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Simon et la gnose vulgaire

Mais on peut concevoir un milieu où l'éducation biblique fût assez répandue pour servir de support à la spéculation théologique, sans que cependant on y fût embarrassé de scrupules à l'égard du dieu de Jérusalem. Ce milieu n'est pas idéal : il a réellement existé : c'est le monde des Samaritains. Aussi bien la tradition des Pères de l'Eglise, quand ils exposent l'histoire des hérésies, concorde-t-elle à fixer leur point de départ à Samarie et à indiquer Simon de Gitton \ dit le Magicien, comme leur premier auteur. Ceci, bien entendu, doit être accepté avec quelque réserve. Ni Ebion, ni Cérinthe ne peuvent être considérés comme des descendants spirituels de Simon.

C'est donc à Samarie, la vieille rivale de Jérusalem, que la gnose proprement dite fait sa première apparition dans l'histoire chrétienne. Simon dogmatisait déjà en ce pays, qui était le sien, quand Philippe ^ y vint porter l'Evangile : « Il exerçait la magie et détournait le peuple » de Samarie, prétendant être quelqu'un de grand ; petits » et grands, tous s'attachaient à lui, disant : " Celui-ci

' Gitton était un bourg de la circonscription de Samarie. 2 Ad., VIII.

» est la Puisance de Dieu, la Grande Puissance " ». Son attitude était comme un décalque samaritain de celle de Jésus en Galilée et en Judée. Suivant la tradition des Actes., il se rallia au christianisme prêché par Philippe, puis par les apôtres Pierre et Jean, et reçut le baptême. Emerveillé des effets de l'inspiration chez les néophytes, il s'efforça d'obtenir que les apôtres lui conférassent, à prix d'argent, le pouvoir de faire de tels miracles. Cette prétention fut écartée. Toutefois, à Samarie, où il était sur son terrain, il lui fut donné de prévaloir contre l'Esprit-Saint. Saint Justin, qui était du même pays, rapporte ^ que, de son temps, presque tous les Samaritains honoraient Simon comme un dieu, comme le dieu suprême, supérieur à toutes les puissances ^. En même temps que lui on adorait sa Pensée ("l'ivvoia), incarnée comme lui, en une femme appelée Hélène. Saint Irénée donne plus de détails sur la doctrine simonienne. « Il y a, dit-il, une Puissance suprême, stibUmlssima Vlrtusy laquelle a un correspondant féminin, sa Pensée (swoiy.). Sortie de son Père, la Pensée créa les anges, qui, à leur tour, créèrent le monde. Mais comme ils ne voulaient pas paraître ce qu'ils étaient, c'est-à-dire des créatures d'Ennoia, ils la retinrent, la maîtrisèrent, l'enfermèrent dans un corps féminin, puis la firent transmigrer de femme en femme. Elle passa notamment dans le corps d'Hélène, épouse de Ménélas ; enfin elle devint prostituée à Tyr. La Puissance suprême

1 ApoL, I, 26, 5G : Dial. 120.

s'est manifestée aux Juifs comme Fils, en Jésus : à Samarie comme Père, en Simon : dans les autres paySj com.me Saint-Esprit ». L'intervention de Dieu dans le monde est expliquée, d'abord par la nécessité de délivrer Ennoia, puis par la mauvaise administration des anges. Les prophètes ont été insjDirés par eux : il n'3^ a pas à s'en occuper. Ceux qui croient en Simon peuvent, en pratiquant la magie, triompher des esprits maîtres du monde. Quant aux actions, elles sont indifférentes ; c'est la faveur de Dieu qui sauve: la Loi, œuvre des anges^ n'est qu'un instrument de servitude. Irénée rapporte encore que Simon et Hélène étaient, dans la secte ^ l'objet d'honneurs divins, qu'on leur élevait des statues, où ils étaient figurés en Jupiter et en Minerve.

En ce qui regarde la christologie, Simon enseignait que la Puissance suprême, pour n'être pas reconnue pendant son vo^^age en ce monde, avait pris successivement les apparences de différentes classes d'anges, puis la forme humaine en Jésus. Ainsi, parmi les homnesil avait paru être homme, sans l'être en réalité; il s'était donné en Judée le semblant de la souffrance, sans souffrir véritablement.

Dans cet exposé il peut se faire que certains traits correspondent à un développement de la doctrine aprèsla première fondation de la secte. Mais l'ensemble se rattache bien à ce que dit Justin et à ce que nous lisons dans les Actes. Cette précccupation de la Bible, alors même qu'on en méconnaît l'autorité, ce mélange d'idées dualistes et de rites helléniques, cette pratique de la

magie, tout cela convient bien au milieu de Samarie, terre bénie du syncrétisme religieux. La gnose, qui s'épanouira plus complètement ailleurs, laisse déjà voir ici ses données caractéristiques : le Dieu abstrait, le monde œu^i'e d'êtres célestes inférieurs, la divinité^ partiellement déchue dans l'humanité, la rédemption qui l'en dégage. Il n'est pas jusqu'aux couples (syzygies) du système valentinien dont on ne trouve ici, dans la suprême Puissance et la première Pensée (Simon, Hélène), comme une première esquisse.

Un trait notable c'est que l'initiateur de ce mouvement religieux se présente comme une incarnation divine. Ceci est évidemment imité de l'Evangile.

De la secte de Simon, les anciens auteurs rapprochent celle d'un autre samaritain, Ménandre de Capparétée : il est aussi question d'un Dosithée, peut-être antérieur à Simon lui-même et au christianisme, et d'un Cleobius \ Ménandre enseignait à Antioche. Tous ces chefs de secte paraissent avoir fait comme Simon et s'être attribué une origine divine. Leurs successeurs furent plus modestes.

Un des premiers qui nous soient signalés est Saturnil d'Antioche, qui fit parler de lui vers le temps de Trajan '. Il enseignait un Dieu-Père, que nul ne peut

^ Hégésippe, dans Eusèbe, H. E., IV, 22; Irénée, l. c; Pseudo- Tert. de Praescr., 40.

^ Nommé par Justin, Dial. 35, et Hégésippe, l. c. Ce qu'on en sait est^représenté par Irénée, I, 24, que copient les autres hérésiologues. Dans tous ces textes il figure entre le groupe de Simon et les grands gnostiques du t^mps d'Hadrien.

nommer ni connaître, créateur des anges, archanges, puissances, etc. Le monde sensible est l'œuvre de sept anges. Ils créèrent l'homme d'après une image brillante venue du Dieu suprême, qui leur apparut en un moment fugitif: mais leur œuvre fut d'abord imparfaite. L'homme primitif rampait à terre sans pouvoir se lever. Dieu en eut pitié, parce qu'il y reconnaissait quelque image de lui-même : il lui envoya une étincelle de vie qui acheva de le constituer. A la mort, cette étincelle se dégage et va rejoindre son principe divin.

Le dieu des Juifs est un des anges créateurs. C'est d'après ceux-ci que les prophètes ont parlé, quelquesuns même d'après Satan, leur ennemi. Ces anges créateurs sont en révolte contre Dieu : c'est pour le vaincre, pour vaincre surtout le dieu des Juifs, que le Sauveur est venu. Le Sauveur émane du Dieu suprême ^ ; il est sans naissance, incorporel. Outre la victoire sur le dieu des Juifs et ses collègues, il a eu en vue le salut des hommes, ou plutôt de ceux qui, dans leur étincelle de vie, ont un élément divin et sont susceptibles d'être sauvés ^.

Le mariage et la procréation des enfants étaient considérés dans la secte comme des œuvres de Satan. La plupart des Saturniliens s'abstenaient de manger des

^ Ceci est nécessité par le système, mais le document n'en dit rien.

2 II y a ici quelque incohérence dans le résumé de saint Irénée. Il semble d'abord que tous les hommes aient une étincelle de vie, un élément divin ; on voit ensuite cet avantage se restreindre à une catégorie de privilégiés.

choses ayant eu vie, et cette abstinence leur valait, paraît-il, un grand succès.

Ici encore, en dépit de l'hostilité contre le judaïsme, nous avons la donnée biblique des anges. Mais il n'y a point de syzygies célestes ; le fondateur de la secte ne prétend pas à la divinité ; enfin la morale est ascétique. Autant de traits qui distinguent la gnose de Saturnil de celle de Simon. Son docétisme très marqué, son Sauveur qui n'a de l'humanité qu'une pure apparence, correspond bien aux préoccupations que nous avons signalées chez saint Ignace, d'Antioche lui aussi, et, comme Saturnil, contemporain de Trajan.

Ces hérésies primitives ne paraissent pas avoir eu beaucoup de succès en dehors de leur cercle originaire. Saint Justin, par qui nous savons que les Samaritains du temps d'Antonin le Pieux étaient presque tous disciples de Simon, dit que cette secte n'avait ailleurs que très peu d'adhérents \ Sur la foi d'une inscription mal comprise ^ il se figurait que Simon avait été, à E-ome, honoré d'une statue par les autorités de l'Etat. Mais il est peu probable que le Magicien ait instrumenté si loin de son pays. Tout ce qu'on raconte de son séjour à E-ome et du conflit qu'il y aurait eu avec saint Pierre, est désormais classé dans le domaine de la légende. Ménandre avait promis à ses disciples qu'ils ne mourraient point.

^ Un siècle après Justin, Origène {Cels. I, 57) assure qu'il ne devait plus y avoir trente Simoniens dans le monde entier.

^ Confusion célèbre du vieux dieu sabin Semo Saiicus, Dens Fidlus, avec Simo sanctus Deiis.

Ddchesne. Hist. anc. de VEgl. - T. I. 11

Il y en avait encore quelques-uns au temps de saint Justin.

En Syrie le succès spécial de Simon est loin de représenter toute la fortune de la gnose. C'est en ce pays que se produisit, soit par développement, soit par imitation, cette extraordinaire pullulation de sectes que saint Irénée rattache étroitement au simonisme et qu'il compare à des champignons. Il les appelle d'un nom commun, celui de Gnostiques, et en décrit quelques variée tés \ C'est à cette catégorie de sectes que l'on donne assez souvent la dénomination de sectes ojjhitlques {ooi;^ serpent), qui ne semble convenir qu'à certaines d'entre elles, où le serpent biblique avait un rôle spécial. Les noms des éons célestes, les combinaisons établies entre les fantaisies métaphysiques et l'histoire biblique varient plus ou moins d'un système à l'autre. Mais il y a toujours au sommet des choses un être ineffable et une pensée suprême (Ennoia, Barbelo, etc.) d'où procèdent les ogdoades et les hebdomades; toujours aussi un éoii (Prounicos, Sophia, etc.) à qui il arrive une infortune, à la suite de laquelle certaines étincelles divines tombent dans les régions inférieures. A cette catastrophe divine se rattache la production du Démiurge, appelé souvent laldabaoth. Le Démiurge ignore absolument le inonde divin supérieur à lui : il se croit le seul et véri^ table Dieu, et l'affirme volontiers dans la Bible, inspi-

^ Haer. I, 29-31. Ni Justin ni Hégésippe ne font une catégorie spéciale de ces hérétiques ; je pense qu'ils les rangent sous l'appellation générale de Simoniens.

rée par lui. Mais les étincelles divines doivent être dégagées du monde inférieur. A cet effet l'éon Christ, l'un des premiers du plérôme, vient s'unir momentanément à l'homme Jésus et inaugurer en lui l'œuvre du salut.

2° — ValenUn, Basilide, Carpocrate.

Après sa première effervescence en pays syrien, la gnose de Samarie ne tarda pas à trouver le chemin de TEgypte. De ses diverses sectes quelques-unes prirent racine en ce pays et s'y conservèrent au moins jusqu'au quatrième siècle. Celse connaissait cette variété de « gnostiques » ; il avait même lu leurs ouvrages \ Dans son enfance, Origène passa quelque temps chez un docteur d'Antioche, appelé Paul, très en vue parmi les hérétiques d'Alexandrie ^. C'est dans les manuscrits et les papyrus coptes que nous commençons à retrouver des fragments de leur littérature. Mais leur plus grande fortune fut acquise indirectement par les gnoses beaucoup plus célèbres auxquelles sont attachés les noms des alexandrins Basilide, Valentin et Carpocrate.

C'est au temps de l'empereur Hadrien (117-138) que les anciens auteurs rapportent l'apparition de ces hérésies ^. Le système de Yalentin, décrit en détail et ré-

ï Origène, Confra CeUum, Y, Gl, 62: VI, 24-28.

« Eus., H. E., \1, 2.

3 Dans sa Chronique, Eusèbe est plus précis. Il dit, à l'année 134 : Basilides Jweresiarcha his ternporïbus appatmit. On ne voit pas bien à quel événement spécial se rapporte cette date.

futé par saint Irénée, est le mieux connu des trois et c'est lui sans doute qui se répandit le plus. Je vais en indiquer les lignes principales.

Au sommet des choses invisibles et ineffables se trouve l'être premier, le Père, l'Abîme inengendré, avec sa compagne Sigé (Silence). Le moment venu où il lui plaît de produire, il féconde Sigé, qui lui donne un être semblable à lui, l'Intellect (NoO;) ^, et en même temps un terme femelle qui est à l'Intellect ce que Sigé est à l'Abîme. Cette compagne de l'Intellect est la Vérité. L'Abîme et Sigé, l'Intellect et la Vérité, forment les quatre premiers éons, la première Tétrade. De l'Intellect et de la Vérité naissent le Verbe et la Vie, de ceux-ci l'Homme et l'Eglise. Ainsi se complète l'Ogdoade, réunion des huit éons supérieurs.

Mais la génération des éons ne s'arrête pas là. Les deux derniers couples donnent naissance l'un à cinq, l'autre à six autres paires, ce qui fait en tout trente éons, quinze mâles et quinze femelles, répartis en trois groupes, l'Ogdoade, la Décade et la Dodécade. Ces trois groupes constituent le Plérôme, la société parfaite des êtres ineffables.

Jusqu'ici nous sommes encore dans les abstractions; pour passer de là au monde sensible, il va falloir une transition, et cette transition est un dérangement de

* Dans cette affaire, où le sexe des abstractions est de si grande importance, la traduction offre des difficultés spéciales, car il arrive souvent que les termes changent de genre en passant d'une langue à l'autre.

l'harmonie des éons, un désordre, une sorte de péché originel.

Au dernier rang de la Dodécade et du Plérôme tout entier se trouve le couple formé par le Volontaire et la Sagesse (0£)//iTb; /.at 2£ocp(a) '. La Sagesse est prise tout à coup du désir de connaître le Père mystérieux, l'Abîme. Mais ce principe de toutes choses n'est intelligible que pour son Fils premier-né, l'Intellect. Le désir de la Sagesse est donc un désir déréglé, une passion. Cette passion inassouvie est la perte de l'être qui l'a conçue. La Sagesse se dissout et va se dissiper dans l'infini, lorsqu'elle rencontre le Terme de toutes choses, l'opo;, sorte de limite disposée par le Père autour du Plérôme. Arrêtée par lui, elle revient à elle-même et reprend son existence première. Mais sous l'empire de cette passion elle a conçu: et comme l'éon mâle son compagnon n'est pour rien dans sa conception, celle-ci est irrégulière : le fruit qui en résulte est un être imparfait par essence. Cet être, appelé dans la langue valentinienne Hachamoth ou Concupiscence de la Sagesse, est rejeté hors du Plérôme.

Pour que dans celui-ci on ne voie plus reparaître le désordre que la Sagesse un moment déréglée y a introduit, la seconde paire d'éons, Litellect et Vérité,

1 Isota, en grec, signifie plutôt habileté que sagesse. Pour celle-ci le mot propre serait plutôt acocapsa-r^r,, qui rend assez bien l'idée de sagesse morale. Un homme as 95; est un homme de ressources plutôt qu'un honnête homme, Ul3'sse plutôt qu'Aristide.

produit mie seizième paire, le Christ et le Saint-Esprit \ ce dernier jouant, dans la syzygie, le rôle d'être femelle. Ces deux nouveaux éons enseignent aux autres à respecter les limites de leur nature et à ne pas chercher à comprendre l'incompréhensible ^. Les éons se pénètrent de cette instruction, et ainsi l'unité du Plérôme se trouve raffermie et son harmonie perfectionnée. C'est alors que, dans un élan de reconnaissance pour le Père suprêm.e, tous ensemble, unissant leur puissances et leurs perfections, ils produisent le trente-troisième éon, Jésus, le Sauveur.

Cependant Hachamoth, la Concupiscence de la Sagesse, restait en dehors du divin Plérôme. Celui-ci lui envoie successivement deux visiteurs. L'un, le Christ, donne à cette espèce de matière aristotélicienne une sorte de forme substantielle, avec mi embryon de conscience. Elle prend le sentiment de son infériorité et subit une série de passions, la tristesse, la crainte, le désespoir, l'ignorance. Le second visiteur, l'éon Jésus, sépare d'elles ces passions. De cette seconde opération naissent la substance inanimée (uAr///,) et la substance animée {^^jyiy,r,)^ formées la première des passions d'Hachamoth, la seconde de son retour à un état plus parfait, après l'élimination des passions. Dans cet état amélioré elle

* Ici, comme dans le nom Hachamoth, nous rencontrons l'orientalisme. Esprit, dans les langues sémitiques, est un mot féminin.

'^ Sage leçon, que les gnostiques modernes devraient bien accepter de leurs lointains ancêtres.

est susceptible de concevoir. La seule \Tie des anges qui escortent le Sauveur suffit à la rendre féconde : elle -enfante ainsi la troisième substance, qui est la substance spirituelle (-v^-j y. aT '//,-/; ).

Jusqu'ici, nous ne sommes encore que dans les préliminaires du monde inférieur, du Kénôme, qui s'oppose au Plérôme. Le monde concret est encore à faire: seulement les trois substances, matérielle, psychique, pneumatique, dont il va se composer, sont déjà arrivées à l'être. Le Créateur va enfin paraître. Il ne sera pas créateur au sens propre du mot, puisque les éléments de son œuvre existent avant lui. Lui-même, Hachamoth. ne peut le tirer de la substance spirituelle (pneumatique) sur laquelle elle n'exerce aucun empire : elle le tire de la substance animée (psychique). Ainsi produit, le Créateur ou Démiurge domie à son tour la forme à tout ce qu'il y a d'êtres animés (psychiques) ou matériels (hyliques). H est le père des premiers, le créateur des autres, le roi des deux catégories. Entre les êtres ainsi produits il faut distinguer les sept cieux, qui sont aussi sept anges, mais non sept esprits purs (-vî-j^a-a). Le Démiurge opère à l'aveugle : sans le savoir il s'emploie à reproduire le Plérôme dans la sphère inférieure où il se meut. Hachamoth, dans le Kénôme, correspond à l'Abîme, le Démiurge à l'Litellect premier-né, les anges ou cieux aux autres éons. Ignorant tout ce qui est au dessus de lui, le Démiurge se croit seul auteur et seul maître de l'univers. C'est lui qui a dit dans les Prophètes: « Je suis Dieu, il n'3" en a pas d'autre que moi » . C'est lui qui a fait l'homme,

mais seulement l'homme matériel et l'homme animal (psychique). Un certain nombre d'hommes sont supérieurs aux autres: ceux-là sont les pneumatiques ou spirituels. Ils ne dérivent pas entièrement du Démiurge: la substance spirituelle enfantée par Hachamoth s'est infiltrée en eux; par cet élément supérieur ils constituent l'élite du genre humain \

Voici maintenant l'économie du salut. Des trois catégories d'hommes, les uns, les matériels, sont incapables de salut. Ils périront nécessairement avec la matière dont ils sont formés. Les spirituels (pneumatiques) n'ont aucun besoin qu'on les sauve: ils sont élus par nature. Entre les deux, les psychiques sont susceptibles de salut, mais incapables d^j parvenir sans secours d'en haut. C'est pour eux que se fait la Rédemption. Le Rédempteur est formé de quatre éléments. Le premier, sans être matériel, a l'apparence de la matière; cette apparence suffit, la matière n'étant pas à sauver. Le second est psychique, le troisième pneumatique, le quatrième divin: c'est Jésus, le dernier éon. Ainsi ces trois derniers éléments procèdent du Démiurge, d'Hachamoth et du Plérôme. Cependant l'éon Jésus n'est descendu dans le Rédempteur que lors de son baptême ; au moment de sa comparution devant Pilate, il est remonté au Plérôme,

^ Il y a, si l'on peut ainsi parler, trois lieux: le Plérôme, séjour des éons, l'Ogdoade, séjour d'Hachamotli-Sophia, l'Hebdoniade, séjour du Démiurge; trois chefs: l'Abîme, Hachamoth, le Démiurge; trois sortes d'êtres: les abstractions divines (éonsi, les abstractions inférieures (matière, âme, esprit), le monde concret.

emmenant avec lui l'élément pneumatique et laissant souifrir l'élément psychique, revêtu de son apparence matérielle.

Quand la puissance créatrice du Démiurge sera épuisée, l'humanité prendra fin. Hachamoth, enfin transformée en un éon céleste, obtiendra une place dans le Plérôme et deviendra l'épouse de Jésus-Sauveur. Avec elle entreront les hommes spirituels (pneumatiques); ils épouseront les anges qui forment le cortège du Sauveur. Le Démiurge prendra la place d'Hachamoth et montera ainsi d'un degré dans l'échelle des êtres. Il sera suivi par ceux des hommes psychiques qui auront atteint leur fin; les autres, en même temps que les matériels, périront dans un embrasement général, qui détruira toute la matière.

En langage vulgaire, ces trois catégories d'hommes correspondent aux Valentiniens, aux chrétiens ordinaires et aux non-chrétiens. Les premiers et les derniers sont prédestinés irrévocablement, les uns à la vie éternelle, les autres à l'anéantissement. Un Yalentinien n'a qu'à se laisser vivre; ses actes, quels qu'ils soient, n'atteignent pas la nature spirituelle de son être : l'esprit est indépendant de la chair et n'est point responsable d'elle. On voit d'ici les conséquences morales.

Valentin est un hérétique assez conciliant. Il accorde sans doute à ses adeptes beaucoup de facilités en ce monde et il leur réserve, dans l'autre, les avantages de l'apothéose. Mais il admet que les gens de la grande Eglise, les chrétiens du commun, puissent atteindre.

moyennant la pratique de la vertu, à une assez confortable félicité. Le Démiurge lui-même, l'auteur responsable de la création, tant critiquée dans les autres sectes, se voit ménager une destinée fort honorable.

La gnose valentinienne est, d'un bout à l'autre, mie gnose nuptiale. Depuis les plus abstraites origines des êtres jusqu'à leurs fins dernières, ce ne sont que syzygies, mariages et générations. En ceci, comme en ses conséquences morales, elle rappelle plutôt le système simonien que celui de Saturnil. Basilide \ au contraire, se rapproche de Saturnil en ce qu'il symbolise autrement que par des rapports de sexe la longue évolution de l'abstrait au concret. Ses éons, comme les anges de Saturnil, sont célibataires. Mais la complication n'est pas moins grande que chez Yalentin.

Du Père inengendré procède Nous, de Nous Logos, de Logos Phronesis, de Phronesis Sophia et Dynamis, qui produisent d'autres êtres appelés Vertus, Puissances, Anges. Ainsi se peuple le premier ciel. Il n'y a pas moins de 365 cieux; celui que nous voyons est le dernier. Il est habité par les anges créateurs, dont le chef est le dieu des Juifs. Celui-ci éleva la prétention d'as-

^ Dans cette description du système de Basilide je m'en rapporte à saint Irénée (I, 28), suivi par saint Hippolyte dans son Syntag^na (Pseudo-Tert., Epiph. Haer. 24, Philastr. 32). Les Philosophumena donnent une toute autre idée du système, mais d'après des documents dont l'origine est devenue suspecte. Clément d'Alexandrie nous a conservé quelques traits intéressants, mais seulement pour la partie morale.

servir tous les peuples à la nation qu'il favorisait. De là conflit entre lui et ses collègues. Pour rétablir la paix et délivrer l'homme de la tyrannie des démiurges, le Père suprême envoie ici-bas Nous, qui prend en Jésus iine apparence d'humanité. Au moment de la Passion, le E/édempteur change de forme avec Simon le Cyrénéen, lequel est crucifié à sa place. Aussi n'y a-t-il pas lieu d'honorer le crucifié, ni surtout de se laisser martyriser pour son nom. Le salut consiste dans la comiaissance du véritable état des choses, suivant renseignement basilidien.

L'Ancien Testament est répudié, comme inspiré par les créateurs. La magie, qui permet de maîtriser ces êtres néfastes, était très en honneur^chez les Basilidiens. Ils avaient des mots mystérieux; le plus connu est celui d'Abraxas ou Ahra.saœ, dont les lettres additionnées suivant leur valeur numérique (en grec) donnent le nombre 365, celui des mondes supérieurs. La morale est tout aussi déterministe que dans le système de Valentin. La foi est affaire de nature, non de volonté. Les passions ont une sorte de substantialité. On les appelait des appendices : ce sont des natures animales attachées à l'être raisomiable, qui se trouve ainsi pourvu d" instincts hétéroclites, ceux du loup, du singe, du lion, du bouc, et ainsi de suite ^ Sans être atteinte en elle-même par les fautes où l'entraînent ses passions, l'àme spirituelle en subit

^ Rapprocher ce trait des passions d'Hachamoth dans le sj'stème valentinieu.

néanmoins les conséquences : tout péché doit être expié, et l'est en effet par la souffrance, en cette vie ou en une autre, car la métempsychose est admise.

Dans la pratique, il semble qu'à l'origine les Basilidiens aient accepté les règles de la morale commune. Clément d'Alexandrie ' atteste que Basilide et son fils Isidore admettaient le mariage et repoussaient l'immoralité : mais les Basilidiens de son temps n'étaient guère fidèles, en ceci, aux préceptes du maître. A la fin du second siècle, la secte avait une réputation d'immoralité bien établie.

Comme celle de Yalentin, c'était surtout une école.

C'est aussi le cas de la gnose carpocratienne ^. Carpocrate était un alexandrin, comme Yalentin et Basilide. Sa femme, appelée Alexandrie, était de l'île de Céphallénie: il en eut un fils, Epiphane, enfant prodige, qui mourut à dix-sept ans, auteur d'un livre « sur la Justice » . Epiphane devint dieu à Céphallénie, comme Simon à Samarie. Les insulaires lui élevèrent dans la ville de Samé un temple et un musée, où l'on célébrait en son honneur des sacrifices et des fêtes littéraires.

Carpocrate était un philosophe platonicien plus ou moins frotté de christianisme gnostique. Il admettait un dieu unique, duquel émane toute une hiérarchie

^ Strom., III, 1 et suiv.

2 Irénée, I, 25; les autres dérivent de lui, sauf Clément d'Alexandrie, SiroTn., III, 2, qui a conservé des fragments importants du llcO! Six.atoa'j^r; d'Epiphane.

LA GNOSP: et le MARCIONISME 173

d'anges. Le monde sensible est leur œuvre ^ Les âmes humaines ont d'abord circulé dans l'entourage du Dieu- Père; puis, tombées dans la matière, elles doivent en être délivrées pour revenir à leur origine. Jésus, fils de Joseph, né dans les mêmes conditions que les autres hommes et engagé comme eux dans la métempsychose, a pu, par réminiscence de ce qu'il avait connu dans son existence première et avec le secours d'en haut, triompher des maîtres du monde et remonter auprès du Père. Tous peuvent, comme lui, à son exemple et par les mêmes moyens, arriver à mépriser les créateurs et à leur échapper. Ils peuvent y réussir aussi bien et mieux que lui. Le programme de cette libération comporte le passage en tous les états de vie et l'accomplissement de tous les actes.

S'il n'est pas rempli dans la vie présente, ce qui est le cas général, il y a lieu à des transmigrations successives jusqu'à ce que le compte y soit. Les actes, d'ailleurs, sont indifférents de leur nature; l'opinion seule les classe en bons et en mauvais. La « justice » enseignée par Epiphane est essentiellement l'égalité dans la répartition des biens. Ceux-ci, y compris les femmes, sont à tout le monde, exactement comme la lumière du jour.

On reconnaît à plusieurs de ces traits, l'influence de Platon. Le mythe du Phèdre est greffé sur l'Evangile.

^ Dans l'exposé de saint Irénée il n'est pas dit que ces anges se soient mis en révolte contre le Dieu-Père ; mais ce trait semble exigé et saint Epiphane l'affirme.

174 CHAPITRE XT.

La magie était en très grand honneur chez les Carpocratiens. Leur culte avait des formes helléniques bien caractérisées. On a déjà vu comment ils honoraient leurs fondateurs. Us avaient aussi des images peintes ou sculptées de Jésus-Christ, soi-disant reproduites d'un portrait exécuté par ordre de Pilate : ils les couronnaient de fleurs, avec celles de Pythagore, Platon, Aristote et autres, sages.

Saint Irénée ne veut pas croire que ces sectaires poussent leur morale à ses dernières conséquences et qu'ils aillent jusqu'à se livrer à toutes les abominations qu'elle autoriserait. Mais il constate la perversion de leurs mœurs et le scandale qu'elle cause. H reproche aux Carpocratiens de diffamer le christianisme, et leur demande comment ils peuvent se réclamer de Jésus, qui^ dans son Evangile, enseigne une toute autre morale.

Les Carpocratiens avaient réponse à cela. Ils prétendaient que Jésus avait eu des enseignements secrets, que les disciples n'avaient confiés qu'à des personnes sûres.

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