dans toute l'Europe. Luxembourg, lui. n'avait qu'à accéder

ï=2 LA BIENHEUREUSE JEANNE D'ARC

au désir de son prince: aussi est-ce vraisemblablement dans la journée du 6 juin que l'héroïne fut enlevée clandestinement de Beaulieu pour être transférée à Noyon, où elle passa la nuit dans une prison d'État, circonstance que les bourgeois de cette ville ignorèrent complètement. Le lendemain, après que la duchesse de Bourgogne eut satisfait sa curiosité, une escorte conduisit la Pucelle, toujours avec le même mystère, au château de Ilam. propriété des Luxembourg; de là. sans que Ton sache où se lit l'étape intermédiaire, la captive semble avoir été dirigée vers le château de Wiège, dont le comte de Ligny s'était emparé en 1424. Enfrri, la petite troupe atteignit Beaurevoir.

L'habitation de Jean de Luxembourg était une forteresse, dont les tours massives, construites suivant les règles de l'architecture militaire des Anglais, se dressaient au sommet d'une colline située au milieu de forets: de puissants ouvrages de défense, capables d'arrêter l'effort d'une armée, en protégeaient les approches.

Au pied du terrible manoir, entre les haies embroussaillées, chantent des sources aux eaux limpides. L'Escaut, le grand fleuve flamand, prend là son point de départ vers la mer du Nord.

Au moment de l'arrivée de la Pucelle. les arbres des bois venaient de revêtir leur plus belle parure, et leurs feuilles d'un vert tendre formaient un fond clair sur lequel ressortait d'une façon plus impressionnante encore le gris terreux et uniforme des hautes murailles du château. En franchissant la voûte d'entrée. Jeanne, qu'une longue journée d'été avait mise en moiteur, frissonna sous l'humidité qui se dégageait de ces amas de pierres. Son âme ressentit l'effroi qu'éprouverait un vivant pénétrant dans un séjour de mort. Elle cherchait à réagir contre ces lugubres pensées, lorsque, contraste gracieux avec la sévérité de la demeure, trois tètes de femmes, penchées aux fenêtres de la salle d'honneur, attirèrent et charmèrent son regard. C'était d'abord une jeune tille de son âge. dont les traits lui rappelaient ceux de ses fraîches compagnes de Domremv. puis une dame qui paraissait être la mère de la « gerite damoiselle»; enfin, entre elles deux, partageant leur désir d'apercevoir la nouvelle venue, s'avançait une ligure à la fois énergique et pieuse, auréolée de cheveux blancs

Ce ne fut qu'une vision, car déjà les soldats, pressés de se reposer, dirigeaient la prisonnière vers le réduit qu'on leur avait désigné, et Jeanne se retrouva seule sur les dalles froides de son cachot.

Peut-être songea-t-elle alors aux trois personnes entrevues un instant, les premières qui depuis sa captivité eussent réchauffé son cœur souffrant par leur expression sympathique.

Dieu voulait que sa servante reprit des forces sur le chemin de son calvaire. Le culte. au château de Beaurevoir, avait une organisation importante. Dès i3iq. Valeran de Luxembourg v avait établi par fondation quatre chapelains; leur nombre ultérieurement s'éleva jusqu'à sept. Plusieurs lois par jour le Saint Sacrifice se célébrait dans le sanctuaire féodal; on \ chantait quotidiennement, à heure fixe, une messe votive du Saint-Esprit, qu'on remplaçait le vendredi par celle de la Passion, et le samedi par une messe de la Sainte Vierge. La Pucelle put donc satisfaire ses plus chères dévotions.

JEAN DE LUXEMBOURG, COMTE DE LION Y Miniaiure des Chroniques de Monstrelet (Bibliothèque Nationale).

Son angélique piété fut remarquée par les nobles dames du château et lui attira toute leur bienveillance. Celles-ci habitaient ensemble l'antique demeure. La plusâgée, née en i365, ne s*était jamais engagée dans les liens du mariage. Sieur du bienheureux Pierre de Luxembourg, évoque de Metz et cardinal, elle fut demoiselle d'honneur d'Isabeau de Bavière et l'une des marraines de l'enfant royal qui devint Charles VII. Vivant au foyer de son neveu, aimée et respectée de tous, elle gardait néanmoins au fond du cœur des sentiments français. Sa nièce par alliance. Jeanne de Béthune, vicomtesse de Meaux, avait aussi l'âme attachée au parti national; elle soignait et écoutait comme une mère sa vénérable tante.

D'abord épouse de Robert de Bar. tué à Azincourt en 141 5. la jeune femme était restée veuve à la fleur de l'âge, puis, sur les instances du duc de Bourgogne, elle avait contracté de nouveaux liens avec Jean de Luxembourg, le 23 novembre 141S. Cette seconde union ne lui avait pas donné d'enfants, mais de la première était née une fille, la même année que Jeanne d'Arc I 141 2 ). De race lorraine comme l'héroïne, la petite-nièce adoptive portait avec sa tante et sa mère le même prénom que la Libératrice. Peut-on s'étonner, dans ces conditions, qu'un courant de profonde sympathie ait rapproché les grandes dames de leur prisonnière?

Les termes dont la Pucelle se servira plus tard en parlant de ses aimables hôtesses ne laissent aucun doute sur ses sentiments à leur égard. Kl le affirmera, en effet, qu'à l'exception de la reine de France, personne au monde n'eut plus d'empire sur son cœur que les dames de Luxembourg.

Il n'est point d'adoucissement que. dans leur sollicitude, les châtelaines n'aient apporté au sort de la pauvre enfant. Si elles ne pouvaient lui enlever ses gardes, du moins lui permirent-elles de jouir, sous leur surveillance, d'une liberté relative. Une tradition locale prétend même que. sans la dispenser, bien entendu, de cette surveillance obligatoire, elles emmenaient Jeanne au château de La Mothe. résidence d'été située dans le vallon, près des sources de l'Escaut, à un quart de ieue de la forteresse.

La douceur extrême, la piété tendre, le patriotisme élevé de la jeune fille séduisaient leur noble cœur. Une chose pourtant les surprenait. Comme autrefois ses premières visiteuses de Chinon et de Poitiers, elles se demandaient pourquoi cet ange de candeur s'obstinait à rejeter l'habit de son sexe pour ne se montrer que revêtue d'un costume masculin. Profitant de la familiarité établie maintenant entre elles et la guerrière enchaînée, les dames de Luxembourg lui posèrent la question avec une toute simple franchise.

Et. de fait, n'y avait-il pas là matière à s'étonner? Jadis la Pucelle répondait que. destinée à combattre au milieu des hommes, il était mieux et plus décent d'adopter leur habit, mais durant le temps de sa captivité, alors que son bras n'était plus armé, pourquoi persister dans cette manière d'agir?

Il était facile à Jeanne de démontrer à ses interlocutrices que le séjour des prisons présentait pour la vertu autant de dangers que la vie des camps; toutefois, semblable parole n'affligerait-elle pascellesqui n'avaient qu'un but: lui faire oublier seschaines?

D'ailleurs, l'Envoyée de Dieu n'était pas libre: elle suivait les ordres du Ciel. La volonté d'En-Haut lui avait commandé de porter ce vêtement, le même motif ne lui imposait-il pas de le garder? Et doucement elle répondait aux dignes châtelaines qui s'intéressaient tant à elle :

— Je ne puis quitter cet habit, car je n'ai pas pour le quitter la permission de Notre-Seigneur.

Comme celles-ci insistaient, lui taisant valoir mille raisons de prendre une robe de femme, la Pucelle ajoutait:

— Le temps n'en est pas encore venu; il vaut mieux obéir à son souverain Seigneur qu'à homme de la terre, et mon Seigneur, c'est Dieu !

CHAPITRL XVII

bataille d authon — lettre de l universite a philippe le bon et a luxembourg — charles vii et jeanne prisonnière — le juge de la pucelle — pole de pierre cauchon dans les événements révolutionnaires du commencement du xve siècle — comment il devint évêque de beauvais — la sommation du 14 juillet 1 43 1 — offres d'achat faites u" nom du roi d'angleterre — cauchon a beaurevoir — la détresse de compiègne; bruits alarmants — résolution de jeanne; désir de voler au secours des assiégés — pour la liberté : tentative d'évasion — chute grave et réincarcération — consolations apportées par sainte Catherine — MESSAGE DE LA PRISONNIERE AUX TOURNAISIENS — SECOURS DEMANDÉS A LA FIDÈLE CITÉ FRANÇAISE

Tandis que la douce bonté des dames de Beaurevoir fortifiait Jeanne dans sa dure épreuve, les événements suivaient leur cours. Philippe le Bon faisait la guerre à la France avec la déloyauté qui se révélait constamment chez lui. Profitant des équivoques contenues dans les conventions précédentes, il suscitait sournoisement d'autres adversaires à ce roi qu'il endormait par des protestations amicales et d'interminables négociations.

C'est ainsi qu'à son instigation le prince d'Orange, à la tête d'une armée où s'enrôlèrent maints seigneurs bourguignons avec la Heur de la noblesse savoisienne. vint envahir le Dauphiné. Le sire de Gaucourt. gouverneur de cette province, marcha résolument à sa rencontre et, le 11 juin 1421), lui infligea, près du château d'Authon, une sanglante défaite où trois mille chevaliers ennemis trouvèrent la mort. Les ardentes prières de la Pucelle captive, jointes à ses souffrances, soutenaient nos soldats, comme sa présence les avait relevés.

Cet éclatant succès semble avoir rendu quelque énergie à Charles VII; sans abandonner les pourparlers en vue de la paix, il s'exprime avec un peu plus de dignité et de grandeur dans la dépèche que de Jargeau il envoya le 29 juin au duc de Bourgogne. Ce dernier, d'ailleurs, continuait vigoureusement ses opérations contre Compiègne. Ses troupes occupaient toujours la rive droite de l'Oise, pendant qu'il concentrait l'activité de son artillerie sur le boulevard situé en tête du pont. En face, il avait construit une bastille qui lui servait de quartier général; de là il lit converger vers le point menacé tout un ensemble de tranchées et d'ouvrages souterrains. Les assiégés ripostaient avec un indomptable courage et une inlassable patience.

Le duc de Bourgogne déployait donc sa science militaire dans ce plan d'attaque, quand un message de l'Université de Paris vint l'entretenir de la prisonnière de Beaurevoir. Le corps des Docteurs s'exprimait en ces termes :

"1res liant et très puissant prince et notre très redouté et honoré seigneur, nous nous recommandons très humblement à votre noble altesse. Bien qu'autrefois, notre très redouté et honoré seigneur, nous ayons écrit à votre altesse et l'ayons suppliée très humblement pour que cette femme, dite la Pucelle, étant, .nràce à Dieu, en votre sujétion. lût remise entre les mains delà justice de l'Eglise pour lui faire comme il convient son procès sur les idolâtries et les autres matières touchant notre sainte toi et réparer les seandales survenus à son occasion en ce royaume, ainsi que les dommages et les inconvénients innombrables qui s'en sont suivis, nous n'avons eu toutefois aucune réponse à ce sujet et n'avons point su qu'on eût pris une mesure quelconque pour faire discussion convenable du fait de cette femme. Mais nous craignons fort qu'elle ne soit mise hors de votre sujétion par quelque manière (ce qu'à Dieu ne plaise), par la fausseté et séduction de l'ennemi d'enfer, et par la malice et subtilité des mauvaises personnes, vos ennemis et adversaires, qui mettent tout leur soin, comme l'on dit, à vouloir délivrer cette femme par des moyens détournés, car, en vérité, au jugement de tous les bons catholiques qui savent qu'il n'y a pas eu de plus grand tort à la sainte foi, de plus énorme péril, inconvénient et dommage pour toute la chose publique de ce rovaume qu'en cette affaire, ce qui arriverait si elle partait par de tels moyens condamnables, sans convenable réparation, ce serait, en vérité, grandement au préjudice de votre honneur et du très chrétien nom de la maison de France dont vous et vos très nobles aïeux avez été et êtes continuellement les tidèles protecteurs et les très nobles et principaux membres. Pour ces causes, notre très redouté et honoré seigneur, nous vous supplions de rechef, très humblement, que, en faveur de la loi de Notre-Seigneur pour la conservation de sa sainte Kglise et la protection de l'honneur divin, et aussi pour la grande utilité de ce royaume très chrétien, il plaise à votre altesse de mettre cette femme aux mains de l'Inquisiteur de la foi et de l'envoyer ici en toute sûreté, ainsi qu'autrefois nous vous en avons supplié, ou la bailler ou faire bailler à révérend père en Dieu. Monseigneur l'évèque de Beauvais, en la juridiction spirituelle duquel elle a été saisie, pour lui faire son procès sur la foi, comme il appartiendra par raison, pour la gloire de Dieu et l'exaltation de notre dite sainte foi et aux profits des bons et loyaux catholiques, et de toute la chose publique de ce royaume, et aussi à l'honneur et à la louange de votre dite altesse que Xotre-Scigneur veuille maintenir en bonne prospérité et 'inalement lui donner sa gloire

Pendant que cette lettre parvenait au duc. Jean de Luxembourg recevait une requête identique à laquelle on ajoutait quelques éloges personnels. On lui rappelait par exemple son serment de chevalerie, la noblesse de sa race, autant de titres qui devaient, parait-il, l'amener à livrer la prisonnière et à n'accepter en échange « ni argent, ni rançon ». Comme la précédente, cette missive tait allusion à ceux qui mettent toute leur intelligence à délivrer la Pucelle par des moyens détournés. Si des tentatives turent laites alors, il n'en reste actuellement aucune trace. Tournai est la seule cité dont on puisse affirmer avec certitude qu'elle manifesta pratiquement sa svmpathie envers Jeanne captive, et encore cela n'eut lieu que plus tard, ainsi que je l'expliquerai.

Des grands seigneurs, certaines villes ou (maries VU lui-même, cherchèrent-ils vers cette époque à procurer la mise en liberté de l'héroïne? Impossible de le dire; mais s'il en axait été ainsi, il semble que le monarque aurait pris soin de nous l'apprendre.

ne fût-ce qu'au jour de la réhabilitation, et, je tiens à le dire en passant, les dissertations des phi honorables auteurs pour démontrer que le souverain était impuissant à secourir la Libératrice au commencement de sa captivité n'arrivent pas à me convaincre. Il lui était loisible, en effet, de faire protester contre les prétentions de l'Inquisiteur de Paris, soit par les juges ecclésiastiques qui axaient interrogé la jeune fille axant de l'envoyer à Orléans, soit par 11 université de Poitiers; il était également de son

devoir d'offrir à Luxembourg une forte rançon Peut-être eut-il le désir d'agir ainsi.

mais il ne savait pas vouloir; s'il eut cette pensée. LaTrémoille était là pour lui représenter la pénurie de son trésor, et Regnault de Chartres pour lui suggérer hypocritement que le roi très chrétien n'a pas le droit d'entraver l'action de la justice de

l'Eglise.

Les lettres de l'Université viennent de désigner pour la première fois le prélat qui s'érige en juge de la Pucelle. Nous ne le connaissons que trop déjà: c'est Pierre Cauchon. évêque de Beauvais.

Le Conseil d'Angleterre, étudiant la topographie du lieu où Jeanne avait été saisie par les archers bourguignons, s'aperçut bientôt qu'elle avait quitté alors le territoire de Compiègne, ville dépendante de l'évêché de Soissons; ayant passé l'Oise, la Pucelle se trouvait précisément à l'extrême limite du diocèse de Beauvais. Cette découverte était une fortune pour le Régent et son entourage, car il n'y avait dans tout le pays homme plus inféodé à la cause anglaise que l'indigne évêque de Beauvais.

Né aux environs de Reims, vers i3~i. Pierre Cauchon vint s'asseoir sur les bancs de l'Université de Paris, où. grâce à son intelligence remarquable et à son goût du travail, il conquit rapidement les grade de licencié en droit canon, maître es arts et docteur en théologie. Ses facu tés exceptionnelles le distinguèrent: à l'âge de trente-deux ans. étant encore étudiant de sixième année, il fut appelé aux fonctions de recteur de l'Université. En 1407. il ht partie de l'ambassade envoyée par Charles VI à Avignon pour terminer le grand schisme d'Occident. '°ntôt nous le voyons commencer à enfreindre les lois ecclésiastiques par amour de l'argent; en effet, dès 1409. il cumule les bénéfices, malgré la défense formelle de l'Eglise. Sa cupidité l'entraînera plus loin. En [411, il est à la tête du parti exalté qui 'était formé à Paris parmi les universitaires.

Je ne reviendrai point sur les sanglantes divisions qui partageaient alors la France entre Armagnacs et Bourguignons, mais je constate que Pierre Cauchon fut un des personnages les plus influents et les plus remuants de cette dernière faction. Après l'entrée de Jean sans Peur dans la capitale, le 23 octobre 141 1. des représailles très rigoureuses avant été décidées contre les vaincus, l'application de ces mesures tut confiée à une Commission dont les membres prirent le nom de Réformateurs. Ceux-ci se firent remarquer par la façon aussi expéditive que vénale avec laquelle ils exercèrent leur pouvoir; or. Pierre Cauchon fut au nombre des Réformateurs.

Entré en iqi3 dans une autre Commission dite « de la réforme des abus», il tut un des premiers à encourager l'insurrection des « Chaperons blancs ». qui compte à son actif tant de massacres et d'atrocités. C'est d'ailleurs l'époque où le pieux Gerson. se

drossant courageusement en face de l'émeute qui égorgeait sans pitié évoques, prêtres.

nobles et bourgeois, déclarait au péril de sa vie « que les manières qu'on tenait n'étaient pas bien honnêtes ni selon Dieu ». On est loin des événements de iq3o, et déjà, on le voit, le futur apologiste de la Pucelle, se trouvant en contact avec celui qui devait être le juge inique de Jeanne d'Arc, lui reproche les crimes qu'il tait commettre par une populace ivre de sang.

I ne réaction se produisit à la suite de ces jours sinistres; le comte d'Armagnac reprit Paris, et des châtiments furent édictés contre les coupables. Une ordonnance enjoignit d'arrêter les auteurs de ces méfaits comme « traîtres, infâmes, homicides, rebelles, criminels de lèse-majesté ». Cauchon, naturellement, était mentionné au nombre des principaux insurgés; le 14 mai 1414, il fut banni de la capitale.

Ce triste ecclésiastique se réfugia auprès de son protecteur, le duc de Bourgogne, qui en lit un de ses délégués au Concile de Constance (141 3 1.

Au mois d'avril 141 8. nous le retrouvons au nombre des négociateurs de Philippe le Bon. dans les préliminaires du traité de la Tombe. Les représentants des premières cours européennes se rencontrèrent en cette circonstance, et Pierre Cauchon compta parmi les plus influents; on l'opposa à Regnault de Chartres, qui était un des ambassadeurs du roi de France. A ce moment déjà, par le cumul illicite des bénéfices, il en était arrivé à toucher un revenu annuel de deux mille livres, somme considérable pour l'époque.

Le traité de Troyes livra la France aux Anglais. Le 1e1' décembre 1420. Henri V lit son entrée dans Paris aux cotés de Charles VI et d'Isabeau de Bavière. Cauchon embrassa dès lors ardemment la cause du monarque d'outre-Manche. Celui-ci. heureux d'avoir entre les mains un homme de cette capacité et d'une telle désinvolture de conscience, s'empressa de payer ses services et lui confia comme première mission d'entrer en rapports avec le Chapitre de Paris pour l'amener à élire un évèque à la dévotion des Anglais.

On voudra bien remarquer que le grand schisme d'Occident avait alors fortement diminué le pouvoir pontifical, et que, par suite, le fonctionnement de toutes les affaires ecclésiastiques se trouvait désorganisé. Le Souverain Pontife était donc dans l'impossibilité de se renseigner personnellement sur chacun des choix épiscopaux, et souvent il se voyait dans l'obligation morale d'accepter les propositions que lui faisaient des princes se prétendant les meilleurs défenseurs de l'Eglise. On s'expliquera ainsi comment les intrigues des Anglais et des Bourguignons réunis parvinrent, vers la lin de 1420. à élever Pierre Cauchon sur le siège de Beauvais. Quand ce prêtre indigne entra en possession de son diocèse, au milieu d'un peuple frémissant sous la violence qu'on lui taisait. Philippe le Bon ne dédaigna pas de prendre place à ses côtés.

On adopta en même temps de bons moyens pour empêcher les mutineries; Louis de Nesle. doyen du Chapitre, n'ayant pas assisté à l'intronisation, vit sa prébende saisie et confisquée. Un autre chanoine. Guillaume de la Beausse. avant parlé trop librement du duc de Bourgogne, fut jeté en prison.

Cauchon continuait à recevoir honneurs et bénéfices. Le roi d'Angleterre le fit grand

aumônier de France; aussi le traître prêchaît-il partout l'obéissance aux Anglais.

Apres la mort de Henri V, le régent se l'attacha à titre de conseiller du jeune roi en tutelle, charge qui valait mille livres de re ite par an.

L'évêque de Béarnais fut utilisé ensuite par le duc de Bedford afin d'entamer des pourparlers avec le Souverain Pontife, et, dans l'intérêt de la cause anglaise, il fut chargé de consentir à plusieurs des requêtes formulées par Martin V. Cette façon d'agir eut pour conséquence de cacher aux yeux du Pape les sentiments vrais et le rôle exact du négociateur.

En outre. Pierre Cauchon, très peu scrupuleux d'observer a résidence, se trouvait à cette époque bien plus souvent à Rouen qu'à Beauvais. Quand il tut chassé de cette dernière ville, il ne quitta plus la cour et fut employé uniquement pour le compte de l'envahisseur à diverses fonctions largement rétribuées, ajoutant à ses nombreuses dignités celle de chancelier de la reine d'Angleterre.

S'emparer de la personne de la Pucelle pour la couvrir d'opprobres, ternir l'éclat delà mission remplie par elle au nom de Dieu, enfin la faire cruellement périr, tel tut le plan diabolique dans lequel ses maîtres firent entrer alors le cupide prélat, dont la conscience semble ne plus reculer devant aucun fortait.

On comprend que nul ne pouvait être plus justement choisi pour cette œuvre honteuse et criminelle.

Le vendredi 14 juillet iq3o. deux visiteurs se présentèrent à la porte de la bastille où Philippe le Bon séjournait devant Compiègne. C'était Pierre Cauchon, accompagné d'un notaire apostolique appelé Triquellot. Il demanda à parler au duc de Bourgogne qui était précisément entouré de nombreux seigneurs. Ayant été introduit, l'évêque procéda en officier de justice ecclésiastique, prenant les assistants à témoin de la démarche qu'il accomplissait, nommément le b.iilli d> Vermandois, Nicolas de Mailly. et le trésorier général. Jean de Pressy; en leur présence, il remit à Philippe le Bon un écrit contenant les lignes suivantes :

Voici ce que requiert l'évêque de Beauvais à monseigneur le duc de Bourgogne et à monseigneur Jean de Luxembourg et au bâtard de Vendôme, au nom du Roi, notre sire, et en son nom comme évèque de Beauvais. Que cette femme que l'on nomme communément Jeanne la Pucelle, prisonnière, soit envoyée au Roi pour la livrer à l'Église, pour lui faire son procès, parce qu'elle est soupçonnée et diffamée d'avoir commis plusieurs crimes, comme sortilèges, idolâtries, invocations d'ennemis et plusieurs autres cas touchant notre foi. Et, bien qu'elle ne doive point être considérée comme prisonnière de guerre, comme il semble d'après ce que l'on dit, néanmoins pour récompenser ceux qui l'ont prise et détenue, le Roi veut libéralement donner la somme de six mille francs et assigner audit bâtard qui l'a prise une rente de deux ou trois cents livres pour soutenir son état.

Item. — Et ledit évèque requiert en son nom aux dessus dits, puisque cette femme a été prise dans son diocèse et sous sa juridiction spirituelle, qu'elle lui soit livrée pour lui taire son procès comme il appartient.

Item. — Et enfin si aucun d'eux n'est content de ce qui a été promis plus haut, ou ne veut obéir à ce qui est dit ci-dessus, bien que la prise de cette femme ne soit pas pareille à la prise d'un roi, d'un prince ou d'une autre personne de noble condition (cependant si des personnes de telle condition, Roi, dauphin ou prince étaient prises, le roi les pourrait avoir s'il le voulait.

en donnant au preneur dix mille francs, selon le droit, usage et coutume de France), ledit évêque somme et requiert les dessusdits en son nom, que ladite Pucelle lui soit livrée sur la promesse qu'il donnera ladite somme de dix mille francs pour toutes choses quelconques. Et ledit evèque, en son nom, selon les formes et peines de droit, requiert qu'elle lui soit livrée comme il est dit plus haut.

Le duc de Bourgogne reçut le parchemin, le passa à son secrétaire Nicolas Raulin, pour qu'il le remit à Jean de Luxembourg. Le chancelier s'apprêtait à obéir quand survint le seigneur de Beaurevoir; celui-ci prit connaissance de cette sommation.

Que l'on remarque bien le caractère de la mission remplie par l'évoque de Beauvais.

Il invoque tout ensemble sa juridiction spirituelle et la volonté de son souverain Henri VI. Il parle de l'exaltation de la foi, menace des peines ecclésiastiques, mais, d'un autre côté, il offre de l'or anglais en échange de la prisonnière. En lui se sont tondus et le juge religieux et le représentant du roi d'Angleterre. Si la seconde qualité ne supprime pas la première, elle l'absorbe néanmoins et la domine totalement; la liberté du prélat ne peut plus exister chez l'officier à gages du prince temporel. Cette situation aussi lamentable qu'antijuridique ne changera pas jusqu'au dernier instant du procès : elle constitue un cas de nullité qui entache l'œuvre tout entière, avant même qu'elle soit commencée.

Une observation non moins importante est que l'article invoqué pour prendre possession de Jeanne moyennant dix mille livres n'est applicable que si on considère la captive à l'égal d'un monarque, d'un prince ou d'une personne de très haute noblesse. C'était pourtant cette môme femme que les Anglais traitaient de ribaude et de sorcière Pourquoi ces deux manières d'agir? Il eût été vraiment plus logique et moins

lâche d'adopter franchement l'une ou l'autre!

Du camp de Compiègne, l'indigne prélat partit pour Beaurevoir. Voulait-il communiquer lui-même à la prisonnière une assignation à comparaître devant son tribunal, ou bien, sachant que les dames de Luxembourg s'opposeraient certainement à ce que leur protégée fût livrée aux Anglais, allait-il essayer de faire valoir auprès d'elles des motifs d'ordre canonique? Des conjectures seules sont possibles, mais la présence de Cauchon au château inaugura sûrement pour Jeanne une période de troubles et d'angoisses.

Les généreuses châtelaines comprirent sans doute que la jeune fille ainsi réclamée par la justice ecclésiastique, comme coupable de crimes qui conduisaient alors au bûcher, courait le plus grand danger. Elles insistèrent de nouveau pour lui faire prendre un habit de femme, et, dans l'espoir d'arriver plus facilement à leurs tins. ayant constaté d'ailleurs que la Pucelle maniait l'aiguille aussi facilement que l'épée. elles lui offrirent, cette fois, de l'étoffe pour se confectionner une robe; l'Envoyée de Dieu, sur l'avis de ses Voix, continuait à affirmer de son ton ferme et doux :

— Le temps n'est pas encore venu; je n'ai pas la permission de Xotre-Seigneur.

L'inquiétude néanmoins croissait dans son cœur. Était-ce la conséquence d'une révélation directe ou le résultat des propos tenus par l'indigne évêque à Beaurevoir? Je ne sais; cependant l'héroïne commençait à dire :

— J'aimerais mieux mourir que d'être mise en la main des Anglais! Sainte Catherine répondait toujours par son sublime conseil :

— Il faut que tu prennes tout en gré; tu ne seras point délivrée tant que tu n'aies vu le roi anglais.

là l'enfant répétait au milieu de ses larmes :

— Vraiment, je ne voudrais point le voir. Oui. j'aimerais mieux mourir que d'être remise à mes ennemis mortels.

Voici que pour mettre le comble à tant d'angoisses les nouvelles les plus tristes arrivaient de Compiègne. Dans la nuit du iS au 19 juillet, après deux mois d'assauts consécutifs. Philippe le Bon s'était enfin emparé du boulevard de la rive droite faisant face au pont. Reproduisant la tactique du sièL,rc d'Orléans, il enlaça la cité dans un cercle de bastilles qu'il construisait de façon à restreindre chaque jour davantage le passage resté libre pour les Compiégnois. Axant la mi-août, le péril devint si grave, que. tout extraordinaire que cela paraisse. Guillaume de Flavv quitta son poste pour courir vers le roi de France, voulant lui signaler le suprême danger qui menaçait ses administrés.

Sur ces entrefaites, le jeune duc Philippe de Brabant mourut le 4 août; il n'était âgé que de vingt-six ans. Cet événement créa au duc de Bourgogne un souci plus sérieux encore que celui de la poursuite du siège de Compiègne; en effet, héritier du prince disparu, mais avec des droits contestés par d'autres compétiteurs, il dut songer à se présenter en personne pour recueillir la succession.

Les troupes de Philippe le Bon, très bien organisées, s'apprêtaient à récolter le fruit des heureux débuts de la campagne. Le prince décida de se faire remplacer à leur tête par Jean de Luxembourg. Celui-ci fut donc rappelé au camp avec le Corps expéditionnaire qui opérait sous ses ordres dans les environs.

Les gens du seigneur de Ligny prédisaient déjà la ruine de Compiègne. et. connaissant la cruauté de leur maître, ils ajoutaient qu'à coup sûr tout, dans la pauvre ville, serait mis à feu et à sang.

Ces propos arrivèrent aux oreilles de la Libératrice et toute son âme en fut bouleversée. Puisqu'un tel carnage se préparait, il lui semblait que son devoir était de tout tenter afin de s'y opposer, et la pensée de s'enfuir pour voler au secours des infortunés Compiégnois, s'ajouta bientôt à celle de se dérober à ses plus redoutables ennemis.

S'élevant jusqu'à la petite fenêtre de son cachot, elle inclinait la tète et mesurait de l'œil les soixante pieds qui la séparaient du fossé; la distance lui paraissait courte pour reconquérir cette indépendance tant désirée, et mille projets sur le moyen de

franchir cet espace se formaient en son esprit La naïve enfant les exposait à ses

conseillères. Sainte Catherine l'engageait à se résigner, mais sans lui donner un ordre

positif : c'était la douce persuasion opposée à un dessein humainement insensé

Jeanne se soumettait, puis l'obsession reprenant, elle se jetait à genoux pour implorer de ses Voix la permission de fuir.

Alors survint un fait qui. selon toute probabilité, provoqua dans son cœur une résolution plus ferme. Pour la première fois depuis sa captivité, un homme lui manqua

d'égards. La Pucelle, au milieu des camps, imposait, je l'ai dit. par sa seule présence, le respect de la vertu. Ce privilège indéniable et miraculeux était nécessaire à la jeune fille que ses fonctions de généra] mettaient en rapport avec tant de chevaliers et de soldats; aujourd'hui qu'elle est prisonnière, e Ciel semble en .avoir suspendu l'effet, afin de doubler le mérite et les souffrances de la pauvre martyre.

La demoiselle de Luxembourg avait à s'occuper de la succession du duc de Brabant, où elle devait relever les comtés de Ligny et de Saint-Pol qui lui revenaient en partage. Il est à présumer qu'elle s'absenta quelque temps avec ses nièces pour terminer cette affaire.

I n officier de trente ans. Aimond de Mory, se trouva chargé de la garde de Jeanne. 11 s'oublia jusqu'à employer vis-à-vis d'elle quelques-unes de ces manières légères et peu réglées que les mondains, dans leur indulgence, traitent de bagatelles et d'enfantillages, mais qui soulèvent des révoltes dans les âmes saintes et pures. La Pucelle repoussa bien loin le jeune impudent.

Aux deux puissants motifs signalés plus haut s'ajouta celui d'échapper à ces indécentes plaisanteries; elle n'hésita donc plus. En hâte, elle fabriqua avec ce qui lui tomba sous la main une sorte de corde qu'elle fixa à l'un des barreaux de sa prison. Le cable était trop court; qu'importe, d'un saut elle franchirait le reste de l'espace

vide Elle suivit aussitôt ce chemin dangereux. A peine avait-elle pesé sur ce lien

improvisé qu'il céda et se rompit. L'héroïne vint s'abattre au fond de la courtine; elle était tombée des soixante pieds de hauteur si souvent mesurés par ses regards avides de liberté. La chute tut terrible, la pauvre enfant resta sans connaissance et comme brisée.

Quelque temps plus tard, lorsque les gardiens pénétrant dans le cachot ne la trouvèrent plus, ils se penchèrent au-dessus du gouffre et aperçurent son corps inanimé. On se précipita à son secours et on la transporta dans le château. Quand Jeanne reprit ses sens, elle ne se souvenait plus de rien et ses geôliers durent lui apprendre qu'elle avait sauté du sommet de la tour. Elle demeura étendue sur sa couche, meurtrie, incapable de boire ni de manger. A mesure que ses facultés lui revenaient, un vif chagrin s'emparait de tout son être. Certes, il lui était très pénible de se voir de nouveau la proie de ses oppresseurs, mais la crainte d'avoir eontristé ses divines conseillères, en exécutant malgré leur avis ses projets d'évasion, provoquait surtout sa peine. Le cœur pieux et droit de la jeune tille se découvre pleinement dans ce noble scrupule, et ce touchant repentir attira sur elle une insigne faveur : sainte Catherine se pencha sur son lit de douleur, lui dit de se confesser, de demander pardon à Dieu de cette dangereuse équipée. Elle obéit et offrit en expiation de son erreur d'un instant les souffrances qu'elle ressentait par le fait de sa chute. Sa céleste amie ajouta alors la promesse que les habitants de Compiègne seraient assistés avant la Saint-Martin d'hiver. Largement réconfortée par cette douce vision, la Pucelle recommença à prendre de la nourriture et fut bien vite guérie.

Cependant, un courrier avait volé vers Compiègne pour annoncer à Luxembourg ce qui s'était passé à Beaurevoir. L'avide geôlier de la Libératrice de la France éprouva

à cette nouvelle une terrible émotion ; il entrevit comme possible l'effondremenl de ses espérances : les monceaux d'or anglais qu'il escomptait déjà avaient été si près de Lui échapper

Décidément, sa captive n'était pas facile à garder, et il lui tardait de l'échanger contre les dix mille livres que lui avait promis l'évêque de Beauvais. Mû par un sentiment d'avarice. Luxembourg n'hésita plus et signa l'acte de vente de la prisonnière. Son consentement était parvenu à Rouen le 2 septembre, car les Anglais, qui voulaient en finir promptement, donnèrent ce jour-là l'ordre de lever sur le duché de Normandie un impôt de cent vingt mille livres tournois, dont dix mille étaient affectés « au pavement de l'achat de Jeanne la Pucelle, que l'on dit être sorcière, personne de guerre, conduisant les armées du Dauphin ».

Dans l'intervalle, les dames de Luxembourg étaient rentrées à Beaurevoir : elles avaient trouvé leur jeune amie pâle et affaiblie et lui avaient reproché avec douceur sa tentative inconsidérée. Apprenant de sa bouche les motifs qui l'avaient déterminée à agir ainsi, les châtelaines la calmèrent et lui promirent d'intervenir en sa faveurauprès du sire de Ligny.

En effet, celui-ci ne tarda pas à recevoir des dépêches de sa tante, qui l'avait choisi comme unique héritier, de préférence à son aine, le comte de Saint-Pol. La noble demoiselle le suppliait de ne pas livrer Jeanne à ses pires ennemis. Elle était si désireuse d'être écoutée, que. dans un codicille ajouté à son testament le 10 septembre, elle renouvelait cette recommandation à son neveu, en même temps qu'elle lui léguait les comtés de Saint-Pol et de Ligny, recueillis par elle trois semaines auparavant.

Le sire de Beaurevoir ne voulait à aucun prix contrister sa riche parente, mais il tenait également à gagner les dix mille livres offertes en échange de sa prisonnière. Il confia donc son embarras à son frère le chancelier d'Angleterre; celui-ci imagina un compromis fort adroit. Les Anglais, d'ailleurs, se défiaient eux aussi d'un geôlier si malhabile, et tellement cupide, qu'une proposition plus avantageuse que la leur, venant des Français, aurait eu des chances d'être acceptée par lui.

Ils voulaient que leur ennemie fût brûlée comme hérétique et sorcière, ainsi que venait de l'être pour le même motif l'humble servante de la Pucelle. Pierrone la Bretonne. Pour avoir soutenu sans vouloir en démordre que «Jeanne était bonne, agissait bien et selon Dieu », elle était montée sur le bûcher, le dimanche 3 septembre, en plein Paris.

La combinaison de Louis de Luxembourg consistait à remettre la captive entre les mains du duc de Bourgogne. Ce dernier était là comme un intermédiaire naturel et très opportun; il gardait au cœur sa haine non encore assouvie contre Charles VII : sa foi était à l'Angleterre; il exerçait sur Jean de Luxembourg une suzeraineté incontestée et fort appréciée pour l'heure, puisque le comte lui devait le commandement de l'armée bourguignonne sous les murs de Compiègne. Philippe le Bon fut donc prié, à la satisfaction réciproque des parties contractantes, de conserver dans ses prisons Jeanne d'Arc, jusqu'au jour où, la rançon étant touchée par Luxembourg, celui-ci autoriserait son suzerain à livrer la victime à ses ennemis.

lb6 LA BIENHEUREUSE JEANNE D'ARC

Grâce à ce stratagème, le sire de Ligny pouvait cacher à sa tante et à sa femme le

marché honteux qu'il venait de conclure avec l'envahisseur. La remise de la Pucelle à Philippe le Bon s'expliquait suffisamment pour elles par des raisons de politique générale.

11 semble bien que la nouvelle du transfert de l'héroïne fut annoncée sous cette forme au château de Beaurevoir. Le pressentiment d'un séjour interminable dans les cachots traversa sans doute l'esprit de la malheureuse jeune fille, et c'est dans ce sens qu'elle commença à interpréter la phrase mystérieuse que ses Voix du ciel murmuraient déjà à son oreille : « Ne t'inquiète pas de ton martyre; tu viendras enfin au royaume du paradis. »

Un fait positif nous confirme dans cette supposition. Dans le courant de septembre. Jeanne, avec l'aide des dames de Beaurevoir, fit passer une lettre aux magistrats de Tournai. Quelques jours plus tard, le receveur général des finances tournaisiennes écrivait dans son livre de comptes que ses compatriotes avaient reçu un « sur message » de la Pucelle. enchaînée pourtant et bien gardée.

Les lignes où se trouve résumée cette lettre font pleurer : la pauvre enfant abandonnée demande. « en la faveur du roi notre sire et des bons services qu'elle lui avait faits, que ladite ville lui voulut envoyer de vingt à trente escus d'or pour employer à ses nécessités »

Voyez-vous la Libératrice de la France réduite à mendier pour ses nécessités! Celle à qui le souverain devait sa couronne tendant la main pour supporter le dur régime

des prisons! Il va dans ces mots un drame poignant et je ne sais combien de

pensées troublantes; mais ce sera l'éternel honneur de la ville de Tournai, que, délaissée de tous. Jeanne ait poussé avec confiance un cri vers elle.

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