DIOGÈNE
Diogènefut le plus célèbre de ses disciples*. Il était deSinope, ville de Paphlagonie. Il en fut chassé pour le crime de fausse monnaie. Son père, qui était banquier, fut banni pour le même crime. Diogène, étant venu à Athènes, alla trouver Antisthène, qui le rebuta fort et le repoussa avec son bâton, parce qu'il avait résolu de ne plus prendre de disciples. Biogène ne s'étonna point, et, baissant la tête, « Frappez, frappez, lui dit- il ; ne craignez « point : vous ne trouverez jamais de bâton a(Bsez dur pour m'é- « ïoigner de vous tant que vous parlerez. » Antisthène , vaincu par l'opiniâtreté de Diogène , lui permit d'être son disciple.
Diogène profita bien de ses leçons, et imita parfaitement sa manière de vivre. Il n'avait pour tout meuble qu'un bâton, une. besace et une écuelle. Encore, ayant aperçu un jeune enfant qui buvaitdanslecreuxdesa main : Ilm'app)'end,dit-i\, que je conserve encore du superflu , et il cassa son écuelle. Il marchait toujours les pieds nus, sans porter jamais de sandales, non pas môme lorsque la terre était couverte de neige. Un tonneau lui servait de logis : il le promenait partout devant lui , et il n'eut point d'autre maison. On sait ce qu'il dit à Alexandre, qui l'alla visiter à Corinthe , et la célèbre parole de ce prince : Je voudrais être Diogène^ si je rC étais pas Alexandre. .TuvénaP, en
I Ce mot signifie «» chien blanCf ou ^ Spnsit Alexander . tPsta qunm y\i\\t in illa
prompt et vite. Magnamhabitdtorem.quanto fHIHor hic qui
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effet, trouve l'habitant du tonneau plus grand et plus heureux que le conquérant de Funivers. L'un ne souhaitait rien , et le inonde entier ne suffisait pas à Fautre. Sénèque ne se trompe donc pas quand il dit qu'Alexandre, le plus fier des hommes, et qui croyait que tout devait trembler devant lui, le céda ce jour-là à Diogène , ayant trouvé en lui un homme à qui il ne pouvait ni rien donner ni rien ôter '.
Au reste , il ne faut pas croire qu'avec son manteau plein de pièces, sa besace et son tonneau, il en fût plus humble'. Il tirait autant de vanité de toutes ces choses qu'Alexandre en pouvait tirer de la conquête de toute la terre. Étant entré un jour chez Platon , qui était meublé assez magnifiquement , il se mit à deux pieds sur un beau tapis, et dit : Je foule aux pieds le faste de Platon. Oui, répliqua celui-ci, mais par une autre sorte defaste.
Il avait un souverain mépris pour tout le genre humain. Se promenant en plein midi , une lanterne allumée à la main , on lui demanda ce qu'il cherchait : Je cherche un homme , répondit-il.
Il vit un jour un homme qui se faisait chausser par un esclave : Tu ne seras pas content , dit-il , jusqu'à ce qu'il te mouche. De quoi te servent tes mains ?
Une autrefois, en passant, il vit des juges qui menaient au supplice un homme qui avait volé une petite fiole dans le trésor public : Foilà de grands voleurs y dit il , qui en conduisent un petit.
Des parents quilui présentaient un jeune homme pour être sou disciple lui en disaient tous les biens imaginables : qu'il était sage, de bonnes mœurs, et qu'il savait beaucoup. Diogène écouta tout fort tranquillement : Puisqu'il est si accompli, dit-il, il na aucun besoin de moi.
On l'a accusé de parler et de penser mal delà Divinité'. Il disait que le bonheur constant d'Harpalus , qui passait généra -
■ « Quidni victus sit illo die, quo ho- de Benef. lib. 5, cap. 6.)
ino , supra mcnsuram humante superbia) ' yElian. I. 3, cap. 29. Diog. lAcrt.
tuineus, vidit aliqnem cui nec dare 3 De Matur. Deor. 1. 3, n. 83. qaidquam possct.nec eripere? m (SEN.
lement pour un voleur et un brigand , portait témoignage contre les dieux.
Parmi d'excellentes maximes de morale, il en avait aussi de très-pernicieuses. Il regardait la pudeur comme une faiblesse, et ne craignait point de braver avec effronterie tous les sentiments de retenue et de honte naturelle. En général, le caractère des cyniques était d'outrjr tout en matière de morale , et de rendre la vertu même, s'il était possible, haïssable, par les excès et les travers auxquels ils la portaient.
Insani sapiens nomen ferat , aequus iniqni , Ultra quam satis est virtutem si petat ipsam '.
Son historien lui donne une éloquence fort persuasive , et en rapporte des effets merveilleux. Onésicrite avait envoyé à Athènes un de ses fils >. Ce jeune homme, ayant entendu quelques leçons de Diogène, se fixa dans cette ville. Son frère aîné bientôt après en fit autant. Onésicrite lui-même, ayant eu la curiosité d'entendre ce philosophe, devint son disciple , tant l'éloquence de^Diogène avait d'attraits. Cet Onésicrite était un homme important. Il fut fort considéré d'Alexandre ^ ; il le suivit dans ses guerres, il y eut des emplois de distinction, et il composa une histoire qui renfermait les commencements de la vie d'Alexandre. Phocion, encore plus illustre que lui, fut disciple de Diogène, aussi bien que Stilpon de Mégare.
Diogène , en passant à l'île d'Égine , fut pris par des pirates , qui l'emmenèrent en Crète, etl'exposèrent en vente 4. Il répondit au crieur qui lui demandait : Que sarez- vous faire ? qu'il savait commander aux hommes , et le pressa de dire : Qui est-ce gui veut acheter son maître ? Un Corinthien, appelé Xéniade, Tacheta, et , l'ayant mené avec lui à Corinthe, le donna pour précepteur à ses fils. Il lui confia aussi toute l'intendance de sa maison. Diogène s'acquitta si bien de tous ces emplois , que Xéniade ne pouvait se lasser de dire partout : Un bon génie est entré chez moi. Les amis de Diogène voulurent le racheter : f^aus n'êtes pas sages , leur dit-il : les lions ne sont pas esclaves de ceux qui
• Horat. l. 1 , epist. 6. 3 IMut. in Alex. p. 701.
» Diog. lacrt * l>>«g- '«ert.
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les nourrissent, mais ceux-ci sont les valets des lions. Il éleva très-bien les enfants de Xéniade , et s'en fît fort aimer. Il vieillit dans cette maison , et quelques-uns disent qu*il y mourut.
n ordonna ea mourant qu'on laissât son corps sur la terre sans ; rinhumer. k Quoi ! lui dirent ses amis , vous demeurerez exposé « aux bêtes farouches et aux oiseaux ! Non , répondit-il : vous « mettrez auprès de moi un bâton afin que je les chasse. Et com- « ment le pourrez-vous , dirent-ijs , puisque vous n'aurez plus « de sentiment? Que m'importe donc, répliqua le cynique, .« d'être mangé par les bétes, puisque je n'en sentirai rien > ? »
On n'eut point d'égard à cette grande indifférence de Diogène pour la sépulture. Il fut enterré magnifiquement près de la porte qui était vers l'isthme. On érigea à côté de son tombeau une colonne , sur laquelle on plaça un chien de marbre de Paros.
Il mourut âgé de près de quatre-vingt-dix ans , selon quelques-uns , le jour même de la mort d'Alexandre ; mais d'autres le font survivre de quelques années à ce prince.
C BATE s.
Gratès le cynique fut un des principaux disciples de Diogène *. Il était Thébain , d'une famille très-considérable , et qui possédait de grands biens. Il vendit tout son patrimoine, dont il tira plus de deux cents talents 3, qu'il mit entre les mains d'un banquier et le pria de les rendre à ses enfants, en cas qu'ils se trouvassent avoir peu d'esprit ; mais , s'ils avaient assez d'élévation pour être philosophes , il lui permit de distribuer cet argent aux citoyens de Thèbes , parce que les philosophes n'avaient besoin de rien; Toujours de l'excès et du travers , jusque dans les actions louables par elles-mêmes.
Hipparchia , sœur de Métrocle l'orateur , charmée des manières libres de Gratès , voulut absolument l'épouser , malgré l'opposition de tous ses parents. Gratès, à qui ils s'étaient adressés, fit de son côté tout ce qu'il put pour la détourner de ce mariage. S'étant dépouillé devant elle pour lui faire voir sa bosse et son corps tout de travers , et ayant jeté par terre son man-
• Tusc. QuBMt. 1. 1 , n. 104. > Deux cent miUe écus. = 610,000 ft.
' Diog. Uert. — l ,
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teau , sa besace et son bâton : Foilà toutes mes richesses, ditil , et ma femme n'en doit prétendre d'autres pour elle-même. Elle persista dans son dessein, épousa ce bossu , s'habilla en cynique, et devint encore plus effrontée quç son mari.
L'effronterie était le caractère dominant de ces philosophes. Ifs reprochaient aux autres leurs défauts sans garder aucun ménagement , agoutant même à leurs reproches un air de mépris et d'insulte. C'est ce qui, selon quelques-uns, leur fit donner le nom de cyniques^ parce qu'ils étaient mordants, et qu'ils aboyaient après tout le monde comme des chiens , et aussi parce qu'ils n'avaient honte de rien, et qu'ils tenaient qu'il était permis de tout faire en public sans pudeur et sans retenue.
Cratès florissait à Thèbes vers la 113* olympiade s et effaçait tous les autres cyniques de ce temps. C'est lui qui a été le maître de Zenon, chef de la secte des stoïciens, si renommée.
ARTICLE VII
Des Stoïciens,