Marcion
Pendant que les charlatans de Sj'rie propageaient la gnose orientale, avec sa magie, ses éons aux noms étranges et son clinquant sémitique; pendant que de raffinés docteurs habillaient ces drôleries en style philosophique et les ajustaient au goût alexandrin : pendant que les uns et les autres n'aboutissaient qu'à fonder des loges d'initiés, de haut ou de bas étage, il se trouva un homme qui entreprit de dégager de tout ce fatras quelques idées simples, en rapport avec les préoccupations du commun des âmes, de fonder là-dessus une religion, religion chrétiemie mais nouvelle, antijuive et dualiste, i et de lui donner comme expression non plus une con- : frérie secrète, mais une église. Cet homme, c'est Marcion.
Matcion était de la ville de Sinope, port renommé :
sur le Pont-Euxin. Son père était évêque ; lui-même
s'était enrichi dans la navigation. Il vint à Eome \ vers i
' D'après un récit qui doit remonter à saint Hippolyte (Pseudo-Tert. 51; Epipli., Hcœr. XLII, 1) la raison de cet exode, aurait été que Marcion, ayant séduit une jeune fille, avait été' excommunié dans son pays. Ni saint Irénée, ni Tertullien, peu tendres cependant pour Marcion, ne connaissent cette histo-j riette. Un renseignement encore moins sûr, un prologue ano-j nyme au quatrième évangile, le fait passer par Eplièse, où il: arrive du Pont avec une recommandation des fidèles de ce'
l'année 140, et, dans les premiers temps, se mêla aux :fidèles de l'Eglise. Il fit même don à la commmiauté d"uiie assez grosse somme, 200 sesterces (environ 40.000 fr.).
Cette largesse était peut-être destinée à lui concilier l'opinion, que son langage commençait à inquiéter. Le fait est que les chefs de l'Eglise lui demandèrent des explications sur sa foi : il les leur domia sous forme de lettre. Ce document fut souvent invoqué plus tard par les polémistes orthodoxes.
Marcion était un disciple de saint Paul. L'antithèse signalée par l'apôtre entre la Foi et la Loi, la Grâce et la Justice, l'Ancien Testament et la Nouvelle Alliance, «tait pour lui le fond de la religion. Paul s'était résigné, avec tristesse, à se séparer de ses frères en Israël. Chez Marcion cette séparation s'est transformée en un antagonisme radical. Il y a. suivant lui, incompatibilité absolue entre la révélation de Jésus-Christ et la tradition biblique. Il faut choisir entre l'amour infini, la bonté suprême, dont Jésus a été le messager, et la dure, justice qui se réclame du dieu d'Israël. Il ne faut pas. disait-il aux prêtres romains, verser le vin nouveau dans les vieilles outres, ni coudre un morceau neuf sur un vêtement trop usé. D'antithèse en antithèse, le fond de sa jDensée se révélait plus clairement. Le dieu des Juifs, de la Création et de la Loi, ne peut être identique au Père des miséri- •cordes, et dès lors il doit être conçu comme inférieur à lui.
pays, mais est bientôt démasqué et repoussé par saiut Jean ("Wordsworth. JV. 1\ latine, sec. éd. s. Hieron., 1. 1, fasc. 4 [1895], p. 4iJ0; cf. Philastrius, 45).
Ainsi Marcion arrivait au dualisme, tout comme les Gnostiques, mais en partant de principes très différents. Il ne s'embarrassait ni de métaphysique ni de cosmologie: il ne cliercliait pas à combler par une végétation d'éons la distance entre l'infini et le fini, ni à découvrir par quelle catastrophe arrivée dans la sphère de l'idéal s'ex23liquait le désordre du monde sensible.
Le Rédempteur, à ses yeux, est une apparition du Dieu véritable et bon. Il sauve les hommes par la révélation de Celui dont il procède et par l'œuvre de la Croix. Cependant, comme il ne peut rien devoir au Créateur, il n'a eu qu'ime apparence d'humanité. En l'an 1 5 de Tibère, il se rendit visible dans la s^Tiagogue de Capharnaûm. Jésus n'a eu ni naissance, ni croissance, pas même en apparence: l'apparence ne commence qu'à la prédication et se poursuit dans le reste de l'histoire évangélique, y compris la Passion.
Les hommes ne seront pas tous sauvés, mais seulement une partie d'entre eux. Leur devoir est de vivre dans la plus stricte ascèse, tant pour le boire et le manger que pour les rapports sexuels: le mariage est proscrit. Le baptême ne peut être accordé aux gens mariés que s'ils se séparent.
Ces idées fondamentales de Marcion ne sont pas toutes cohérentes. On ne voit pas bien comment il expliquait l'origine de son dieu juste, ni comment le sacrifice de la Croix pouvait avoir pour lui tant de valeur,] alors qu'il ne s'opérait que sur un fantôme. Marcion ne! se croyait pas obligé de tout expliquer, ni surtout d'of-
frir un système à la curiosité des raisonneurs. Son âme religieuse s'arrangeait très bien du mystère. Mais il est plus facile de médire de la théologie que de s'en passer. Marcion eut personnellement des contacts avec les gnostiques et ses idées s'en ressentirent. La tradition le met en rapport, à Eome même, avec un syrien, Cerdon (Ke'o^ojv), qui s'y trouvait dès avant lui. Il n'est pas aisé de démêler, dans les renseignements qui nous sont venus sur ce personnage, en quelle mesure il peut avoir influé sur Marcion, ni à quel moment son école se fondit dans la secte du grand novateur. C'est peut-être lui qui décida Marcion à maudire non seulement la Loi mais la Création elle-même et, conséquemment, à volatiliser l'histoire évangélique en un docétisme absolu.
Quoiqu'il en soit, et à quelque date que se placent ses rapports avec Cerdon, Marcion finit par se convaincre que l'Eglise romaine ne le suivrait pas dans son paulinisme extravagant. La rupture eut lieu en 144 ^ On rendit à Marcion la somme qu'il avait versée à la caisse sociale, mais on garda sa profession de foi. Une communauté marcionite s'organisa aussitôt à Rome et ne tarda pas à prospérer. Ce fut l'origine d'un vaste mouvement, qui, par une propagande active, se répandit en très peu de temps dans la chrétienté tout entière.
L'enseignement de Marcion ne se réclamait ni de traditions secrètes, ni d'inspirations prophétiques. Il ne cherchait nullement à s'arranger avec l'Ancien Testa-
• Date conservée dans la secte (Tert., Adv. Marc. I, 19; cf. Harnack, Chronologie, t. I, p. 306).
y-QQ CHAPITRE XI.
ment. Sou exégèse était littéraliste, sans allégorisnie aucun. De là résultait la répudiation complète de rancienne Bible. De la nouvelle, ou plutôt de l'ensemble des écrits apostoliques, saint Paul seul était conservé, avec le troisième évangile. Encore le recueil des lettres de saint Paul lie comprenait-il pas les Pastorales, et, dans les dix lettres admises, comme dans le texte de saint Luc, y avait-il des coupures. Les apôtres galiléens étaient censés n'avoir que très imparfaitement compris l'Evangile : ils avaient i eu le tort de considérer Jésus comme l'envoj^é du Créateur. Aussi le Seigneur avait-il suscité saint Paul pour: rectifier leur enseignement. Même dans les lettres de Paul il y avait des endroits favorables au Créateur ; ce ne pouvaient être que des interpolations.
A ce Xûuveau Testament ainsi réduit s'ajouta bientôt' le livre des Antithèses, œuvre du fondateur de la secte.i Ce n'était qu'un recueil d'oppositions entre l'Ancien Tes-I tament et l'Evangile, entre le Dieu bon et le Créateur.l Ces livres sacrés étaient communs à toutes les églisesl marcionites, comme la vénération pour Marcion et la pratique de sa morale rigoriste.