CHAPITRE III
Le climat de l'Afrique du Nord s'est-il modifié depuis l'antiquité? Cette question a été souvent posée1, et les réponses ne concordent pas. Nous devons l'examiner de très près, car elle est fort importante. Pendant une partie de l'époque dont nous écrivons l'histoire, l'Afrique septentrionale a joui d'une grande prospérité agricole : il s'agit de savoir si cette prospérité a eu pour cause principale un climat plus favorable à la culture que le climat d'aujourd'hui, ou si elle a été surtout l'œuvre de l'intelligence et de l'énergie des hommes; si nous devons nous borner à regretter un passé qui ne revivra plus, ou lui demander au contraire des leçons utiles au temps présent.
1. Voir eu particulier: Tli. Fischer, Studien iiber das Klima der Mittelmeerlander, dans Petermanns Mitteilungen, Er.gânzungshefl I.YIll. ISTii. p. 44-46; le même, dans Petcrmanns Mitteil., XXIX, ISS:), p. l-'i ; Partsch, dans Verhandlungcn des achten deutscken Geographentages (Berlin, 1899), p. 116-123; Cat, Essai sur la province romaine de Mauritanie Césarienne, p. 40-48; La Blanchère, dans Nouvelles Archives des missions, VII, 1897, p. 23 et suiv.; Carton, Climatologie et agriculture de l'Afrique ancienne, dans Bulletin de l'Académie d'IIipponc, XXVII, 1804, p. 1-45; le même, Variations du régime des eaux dans l'Afrique du Nord, dans Annales de la Société géologique du Nord, XXIV, 1X96, p. 20-17; le même, Historiens et physiciens, dans Bull, de l'Acad. dllippone, XXVIII, 181)0, p. 77-89; le même, Note sur la diminution des pluies en Afrique, dans Revue tunisienne, III, 1806, p. ST-'.l 1 ; Leiter, Die Krage der Ivliinaanderung walirend gescliichtlicher Zeil in Nord- Afrika, dans Abhandlungen der geographischen (lescllschaft in Wicn, 1009, n° 1.
Indiquons tout d'abord les traUs généraux du climat actuel1.
L'Afrique du Nord est située dans la zone tempérée boréale, mais dans la partie méridionale de cette zone. Elle est comprise en effet entre le 29° de latitude Nord (extrémité occidentale de l' Anti-Atlas) et le 37" (extrémité Nord-Est de la Tunisie). Elle appartient donc à l'aire des pays chauds. Cependant le voisinage ou L'éloignement de la mer et la diversité des altitudes y déterminent des différences de température bien marquées.
Cette contrée offre une très grande étendue de cotes, le long desquelles l'influence régulatrice de la mer établit un climat où les inaxima de chaleur et de froid ne présentent pas de grands écarts. Il est rare que le thermomètre descende audessous de zéro, du moins dans le cours de la journée, et qu'il s'ilève au-dessus de 30 degrés centigrades. 11 faut néanmoins tenir compte, même à proximité du littoral, des refroidissements nocturnes, qui sont causés par le rayonnement dans les temps clairs, fréquents en Afrique, et qui affectent la couche inférieure de l'atmosphère, jusqu'à une hauteur d'environ un mètre; il arrive souvent en hiver, et parfois même au printemps, que la température, pendant une partie de la nuit, tombe au-dessous de zéro dans le voisinage du sol2. Ces refroidissements peuvent être funestes à la végétation. En été, l'humidité de l'air est pénible ; pourtant, elle atténue l'ardeur des rayonsdu soleil, modère l'évaporation, et, quand le siroco sévit, tempère sa brûlante sécheresse. De mai à septembre, la brise de mer souffle au milieu de la journée et apporte une fraîcheur bienfaisante3.
Mais l'Afrique du Nord est, dans son ensemble, un pays de
1. Pour la Tunisie, voir surtout Ginestous, Études sur le climat </<■ la Tunisie (Tunis, 1906); pour l'Algérie, Thévenet, Essai de climatologie algérienne] Uger, 1896) ; pour le Maroc, Th. Fischer, Mittelmeer-Bilder, II, p. 303-366, el I.. Gentil, le Maroc physique, p. 244-271. Résumé dans A. Knox, the Climate of the continent of Afrlka (Londres, 1911), p. 32-63.
2. Rivière et Lecq, Cultures du Midi, de V Ugérie et de la Tunisie, p. 12, 24, 37. :t. Surtout sur la côte occidentale du Maroc, longée par un courant manu froid,
qui modère la chaleur en été : voir Gentil, '. c, p, 2*2-4.
hautes terres. A mesure qu'on s'élève et qu'on s'éloigne du littoral, l'écart entre les températures extrêmes augmente. En hiver, le thermomètre peut descendre dans la journée à — 9 degrés à Tiaret, — 11 à Sétif, — 13 à Batna, — ."> au Kef, — 6 à Maktar. Les froids nocturnes que le rayonnement provoquée la surface du sol sont souvent très vifs, même au printemps, dans une saison où la gelée est particulièrement redoutable aux cultures. Dans les jours d'été, la transparence de l'atmosphère laisse toute leur force aux rayons du soleil; la chaleur etl'évaporation sont intenses. Mais la fraîcheur des nuits exerce une action tonique sur les hommes et les animaux; le rayonnement produit des rosées, qui réparent, dans une certaine mesure, les elfets de l'évaporation diurne.
Parmi les vents, le siroco présente des caractères spéciaux. Ce nom, qui paraît venir du grec (d'un mol signifiant dessécher), est donné, dans l'Europe méridionale el quelquefois même dans l'Afrique du Nord, à des vents d'hiver humides et chauds. 11 en est résulté des confusions. Conformément à l'étymologie qui vienl d'être indiquée, il convient de réserver le nom de siroco à un vent sec. Tantôt il ne se manifeste que sur une étendue très limitée, tombant verticalement, sans pertubation apparente de l'atmosphère, et durant eu général peu de temps. Tantôt c'est un vent d'origine saharienne, dont la direction varie par conséquent du Sud-Esl au Sud-Ouest. Il peut traverser la mer el s'avancer jusqu'aux côtes méridionales de l'Espagne el au centre de l'Italie. Il souille avec violence, obscurcissant l'air par les poussières qu'il entraine, pompant l'humidité, amenant une chaleur de four, sauf lorsqu'il passe sur des montagnes couvertes de neige. Quoiqu'il puisse éclater en toute saison, il se déchaîne surtoul en été et dure soi! quelques heures à peine, soit plusieurs jours1. Son influence
I, Le fréquence du siroco varie beaucoup selon les régions. Le venl chaud du Sud esl très rare au Maroc, au Mord du Haut-Atlas, qui l'arrête. \ Vlger, il ne
sur les êtres vivants est déprimante. Il dessèche la végétation et est particulièrement redoutable à la vigne; les céréales, moissonnées au début de l'été, sont moins exposées à ses ravages '.
Lesirocomisà part, les vents qui dominent pendant l'hiver sont ceux du Sud-Ouest et de l'Ouest au Maroc, du Nord-Ouest en Algérie et en Tunisie. Dans cette saison, ceux du Sud-Ouest et de l'Ouest sont fréquents aussi en Algérie. Les vents dominants d'été viennent du Nord et du Nord-Est au Maroc et en Algérie, du Nord-Est et de l'Est sur la côte orientale de la Tunisie2.
C'est, la quantité plus ou moins forte des pluies et leur répartition plus ou moins favorable à la végétation, beaucoup plus que la qualité des sols, qui font la valeur économique des régions: pays de cultures et d'arbres; steppes où ne poussent que des plantes permettant l'élevage d'espèces animales sobres; enfin déserts.
Les pluies sont amenées dans l'Afrique septentrionale par les vents du Sud-Ouest, de l'Ouest et du Nord-Ouest, qui, ayant passé sur de vastes surfaces marines, arrivent chargés de vapeur d'eau. En Algérie, pays où les conditions météoro logiques ont été assez bien étudiées, on a copistaté que les précipitations les plus fréquentes, les plus abondantes et les plus étendues sont dues aux vents du Nord-Ouest.
La saison pluvieuse coïncide à peu près avec l'hiver, en y comprenant la seconde moitié de l'automne et le début du printemps, entre les mois d'octobre-novembre et d'avril-mai : c'esl la période de l'année où les vents dont nous venons de parler dominent et où la vapeur d'eau qu' ils contiennent rencontre au-dessus îles terres africaines des températures plus
souffle qu'un petit nombre de jours par an. Il esl au contraire fréquent dans
l'Esl et le Sud de la Tunisie, où il ne rencontre pas d'obstacle. M. i stous
(/. <-., p. 404) compte 115 jours de siroco à Sousse, 134 i Kairouan.