‹ Histoire ancienneChapitre 87 sur 104 · ARISTIPPE · texte numérisé non relu

ARISTIPPE

Aristippe fut le chef de la secte cyrénaïque. Il était originaire de Cyrène dans la Libye. La grande réputation de Socrate lui fît quitter son pays pour aller s'établir à Athènes s afin d'avoir le plaisir de Tentendre. Il fut un des principaux disciples de ce philosophe ; mais il mena une vie fort opposée aux préceptes qu'on enseignait dans cette excellente école , et de retour dans sa patrie il ouvrit à ses disciples une route bien différente* Le fond de sa doctrine est que le souverain bonheur de Thomme pendant ^ cette vie consiste dans la volupté. Sa conduite ne démentit point ses sentiments, et il employait les ressources d'un esprit présent et agréable à éluder par des plaisanteries les justes reproches qu'on lui faisait de ses excès. Il était livré sans cesse à la bonne chère et aux femmes. Gomme on le raillait sur le commerce qu'il avait avec la courtisane Laîs* : // est vrai , dit- il , je possède I/zïs, maisLaïs ne me possède pas. Quand on lui reprochait qu'il vivait trop splendidement, il disait : Sîla bonne chère était blâmable, on ne ferait pas de si grands festins dans toutes les fêtes des dieux.

La réputation de Denys le tyran , dont la cour était le centre des plaisirs, dont la bourse , disait-on , était ouverte aux savants, et la table toujours magnifiquement servie , l'attira à Syracuse. Comme il avait l'esprit souple , adroit , insinuant ; qu'il ne manquait aucune occasion de flatter le prince , et qu'il supportait ses railleries et ses mauvaises humeurs avec une patience qui allait jusqu'à la servilité, il eut beaucoup de crédit dans cette cour. Un jour Denys lui demandant pourquoi on voyait perpétuellement des philosophes chez les grands seigneurs , et qu'on ne voyait

' LaerU b^re eum Laîda : Habeo , inqnit, Laida»

^ I Ne Aristippns qaidem ille socra- non kabear a iMide. w (Cic. Ep. 26, tiens erubttit quum esMt objectam ha- I. 9 , ad FamiL )

jamais ceux-ci chez les philosophes : Cest, répondit Âristippe, que les philosophes connaissent leurs besoins, et que les grands seigneurs ne connaissent pas les leurs.

Si Âristippe pouvait se contenter dé légumes, disait contre lui Diogène le cynique, il ne s'abaisserait pas à faire la cour aux princes. Si celui qui me condamne, répliquait Aristippe, savait faire la cour aux princes, il ne se contenterait pas de légumes.

Si pranderet oliis patienter, regibus uti Noilet Aristippus. Si sciret regibus uti, Fastjdiret olus qui me notât '.

L'un cherchait à faire bonne chère , l'autre à se faire admirer du peuple.

Scurror ego ipse mihi , populo tu.

Lequel vaut mieux ? Horace n'hésite point, il donne la préférence à Aristippe, dont il fait Téloge en plus d'un endroit. 11 lui ressemblait trop pour ne le pas louer. Cependant il n'ose se livrer aux principes d'Aristippe : il y retombe par une pente secrète.

Nunc in Aristippi fnrtim praecepta reîabor '.

Tant l'amour de la volupté a de bassesse , que se dissimulent le mieux qu'ils peuvent, mais que ne peuvent se cacher entièrerement ceux même qui s'y abandonnent !

Aristippe fut le premier des disciples de Socrate qui commença d'exiger certaine rétribution de ceux qu'il enseignait ; de quoi son maître lui sut bien mauvais gré. Ayant demandé à un homme cinquante drachmes* pour instruire son filsr: « Comment, cin- « quante drachmes ! s'écria le père de l'enfant; eh ! il n'en fau- « drait pas davantage pour acheter un esclave. £h bien, repartit « Aristippe , achète-le , et tu en auras deux. »

Aristippe mourut en retournant de Syracuse à Cyrène. Il avait une fille nommée Àréta , qu'il eut grand soin d'élever dans ses principes , et elle y devint très-habile. Elle instruisit elle-même son fils Aristippe , surnommé Métrodidacte 4.

' Horat. 1. 1 , cpist. 17. 3 Vingt-cinq livres. = 45 f. — L.

' Ibid. lib. 1 , epist. I. < Iq^truit par sa mère. — L.

390 HISTOIBE ANCIENNE.

THEODOBE.

Théodore , disciple d'Aristippe , outre les autres principes des cyrénaïques, enseigna publiquement qu'il n'y avait point de dieux'. Les Cyrénéeus l'exilèrent. Il se réfugia à Athènes, où il aurait été conduit devant l'Aréopage, et condamné, si Démétrius de Phalère n'eût trouvé le moyen de le sauver. Ptolémée , fils de Lagus , le reçut chez lui, et l'envoya un jour en qualité d'ambassadeur vers Lysimaque. Le philosophe lui parla avec tant d'effronterie , que l'intendant de ce prince , qui se trouva présent, lui dit : Je crois, Théodore y que tu t'imagines qu^Hn'y a pas de rois non plus que de dieux.

On croit que ce philosophe fut à la fin condamné à mort, et qu'on l'obligea de prendre du poison.

Nous voyons ici combien cette doctrine impie de l'athéisme , contraire à la créance commune et immémoriale des hommes, scandalise et révolte généralement tous les peuples , jusqu'à être jugée digne de mort. Elle doit s^ naissance à dés maîtres plongés dans la débauche de la bonne chère et des femmes, et qui se proposent la volupté des sens pour leur dernière fin, p

ARTICLE II

De la secte mégarique.

Elle fut établie par Euclide , qui était de Mégare , ville d'Achaïe , près de l'isthme de Corinthe. Il étudiait actuellement sous Socrate à Athènes , lorsque survint le célèbre décret qui donna lieu en partie à la guerre du Péloponnèse , et qui défepdait aux citoyens de Mégare , sous peine de mort , de mettre le pied dans Athènes. Un danger si pressant ne put refroidir son zèle pour l'étude de la sagesse. Déguisé en femme, il entrait le soir dans la ville, passait la nuit chez Socrate, et sortait avant le jour , faisant ainsi régulièrement tous les jours presque dix lieues*, tant pour aller que pour revenir. Il est peu d'exemples d'une ardeur si vive et si constante.

' Laert. les romaÏDS, selon l'Itinéraire d'Anto-

"^ « Ainpiius viginli milli». — l.a dis- nin, qui font environ 7 lieues de 20 au tance d'Athènes à Mogare était de 20 mil- degré, ou 9 lieues communes. — !..

SCIENCES ET ÂBi3. 39 1

Il changea peu de choses dans les sentiments de son Niaître. Après la mort de Socrate, Platon et les autres philosophes qui craignaient les suites de cette mort se retirèrent chez lui à Mégare , et ils y furent fort bien reçus. Son frère , un jour, dans un mouvement de colère, et pour quelque mécontentement particulier, lui ayant dit .• Que je périsse si je ne me venge de vous! Et moi, reprit Euclide , que je périsse si^ par ma douceur, je ne viens point à bout de vous corriger de ces violents emporte^ mentSy et de vous rendre autant mon ami que vous tétiez par le passé,

L'Eudide dont nous parlons est différent d'ËucIide le mathématicien , qui était d'Alexandrie , et qui fleurit plus de quatrevingt-dix ans après, sous le premier des Ptolémées.

n eut pour successeur Eubulide , qui avait été son disdple. Diodore succéda à celui-ci. IVous verrons dans la suite que ces trois philosophes contribuèrent beaucoup à jeter dans les disputes de dialectique un mauvais goût de raisonnements subtih , et uniquement fondés sur des sophismes.

Je passe presque sous silence ce qui regarde les deux sectes éliaque et érétrique, qui renferment peu de choses importantes.

ARTICLE III

Des sectes éliaque et érétrique.

Je confonds ensemble et tranche en peu de mots ces deux sectes, qui ne renferment rien d'important.

La secte éliaque fut fondée par Phœdon , l'un des plus chers disciples de Socrate. Il était d'Élée , dans le Péloponnèse.

1! érétrique fut ainsi nommée d'Érétrie, ville d'Eubée, patrie de Ménédème, son fondateur.

ARTICLE IV

Des trois sectes académiciennes.

Parmi toutes les sectes qui sortirent de l'école de Socrate, la plus célèbre fiit V académicienne , ainsi appelée du lieu où se tenaient ses assemblées , qui était la maison d'un ancien héros

d'A.tttfnes nommé Académus, située dans un faubourg de cette ville, où Platon enseigna. Nous avons vu, dans Thistoire de Gtnon , que ce général athénien, qui cherchait à se distinguer autant par l'amour des sciences et des savants que par les exploits guerriers , orna et embellit V Académie de fontaines et d'allées d'arbre pour la commodité des philosophes qui s'y assemblaient. Depuis ce temps, tous les lieux où se sont assemblés les gens de lettres ont été appelés académies.

On compte trois académies, ou trois sectes académiciennes. Platon fut le chef de Vancienne ou de la première. Arcésilas , l'un de ses successeurs , apporta quelques changements dans sa philosophie, et fonda par cette réforme ce qu'on appelle la moyenm ou la seconde académie. On attribue à Carnéade l'établissement de la nouvelle ou troisième académie- Nous verrons bientôt ce qui en faisait la différence.

§ I. De Vancienne académie.

Ceux qui la firent fleurir, en se succédant les uns aux autres, furent Platon, Speusippe, Xénocrate, Polémon et Crantor.

Page 1