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Histoire anatomique et physiologique des scorpions

Les travaux des Cuvier, Marcel de Serres, Muller, Meckel, Treviranus, Duvernoy, Dugès, Newport, Blanchard, Milne Edwards, ont donné une grande impulsion à l'anatomie des scorpions. J'y ai aussi contribué. Il est des questions si difficiles qu'il faut le concours, je ne dis pas de plusieurs savants, mais souvent de plusieurs générations, pour arriver à l'établissement définitif de la vérité. D'ailleurs, bien que notre arachnide compte par sa taille parmi les plus grands articulés à respiration aérienne, son anatomie offre infiniment plus de difficultés que celle des

SAVANTS KTIUNGERS.

petits insectes hexapodes, à raison de son organisation plus

compliquée, conséquemment plus parfaite. ,p

Après ma publication de si ancienne date sur Fanatomie »*£ du scorpion, j'ose encore descendre dans la lice avec l'espoir de trouver à glaner sur les traces de si habiles scrutateurs, d'ajouter quelques faits, d'en confirmer d'autres, de redresser des erreurs que des circonstances plus opportunes m'ont permis de constater, enfin d'envisager sous un autre point de vue physiologique la structure tant extérieure qu'intérieure d'animaux qui, par leur position dans le cadre zoologique, forment un organisme de transition d'un haut intérêt de science.

Quand je songe qu'il y a quarante ans passés je disséquais, dans l'ardeur de mes explorations en Espagne, des centaines de scorpio occitanus vivants, je remercie le ciel d'avoir accordé à mes vieux jours la faveur si inespérée de porter encore un scalpel moins novice dans les entrailles ou vivantes ou récemment privées de la vie de ce même scorpion. Saint-Sever, ma résidence, n'est point et ne saurait être, à cause de sa température, ainsi qu'on le verra bientôt, la patrie de ce primate des arachnides. Il a donc fallu me procurer ailleurs ces animaux. Mon Fds, Gustave Dufour, jeune médecin militaire, et mon neveu, M. Laboulbène, interne des hôpitaux de Paris, allèrent, sur ma recommandation, au printemps de i85o, cà la chasse de ['occitanus, à Port-Vendres, aux bords de notre Méditerranée, et m'apportèrent une cinquantaine de ces scorpions pleins de vie et de santé. Ce précieux convoi avait été disposé de manière que chaque individu était séquestré, isolé dans des prisons cellulaires. Peu de temps auparavant, un entomologiste instruit de Madrid, M. Ferez Arcos, avait eu l'obligeance de m'en expédier un petit nombre.

Mes nouveaux hôtes, dont j'avais jadis étudié les habitudes et le genre de vie, je les élevai, je les soignai en imitant les conditions de leur sol natal. Le succès a pleinement répondu à mes sollicitudes empressées, à mon amour de la science.

Pour donner à mon travail quelque valeur comparative et pour sauvegarder mon contrôle à l'égard de mes devanciers, j'ai cherché à couler à fond l'anatomie de Yoccitanus frais de tous les âges et de tous les sexes, mais j'ai tenu à m'exercer aussi sur de nombreux individus de ce même type conservés dans l'alcool. J'y ai également ajouté les autopsies de huit autres espèces, la plupart exotiques, retirées des liqueurs conservatrices et que je ferai connaître bientôt.

S'il est nécessaire et même indispensable de disséquer les cadavres récents de ces arachnides pour apprécier le véritable état normal des viscères, il est incontestable aussi que certains organes, certains tissus se jugent mieux quand on les étudie après un séjour plus ou moins prolongé dans l'esprit de vin, qui leur donne plus de consistance et les rend plus isolables. Je citerai pour exemples le foie, les nerfs, les muscles. Il est même des circonstances où un certain degré d'altération, de décomposition des tissus est devenu nécessaire pour constater des particularités anatomiques.

Cuvicr, Treviranus, Dugès ont disséqué Ycuropœus; Duvernoy, le palmatus, Yafer, Yoccitanus, Ycuropœus; Muller, Newport, Milne Edwards, Yafcr. Les sujets de ces dissections étaient tous conservés dans l'esprit de vin. Quant à moi, j'ai pris pour type de mes investigations Yoccitanus, la plus grande des espèces d'Europe, celle qui a servi aux expériences de Rcdi et de Maupertuis. Je ne crois pas me

tromper en avançant que je suis le seul qui ait eu le précieux avantage de disséquer ces animaux vivants ou récemment morts.

Loin de moi toute idée de controverse intempérante. En procédant, le scalpel à la main, au contrôle des autres anatomistes, je saurai, dans la constatation des faits, tenir compte des différences produites par le degré de conservation des sujets disséqués. Ami de la science, j'en comprends les difficultés et les amorces; une longue expérience m'a appris que c'est souvent par le dédale des erreurs qu'on arrive à la vérité, et j'attache autant de prix à reconnaître les premières qu'à rendre hommage à là seconde.

Je l'avoue sans détour, il n'est point dans la trempe de mon intelligence de m'engager dans les subtilités de cette anatomie, dite transcendante, qui veut tirer le fin du fin. Je m'incline humblement devant cette habileté des doigts, cette acuité des yeux, cette sagacité de l'esprit, qui font apercevoir dans le filet nerveux d'un scorpion quatre ordres de fibres constitutives dont on règle les attributions physiologiques1. Non nobis tanlas componere Htcs! Mon ambition actuelle se bornera à cette anatomie matérielle , grossière si l'on veut, qui met en relief la forme, la structure, les connexions, et qui permet d'en déduire ou expérimentalement ou rationnellement les actes fonctionnels.

Mes dissections se sont généralement opérées sur des planchettes de cire noire immergées dans l'eau, mais un bon nombre ont pourtant eu lieu à sec, soit sur des individus ouverts vivants, soit sur ceux préalablement éthérisés ou chloroformisés. Tantôt j'ouvrais par une incision médiane, soit dorsale, soit ventrale, le tégument, dont je rabattais et je fixais les lambeaux sur les côtés; tantôt j'incisais avec

1 Newport, Ann. des sciences nat. 3e série, I, p. 56.

précaution tout le pourtour de la carapace thoraco-abdominale et je la renversais en arrière, tout en étudiant scrupuleusement les connexions qui se rompaient dans ce renversement. Des ciseaux à pointes acérées, des pinces fines à bout droit ou crocbu, des loupes à divers foyers, un microscope à grossissement dje trois à quatre cents diamètres, des épingles, des pinceaux, voilà mon arsenal de dissection. Aux dépens de mes yeux, je m'aidais souvent d'un rayon direct de soleil projeté sur mon sujet. Pour l'éthérisation , je plaçais simplement le scorpion vivant dans un flacon, j'y versais quelques gouttes d'éther sulfurique ou de chloroforme, et je bouchais aussitôt. En moins de quatre ou cinq minutes la résolution des membres était complète. Un fait n'avait à mes yeux une valeur positive, un caractère authentique que par une constatation plusieurs fois réitérée. Je faisais autant de procès-verbaux que d'autopsies, puis je les dépouillais pour la rédaction définitive. De plus, indépendamment des croquis pris immédiatement, je conservais toutes les pièces à l'appui dans de petits Qacons à la solution de deutochlorure de mercure. Tel est en peu de mots le procédé de mes investigations anatomiques.

Par sa construction extérieure, par son tégument solide, ses palpes didactyles, son foie pulpeux, le scorpion touche aux crustacés, dont il s'éloigne surtout par son appareil respiratoire et son genre de vie atmosphérique ou terrestre. Son foie, son organe central de la circulation, la structure de ses poumons, son céphalothorax, ses yeux multiples, le nombre de ses pattes, ses habitudes l'associent aux aranéulcs, dont il dilfère par un tégument abdominal corné et segmentaire, ainsi que par la présence des peignes et une queue articulée mobile, terminée par une ampoule à

venin. L'existence de stigmates, celle d'un système nerveux ganglionnaire et de vaisseaux biliaires vestigiaires, le rattachent aux insectes, dont le distancent tous les traits que je viens d'énumérer.

Comme on le voit par cette esquisse comparative, le scorpion, tout en prenant son rang naturel à la tête des arachnides, intéresse vivement la science par des traits analomiques qui allient ce genre aux groupes des articulés tant supérieurs qu'inférieurs. Ici, comme dans tous les animaux, i'anatomie intérieure vient justifier, consacrer l'habileté de la classification fondée sur les formes extérieures. Il existe dans le fait entre les conditions viscérales et les agents organiques du dehors une sublime et consolante harmonie.

En confirmation de l'idée que je viens d'émettre, et pour l'intelligence des considérations physiologiques que j'exposerai bientôt, je vais faire connaître sommairement quelques-uns des actes de la vie extérieure de Yoccitanus, sujet fondamental de mes recherches. L'application pourra en être faite à la généralité des espèces.

Essayons d'abord un aperçu de géographie entomologique sur cet arachnide, en reproduisant quelques considérations exposées dans mon ancien mémoire. Les scorpions, en général, habitent les contrées chaudes des diverses parties du monde et ne s'élèvent jamais dans les montagnes à des hauteurs où croissent les plantes sous-alpines. Mais cette tolérance climatérique peut présenter des modifications suivant les espèces. Je ne m'occuperai que des deux scorpions d'Europe que j'ai plus particulièrement étudiés, yoccitanus et Yeuropœus. Nous y trouverons deux nuances d'habitat ou de tempérament dont on pourra peut-être faire l'application aux espèces exotiques, lorsqu'on aura pris

plus de soin à s'assurer de leur vie privée, de leurs habitudes.

Lîoccitanns se trouve plus spécialement dans les lieux incultes, dépouillés et arides de la zone végétale de l'olivier et du caroubier, sur le littoral méditerranéen. J'évalue ce littoral à une largeur de huit à dix lieues environ. Toutefois, il faut tenir compte de certaines conditions du sol, comme l'humidité, l'ombrage, qui modifient singulièrement cet habitat.

En procédant du nord au sud, la patrie de Yoccitanus commencerait à peu de distance au sud de Montpellier, à Souvignargues, d'où Maupertuis l'avait fait venir pour ses expériences; elle se continuerait à Cette, Narbonne, Port- Vendres, etc., mais ne dépasserait pas Perpignan. A partir de cette dernière cité, pour aller à Barcelone, en passant par Figuières et Gironne, il ne s'en est point offert un seul à mes recherches. Après le Llobregat, rivière à deux lieues au sud de Barcelone, on ne cesse pas de le rencontrer dans tous les terrains secs de la basse Catalogne, des frontières orientales de l' Aragon, du royaume de Valence, de celui de Murcie, de Grenade, enfin de nos possessions algériennes.

Que de pierres n'ai-je point soulevées pendant deux années d'activés explorations dans le Guipuscoa , la Navarre, le haut Aragon , sans y avoir découvert un seul occitanus ! Je l'ai vainement cherché dans les deux Castilles et en particulier dans le plateau de Madrid ; mais j'ai acquis depuis peu la certitude, par mon ami le professeur Graells, que ce scorpion n'est point rare dans l'Alcarria, contrée à quelques lieues au sud de Madrid. Or cette localité, que je ne connais point, semble faire une exception à la règle sur l'habitat littoral de Yoccitanus. Il doit v avoir dans la

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constitution physique de l'Alcarria des conditions qui expliquent cet habitat exceptionnel.

Voici maintenant une observation qui semble contrebalancer celle-là. Dans une excursion botanique que, dans l'été de 1812, je fis aux montagnes de Porta-Cœli , distantes au plus de cinq ou six lieues de la ville de Valence, je furetai scrupuleusement toutes les pierres, tous les abris de la base au sommet de ces monts, sans y rencontrer la trace d'un scorpion. Cependant les montagnes de Porta- Cœli sont dans cette bande littorale que j'ai assignée à la patrie de Yoccitanas, mais leur élévation de quatre à cinq cents mètres au-dessus du niveau de la mer les rend inhabitables par ce genre d'arachnides, tandis que des plantes sous-alpines y prospèrent. .

La présence de Yoccitanas dans une contrée est un excellent thermomètre; elle devient l'indice constant d'une température élevée, d'un climat austral et d'un terrain sec. Jamais dans ces mêmes conditions je ne l'ai vu cohabiter avec Yenropœus ; ces deux arachnides semblent s'exclure réciproquement d'une même localité.

Lïeuropœus s'accommode d'une température moins élevée ; il se plaît dans les lieux sombres, non loin des habitations et même dans celles-ci. Du nord au midi , les premiers individus se rencontrent à Avignon et à Beaucaire, puis il y a une lacune occupée par Y occitanus , et on le retrouve aux alentours de Gironne et dans quelques points de la haute Catalogne. Tout récemment, je viens d'acquérir la certitude que Yeuropœiis, qui n'avait jamais été signalé dans le sudouest de la France, se trouve dans les celliers et les caves du quartier des Chartrons, à Bordeaux. Y a-t-il été transporté par les bâtiments du commerce? Cela est possible comme il est pareillement possible que jusqu'à ce jour on

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ne l'y ait jamais rencontré ou qu'on ait gardé le silence sur cet habitat. Quoi qu'il en soit, il y paraît acclimaté et s'y multiplie.

Malgré l'admirable conformité de composition et de structure extérieures qui caractérise les nombreuses espèces du vieux genre scorpio, le plus naturel, le plus homogène du monde, les classificateurs d'outre-Rhin i, dévorés de la lèpre généromanique, l'ont impitoyablement démembré. Je prouverai bientôt anatomiquement combien est erroné le système fondé sur le nombre et la disposition des ocelles. Et pourquoi, au lieu d'écraser la science sous la multiplicité de noms plus ou moins hétérophoniques, ne s'est-on pas borné, pour nous faire arriver à l'espèce, but final des classifications , à de simples divisions ? Cela eût été sage et dune grande utilité pratique ; mais la soif de célébrité n'eût point été satisfaite.

C'est sous les pierres qu'habite pendant le jour ïoccitdnus. Il est bien rare qu'on en rencontre plus de deux sous le même abri, et le plus souvent ils y vivent solitaires. L'instinct de leur conservation leur donne ce degré d'intelligence qui leur fait se creuser dans le sol une dépression pour se préserver d'être écrasés par la pierre et pour s'y tenir blottis. Ils ne sortent de leur tanière que le soir ou la nuit pour vaquer à leurs amours, pourvoir a leur subsistance et peut-être pour se livrer aux combats.

Dans leur ambulation ordinaire, qui s'exécute avec gravité et mesure , leurs palpes-pinces se portent en avant plus ou moins étendus pour sonder le terrain, reconnaître et éviter les obstacles, tandis que leur queue est toute longue, traînante. Cherehe-t-on à les inquiéter, à les saisir ou sontils menacés d'un danger, les palpes-pinces se reploient à l'instant sur eux-mêmes, pour abriter de leurs bras arti-

culés les parties vulnérables de la tête. En même temps, la queue se recourbe avec prestesse sur le corps en se roidissant par la contraction de ses nombreux muscles. L'aiguillon venimeux se balance au-devant de la tête pour la défense ou pour l'attaque. Alors le premier mouvement du scorpion est une fuite rétrograde à la manière de l'écrevisse ou de plusieurs aranéides, comme certaines epeira, les thomisus, etc.

Pendant mon séjour en Espagne, j'ai souvent été témoin, en tenant enfermés dans un même bocal plusieurs individus de Yoccitanus, de leur lutte acharnée, de leurs combats à outrance, où ils finissaient par s'entre-dévorer.

Le scorpion subit le même genre de mue que l'araignée, c'est-à-dire qu'il naît avec une forme déterminée et un ensemble de parties qui se conservent pendant toute sa croissance; mais, avant d'être définitivement adulte, il change plusieurs fois de peau. J'ai souvent trouvé sous les pierres des dépouilles entières de cet arachnide. J'ai vu aussi des femelles transportant sur le dos leurs jeunes petits , absolument à l'instar des lycosa.

Je réserve l'exposition de ce qui concerne les modes d'alimentation et de génération pour le chapitre de leurs apparils organiques respectifs.

Les espèces de scorpions soumises à mon scalpel sont les suivantes :

1. Occitanus, Latr., Milne Edwards , Icon. du règne animal, pi. xix , fig. 1. Côtes méditerranéennes de France, Espagne, Algérie, etc.

2. Palmatus, Hempr. , Lucas, Araclin. Alger., pi. xvm, fig. 2. Algérie, Conslanline, Bône, etc.

3. Australis, Savigny. Egypte, pi. vin, iig. 3. Algérie, Oran.

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